‹ Histoire de la formation de la langue française pour servir de complément à l'Histoire littéraire de la FranceChapitre 44 sur 71 · DÉRIVATION DES ADVERBES, DES PRÉPOSITIONS ET DES CONJONCTIONS · texte numérisé non relu

DÉRIVATION DES ADVERBES, DES PRÉPOSITIONS ET DES CONJONCTIONS

Les adverbes, les prépositions et les conjonctions prenaient souvent, comme les substantifs et les adjectifs, un s à la terminaison. D'où a pu venir ce singulier usage, quia laissé des traces dans la langue moderne, sans de sine; certes, de certè; guères, de l'allemand gar? D'une extension démesurée du principe d'étymologie. On était tellement accoutumé à placer Y s après tous les mots qui n'étaient pas régis, qu'on l'ajouta, comme nous l'avons vu, à la première personne des verbes; je vois, je sais, je S2iis\ primitivement je voi, je sai, je sui. (voy. p. 148). Par suite du même abus on termina en s lçs particules, on les écrivit comme des nominatifs, parce qu'elles n'étaient point des régimes. Exemples :

Sempres de semper, Ch. de Roi., p. 121, Partonopeus, p. 86.

Longes, long-temps, les Rois, p. 2.

Hoches pour Hoc, là, Ibid., p. 24.

Lais pour lai, là. Rom. du Ren., suppl., p. 255.

Primes, d'abord, de primum, Vie de S. Th. de C, p. 141.

De là les formes orthographiques, aujourd'hui vieillies, avecques, doncques, etc.

L s subsiste encore dans le vieux mot oncques.

Dans tous ces mots, Ys n'a aucun motif étymologique. Je

1 Ici il y eut, comme je l'ai dit, une raison particulière à cet emploi anormal de Ys. Je étant le sujet de Faction exprimée par le verbe, communiquait à ce verbe la marque distinct ive du sujet. On était accoutumé à mettre Ys final après le mot qui suivait je : on a dit je suis, je vois, comme on disait je mesmes,je Jehans, sans parler du motif euphonique.

ne puis l'expliquer que par cette disposition analogique, ou pourrait presque dire épidémique, qui propage démesurément une forme grammaticale dans une langue, et lui fait dépasser de beaucoup le nombre des cas auxquels elle aurait dû naturellement se restreindre. On était accoutumé à mettre Y s après les substantifs, les adjectifs, les infinitifs, les participes, et tout ce qui n'était pas régime d'un verbe ; on l'a mis après les petits mots ,que rien ne régissait, après les adverbes, les prépositions et les conjonctions (a). C'est ainsi que sus a été formé de super (b).

Sur, sus, sous, dessous.

Sur, contraction de super, a perdu son r et pris Ys final des particules dans le vieux mot français sus, conservé dans l'exclamation, sus! sus! et dans la locution courir sus (pour sur). SurYa emporté dans Tusage moderne quand il est seul ; mais, en composition avec de, sus reparaît, dessus.

L'opposé de super, dans l'ancienne langue, était jus (de deorsum, deosum, josumjusum, jus). On disait sus et jus, en haut et en bas, comme on dit en italien su e giù.

Sous, qui s'écrivait soubs, venait de subtus; composé avec de, il a fait dessous. Le valaque montre clairement que la forme originale est subtus et non sub : valaque, de supt, dessous.

On peut trouver quelque chose de semblable à cet emploi de Y s, dans la forme latine, uls etcis pour ultra et citrà1.

1 Yarro, De Ungua lat., V, 85.

a [Cette explication pourrait valoir si Ys était ajouté aux adverbes en français seulement ; mais la même tendance s'observe aussi en espagnol [enfances, mientras, etc.; où Ys n'a jamais été la marque du sujet ; voy. Diez, Grammatik, II, 427. Dans sa préface à la Ie édition delà Grammaire historique de la langue française, de M. Brachet (p. vm-x), M. Littré a émis au sujet de cet s une opinion très-séduisante. 11 considère les adver^ bes qui en sont pourvus comme d'anciens adjectifs au cas régime du pluriel, opinion qui s'appuie sur ce qu'en italien les mêmes adverbes ont la forme d'un adjectif pluriel, ainsi volontiers, volontieri, etc.]

(b) [Sus vient de sursum; cf. l'ital. suso.]

Adverbes terminés en ment.

M. Raynouard a montré que la terminaison ment, si fré quente parmi les adverbes français, et qui correspond à mente, en italien (dolcemente), dérive de l'ablatif latin, bonnement, pour bonâ mente; mais il faut remarquer que mente, ayant pris un sens plus vague et plus étendu, s'est joint à des adjectifs de toute signification : on a dit longuement (longâ mente), et même corporellement (corporali mente).

Cette origine n'est pas douteuse i ; l'on trouve même dans le latin des bons temps, et, à plus forte raison, dans la basse latinité, mente, après un adjectif féminin à l'ablatif, ayant un sens adverbial : bonâ mente factum, devotâ mente tenentur, iniquâ mente concupiscit. Voy. Raynouard, t. I, p. 95; Diez, t. II, p. 382 ; et, dans diverses langues néo-latines, la terminaison mente ou ment, quand deux adjectifs se suivent, ne s'ajoute qu'au dernier 2.

Les adjectifs qui, avec ment, dérivé de mente, forment les adverbes en ment, doivent être au féminin. Ainsi on disait : félonesse-ment, isnelle-ment, sensée-ment, hardie-ment; on dit encore aujourd'hui bonne-ment (bonâ mente), large-ment (largâ mente), cruellement.

Cependant un grand nombre d'adverbes, qui sont mainte-

1 En présence des faits, on ne saurait admettre la supposition de M. de Courson, qui fait dériver la désinence adverbiale ment du celtique meur. Voy. Essai, p. 151.

2 Voy. Raynouard, Grammaire comparée, p. 315-15. La plupart des exemples qu il cite sont démonstratifs pour l'espagnol, l'italien, le provençal; mais le seul exemple français allégué me semble mal choisi :

Son chief trecie (tresse) moult richement, Bien, et bel, et étroitement.

Roman de la Rose.

Il n'y a pas lieu à supposer que bel soit pour bellement, car bellement veut dire, surtout dans l'ancienne langue, doucement. Je crois qu'il faut supprimer la virgule et lire bien et bel, comme nous disons bel et bien. L'ancien français employait cette locution bien et bel comme bel et bien,

nant formés de l'adjectif féminin, Tétaient du masculin dans l'ancienne langue. On trouve fortment , pour fortement; mortelmeni, pour mortellement ; grantment, pour grandement.

Mais si l'on se souvient de ce que j'ai dit (p. 103), au sujet des adjectifs, qui, dans l'ancien français, ne marquaient pas la différence des genres, on ne verra ici qu'un cas de la règle générale que j'ai posée ailleurs. Fortis, mortalis, grandis, ne désignaient pas plus, par la terminaison, le féminin du masculin à l'ablatif qu'au nominatif; il ne faut donc pas s'étonner si forti mente, mortali mente, etc., se sont traduits fortment, mortel-ment 1 , comme for lis turris s'est traduit forz tours ; mortalis vita, mortel vie.

Ce qui prouve la justesse de cette explication, c'est que, dans l'ancienne langue comme dans la nouvelle, on disait bonne-ment, male-ment [bonâ, malâ mente), parce qu'ici, l'adjectif prenant en latin une désinence particulière à l'ablatif féminin, on avait conservé une trace de cette désinence (Te muet au lieu de l'a) dans la composition de l'adverbe.

L'exemple suivant montre juxtaposées les deux manières de former l'adverbe, selon que l'adjectif radical appartenait à la seconde déclinaison latine, qui distingue l'ablatif féminin de l'ablatif masculin, ou à la troisième, qui ne fait point cette distinction :

Au plus très bêlement k'il seut,

Et au plus très briefment qu'il peut.

Fables et Contes, t. I, p. 214.

Dans la langue moderne, la forme féminine de l'adjectif a prévalu en général pour la formation des adverbes ; ex. : fidèlement, loyalement ; cependant on dit gentiment (a. fr. gentil-ment) .

Dans prudemment, constamment, violemment, pour pru-

1 Doulcement fait exception; l'euphonie a fait repousser douxment

dent-ment, constant-ment, violent-ment, la contraction qu'a subie le mot Ta sauvé de Ye muet.

L'observation que j'ai faite sur les adverbes qui prenaient et devaient prendre Ye muet après l'adjectif radical, d'après la nature de cet adjectif, et ceux qui rejetaient Ye muet, cette observation s'applique à quatre des autres idiomes néolatins *.

Italien : larga-mente, facil-mente.

Espagnol : savia-mente, coites-meute.

Portugais : discrcta-mente, commun-mente- . Provençal : mala-ment, vil-ment.

On voit, dans ces idiomes, comme dans l'ancien français, la forme masculine subsister à la fin de l'adjectif radical, là où elle subsiste dans l'ablatif latin, et passer au féminin là où cet ablatif prend lui-même une terminaison féminine.

Bref, fort, tard, etc., sont des adjectifs pris adverbialement; le nombre en était plus grand encore au moyen âge. La langue latine offre quelques exemples de cette sorte d'adverbes; mais les langues germaniques présentent à cet égard t avec le français une analogie plus frappante qui pourrait tenir à l'influence des premières; les mots que j'ai cités se traduiraient bien en allemand par l'adjectif absolu, mais point en latin.

1 Le valaque n'a point d'adverbe en mente; la forme adverbiale ordinaire en cette langue est en u, lin-u, leniter ; blandu, Mandé. Le roumanche paraît ne pas distinguer dans les adverbes si les adjectifs qui les composent ont ou n'ont pas en latin un féminin différent du masculin; il dit aussi bien prudentameng que malameng.

2 Deux exemples cités par M. Raynouard dans un autre but confirment d'une manière frappante, pour l'espagnol et le portugais, la règle que j'ai établie,

Espagnol : franjas texidas bella y sutil-mente.

Luis de Léon, prov. de Sal. v. 7o.

Portugais : onde sotil é arlificiosa-mente estava levrada. Palmeirim di Anglaterra, t. I. p. 131.

Raynouard, Grammaire comparée, p. 515.

Bref, je leur dirai.

Ktirz, ich werde ihnen sagen.

Travailler fort.

Stark arbeiten.

Se lever tard.

S prêt aufstehen.

Tôt.

11 y a un adverbe qui vient dun adjectif, et dans lequel cette provenance n'est pas si évidente que dans ceux que j'ai cités plus haut. C'est tôt (a. fr. tost). Je le dérive, comme M. Raynouard, de tostas, participe de torrere, brûler l (en it. tosto) y dans le sens où l'on dit familièrement : chaud! chaud! chauffer une affaire, pour la presser; enfin, dans lequel on disait au moyen âge aller chaud pas, pour dire aller vite :

Chald pas i fud la venjance Deu.

Les Rois, p. 18.

La vengeance de Dieu y vint à grands pas.

Trop.

Un autre adverbe vient d'un substantif. C'est trop, qui, dans l'ancienne langue française, comme nimis en latin, voulait dire beaucoup : l'origine de trop est le substantif troppus, qui, en bas latin, voulait dire une troupe 2.

1 Je vois dans M. Diez, Gr. der rom. sprach., t. II, p. 592. qu'on propose aussi tost en gallois, ardent (acer); peut-être le mot gallois a-t-il la même racine que le verbe latin. Quant à l'ancien allemand tursticlihô, il faudrait pousser bien loin la manie des étymologies germaniques pour préférer celle-ci à tost de tostas. — [J)ans son Dictionnaire étymologique il, 417, tosto , M. Diez ne repousse pas tosius; il propose cependant, comme lui paraissant plus vraisemblable,, tot-cito. Tostus peut s'appuyer, comme Diez le remarque, de l'analogie qu'offrent des expressions telles que chalt pas [calido passn), si fréquent dans l'ancienne traduction des Rois au sens d'aussitôt.]

2 De même, en anglais, many ne vient-il pas de man, et ne veut-il pas dire des hommes rassemblés? Il est naturel de représenter d'abord ridée

C'est en souvenir de ce sens beaucoup que nous disons pas

trop pour pas très :

Ce n'est pas trop bien.

Il n'est pas trop habile.

Endroit.

D'autre part, une préposition a donné naissance à un substantif, c'est endroit. La destinée de cette préposition dans notre ancienne langue n'a pas été remarquée et mérite de l'être.

Dans le principe, le substantif un endroit, pour un lieu, n'existait pas; il est assez récent, et dû à une confusion singulière.

On disait endroit moi pour dire à mon égard, en ce qui me concerne, comme s'il y avait eu dans la direction de moi.

Or ad li quens endreit sei asez que faire.

Ch. de Roi, p. 82.

Maintenant le comte a assez à faire en ce qui le touche.

Puis, au lieu & endroit moi, on a dit à mon endroit.

Endroit ne s'employait encore que dans des phrases semblables à celle que je viens de citer, et où il ne s'écartait pas de son sens primitif : dans la direction de, à V égard de.

Mais une fois que la préposition composée endroit eut été employée dans la phrase comme un substantif, elle passa pour telle, et prit place à ce titre dans le dictionnaire, par une usurpation que l'usage a consacrée, au point de faire oublier la véritable origine du mot, à laquelle il était peut-être piquant de remonter1.

abstraite par un mot qui exprime une quantité réelle d'objets, et je ne puis m'empêcher de fait e remarquer la ressemblance qui existe en grec entre %àfoç, une ville, et nolvq, multus; ol tïoXXoI, le grand nombre, la foule.

1 L'endroit d'une étoffe vient aussi de la préposition endroit qui se prenait pour en face, vis-à-vis : l'endroit, ce qui est en face de celui qui regarde, contraire de V envers, inversum, qui est tourné de l'autre côté.

Toujours, beaucoup.

Nous avons perdu plusieurs adverbes qui existaient dans le latin, et existent dans les langues ses filles, et nous avons remplacé le mot simple par un composé, mettant une expression détournée au lieu d'une expression directe.

A la place de l'ancien français sempres, formé comme le sempre italien et le siempre espagnol de semper, nous employons la circonlocution toujours pour à tous jours.

Au lieu de moult (de multîim), qui a vieilli, nous employons une périphrase dont il est assez difficile de se rendre parfaitement compte, beaucoup.

Moult, très.

On ne doit pas appeler superlatives les formes moult, très, car elles n'indiquent pas la supériorité, elles n'expriment point l'excellence, elles n'impliquent point la comparaison.

Très vient de trans, au delà; il exprime l'excès de Faction.

Tresse plaçait avant les verbes; on mettait plutôt moult devant les adjectifs. Tressuer voulait dire suer beaucoup; tresouir, entendre distinctement; tresprendre, saisir forte ment.

Ço sent Rollans que la mort le tresprent.

Cit. de Roi., p. 91.

Pioland sent que la mort le saisit.

% Très ne s'écrivait point séparément, mais faisait corps avec le verbe. De là est venu probablement l'usage où Ton était encore au seizième siècle de ne point séparer très de l'adjectif qui le suivait. (Voy. Rapport de la langue au moyen âge avec celle du seizième siècle.)

L'étymologie de très (trans) montre aussi comment on disait tresque pour jusque.

Très ques en l'ost.

Villeh., p. 149.:

Jusque dans l'armée.

Ou avec l'intercalation du pronom relatif très que :

Li poisson frès de mer qui vient à Paris, De Pasques très ques à la Saint-Remi.

Le livre des Métiers, p. 268.

Ce que nous traduisons en l'alourdissant par la répétition du que,

Jusqu'à ce que la terre fût conquise.

Non, pas, 'point, etc.

Il ne faut pas confondre les négations proprement dites

avec les adverbes négatifs, qui sont de véritables substantifs.

Les négations françaises sont non, ni, ne.

Non était employé dans l'ancienne langue à peu près

comme dans la nôtre ; seulement après se, si, il pouvait être

séparé.

Se vous non, bêle douce dame.

Fabl. et Contes, t. II, p. 422.

Sinon vous, belle douce dame.

Ne sout nul la manière de son mal se Deu nun.

Vie de saint Thomas de Cant., p. 94.

Personne ne connut la nature de son mal si ce n'est Dieu.

Ni est assez moderne; ne, plus semblable au latin nec, paraît encore dans Amyot et dans Montaigne, et même aujourd'hui dans la locution ne plus ne moins.

L'ancien français avait de plus nenni, si cher à Marot, et qui venait peut-être du latin nenu, qu'on trouve dans Lucrèce (a).

(a) [Neni est pour nenil et vient de non illud, comme oui est pour oil, de hoc illud.]

La double négation ne pas, ne point, offre une superfétation inutile (a). Dans l'ancienne langue on n avait pas besoin d'y recourir; non suffisait, comme non en latin.

y on est conseill contre Dieu.

L'Ystoire de li Normant, p. 104.

Il n'y a pas de conseil contre Dieu.

C'esl, comme on voit, cinq mots au lieu de neuf.

Les adverbes négatifs ne sont pas des négations, car par eux-mêmes ils ne nient point, et ont besoin d'être précédés par non ou ne. Ce sont de véritables substantifs pris adverbialement, dont le sens s'est perdu et s'est absorbé, pour ainsi dire, dans la négation qu'ils appuient et corroborent. M. Nodier les appelle avec raison des substantifs adverbiformes1.

Point (punctum); brin, un petit morceau de bois ; mie (d'où miette) du latin mica {mica salis), désignant tous trois un très-petit objet, sont employés après la négation pour exprimer qu'elle est complète, que rien ne lui échappe, pas la moindre chose, pas un brin, pas une miette. C'est ainsi qu'on dit je ne vois goutte, je n'en ai (pas) trouvé miette. Goutte fut tellement pris d'une manière abstraite qu'on disait n'ouïr goutte.

Semblant fait que il n'o'it goutte.

Fabl. inêd., t. I, p. 17.

Il fait semblant de ne rien entendre.

'- Critique des Dictionnaires, p. 501.

a [Il n" y a pas superf état ion parce que toute la négation est dans ne; les mots pas, point, et autres qu'on emploie dans le même cas mie goutte, etc.) « ne sont pas des négations, car par eux-mêmes ils ne nient pas, » ainsi qu'il va être dit quelques lignes plus bas. Ce sont de simples termes de comparaison, qui, exprimant une quantité très-petite, rendent en quelque sorte la négation sensible. Voy. Schwetghseuser, De la négation dans les langues romanes du midi et du nord de la France, dans la Bibl. de VÊc. des Chartes, 5a série, II. 151. 441 ; III. '2Qo, et Diez Grammatik, lll, 412.]

Il en est de même de pas (passus); il a dû être employé primitivement pour les distances, les grandeurs : cela ri est pas loin y pas grand, pour d'un pas loin, d'un pas grand. Pas s'est ensuite employé par extension pour affirmer, si l'on peut parler ainsi, toute espèce de négation. L'emploi de pied dans l'exemple suivant éclaire sur l'origine de pas :

Je n'en ara, dist-il, ne plain pas ne plain pié. Rom. de Rou, v. 1408.

Il n'en aura, dit-il, ni un pas entier, ni un pied.

Le sens primitif de point est clairement indiqué dans cette phrase d'Amyot :

Sans point de doute [sine puncto dubii).

Vies de Plut., t. I, p. 712. [Vie de Philopœmen) .

Brin se prenait aussi dans le même sens et pour la même raison : il ri est brin sage, il ri est point sage. J'ai entendu dire à la campagne branche pour brin.

Les Italiens ont punto, mica, très-usité, surtout dans les dialectes du Nord (vénitien, miga; milanais, minga); ils n'ont point passo, pas, mais ils ont fwre, fleur, et les Espagnols, cosa, chose.

Non ha vita fwre.

Il n'a pas de vie du tout l.

Esto no me agrada cosa.

Cela ne me plaît point du tout.

Rien.

Cette transformation du sens de pas, point, etc., fait comprendre celle qui a changé le sens de rien, de personne, d'aucun. Originairement, rien voulait dire quelque chose ; personne et aucun voulaient dire quelqu'un. Rien est le cas régime de res (chose), qui pétait *le nominatif latin et provençal. Mais

1 Y. Diez? t. II, p. 400.

ici, comme bien souvent, la forme du régime Ta emporté dans l'usage sur la forme du nominatif, et on a dit rien dans les deux cas (pour rem et pour res).

Personne et aucun, dans leur sens négatif actuel, ne se trouvent pas dans l'ancienne langue ; les mots que ces locutions ont remplacés étaient nesuns et nuls, qui avait pour cas régime nului, comme lui, cui, autrui.

Le tour qui a conduit à prendre négativement rien et personne est celui-ci :

Il n'y a rien (chose) qui fasse.

Il n'est personne qui fasse, Il n'est aucun qui fasse.

Prenant toujours ces trois mots dans leur sens primitif, on a dit aussi : rien ne fait {chose ne fait), personne ne fait, aucun ne fait. Mais ce qui prouve le sens positif, dans l'origine, de ces deux négatifs, rien et personne, c'est qu'ils ont besoin après eux d'une véritable négation.

Guère.

Guère (ou gaire) était primitivement une affirmation et a pris un sens négatif en apparence. Je dis en apparence, car guère peut toujours se remplacer par beaucoup : il ne m! aime guère, il ne m aime pas beaucoup; et on trouve dans l'ancien français gaires loin pour très-loin :

Mais gaires loing fuir ne péurent.

Fabl. inéd., t. I, p. 140.

Mais ils ne purent fuir très-loin.

Après avoir reconnu le sens véritable et primitif de gaires, on ne sera pas fort embarrassé pour trouver son étymologie. C'est certainement le mot germanique gar, qui veut dire beaucoup, extrêmement.

Naguère s'écrivait d'abord en trois mots : ri ad guères, il

ri y a pas beaucoup. Ménage a été bien mal inspiré le jour où il Ta fait dériver d'avarus.

Après et auprès.

Après et auprès étaient dans l'origine le même mot : ad proximè pour proximè (a) .

Et il chaït mors en la place après l'arche Nostre-Seigneur. Les Rois, p. 140,

Et il tomba mort sur-le-champ auprès de Tarche de Notre-Seigneur.

Plus tard, on a réservé auprès pour désigner l'idée de proximité, de contiguïté, appliquée à l'espace. La même idée, appliquée au temps, a été exprimée par après, et a été étendue à tout ce qui suit un événement.

En conséquence de cette étymologie d'après, il est tout naturel qu'il puisse avoir un régime direct, comme dans après cela, après tout. Les tournures familières, être après un ouvrage, après quelqu'un, sont bien dans le génie de la langue. Laveaux a donc eu tort de blâmer1 ce vers de Corneille :

Après son sang pour moi mille fois répandu,

et d'ajouter : il fallait après que son sang a été mille fois ré~ vandu. L'étymologie conduit mieux à après son sang qu'à après que son sang.

L'usage d'accumuler plusieurs particules pour exprimer d'une manière redondante ce qu'une seule eût désigné, cet usage existait déjà en germe dans la langue latine'2, surtout dans le latin des bas temps3, et a produit un grand nombre

1 Dict. des difficultés de la langue française, p. 75.

2 De repente, de super, de inde, per inde.

3 Ab ante [avant), de magis [de plus). Diez, Gram. der Rom. spr., t. II, p. 579.

(a) [Ad pressum mais non ad proximè.}

d'adverbes et de prépositions, aujourd'hui employés dans les langues néo-latines. Il s'explique par le besoin qu'on éprouvait de se faire entendre, après qu'on avait perdu le sentiment délicat de la valeur et de l'énergie propre aux particules1. Voici plusieurs exemples de ces adverbes et prépositions.

Céans.

Céans s'écrivait caiens, qu'il faut décomposer ainsi : cai-ens (a). Ca-iy d'où est venu par contraction ci, dans le sens d'ici (ci-joint), donnait au pronom démonstratif une sorte de valeur locative, par l'addition de l'i, signe ordinaire du locatif en sanscrit, quelquefois en latin (domi), et dans les langues néo-latines (ital. qu-i, fr. ic-i). Ici est le même mot dans lequel Vi locatif a été placé avant et après le pronom2; de même on disait la~i pour là. Ca-i et la-i s'ajoutent également à ens, dans caiens et laiens, qui sont devenus céans et léans. Céans a subsisté jusqu'à nos jours; léans a péri. Les vers suivants offrent un exemple de céans et de léans :

Vint à ia porte, si est laianz entrez... Seignor, por Dieu ! caienz me retenez.

Chanson des Saxons, t. I. p. xltx.

Il vint à la porte, il est entré dedans... Seigneur, pour Dieu ] vous me retenez céans.

Dans, dedans.

Jenesaissi,commeleveutM.Orell(A/£/V. Gmmm.,p. 323), dans ces deux mots formés de la préposition ens (a. fr.) et de

1 Les autres langues néo-latines ont employé l'accumulation aussi bien que le français. Alfieri se plaignait du confuttocidsiacche toscan, et dans le dialecte de la vallée d'Abtey, au lieu de presso [près), on dit de in pro. Hormayr, Gesch. der Tyiol, p. 116.

3 On peut regarder cet i comme Xi ou?/ dérivé d'ibi; mais dans i-b-t lui-même je retrouve l'énergie locative de la lettre i.

(a) {Céans (anc. forme caiens ou saiens) se décompose ainsi : ça ens intus ).]

la préposition de, ens vient iï intus. Ens peut venir tout simplement dm, qui s'est changé en en dans tant de composés : infernum, enfer; infans, enfant (a), etc. L's final à1 ens peut n'avoir d'autre origine que l'habitude de mettre un s à la fin des particules, habitude si générale dans l'ancienne langue.

En faisant précéder ens par de on a eu dans, et en redoublant la particule ajoutée on a eu dedans 4. En plaçant en, qui est la dernière partie de ce mot composé, au commencement, on a construit la locution en dedans, qui contient deux fois de et deux fois in, in-de, de-tn.

Il y a une différence de sens entre dans et dedans, mais il n'y en a point de véritable entre dans et en. L'usage seul fait que nous disons en Syrie, et que nous ne disons pas en Acre, comme Joinville (p. 269).

L'orthographe de l'ancienne langue distinguait deux prépositions différentes par le sens et par l'étymologie, et que confond l'orthographe actuelle. Nous disons : il s'en alla, et il alla en Grèce; l'ancienne langue aurait dit : il alla ent (b), il alla en ou ens Grèce.

1 De se trouve placé après dans, dens de pour de dens :

Dens de sale uns veltres avalât.

Ch.de Roi, p. 29.

Dans la salle un chien de chasse descendit.

[Il faut lire D'euz de [la] sale (édit. de Th. Mùller, v. 730), ce qui veut dire « de l'intérieur de la salle », de intus de...]

(a) [C'est parce que in a donné en qu'il ne peut avoir au même temps donné ens; ce dernier mot vient, comme le pensait Orell, d'intus.]

[b) [Il alla ent n'est pas correct : on eût dit comme maintenant il s" en [inde) ala (plutôt que alla). On n'aurait pas dit non plus il alla ens Grèce, ens ne suppléant pas en, mais il ala ens ou pais de Grèce [intus in illo); cf. dans le chant de sainte Eulalie : ens enl fou la geterent, et l'exemple de Jordan Fantosme cité ci-après. Les trois prépositions dont il s'agit sont donc : en [in), ent [inde) et ens [intus); il faut ajouter que dès le treizième siècle l'orthographe ne distinguait pas toujours les deux premières, en et ent, le t de cette dernière étant souvent omis.]

DÉRIVATION DES ADVERBES, ETC. u2l>5

Ent vient de indè; en de in; eus de in ou de intûs. Dans le vers suivant, on voit clairement la différence des trois mots que nous écrivons de même : en :

Allez ent, sire evesque, enz en vostre pais.

Chron. de J. FanL, v. 1619.

Allez-vous-en, sire évêque, dans votre pays.

Et il vint enz de grant air.

Rom. du Ben., v. 2608.

Et il vint dedans avec une grande furie.

Renart traître, allez-vos-en*.

Ib., v. 1709.

Traître renard, allez-vous-en.

Dans l'ancienne langue, ent se séparait facilement du verbe auquel il a fini par adhérer, ne formant plus avec lui qu'un seul mot dans emporter, s9 enfuir, s'en aller. On disait pour ils l'emportèrent, ils portèrent Ven (les Rois, p. 17). C'était Tordre naturel des idées et de la phrase latine, et asportaverunt eum indè. Et de même, au lieu de qui s'était enfui, qui s'en était fui (Joinville, p. 221). Dans s'en aller, en se détache encore du verbe, il s'en était allé, allez-vous-en ; mais l'ancienne langue disait aussi :

Des fi les en.

Ch. de Roi., p. 13.

Je les en défie.

Nous n'employons plus les verbes aller et venir précédés à' en qu'à la forme réfléchie, s'en aller, s'en venir. L'application de la forme réfléchie à des verbes neutres n'est pas trèsrationnelle; elle existait déjà, il est vrai, dans l'ancienne langue, mais du moins elle n'était pas obligatoire, et pour s'en aller, s'en venir, on pouvait dire, ce qui était le plus

simple, eut ou en aller, eut ou en venir (indè ire, indè venir e) .

Se il vers terre de Israël s'en vunl, et se il en vunt vers terre d'Israël.

Les Rois, p. 21.

Anz, ains, avant, devant.

La traduction de antè en vieux français est anz. Ce mot est rare ; M. Raynouard (Gramm. comp., p. 344) en cite un exemple tiré des sermons de saint Bernard, et je trouve dans la Chanson de Roland, ans-guarde pour avant-garde :

E ki serat devant mei en Yans-guarde.

Ch. de Roi, p. 30.

Et qui sera devant moi à Lavant-garde.

En général, au lieu à' ans on écrivait ains (it. anzï).

Ains s'est formé d'antè, en laissant tomber la finale te. An a appelé Vi par l'attraction que la nasale exerce sur cette voyelle, et Y s a été ajouté, comme il Test si souvent aux mots indéclinables; sans, certes, lunges, ores, de sine, certè, lungè, hora (a).

Ains n'a pas toujours conservé le sens à' antè, il s'est pris souvent pour sed, comme mais de magis, avec une nuance de signification légèrement différente. Ains voulait dire, mais au contraire.

Pour rendre le sens que les Latins exprimaient par antè, on employa avant, formé du composé latin barbare, abantè, et

(a) [Sur cette addition de Vs, voy. plus haut, p. 279, n. a. Dans ains Vs est aussi ancien que la langue, et une forme an représentant la première syllabe du latin ante ne se trouve nulle part. Comme Vs accompagne le même mot en provençal [anz) et en espagnol [antes), comme le z de l'ital. anzi suppose (de même que le z du prov. anz) la combinaison des lettres ts, il faut admettre que Vs en question s'était déjà attaché au latin ante avant l'époque où les dialectes de la Gaule, de l'Italie, de l'Espagne commencèrent à se développer isolément.]

plaçant une troisième préposition devant les deux autres, on fi t de-ab-antè, d-avant, d'où devant.

Dont.

Dont fut formé de de undè (it. donde), et s'employait souvent là où nous employons moins convenablement d'où {de

ubi) :

Dont il est et de quele terre.

Fabl. et C, t. IV, p. 294.

D'où il est et de quel pays.

On trouve uni (undè) séparé de de : Par tint Vum muntad, par où Von montât (Les Rois, p. 247).

Donc, adonc.

Donc, écrit primitivement dune, vient de tune, et dans l'ancienne langue se prenait pour alors :

Heli ki dune ert evesche.

Les Rois, p. 2.

Héli qui alors était évêque (grand prêtre) .

Donc a passé au sens qu'il a aujourd'hui en vertu d'une extension de sens à! alors, analogue à celle qui fait dire dans une argumentation familière : vous m'accordez cela, alors, j'en conclus.

En plaçant la préposition ad devant tune on fit ad-tunc, d'où adonc, qui est encore dans la Fontaine.

En outre, on plaça Yi locatif, contraction d'ibi, devant donc ou dune, de manière à former idunc; enfin Va, dérivé de ad fut placé devant cet i, de manière à former a-i-dunc, sans changer le sens de tune, de même qu alors n'ajouta rien au sens de lors. (Voy. plus loin.)

Et sis pères fud a-idunc.

Les Rois, p. 45.

Et son père fut alors.

Car encore aidunc li poples i sacrifieit e encens i offreit,

Les Rois, p. 342.

Car encore alors le peuple y sacrifiait et y offrait de l'encens.

Ainsi. >

De sic on a fait si, d'où si comme, ainsi comme (siccome, ital.).

Si cume unt tûtes altres genz.

Les Rois, p. 28.

Ainsi comme ont tous les autres peuples.

On a mis devant si, i, venu probablement d'ibi et destiné à corroborer le sens affirmatif.

Issi parlad Samuel.

Les Rois, p. 28.

Ainsi parla Samuel.

L'attraction de Yi pour la nasale a amené ainsi. Dans l'ancien français, cette attraction se portant en outre sur Yi final a fait ainsin et ainsinc.

Jusques.

Ne vient pas de usquè, encore moins de hucusquè (Orell, Altfr. Gram., p. 327), mais de de-usquè par une addition redondante de de comme pour le mot dans. Ce qui le prouve, c'est l'ancienne forme dusques, écrite quelquefois d'usques 1 (a) ; deusque est devenu jusques, comme deorsum est devenu jus, a. fr. (en bas italien giù).

1 On disait aussi trèsque, trusque ou trosque, de trans, qui éprouvait ici le même changement que pour devenir le signe du superlatif, c'està-dire la perte de i'».

[a] [Si cette forme est écrite quelquefois d'usques, ce ne peut être que par le fait des éditeurs, car on sait que le signe de l'apostrophe est postérieur à l'invention de l'imprimerie.]

Contre, à rencontre.

Contre est le mot simple (contra), qui aurait dû suffire, mais on y a joint au moyen âge la préposition en (de in), et par là contre a été inutilement allongé en encontre. Puis, au seizième siècle, on imagina de remplacer encontre par l'expression bien plus traînante encore de à rencontre de.

Lors, alors, désormais, dorénavant.

Au moyen âge, on écrivait lores, alores.

Il faut d'abord retrancher de lores, alores, Ys terminal, placé à la fin de cet adverbe comme de plusieurs autres, sans autre motif qu'une fausse analogie avec le nominatif des noms.

Lore, alore, viennent évidemment de Ma Jwrâ, ad illam horam (it. allora).

On disait même au moyen âge, or (horâ, it. ora), pour signifier maintenant. Nous ne l'employons plus que pour l'argumentation, dans le sens où nous nous servons de maintenant dans le discours familier.

Or, cela étant posé...

Maintenant, cela étant posé...

Le muet vint se placer, suivant l'usage, après la consonne finale et fit ore.

Cependant on trouve encore or, sans e muet, pour maintenant, qui, répété, équivaut à tantôt, dans un charmant sonnet de Ronsard :

Or sur un mont, or dans une vallée, Or près d'une onde à Tescart recelée, Libre s'esgaye où son pied le conduit.

Œuvres de Ronsard, t. I, p. 70.

A la fin du moyen âge, on traduisit cette locution par une

heure; M. Raynouard (Gramm. comp., p. 330) cite cette phrase :

Barcinone est une cité qui siet en la marche d'Espaigne; une heure estoit des Sarrazins, et une heure estoit des Crestiens.

Recueil des Historiens de France, t. V, p. 246.

Au seizième siècle, on disait à l'heure pour alors (allora).

Je confesse bien qu'à Y heure Sa plume estoit la meilleure.

Ronsard, t. II, p. 89.

Dorénavant, désormais.

La composition du mot dorénavant s'explique facilement quand on en trouve séparés les divers éléments : à! ore en avant, dores en avant, des ore en avant (les Rois, p. 6); et surtout quand on rencontre de celle hore en avant (YYst. de li Normant, p. 54), de cette heure en avant.

Désormais, qui s'écrit aujourd'hui en un seul mot, se compose réellement de trois mots qu'on écrivait séparément, des ores mais (Partonop., v. 3407). Desores voulait dire dès à présent, dès cette heure :

Laissez des ores le mult parler.

Les Rois, p. 6.

Laissez dès cette heure les grands discours.

Mais signifiait plus : dès-or-mais, mot à mot dès cette heure plus. On trouve aussi de ore mais :

Et distrent qu'ils seroient de ore mais tuit un.

Villeh., p. 89.

Et ils dirent que désormais ils ne feraient plus qu'un.

Cette accumulation de trois mots, dès-ores-mais peut se rendre en italien par le monosyllabe mai :

Je ne le ferai plus désormais.

Non lo mai più farô [a).

(a) [Cette phrase italienne veut plutôt dire « je ne le ferai plus. » ]

Aujourd'hui, le lendemain.

Ces deux mots de la langue moderne sont des exemples d'une accumulation et d'une redondance bien inutiles.

Hodiè devint hui, qui disait brièvement ce que nous exprimons longuement et lourdement par aujourd'hui, dont nous avons fait un seul mot.

Hui exprimait à lui seul toute l'idée comprise dans le mot latin hodiè, celle du jour présent. En plaçant avant au jour, nous tombons dans la répétition où le peuple tombe deux fois quand il dit : au jour d'aujourd'hui.

Cejourd'hui se dit encore en termes de palais.

On trouve cejourd'hui dans le Livre des Rois, à l'origine de la langue, mais les différents mots qui composent le mot moderne sont encore séparés.

Il ad fait à cest jur de ni.

Liv. des Rois, p. 223.

Il a fait en ce jour.

Main (de manè) voulait dire matin (de matutinus) l. Précédé de la particule de, il a été pris pour indiquer le jour suivant, comme morgen en allemand et morrow en anglais.

Ich werde morgen gehen, I shall go to morrow.

J'irai demain.

On a ajouté en et on a fait endemain, d'où lendemain, le matin suivant, le jour suivant.

Lendemain se leva li bers en la journée.

Vie de saint Thomas de Cant.j p. 16.

Le lendemain le baron se leva avec le jour2.

1 Dès le commencement du dixième siècle, dans la langue vulgaire, on disait : bon man, pour bon matin. Voy. Acta sanct. ord. Bened. sœcul. V, p. 21, et Hist . litt. de la Fr. avant le douzième siècle, t. III, p. 484.

2 En la journée ne peut vouloir dire dans la journée; on voit par les vers qui précèdent et qui suivent que le bers se lève au matin. Je serais

Et par une confusion analogue à celle qui a fait la luette de Vuvette, et le loriot de Voriot, on a fini par dire le lendemain.

Déjà, arrière.

Souvent nous n'avons conservé que l'adverbe composé; ainsi déjà a été formé de de jam. Jàm suffisait, et l'ancien français l'avait traduit par^a, qu un auteur du dix-huitième siècle a encore employé avec grâce :

Jà brunissait l'automne.

Berquin.

Ainsi rétro avait fait rière. On disait rière-ban, rière-garde. Arière, ad rétro a voulu dire primitivement ce que nous sommes obligés d'exprimer par l'addition d'une nouvelle particule, ou d'une particule et d'un article : en arrière, à Y arrière.

Puis, puisque.

L'ancienne langue rend compte de la valeur et de l'emploi de plusieurs particules, dont le rapport avec le mot latin duquel elles dérivent est aujourd'hui beaucoup moins évident qu'il ne l'était autrefois.

Souvent il faut remonter à l'étymologie d'un adverbe ou d'une préposition pour comprendre leur signification. Ainsi l'étymologie de puis (post) s'explique par l'emploi qu'on faisait de ce mot dans l'ancienne langue.

Puiz la victoire.

LYst de II Norm., p. 39.

Après la victoire. — Post victoriam.

porté à croire qu'en la journée est une locution qui s'était formée par confusion à1 en l'ajourner, au point du jour ; telle pourrait être aussi l'origine de à Ventrée pour à V entrer ; ou bien il faut lire V ajournée pour Yainsjournée, V avant jour. — [Il faut, en effet, dans ce vers en V ajournée, mot où a répond non à ante mais à ad.]

Puiz que cellui fut mort.

lb., p. 12.

Après que celui-ci fut mort.

Post quam ille mortuus est.

Puiz icel jur.

Ch de Roi, p. 27.

Depuis ce jour. — Post hanc diem.

Puis remplaçait même notre depuis, dans lequel la préfixe de est souvent une surcharge inutile.

Qu'il devoit faire puiz.

Yst. de li Xorm., p. 41.

Ce qu'il devait faire depuis — ensuite.

Quod facere debebat post [ea] .

D'après cela, puisque voulait dire après que, postquàin.

Puizgue la Sycille fut vaincu.

Ib.,p. 41.

Après que la Sicile fut conquise.

Le sens actuel de puisque tient de très-près au sens ancien, qui seul peut en rendre raison.

Mais.

Vient de magis, et, dans son sens primitif, signifiait plus, davantage :

Il n'a mes en vous fors que l'ombre.

Jubinal, Fabliaux, t. I, p. 315.

Il n'y a plus en vous que l'ombre.

Je vous voi malement lépreux; N'ayez mais biauté ne couleur.

Théâtre au moyen âge, p. 258.

Je vous vois horriblement lépreux, vous n'avez plus ni|beauté ni couleur.

Il n'est resté de cette acception de mais d'autre trace que la locution je n'en peux mais, je nen peux pas davantage,

Pieça.

Ce mot est formé de pièce a, il y a une pièce *, un morceau de temps, en italien, un pezzo fa. Cette étymologie se manifeste dans les passages des anciens auteurs où le substantif et le verbe sont séparés.

Et dans ceux où le verbe avoir a été supprimé :

Quant nous avions grand pièce desputé.

Joinville, p. 178.

Quand nous avions disputé longtemps.

Emmi, parmi.

Enmi, d'où emmi, vient d'in medio^; parmi de per médium. C'est en vertu de l'usage où Ton était de supprimer de ou du, signe du génitif, que Ton a dit : emmi le peuple, parmi le peuple, au lieu de dire emmi du peuple, parmi du peuple. Comme cette suppression du de ou du tenait à la déclinaison romane, parmi le peuple est un des exemples dans lesquels on voit l'influence de cette déclinaison, dès longtemps abolie, agir même sur le langage actuel.

Dans cette phrase, parmi le peuple, et dans beaucoup de cas où nous employons parmi, il tient la place d'emmi, qui est hors d'usage, et dont parmi a souvent hérité.

1 Pecium, un morceau de terre , dans les diplômes du moyen âge. Yoy. Du Cange, Gloss.

* On séparait, dans le principe, les éléments du mot composé, emmi.

Jusques en mi le flum.

Joinville, p. 218.

Jusqu'au milieu du fleuve.

Il en était de même de par mi.

Parmi voulait dire, dans le principe, par le milieu.

Nous la partirons parmi.

Villeh.,p. 27.

Nous la partagerons par le milieu.

Marsilie vient parmi une valée.

Ch. de Roi, p. 57.

Marsile vient par le milieu d'une vallée.

Par le milieu s'est pris ensuite pour au milieu. D'après son étymologie, parmi voulait dire surtout à travers. On disait être frappé parmi le corps, parmi le visage :

E ferir le voit parmi le cors.

Les Rois, p. 74.

Et veut le frapper par le milieu du corps.

On trouve même dans Joinville, p. 209 :

Son cheval li vola parmi le corps.

Son cheval lui passa sur le milieu du corps.

Voici, voilà.

Voici, voilà veut dire vois ici, vois là; c'est ce que montre l'usage où Ton était, dans l'ancienne langue, 'de décomposer ces mots et de séparer le verbe de l'adverbe :

Veez en ici le droit oir.

Villeh., p. 45.

En voici le légitime héritier; mot à mot : Voyez-en ici le.,.

Veiz me ci en présent.

Ch. de Roi., p. 13.

Me voici présent; mot à mot : Voyez-moi présent ici.

M. Nodier a dit finement : « Pourquoi ne dit-on plus voici venir, qui était très-bon au temps de Corneille? Parce que nous ne voyons plus dans ce mot, voici, qu'un adverbe ordi-

naire, et que l'esprit de notre langue ne permet pas à un adverbe d'exercer le régime. Au commencement d'une langue, l'esprit perçoit par une tradition implicite les parties constitutives des mots. On démêlait encore dans celui dont je parle l'impératif voi, suivi de l'adverbe ci, et comme il n'est pas rare qu'un impératif entraîne un infinitif après lui, cette expression n'avait rien de choquant *. »

Malgré.

Voilà encore un mot dont l'emploi atteste l'ancienne existence de la déclinaison romane. Malgré moi était pour malgré de moi [de étant supprimé à cause de la déclinaison du pronom qui rendait inutile ce signe du génitif) .

Malgré à moi, c'est-à-dire , cela étant mal au gré de moi. Cette locution se trouve décomposée en provençal, mal mon grat, et en italien, mal mio grato.

En français , on écrivait aussi maugré, qui est resté dans maugréer.

Je terminerai ce chapitre par des remarques détachées sur quelques particules.

Car.

Ne vient pas du grec yàp, mais du latin quarè, comme le prouve l'ancienne orthographe de ce mot, quar.

Quar avait deux sens : celui de quarè, cest pourquoi, qui était vraisemblablement son sens primitif; et le sens moderne de car (enim). On les trouve tous les deux dans l'exemple suivant :

Quar m'aidiez tant que fors en soie, Quar autre chose ne querroie.

Fabl. etC, 1. 1, p. 99.

Aidez-moi donc à être hors d'ici, car je ne désirerais autre chose.

1 Nodier, Examen critique des Dictionnaires de la langue française, p. 410.

Par

Exprimait le degré superlatif d'une action. Durch (par) a la même valeur en allemand : durch und durch, entièrement. Per Ta aussi en latin dans les composés : perficere, pertimescere; et par ou per dans les composés français : parfaire , per durable.

E par chanta sa messe.

Joinville, p. 255.

Et il acheva de chanter sa messe.

Dans notre ancienne langue, par se trouve souvent au lieu de pro : parfont pour profond, et quelquefois séparé :

Mult par out fier lu vis.

Ch. de Roi., p. 6.

Il eut le visage très-fier.

Partant, pourtant.

Partant ne vient point de partir, mais se compose de par et de tant . L'analogie de par et de pour produit celle de partant et pourtant.

Pourtant est aujourd'hui synonyme de cependant; il exprime une opposition avec ce qui précède; mais encore au seizième siècle il avait une signification toute contraire; il veut dire, d'après cela, cela étant. (Voy. le dernier chapitre de cet ouvrage : Rapports de la langue du moyen âge avec la langue du seizième siècle .)

Avec.

L'origine d'avec a soulevé de grandes discussions entre les écrivains qui se sont occupés des origines de la langue française. M. Raynouard dérive ce mot de la préposition provençale ab; mais pour arriver au sens d'avec, il lui faut don-

ner à ab lui-même une origine bien contestable, le verbe habere; tandis qu'il est si naturel de dériver ab provençal d Jab latin (a).

M. G. de Schlegel conjecture qu'avec vient d'apud. M. Lemare le tire de trois mots latins formant un tout bizarre, ab usquè cum. M. Orell ne serait pas éloigné de proposer adhùc.

M. Nodier dit : « On a écrit avecques et même aveuques, ce qui démontre bien l'étymologie db usquè cum 1. »

Je ne puis partager l'avis du savant et ingénieux philologue. Les manières d'écrire avec sur lesquelles il s'appuie ne sont point primitives, elles sont le résultat d'une orthographe vicieuse qui n'a rien d'étymologique; les plus anciens monuments de la langue ont avec ou ovec.

Le livre des Rois a même ove:

Ove tei.

Les Rois, p. 224.

Avec toi.

C'est, selon moi, la forme primordiale du mot, celle qui peut nous conduire à la découverte de son origine.

Obvient, cerne semble, iïubi(b), qui est devenu également ove en italien. On conçoit comment s'est produite l'altération du sens ; il y a une étroite analogie entre le lieu ou Ton est et les objets avec lesquels on est. Dire : je loge avec lui, je vais avec lui, n'est-ce pas dire : je loge où lui (loge), je vais où lui (va)?

1 Examen critique des Dictionnaires de la langue française, p. 54.

(a) [Le sens ne s'y prête pas : avec vient dajmd hoc. M. Diez a prouvé que dans la basse latinité apud s'employait au lieu de cum; voy. Gramm. der rom. Spr., III, 167-8, à la note.]

[b) \Ove ne vient pas d'ubi qui a produit en français où, et n'a pas pu donner la même forme en deux langues différentes. C'est probablement le même mot que od, o, ou [apud). — Ovec est une variante ô!avec [apud hic).]

On trouve même des exemples de où pris pour avec :

Le norry en ces chambres ou ces enfants. Vie de Foulques Fitzwarin, p. 15.

L'éleva en ces chambres avec ces enfants.

Partant ainsi de ove on a dit ovec et enfin avec.

Dous frères blancs mena ovec sei li buens ber.

Vie de saint Thomas de Kant., p. 32.

Le bon baron mena avec lui deux frères blancs.

Comme il fist ovec Ysengrin.

Rom. du Ren., v. 7519.

Comme il fit avec Ysengrin.

Dans l'ancienne langue, o-ve ou o-vec est souvent remplacé par o,

Ensemble o lui.

Gar. le Loh.} t. II, p. 6.

Avec lui,

que M. Orell fait venir d'apud (Altfr. Gr.} p. 529), et qui, je crois, vient à'ubi, comme ou, si semblable ào.

0 prend parfois un cl, mais peut-être ce cl n'est pas étymologique. S'il l'est, od viendrait, ce me semble, plutôt d'ad que à'apucl (a).

De ad vient évidemment a, employé pour avec.

Je Tocirai à mon epiet trenchant.

Ch. de Roi., p. 54.

Je le tuerai avec mon épieu tranchant.

Ad a eu quelquefois ce sens dans la langue latine :

Ad fidem. — Avec fidélité.

A conserve un sens analogue dans plusieurs locutions [a] [Ad latin donne constamment a, l'étymologie de od est bien apud.]

françaises ; son emploi constant dans l'ancienne langue rend compte de l'usage qu'en a fait la langue moderne dans quelques cas particuliers.

Nous ne disons plus à joie pour avec joie,

La souris s'en vet à gvant joie,

Fabl. inéd., t. I, p. 132.

La souris s'en va avec une grande joie;

mais nous disons à plaisir.

Nous ne disons plus chasser aux chiens, pour chasser avec des chiens :

Les veneours chaçoîent Aux chiens qu'ils avoient; Ib.t p. 142.

Les chasseurs chassaient avec les chiens qu'ils avaient;

mais nous disons chasserait chien courant.

Nous ne disons plus à aise :

Que à sun venir honestement à aise i puissed gésir, Les Rois, p. 556.

Que lorsqu'il viendra il y puisse coucher à l'aise et convenablement ;

mais nous disons à l'aise, à son aise.

De ce sens d'à pour avec dérive l'ancienne locution a-tout, pour avec :

Un mien escuyer qui s'en estoit fui atout ma bannière.

Joinville, p. 221.

Un mien écuyer qui s'était enfui avec ma bannière.

Tout est ici un mot redondant qui corrobore le sens de la préposition sans le changer.

Dans la langue du jeu, un atout est une carte de la même couleur que la retourne, qui va avec la retourne.

Les termes de jeu, comme les termes de vénerie, de blason de procédure, etc., sont bons à étudier, caria tradition, dans cette partie de la langue qui ne change pas, a pu conserver des formes précieuses de notre ancien idiome.

L'emploi d'à mis pour avec explique ces locutions modernes : Déchirer à belles dents, marcher à grands pas, aller à pied.

Tavannes dit, dans son style énergique, en parlant de François Ier :

Partagé entre l'amour des voluptés et le goût des conquêtes, marchant à deux cœurs.

Mémoires de Tavanne, p. 65.

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