III. — Mots d'origine ïbérienne
Ce n'est que pour être tout à fait complet que je mentionne l'élément ibérien, qui a nécessairement fourni bien peu à notre langue. Les Ibères, n'ayant occupé qu'une extrémité de la France actuelle, et à une époque bien éloignée, n'ont pas dû laisser beaucoup de mots dans l'idiome que nous parlons.
M. Fauriel, dans un cours inédit, en a indiqué quelques-uns, parmi lesquels : enoch^ ennui; bis, noir; grazal, ou graal (a), écuelle, nom fameux au moyen âge du plat mystérieux qui joue un si grand rôle dans plusieurs romans de la Table- Ronde.
M. Fauriel trouve aussi dans le basque, c'est-à-dire libérien, l'origine des mots aisé, aider, vague. Pour ces derniers elle pourrait être contestée; on pourrait faire dériver aise du gothique asetz, aider du latin adjutare, vague de l'ancien allemand wâk.
Parmi les mots espagnols actuels, il en est qui, étrangers à toute autre provenance, rappellent singulièrement certains mots que les anciens nous apprennent avoir eu cours en Espagne, et qui, d'après cela, ont bien probablement appartenu aux anciens Ibères. De ce nombre est gurdo, stupide, qui se retrouve en français dans gourd, d'oùen-gourd-i, et qui paraît dérivé de l'ibérien gurdus, cité par Aulu-Gelle (1. XII, ch. 1 7), après Quintilien (1. I, ch. 5), comme un mot ibère qui voulait
4 Je me sers de ce mot pour désigner collectivement le grec et le latin.
(a) [Aucun de ces mots n'est d'origine basque : enoch n'est qu'une légère altération de l'espagnol enojo; l'étymologie de bis est encore incertaine, mais il est bien improbable qu'un mot qui manque à l'espagnol et se trouve en italien et en français soit basque d'origine. Le prov. grazal et le v. fr. graal ou gréai paraissent venir de cratale, dérivé de crater ou crains.]
dire stupide. L'idée de stupidité et celle d'engourdissement sont assez voisines pour que nous soyons en droit de croire à l'origine ibérienne du mot français gourd, qui ne s'emploie plus guère que dans cette phrase : avoir les mains gourdes; mais qui formait, outre le composé engourdir, l'adjectif dégourd : sain et dégourd (Rabelais) (a).
Quelques noms de lieu dans le midi de la France ont été indiqués par M. W. de Humboldt, comme ayant une origine ibérienne '. M. Fauriel a augmenté cette liste2 ; et moi-même j'ai proposé d'y joindre le port de Corbilo, vers l'embouchure de la Loire, ce qui entraînerait une conséquence historique assez importante, l'extension des populations ibériennes, à une époque quelconque, jusqu'à l'embouchure de la Loire.
M. W. de Humboldt inclinait à penser que quelques mots latins pouvaient avoir une origine ibérienne; le mot mur us, par exemple5; d'autre part, Vairon, cité par Aulu-Gelle (1. XV, ch. 51), disait que lancea était un terme espagnol4. S'il en était ainsi, l'histoire étymologique du mot mur, dérivé de munis, et du mot lance, dérivé de lancea, devrait enregistrer le fait de cette curieuse provenance.