IV. — Introduction de Ve muet
La présence de Ye muet dans notre langue est un fait assez important et assez caractéristique pour mériter d'être considéré à part.
L'introduction de Ye muet dans la langue française est le résultat de celte disposition générale dont j'ai parlé, et qu'ont toutes les langues, à passer des sons retentissants aux sons sourds, des voyelles sonores aux voyelles muettes.
Le sanscrit place un a après toute consonne que ne suit point une autre voyelle. Cet a, dans la prononciation moderne, est remplacé par des sons plus sourds, différents selon les localités, mais tirant en général sur Yo ou Y eu.
La terminaison as d'un grand nombre de substantifs sanscrits, devenue os en grec, et us en latin, marque le même affaiblissement graduel du son vocal primitif.
J'ai parlé de Ye muet allemand qui a remplacé les sons éclatants des anciennes langues germaniques. Zunge, pour tunga ; tochter, pour tochtar; sorge pour sorga; helden, pour helidos.
Dans le seul des dialectes germaniques qui ait conservé les sons pleins à leur état primitif, le suédois, la prononciation les atténue et les assourdit; iiosor, lilior, se prononcent, en suédois, presque comme s'il y avait lilieur, roseur.
Il en est de même de la terminaison en os des mots espagnols; cette terminaison, qui leur donne tant de majesté, les
natifs ne la font pas retentir, comme les étrangers s'y attendraient, mais la resserrent, pour ainsi dire, entre leurs lèvres, de manière à la rendre presque muette.
Nulle part, malheureusement, cette disposition à détruire, par la prononciation, l'harmonie des mots, en éteignant les voyelles sonores, ne s'est manifestée avec plus d'empire que dans notre langue, qui a substitué à Vu des Latins, probablement intermédiaire entre le son ou et le son o, Vu français, cette voyelle que rejettent la plupart des langues humaines !, et Ye muet aux voyelles sonores des mots latins.
Ve muet fut mis à la place de Va; ex. : rose, de rosa, etc.
De Ye; ex. : freindrE de frendEBE.
De Yi; ex. : utile, d'utilis.
De Yo; ex. : arber (ou arbeur), d'où on a fait arbre, d'arbor 2.
De Yu; ex. : âne, d'asinus.
Ce qui multiplia Ye muet, ce fut cette circonstance, que la plupart des mots français ont été formés par un retranchement de la terminaison latine, d'où il résulte que leur terminaison naturelle serait une consonne. Or, il paraît qu'il est antipathique à la prononciation française de s'arrêter sur une consonne.
De cette antipathie résulta l'habitude de placer un e muet après toute consonne que ne suivait pas une voyelle et qui terminait une syllabe.
Il en fut de même, à plus forte raison, pour la dernière consonne du mot.
La tendance à mettre Ye muet à la fin des mots, le besoin de satisfaire ainsi l'oreille française, qui répugne à s'arrêter
1 Parmi les dialectes néo-latins, le son de Vu existe aussi dans les patois du nord de l'Italie. Il existe en allemand, où il s'écrit û; en danois, où il s'écrit y. Hors d'Europe, on le retrouve dans le turc et le chinois.
2 Cette prononciation primitive, que l'étymologie rend vraisemblable, est encore attestée par la prononciation anglaise des mots français terminés en re, importés par les Normands ; pour tendre, tencler (prononcez tendeur) ; de havre, harbour (prononcez harbeur).
sur une consonne, firent placer Ye muet, dès les plus anciens temps de la langue, à la fin des noms propres étrangers; ex. : Rolle pour Roi1.
On le plaça même sur des mots qui l'ont perdu depuis : donques, pour donc; avecqiœs pour avec.
Ve muet fut même mis quelquefois après une voyelle, comme pour remplacer la consonne latine perdue. x\insi on dit prée, ipouv prêt (prat),de pratum ; espée, pour spet (spat), de spatha.
Cependant l'ancien français est en général plus sobre de Ye muet que le français moderne.
Plus on avance dans l'histoire de la langue, plus on trouve que celle-ci a donné une large place à Ye muet.
Dans l'origine, on écrivait :
Je frai, et maintenant on écrit je ferai.
Je donrai, je donnerai.
Dieu gard, Dieu garde.
Que je vif, que je vive.
Servit, servile.
Sans dout, sans doute.
Arrier, arrière.
Cont, conte.
J'aim, j'aime.
Om (d'où on), homme.
Cum, comme.
On voit que ce caractère, ou, si l'on veut, ce vice de notre langue, grandit et se développe avec elle ; c'est ce qui prouve combien il est inhérent à sa nature.
1 On remarquera ici l'effet de Ye muet qui est de redoubler la lettre après laquelle on le place. Je reviendrai sur cette circonstance orthographique dans le chapitre de la Dérivation des substantifs, quand je traiterai des noms propres modernes.