I. — Comment les substantifs français dérivent du latin
Il est intéressant de rechercher quels cas ont fourni aux langues néo-latines la forme de leurs substantifs.
L'italien a formé le substantif, au singulier, de l'ablatif et de l'accusatif, en laissant tomber la nasale de ce dernier cas (a) , ce qui était dans la nature de cette lettre et dans les habitudes de la langue latine 2.
De fren-o ou Fren-o (m) — freno.
1 Tout ce qui sera dit dans ce paragraphe sur la dérivation des substantifs s'applique aussi aux adjectifs.
2 Yoy. Schneider, I, 501.
[a] [De l'accusatif seulement.]
De arbor-e ou Arbor-e (m) — arbore.
Les féminins en a peuvent dériver de trois cas : du nominatif en a, de l'accusatif en a-m, et de l'ablatif en â (a) .
Les féminins en e, de l'accusatif et de l'ablatif de la troisième déclinaison.
Nieve, de niv-e (m), nive.
Les pluriels masculins en i dérivent du nominatif pluriel en idela seconde déclinaison. Ils prennent cette terminaison, même quand les substantifs latins desquels ils proviennent ne l'avaient pas.
Ainsi :
Sospiri de suspir-ia; Arbori arbor-es.
Les substantifs espagnols ont au singulier, en général, la même provenance que les mots italiens.
Amig-o de amic-o ou amic-o (m); Vid-a vit-â vit-a (m);
Noch-e noct-e noct-e [m).
Au pluriel, tant féminin que masculin, les substantifs espagnols dérivent de l'accusatif.
Amig-o s, amic-o s.
Vid-as, vit-as.
Noch-es, noct-es.
Il en est du portugais comme de l'espagnol.
Le valaque, qui a conservé Vu latin, changé en o dans l'italien et l'espagnol, semble par cela même dériver ses substantifs masculins en u du nominatif, par le simple retran-
(a) [L'ablatif doit être mis hors de cause ; ce cas paraît s'être perdu de bonne heure dans le latin vulgaire.
chement de Ys; modu, de modu-s l. Cependant, comme le valaque dérive évidemment ses substantifs en e des cas obliques latins, pariete, de pariete ou pariete-m, on peut penser que Yu de modu représente Yo latin de modo ; le changement d'u en o étant de peu d'importance dans le latin et dans ses dérivés.
Dans les féminins valaques en a, cette voyelle ne prouve rien, parce qu'elle se confond avec l'article final a (capr-à). Ceux qui sont terminés en e dérivent évidemment des cas obliques; unghe, d'ungue ou ungue-(m); turture de turture ou turture-(m).
Ainsi on peut croire que la grande majorité au moins des substantifs valaques dérive au singulier des cas obliques.
Il n'y a, à cette règle, d'exception que pour les neutres; ceux-ci semblent dériver du nominatif latin, qu'ils reproduisent littéralement; ex. : piper, de piper, ou presque sans altération, fulger de fulgur.
Quant au pluriel, c'est évidemment du nominatif latin que dérivent les substantifs valaques. Tous les masculins sont en i, comme domini; tous les féminins sont en e, comme rosœ, sorore(s). Les neutres ont changé Y a latin en e : Ose, d'ossa.
En français, aussi bien qu'en provençal, il est plus difficile de déterminer de quel cas vient la forme du substantif moderne, celui-ci étant presque toujours formé, dans les noms masculins, par un retranchement de la dernière syllabe d'un substantif latin, masculin ou neutre, comme hom, d'hom-o; castel, de castel-lum, etc.; et les féminins par un e muet qui peut représenter indifféremment toutes les voyelles.
On ne peut rien conclure des mots dérivés des déclinaisons parisyllabiques, car, dans ces déclinaisons, la seule différence
1 Le latin lui-même substituait la terminaison us à la terminaison os du grec. On écrivait, et Plaute emploie dominom pour dominant, volt pour vult. En italien, le changement de Yo en u a lieu d'un dialecte à l'autre. Le sicilien, par exemple, met des u partout à ]a place des o. Dans certains dialectes de l'ancienne langue française, on écrivait lar pour lor, sor pour sur, etc. *
des cas étant dans la désinence, et la désinence disparaissant dans le mot provençal on français dérivé dn mot latin, elle ne peut servir à distinguer le nominatif des autres cas K
Mais, outre quel analogie avec ce qui se passe dans tous les autres dialectes néo-latins est une induction considérable, ce qui a lieu dans la formation des substantifs dérivés de la déclinaison latine imparisyllabique porte à croire que ce sont les cas obliques qui ont donné naissance aux mots provençaux et aux français.
D'abord on trouve, dans les plus vieux monuments de la langue française, virgine, imagine, crimene, mots dans lesquels la forme d'un cas oblique, de l'ablatif (a) subsiste presque intégralement (virgine, imagine, crimine), semblable à une forme italienne.
Mais, outre ces exemples, il est vrai, assez rares, on trouve sans cesse, clans l'orthographe des mots français, et surtout dans leur orthographe ancienne, la trace de la forme qu'ont les cas obliques dans la déclinaison imparisyllabique.
Front, pont, dent, charn (a. fr.), mercit, sont évidemment dérivés, non du nominatif, mais de l'un des cas obliques.
Froniis-em-e.
Pontis-em-e.
Denlis-em-e.
Carnis-em-e.
Mercedis-em-c.
Au nominatif, la consonne caractéristique des cas obliques manque ; on écris frons, pons, dens, chars, le t étant supprimés par Ys final, comme l'est la dernière lettre du radical dans d'autres mots : dus pour duc, chie's pour chief, etc.
1 Je ne tiens pas compte de Ys final qui ne fait pas partie du mot, et qui joue le même rôle dans la déclinaison romane que l'article final dans la déclinaison valaque. — [Il faut, au contraire, tenir compte de Ys final qui montre clairement que a?nis, par exemple, \ient de amicus et ami d'un cas dépourvu d's, soit amicum. La caractéristique s fait partie intégrante du mot qu'elle termine, tandis que l'article valaque est une particule enclitique parfaitement distincte du mot auquel elle est jointe. ]
(a) [De l'accusatif.]
Parmi les dérivés des imparisyllabiques latins, il en est dont la forme est trop contractée pour indiquer s'ils proviennent on non des cas obliques. Ce sont en général ceux qui étaient déjà contractés dans la déclinaison latine, et à cause de cette contraction n'étaient pas véritablement imparisyllabiques. Tels sontpè?^, mère, frère; en latin :
Patrem, pour paterem.
Matreni, mater em.
Fratrem, fr citer em 1.
Le type latin de ces mots ne recevait pas une lettre de plus dans les cas obliques. Rien ne peut indiquer si couleur (anc. fr. color), honneur (a. fr. honor), viennent de color, de color-i, de color-e(m) ou de color -e; de honor, de honor-i, de honorent) ou de honor-e. Mais on doit supposer qu'ils proviennent du nominatif, puisque, dans cette hypothèse, on n'a besoin d'avoir recours à aucun retranchement pour se rendre compte de leur formation (a).
11 est des dérivés de la déclinaison imparisyllabique qui proviennent évidemment du nominatif : arbre vient d'arbor, non de arb-oris -ori -ore{m) -ore.
Temps2, corps (tempus, corpus), viennent du nominatif ou de l'accusatif latin.
On ne peut donc dire d'une manière absolue que les dérivés français de la déclinaison imparisyllabique tirent leur origine des cas obliques de cette déclinaison; mais on peut le dire avec certitude du plus grand nombre d'entre eux.
Ainsi, suivant le génie des diverses langues néo-latines, les
1 Cette contraction ne se montre pas encore en sanscrit, pitaram, matarami blirataram.
2 On trouve aussi dans l'ancien français pour temps, tempoire de tcmpore.
(a) [Il est certain que ces mots viennent de l'accusatif latin. Le nominatif, en effet, est accentué sur la première, les cas obliques seuls ont, comme la forme française, l'accent sur la seconde syllabe. Si arbor a donné arbre, ou aubre en anc. fr., c'est qu'il est accentué sur la première.]
DERIVATION DES SUBSTANTIFS. 259
substantifs dérivent de préférence, soit du nominatif, soit d'un autre cas delà déclinaison latine. L'un et l'aulre phénomène s'expliquent. Il est naturel que le nominatif, qui est la vraie forme du substantif, représentant par un mot non fléchi l'idée non modifiée, soit employé dans la création de l'idiome nouveau ; cela est logique, et suppose moins de barbarie, an reste de sentiment grammatical, dans ceux qui arrêtent la forme des mots ; c'est ce qui est arrivé pour le français et le provençal plus que pour toutes les langues leurs sœurs.
Dans celles-ci, on a été porté à prendre la forme des cas obliques latins pour type unique des substantifs dérivés, parce que souvent plusieurs de ces cas se ressemblaient et offraient ainsi, pour ainsi dire, une plus large base à la formation des substantifs. Ainsi l'accusatif et l'ablatif, tous deux terminés en o ou en e(par la suppression de ïm à l'accusatif), se présentaient beaucoup plus fréquemment dans le discours que le nominatif, et, pour cette raison, l'ont emporté dans l'italien ou l'espagnol.
Par ces raisons diverses s'explique comment, dans le français et le provençal, on a formé le substantif quelquefois à l'aide du nominatif, et dans les autres idiomes, presque toujours à l'aide des cas obliques.
La langue roumanche est intermédiaire entre l'italien, l'espagnol et le français.
Elle forme son singulier masculin par apocope, tantôt du nominatif, hum, homo; tantôt des cas obliques, reg de régis -i -e[m) -e (a) . Son singulier féminin, tantôt coram e l'italien et l'espagnol, casa, tantôt comme l'espagnol seulement, novitad. Au pluriel, le masculin et le féminin prennent un s comme dans le français moderne et l'espagnol; frar-s, frères, regin-as, reines; ils viennent donc de l'accusatif, fratres, reginas.
(a) [Seulement de l'accusatif rege[m).]
Je crois, clans ce qui précède, avoir évité tout esprit de système, et avoir établi sur une comparaison impartiale des idiomes néo-latins, que leurs substantifs s'étaient formés, tantôt du nominatif, tantôt des cas obliques latins.
M. Raynouard a été encore sur ce point entraîné, selon moi, à une conclusion trop absolue. Dans son désir de faire dériver toutes les formes néo-latines des formes provençales *, il ne veut point admettre qu'aucun de ces idiomes ait emprunté ses voyelles terminatives aux cas obliques du latin ; que l'italien campo vienne du latin campo, ou nave de nave; il veut qu'il y ait entre ces mots identiques au latin et le latin un intermédiaire roman, camp, nav, parce que ces formes tronquées ont existé en provençal; selon moi, c'est aller contre la vraisemblance et contre la marche naturelle des langues, qui, avec le temps, retranchent beaucoup plus souvent qu elles n'ajoutent, et transporter dans une langue les allures et le génie d'une autre langue. Ici encore le valaque oppose à son système des difficultés auxquelles M. Raynouard n'avait pas songé. Comment croire qu'en Valachie et en Italie il y ait eu dent, auquel les Italiens et les Valaques se seraient entendus pour ajouter un e, quand il est si simple d'admettre que ces deux peuples ont conservé dans leur langue le dente latin, auquel le provençal et le français, qui aimaient le retranchement des voyelles finales, ont enlevé Ve.
Si l'on rangeait les dialectes néo -latins d'après l'altération plus ou moins grande qu'ils font subir aux substantifs latins desquels ils dérivent, ils seraient, ce me semble, disposés dans cet ordre :
1° Le valaque, qui, au masculin, a conservé Vu latin, et au pluriel Ti; qui, au féminin, a l'a de la première déclinaison latine, et Ye de l'ablatif de la troisième ; enfin, qui seul a gardé un neutre.
2° Je placerais le roumanche après le valaque.
1 Orlg. ci form. de la langue rom., t. I, p. 57.
3° Puis l'italien, qui a formé son nominatif masculin de l'ablatif en o et de l'ablatif en e; qui a des féminins en a et en e, formés de la première et delà troisième déclinaison latine ; qui a, au pluriel, la terminaison i pour le masculin, et e pour le féminin (e pour œ).
Dans l'espagnol et le portugais, le type latin s'altère davantage ; la plupart des mots dérivés de la déclinaison imparisyllabique ont perdu Ye de l'ablatif latin : traydor de traditor-e l, merced de merced-e.
-iù Le provençal est presque aussi éloigné du latin que le français. Il retranche aussi souvent la finale des substantifs masculins; mais il a conservé l'a du féminin.
5° Le français, par le changement de cette désinence en e muet (couronne), se montre dès le principe celui de tous les idiomes néo-latins qui a le plus modifié la physionomie des mots latins et qui a le plus supprimé de leurs terminaisons.
A la même distance du latin, dans l'ordre de la dérivation, se placent certains patois de l'italien à désinences tronquées, dans lesquels M. Raynouard retrouve les plus anciennes formes néo-latines, et chez lesquels je crois apercevoir ces formes à leur dernier degré d'altération (a).
Un des plus curieux à cet égard est celui que parlent les habitants de certaines vallées du nord de l'Italie, et qui mérite d'être cité ici par les rapports frappants qu'il présente
1 On pourrait croire que traydor dérive du nominatif traditor; cette supposition est combattue par la forme des autres mots dérivés de la déclinaison imparisyllabique, comme merced, virtud, dans lesquels se trouve la lettre caractéristique en latin des cas obliques.
(a) [Dans le classement des idiomes romans selon leur rapport avec le latin, on peut considérer deux points : les flexions et les sons; si l'on s'attache au premier on placera indubitablement au premier rang le prov. et le français d'autrefois qui ont retenu du latin quelques flexions effacées dans toutes les aulres langues romanes, même à leur état le plus ancien, notamment la déclinaison à deux cas. Ce point de vue est celui auquel se place M- Littré qui forme du roman de France une catégorie à part. Si Ton s'attache de préférence aux sons, on donnera la première place à l'italien qui conserve plus complètement la structure des mots latins. C'est ce que fait Diez.]
avec le français, surtout à son état ancien, dont il reproduit quelques formes remarquables.
Dans le dialecte parlé par les habitants de la vallée de Gradena, on trouve :
Rus, ruisseau, a. fr. rus ou mis.
Cent, cent.
Yatcha, vache
Discours.
Fautsch, faux.
Drap.
Uem, homme, a. fr. huem.
Père.
Tchamp, champ.
Plutôt.
IN es, nez.
Devant.
Negligiant, négligeant.
Pont.
Ugn, un, a. fr. un g.
Pas.
Cinch, cinq.
Plu, plus.
Siss, six.
Dormi, dormir.
Set, sept.
1 Pré.
Vint, vingt.
1 To rond, tout rond
On trouve dans l'italien de la vallée d'Abtey * :
Agnel, a. fr. agnel.
Frer, frère.
Vot, voûte.
In fer, enfer.