‹ Histoire de la formation de la langue française pour servir de complément à l'Histoire littéraire de la FranceChapitre 38 sur 71 · III. — Suppression des consonnes · texte numérisé non relu

III. — Suppression des consonnes

Les consonnes disparaissent rarement au commencement des mots, le p quelquefois : de ptisana, tisane; neume de pneuma l.

Dans le milieu des mots le double p est souvent remplacé par le p simple : puppis, poupe.

Observation. — En général, les doubles lettres étaient beaucoup moins fréquentes dans l'ancienne langue que dans la langue moderne. Dans beaucoup de mots, nous avons doublé, sans motif étymologique, une lettre qui était simple en latin : donner de donare, a. fr. douer; aller d'ambulare, a. fr. aler.

Le p suivi du t a disparu presque partout de la prononciation; dans un certain nombre de mots, sa présence est indiquée par l'orthographe : baptiser, compter, prompt, sept. Ane. orth. achepter, cheptif, nopees.

Observation. — Le p est encore entendu dans apte, aptitude, parce que l'emploi de ces mots est assez récent; mais il a disparu dès longtemps du composé, beaucoup plus ancien et par suite beaucoup plus altéré : malade pour malapte 2, comme alar, en espagnol, pour aptare.

Il en est de même de capter, opter; le t n'a pas eu le temps d'être effacé par l'usage, parce que ces mots ont été empruntés savamment au latin, à une époque peu ancienne, et n'ont

1 Les neumes étaient des signes usités dans la musique au moyen âge, et qui servaient à indiquer l'intonation de la voix. "2 MalajJtes dans le Poème de Boèce, v. 127.

point passé immédiatement de cette langue dans le français populaire du moyen âge.

Dans le midi, on prononce encore le p dans septante. En général, les méridionaux, même quand ils parlent français, tendent plus que les Français du nord et du centre à conserver aux mots tous les éléments étymologiques de la prononciation. Ils font entendre volontiers le t dans quint, vingt; Y s dans tiers, etc.

Le p suivi du d disparaissait constamment dans l'ancienne langue ; ainsi furent formés àesapidus, sade; de rapidus, rade. Sapide et rapide sont plus modernes.

Le v, son très-doux et voisin d'une voyelle sourde, u, est facilement syncopé, surtout devant une voyelle au sein de laquelle il se perd, et dans lequel il se permute; paon depavo, veur (a. fr. paor) de pavor; cité, de civitas.

Le b se supprime assez fréquemment au milieu des mots ; exemples : cubitus, coude; nubes, nuée; tabanus, taon; bibere, boire; dubitare, douter.

Observation. — Cette disparition du b s'accomplit par l'intermédiaire du v, son dans lequel le b se permute de préférence, et ce v se fond dans la voyelle ou diphthongue qui précède ou qui suit. Dans l'ancienne langue, on trouve au lieu de boire, boivre. Ce v représente le second b de bibere, comme le v de reçoivre pour recevoir, représente le p de recipere.

L'ancienne orthographe conserve souvent le b primitif; exemple : soubvenir, doubter.

Ce b primitif est resté dans un grand nombre de mots français, et s'articule encore aujourd'hui dans subvention, obscène, subtil, tablier, diable, etc.; mais il est à remarquer que

ces mots, dans lesquels la prononciation latine est plus complètement reproduite, sont en général ou des mots empruntés peu anciennement au latin, et qui ne sont pas arrivés à nous par la filiation de l'usage populaire, tel qu'obscène, subvention ; ou des mots auxquels on a rendu scientifiquement l'élément étymologique que l'usage avait d'abord effacé, comme tablier, diable, etc., qu'on écrivit primitivement taulier, diaule l. Diaule est plus ancien que les plus anciens monuments de la langue française proprement dite ; on le trouve déjà dans les vers sur sainte Eulalie qui sont du neuvième siècle.

Voldrent la faire Diaule servir 2.

Ils voulurent lui faire servir le diable.

Tant le parler populaire est prompt à altérer par des suppressions de lettres l'intégrité des mots.

Le c, quoiqu'il eût en latin le son énergique du k, disparaît fréquemment ; mie de mica, prône de prceconium, sûr de securas, feu de focus, ami d'amicus, faire de facere.

Le c disparaît toujours devant le t : laitue de lactuca, joint dejunctus, contrat de contractum.

Observation. — L'ancienne orthographe donnait joinct, contracta Le c reparaît dans jonction, contracter.

Vx représente le son es; presque toujours le c disparaît en français, et x est réduit h s ou ss. Quelquefois il se change en ch : Buis de buxus, cuisse de coxa, lâcher de laxare.

Le </ disparaît très-souvent : niger, noir; regalis, royal; pigrilia, paresse; gigas, géant; paganus, payen; ligare, lier ; augustus, août.

1 On peut penser que dans ces mots le & a été remplacé par le v; pui^ que celui-ci s'est changé en u; c'est ainsi que le b fut enfin entièrement supprimé.

2 Voy. Hîst. litt. de France avant le douzième siècle, t. III, p. 488.

Observation. — Il reparaît dans nègre, régale, gigantesque, paganisme, ligature.

Voltaire n'a pas eu le crédit de substituer auguste à la forme contractée août.

Le j9 son plus faible, disparaît encore plus fréquemment : pejor,pire ; magis, mais, etc.

A disparu dans quelques mots qui l'avaient en latin : On, de homo; orge, de hordeum; avoir, d'habere; or, d'hora.

Il a été ajouté sans raison à quelques autres : huile, dyoleum; huis, d'ostium; huître, d'ostrea.

Au moyen âge, cette confusion était encore plus grande; on écrivait iver, et huevres (œuvres).

Le d disparaît assez fréquemment : lnvidia, envie; nuda, nue; radius, rayon; sudor, sueur.

Il faut que la tendance du français à contracter les mots par la suppression des consonnes soit bien énergique, pour que le t, la plus solide, la plus résistante d'entre elles, disparaisse si souvent du milieu des mots. Exemples : Père, mère, frère, depater, mater, frater ; empereur, d'imperator ; chaire, de cathedra ; chaîne, de catena ; puer, de putere ; muer, de mutare; vœu de votum.

Observation. — Il reparaît dans paternel, maternel, fraternel, impératrice, cathédrale, mutation; dans voler, verbe moderne, tiré du mot votum, racine de l'ancien vouer.

La prononciation moderne aime à l'effacer à la fin des mots dont il marquait en latin les cas obliques : cité, vérité, vertu.

Observation. — Beaucoup de substantifs dérivés de la troisième déclinaison latine avaient encore le t au moyen âge : cited, verited, vertud.

Salut l'a conservé par exception. Dans tribut le t n'appartient pas à la flexion, comme dans virtu-t, virtu-tem, il appartient à la racine, tributum. Le mot a été formé à une époque plus récente, et, scientifiquement, sur le latin. L'ancien dérivé populaire était treud.

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