L,DU
1 L'exemple le plus curieux d'un mot*hébreu que les juifs aient naturalisé au moyen âge, c'est celui de thalmud, nom du livre où sont contenues les traditions rabbiniques, et qui était devenu le nom du recueil des lois municipales de la ville de Montpellier : Li grans Thala?nuz.
S'il est une expression dont on puisse se rendre compte sans leur secours, c'est une campagne, pour une expédition pendant laquelle une armée entre en campagne. Il n'y a pas lieu à voir là, comme Wachter, et, après lui, un philologue judicieux, M. Mourain de Sourdeval1, la racine germanique kempaii) combattre.
Il n'est pas moins certain qa horloge vient d'horologium, instrument qui sert à compter les heures, et non, comme le veut M. Édélestand Duméril, d'orlog, en islandais, destinée ou guerre. (Hist. de la poésie Scandinave, p. 265.)
Il faut donc ne repousser absolument aucune source étymologique, se défier de celles dont il est historiquement difficile de faire dériver la langue française, et surtout ne s'engouer d'aucune; mais faire à chacune sa part, selon la vraisemblance et selon l'analogie.
H. — De la place que doit tenir le sanscrit dans V étude étymologique du français.
J'ai dit, au commencement de cet ouvrage, que le latin, souche commune de la famille à laquelle le français appartient, fait lui-même partie dune grande famille de langues qui comprend le grec, le sanscrit et ses dérivés, le persan, et aussi les dialectes germaniques, slaves et celtiques.
Ceci a été établi par une série de travaux successifs, dont je n'ai pu donner que le résultat, et auxquels j'ai renvoyé ceux qui désireraient des preuves d'un fait désormais incontesté.
Cette parenté une fois établie entre les langues indo-européennes, on conçoit que le sanscrit, l'une des plus anciennes et des plus parfaites, puisse jeter un grand jour sur les rapports qui les lient entre elles.
Souvent, par exemple, en remontant à la racine sanscrite,
1 Études gothiques, p. 50-1,
on voit comment elle a formé, d'une part, un mot grec ou latin, et, de l'autre, un mot germanique.
Hrid-aya, le cœur, a fait vApSioc, cor, cordis, et hairt-o, goth.; heart, angl.; selon que l'aspirée h s'est durcie en c, ou que la dentale cl s'est durcie en t. En outre, le sanscrit se change, suivant les règles de permutation, dans le lithuanien, szirdis. Rien de plus différent au premier abord que cor, hairto et szirdis ; mais le sanscrit montre comment ces mots, qui semblent si éloignés, sont composés des mêmes éléments, et dérivent de la même racine.
Il en est de même d'^oç, equus, cheval, en grec, d asinus, en latin, et du mot anglais as (un âne). On ne soupçonnerait pas que ces mots dérivent du même radical. Cependant on n'en saurait douter quand on voit le sanscrit, açwa, en prâcrit, as-sô, faire, d'après les règles de permutation établies par MM. Burnouf et Bopp, en zend, asp, en grec, In-noç; par le dorien, ïwoç; passer au latin, equ-us, et le radical aç reparaître dans le latin as-inus, l'anglais as et l'allemand es-el. Voici quelques autres exemples :
Sanscrit djnâ , grec ytvwa-xw, latin nosco (a. lat. gnosco d'où
agn-osco), germ. ken-nen.
Sanscrit stlrâ, grec faT-tyu, latin st-are, germ. st-ehen. Sanscrit bhri, grec ylpu, latin fero, germ. bear.
Sanscrit djan, grée yév-oç, latin g en-us, germ. kan-i. Sanscrit védique gn-â (femme), zend jn-a, grec yuv-y?, germ.
kon-a (suédois), slave jen.
Sanscrit lubh, latin libet et libido, germ. lieb-cn. Sanscrit aham, grec èyù, latin ego, fr. je, zend azem, lith. isz,
goth. ik.
Sanscrit und (couler), grec vê-vp, latin l ud-ust und-a, slave wood-a.
Je ne m'arrêterai pas davantage sur ce grand fait de la parenté des langues indo-européennes, je ne m'en occuperai qu'en tant qu'il peut concerner les origines de la langue française.
1 Le grec \>Swp et le latin udus contiennent le radical à un état plus simple que le sanscrit lui-même qui, dans und, a déjà intercalé une nasale adventice entre Vu et le d.
ELEMENTS ETYMOLOGIQUES. 315
On pourrait rattacher à une histoire complète de ces origines l'histoire des radicaux qui se trouvent à la fois en français et dans d'autres langues de la famille indo-européenne. De même que l'on suit les transformations qu'un mot latin a subies pour devenir français, on pourrait suivie celles que la racine de ce mot a subies dans les idiomes de l'Inde, de la Perse, de la Grèce, de l'Europe germanique,, celtique et slave, étudiant ainsi la généalogie de notre langue, non- seulement dans la ligne directe, mais encore dans les lignes collatérales.
Mais une telle étude serait mieux placée dans une histoire comparée de toutes les langues indo-européennes, au sein desquelles , philologiquement parlant , le français occupe une trop petite place pour être le centre de cette comparaison.
Tout au plus, peut-on tenir compte de l'étymologie sanscrite, quand elle rend raison du sens d'un mot latin d'où dérive un mot français.
Le sens de vidua, veuve, ne s'explique que par le sanscrit, vi-dhava, composé de la particule privative, vi, et de dhava, époux, sans époux.
Argentum, argent, a pour racine radj ou ardj1, qui exprimait en sanscrit l'idée de blancheur, et qui n'a laissé en latin2 d'autres traces que le dérivé argentum.
Descendere et ascendere sont deux composés, l'un avec de, l'autre avec ad, du même verbe scendere (a), qui n'existe pas en latin. Descendere a passé en français; ascendere a fourni seulement le substantif ascension. Si le radical simple de ces deux composés ne se trouve pas en latin, il se trouve en sanscrit, scandâmi*, aller, ire, se movere. On est conduit par là à supposer avec toute vraisemblance un scendere
1 Burnouf , Comm. sur le Yaçna. Alph. zend, p. lxxxiv.
1 En grec elle se retrouve dans apyvpoç.
5 Rosen, Radiées sanscritœ, p. 206.
[a) [Non pas de scendere, qui en effet n'existe pas, mais de scandere.]
perdu (a) qui exprimait le mouvement, le déplacement, et auquel les particules de et ad ont donné le sens particulier du mouvement de bas en haut ou de haut en bas, comme en allemand, aufsteigen ou absteigen signifie monter ou descendre.
On voit que, dans ce cas, la connaissance du radical sanscrit est nécessaire pour connaître toute l'histoire du mot latin, et par conséquent tous les antécédents généalogiques en ligne directe du mot français, non que le sanscrit soit l'origine du latin ; mais il est une vieille branche de la souche inconnue sur laquelle ont germé tous les rameaux de l'arbre indo-européen, et, à cause de son antiquité même, il peut donner de précieuses lumières sur l'état ancien des radicaux dont on cherche l'histoire.
En outre, la langue sanscrite a pour base un certain nombre de radicaux monosyllabiques, qui, par leur développement, produisent les mots simples, et par leur agrégation, les mots composés.
Les mots de plusieurs syllabes qui peuvent avoir leurs analogues dans le latin se rapportent donc à une de ces racines monosyllabiques dont ils sont comme l'expansion1.
Pour connaître à fond la provenance des mots latins et des mots français qui correspondent à des mois sanscrits, il faut donc remonter jusqu'à ces racines sanscrites ; exemples :
Racines sanscrites.
Mots latins.
Dérivés fiançais.
Ghrâ (olere),
fra-grare,
fraise.
Djnâ (connaître)
co-gn-osco,
connaître.
Dâ (donner),
do-no,
donner.
dos,
dot.
1 Plusieurs radicaux sanscrits, tels que les donnent les grammairiens indous, paraissent aux plus profonds philologues européens pouvoir être décomposés en des éléments plus simples. On peut donc faire remonter encore plus haut que les racines sanscrites l'histoire généalogique des mots français.
[a) [Voir page précédente note a.)
ÉLÉMENTS ETYMOLOGIQUES.
Racines sanscrites.
Mots latins.
Dérivés français.
Ma (mesurer),
met-iri,
mesurer.
Allemand maa-s, mesure.
Slhâ (se tenir debout^
st-are,
ester, a. fr.
Çri (aller \
cur-rere,
courir.
Yudj (joindre),
jimg-ere,
joindre.
Kri (faire),
cre-are,
créer.
Smri (se souvenir),
memo-ria,
mémoire.
Mri (mourir),
mor-i,
mourir.
Tri [transgredi],
trans,
très.
BhucJj (manger),
bucc-a
bouche.
Râdj (briller),
rad-ius,
rayon.
Yecht (vêtir),
vcst-ire,
vêtir.
Mand (orner),
mund-us l,
inonde.
Und (couler),
and-a,
onde.
Pad (aller),
pes -dis,
pied.
Scand (aller),
a-scendere,
ascension.
de-scendere,
descendre.
Svid (suer'1,
sud- are.
suer.
An (respirer),
an-ima,
âme.
Tan (tendre),
ten-dere,
tendre.
Man (penser),
mens,
mental.
Srip (aller),
serp-cns,
serpent.
Gam (aller),
gam-ba, b. latin.
jambe.
Dam (dompter),
dam-are,
dompter.
Die { montrer , ensei-
gner, dire),
dic-ere,
dire.
Lih (lécher),
ling-ere,
lécher.
Tout ce que je viens de dire du latin peut se dire du celtique, autre source, plus ancienne encore, mais moins abondante, du français. Il arrive que certains mots celtiques n'ont d'explication que par le sanscrit. Cette remarque s'applique à cap-ail, cheval, en irlandais, dont le sens ne peut s'expliquer que parle sanscrit tchapala, rapide; racine, tchap.
Le mot irlandais nesal, grand, élevé, racine de vassal, a sa raison dans le mot sanscrit utchâla2, élevé, excellent, dérivé d'un ancien radical, utch (Yaçna, p. lxxxvi).
1 Ici se montre la même analogie d'idées qu'entre xô<r/*oç, désignant l'univers et xô^/toç, qui veut dire aussi ornement, exprimant l'ordre et la beauté qui préside à la création : mandata, en sanscrit, orbe, sphère.
2 Pictet, Affinité du sanscrit et des idiomes celtiques, p. 25,
Le vieux mot français huer dérive du celtique, hwa, qui, lui-même, se rapporte à la racine sanscrite ké, appeler., crier.
Pour faire l'histoire complète du mot français, il faut remonter ici du mot celtique à la racine sanscrite.
Enfin, parmi les mots germaniques qui sont entrés dans le vocabulaire français, il en est qui reportent aussi aux racines sanscrites.
Crier (en it. gridare), qui paraît un mot d'origine germanique, goth. gretan, pleurer, reporte à la racine sanscrite crad (a). Le burg et berg germanique, d'où sont venus bourg et berge (b), reportent à la racine sanscrite vrih, s'étendre, augmenter, d'où vrihat, grand, élevé, d'où borj, en zend, nom de montagne. Gredin vient du radical germanique, gredan, goth. , greedy, anglais, un homme affamé (pour un misérable). Ces mots renvoient à la racine sanscrite gridh (désirer).
Enfin, dans l'ancien français existait le mot, aujourd'hui perdu, fuie, troupeau. Ce mot dérivait du germanique folk, le même qui, écrit un peu autrement, volk (allemand), veut dire peuple, et que M. Burnouf n'hésite pas à rapprocher du mot védique, volha, foule. L'histoire d'un vieux mot français peut donc faire remonter jusqu'à l'antique langue des Védas.
Quelquefois les langues germaniques ont plus fidèlement conservé le sens du radical sanscrit que les langues grecque ou latine. Le sanscrit lok, voir, correspond exactement à to look (angl.), regarder, tandis qu'il ne se trouve pas en grec, et, en latin, n'est représenté que d'une manière détournée par lucere, lux (c) .
Les mots suivants montrent la parenté du sanscrit et des
(a) [L'étymologie proposée pour crier, par Diez, est plus probable : quirilare.]
(b) [L'origine de berge est douteuse. Yoy. Littré à ce mot.]
(c) [Le latin lucere, lux, vient de la même racine qui a donné en grec }£uxdt-, >£Û<7sw, à/A«uAûx77, etc. La forme correspondante en sanscrit est rue]
langues germaniques. Parmi elles, l'anglais est celle qui offre les plus frappantes ressemblances.
Sanscrit. Anglais.
Hhlad, être joyeux. % glad.
Smi, sourire, smi-le.
Slath, tuer, slay, slaugth-er.
Gridh, être avide, greedy, affamé.
Ce dernier mot nous importe, puisqu'il est l'étymologie probable d'un mot français, gredin. (Voy. plus haut.)
Le sanscrit établit la parenté des dialectes celtiques avec le français et les autres dérivés du latin, aussi bien qu'avec les langues germaniques.
Caballus, et l'irlandais cap-ail, se rapportent l'un et l'autre au sanscrit tchapala, rapide, de la racine tchap1.
Le pronom personnel sanscrit, sali (so en pâli et en prâcrit) . rend compte de l'analogie qu'on trouve, et que j'ai remarquée, entre le gothique so, l'irlandais sa, le provençal ço, le vieux français ço, d'où ce, etc. (b) 2.
La parenté des idiomes gréco-latins et des idiomes germaniques se trahit encore d'une autre manière. Quelquefois un nom qui existe dans les uns se retrouve dans les autres, mais seulement à l'état de verbe, et réciproquement.
Nul substantif grec ou latin ne correspond à hand, qui veut dire la main dans les idiomes germaniques, mais ce radical se montre dans pre-hendere.
Lieben, aimer, n'a rien de commun avec amare, mais la racine lïb reparaît dans lïb-ido.
Le même genre de rapports se montre entre les langues pé-
1 Pictet, Essai sur l'affinité du sanscrit et des langues celtiques., p. 109.
2 Le pâli et le prâcrit, idiomes dérivés du sanscrit , méritent aussi quelque attention dans la recherche approfondie des étymologies françaises. L'altération que ces dialectes dérivés ont déjà subie est ici analogue à celle des dialectes néo-latins.
(b) [Le provençal ço, le français ço et ce n'ont rien de commun avec le pronom sanscrit, car ils viennent de ecce hoc]
lasgiques1 et les langues celtiques : carus, cher, a évidemment le même radical que caru, aimer, en gallois ; on a donc l'adjectif en latin, et le verbe en gallois.