CHAPITRE XV
La prononciation est chose fugitive, il est difficile de s'en faire une idée exacte par les monuments écrits; cependant on peut y parvenir jusqu'à un certain point, au moyen de quelques inductions tirées de ces monuments eux-mêmes.
Il serait curieux de connaître avec précision la prononciation du français au moyen âge, de la comparer avec la prononciation actuelle, et d'expliquer par la première diverses particularités ou diverses anomalies de la seconde. Je l'essayerai pour un certain nombre de mots.
En général, la prononciation du moyen âge était plus pleine, moins contractée que la prononcialion actuelle : on faisait entendre les deux voyelles de la diphthongue dans haine, roine (regina), aide, traître (traditor), on prononçait ha-ine, ro-inc, a-ide, tra-itre (a).
Par haine, ne par amor.
Rom. du Renart, y. 4087.
Ni par haine ni par amour.
Et à madame la voïne.
Ibld., v. 4722.
Et à madame la reine.
[à] [En d'autres termes, la diphthongue n'était pas encore formée. 1
La roïne s'est pourpensée.
Rom. Fr., p. 57.
La reine a réfléchi.
Aide, aide, bonne gent1.
Rom. du Renart, v. 4521.
A Faide, à Faide [mot à mot qu'on m'aide) bonne gent.
.... Lerres, traîtres, Ce sont ores bones mérites Que j'auré de la compaingnie Que vos ai si loial fornie.
kl, y. 5831.
Voleur, traître, c'est maintenant la récompense que j'aurai de la compagnie que je vous ai laite si loyalement.
Dans ce dernier exemple, outre la quantité, la rime nous fait voir quelle était la prononciation de traître. De même, haine rime avec fine :
Li leus disoit por amor fine Au gorpil, vers qui n'ot haine.
Rom. du Renart, v. 167.
Le loup disait par bonne amour au renard, contre lequel il n'avait point de haine.
Et avec gésine :
S'onques por mal ne por haine Ai eschivé voire gésine.
Roman du Renart, v. 596.
Si jamais, pour mal (qui peut m'advenir) ou haine, j'ai évité votre couche.
1 Cette prononciation à! aide explique comment Fautre forme du subjonctif d'aider, aie, prononcée également en deux syllabes, est devenue l'exclamation aie! aie! à V aide! à Vaide!
Si Diex n'en pense, grant mestier ont d'aie Gar. le Loh., t. 1, p. 95.
Si Dieu ne s^en soucie, ils auront besoin d'aide.
Train [tra-in) avec Ysengrin :
Por ce qu'erent si d'un trains Estoit Renars niés Ysengrin.
Rom. du Ren.t v. 155.
Parce qu'ils étaient ainsi de même naturel, Renard était le neveu d'Ysengrin.
Cette prononciation pour train ne doit pas étonner, puisque l'on trouve le verbe traîner comptant pour trois syllabes, traîner.
Mais l'arcevesque par ire respondit Mieux se lairroit tramer à roncins.
Garin le Loherain, 1. 1, p. 8.
Mais l'archevêque répondit de colère, qu'il aimerait mieux se laisser écarteler.
Eu y seu (pour su) se prononçait en deux syllabes :
Ainz qu'il eust seisine de sa propriété.
Vie de saint Th. de Cant., p, 106.
Avant qu'il fût mis en possession de sa propriété.
Li quens rendra raison de ço qu'en ad eu.
Id.y ib.
Le comte rendra raison de ce qu'il en a eu.
Par tel qui seust la manière.
Rom. de Rou, v. 5125.
Par tel qui saurait la manière.
La prononciation, aussi bien que l'orthographe, était et devait être, dans l'ancienne langue, plus près de la prononciation latine.
Au lieu de femme, prononcé famé, on trouve feme, rimant avec sème.
39i FORMATION DE LA LANGUE FRANÇAISE.
Renars est cil qui toz max semé, Car il m'a honi de ma feme.
Rom. du Ren.t v. 8283.
Renard est celui qui sème tous les maux, car il m'a déshonoré par ma femme.
Cependant il est certains mots qu'évidemment on prononce d'une manière plus pleine qu'on ne le faisait au moyen âge, et pour lesquels on s'est rapproché de la prononciation latine au lieu de s'en éloigner.
Le mot anglo-normand caitif montre qu'à l'époque de la conquête d'Angleterre, on n'articulait plus le p de captivus, d'où est dérivé caitif, qui a pris en anglais le sens général de mauvais, un peu comme le cattivo italien. Depuis on a repris le p, en rendant au mot captif la signification du captus latin (a).
On est étonné en voyant à quel point, dès les premiers temps de la langue/la disposition des mots à se contracter est puissante. Avint pour advint est déjà dans le Livre des Rois : avint que, p. 29. Le vieux mot aveindre ne fait pas plus entendre le d que le substantif avenir. Au moyen âge, on écrivait adventure (b), qui en anglais se prononce xn-ventiure ; ce qui porte à croire qu'à la fin du onzième siècle on prononçait ainsi. Mais le même mot écrit Aventure, et dénaturé en abentheuer par les poètes chevaleresques allemands, montre qu'aux douzième et treizième siècles, époque où vivaient ces poètes, le d ne s'articulait plus.
Dans le Livre des Rois on trouve : frai, fras, frad, fmm pour ferais, feras, fera, ferons^.
1 P. 13, 27 et 29. — [Cela est particulier au normand.]
(a) [Caitif et captif sont deux mots de même origine, mais de formation différente : le premier est aussi ancien que la langue, il s'est perpétué jusqu'à nos jours sous la forme cliétif, le second est une création du seizième siècle. J
(b) [C'est à la Renaissance qu'on a rétabli le d étymologique dans adventure, advenir, etc. ; au moyen âge on n'écrivait guère qu'aventure, avenir.]
Dès lors on n'écrivait pas toutes les lettres qu'on prononçait, et il y avait une orthographe de convention, ou plutôt une orthographe étymologique. Aneme ne compte que pour une syllabe dans ces vers de la Vie de saint Thomas de Cantorbéry, p. 85 :
Li cors en est purris et Y aneme est en turment. Son corps est pourri et son âme est en enfer.
En semblance de vin et d'ewe fait user Deus sun sanc par le mund pur les anemes salver.
Lieu fait boire son sang sous les apparences du vin et de l'eau pour sauver les âmes.
L'orthographe souspir s'est conservée bien tard, mais ce qui ferait croire qu'elle a de beaucoup survécu à la prononciation, c'est qu'on trouve au moyen âge, soupirer :
Cil li conte, celé soupire.
Boni, du Ben,, v. 7631.
Celui-ci raconte, elle soupire.
Plusieurs lettres qu'on écrivait, au treizième siècle, et qui par conséquent s'étaient prononcées à une époque antérieure, ne se prononçaient déjà plus.
La désinence et de la troisième personne du singulier de Tindicatif présent, qui a disparu dans la prononciation moderne, très-souvent ne compte pas pour la mesure; elle s'efface h la fin du vers, ou même s'élide au milieu :
Mais Blancandrins qui envers lui s'atargef.
Ch. de Bol., p. 15.
Mais Blancandrin qui s'arrête près de lui.
Et Olivier en qui il tant se ûet.
lbld., p. 23.
Et Olivier en qui il se fie tant.
Ses meillors humes emmeine£ ensemble od sei.
IbicL, p. 20.
Il emmène avec lui ses meilleurs hommes.
Même strophe (lxxxv, p. 38), et compte dans ce vers (a) :
Celé ne Y veit, vers lui n'esclargissef.
Nul ne peut la voir sans que son visage s'éclaircisse.
Au vers suivant et ne compte pas :
Quand ele Y veit ne peut muer ne rie*.
Quand elle le voit, elle ne peut s'empêcher de rire.
Cet et ne se prononçait donc pas toujours : on sent que là où il existait encore, il était près de tomber.
Et s'écrivait e1, ce qui prouve que dans ce mot le t ne se prononçait pas plus alors qu'aujourd'hui.
En général, les consonnes finales devaient se prononcer assez légèrement.
Dans les tirades monorimes, les mots en in riment avec les mots en t'. (Voy. Gar. leLoh., t. I, p. J, 5, 6, 10, 14, 17, 105, 121.) Ces passages prouvent qu'il en était pour IV des infinitifs et pour diverses consonnes finales après i comme pour n dans in; on prononçait probablement mouri pour mourir, fi pour fil, et même ci pour cil, fi pour fist (p. 2). Ces consonnes finales, qui n'empêchaient pas les mots en i de rimer entre eux, étaient nécessairement peu sensibles2.
Il en est de même de certaines finales après Ye, qui n'empêchent pas de rimer en e : chie-f, p. 132; vie-ns, p. 130.
1 Voy. le Livre des Rois, la Chanson de Roland, le Roman de Rou, etc.
2 On ne peut guère, pour supposer une différence plus grande entre les terminaisons, avoir recours à l'assonance; car le poëme de Garin le Loherain, sauf un petit nombre de passages, n'est pas soumis à l'assonance, mais à la rime — [Les exemples mêmes qui viennent d'être rapportés prouvent que ce poëme est en général assonant.]
(a) [Le manuscrit porte non pas ?i7esclargisset, mais ne s esclargisset ; voy. l'édition de Th. Muller, vers 958.]
Mais toutes les finales n'étaient pas oblitérées. LY, par exemple, se faisait sentir là où on ne l'entend plus :
Quand Renars choisi Chantecler,
Il le vodra s'il pu et haper; Renars sailli qui est légers Et Chantecler saut en travers.
Rom. du Ren.t 1543.
Quand Renard aperçoit Chantecler1, il le voudra happer, s'il peut; Renard, qui est léger, s'élance, et Chantecler saute de côté.
Legier et haper faisaient entendre IV, comme Chantecler et travers avec lesquels ils rimaient.
La question de la prononciation est liée à celle des dialectes et se tranche dans chaque localité par l'ancienne orthographe et l'ancienne prononciation de ceux-ci. La prononciation normande, picarde, flamande, bourguignonne, a sa raison dans l'ancien normand, l'ancien picard, l'ancien flamand, l'ancien bourguignon. La prononciation anglaise actuelle s'explique en grande partie par l'ancienne prononciation normande, et, de son côté, l'explique. Mais ces prononciations locales et provinciales ne doivent point être considérées ici; ce qui importe à nos recherches, c'est de nous rendre compte de la formation de ce qui est aujourd'hui admis comme étant la prononciation française.
La prononciation française actuelle, telle que l'ont fixée dans les siècles précédents la cour, l'académie et le théâtre, n'est exactement celle d'aucun dialecte; mais il est certain qu'elle incline plus vers le dialecte bourguignon que vers aucun autre. Elle a de commun avec ce dialecte deux sons importants, ai et oi pour a et ei.
La tendance à mouiller l'a, qui surabonde dans le bourguignon, où l'on dit lai pour Za, lai pour ta, a fait substituer dans
1 Nom du coq dans le Roman du Renart, conservé dans la poésie anglaise (Chant iclère) .
le français ai à a, dans les mots champaigne, montaigne, dès une époque bien ancienne, comme le prouvent les mots anglais champxign et mountkin l ; et dans aimer, qui jusqu'au seizième siècle s'est dit aussi amer, comme ami et amour 2.
Le son oi est aussi plus fréquent dans le dialecte bourguignon que dans le dialecte normand. Ce dernier aime à le remplacer par eï°. Cet ei se prononçait certainement d'une manière très-semblable à notre e, comme les Normands le prononcent encore dans creirelcrére). Les Français sont toujours appelés Franceis par le Normand Turold dans la Chanson de Roncevaux, et il ne faut pas croire que cette prononciation fût particulière à la Normandie, et que partout ailleurs ei fût remplacé par oi, car je trouve dans Garin le Loherain (t. II, p. 19) : Et Fraticés s'arment dès que li rois lor dist.
Enfin Joinville écrit en plusieurs endroits Franceis (a).
11 n'est pas moins certain que la prononciation qu'entraînait l'orthographe oi a été, avant le seizième siècle, la prononciation générale de la France, sauf la Normandie, et celle de Paris en particulier.
Oi se trouve en bourguignon, en picard4, en wallon5, soit au moyen âge, soit de nos jours.
1 Ces exemples suffiraient à prouver contre M. Fallot que le son ai est très-normand ; ce qu'on peut lui accorder, c'est que le dialecte bourguignon a encore beaucoup plus que le normand la tendance à mouiller Va.
2 Un de ces hommes qui, au seizième siècle, voulaient modeler l'orthographe sur la prononciation, Joubert, écrivait jantil, accion, parfet, amer. Dict. de Bayle, Joubert, H.
3 On ne peut dire cependant qu'il le bannisse tout à fait.
4 Moi est une diphthongue si chère aux Picards, qu'ils la mettent nonseulement partout où on la met en français, mais encore dans beaucoup d'autres mots : broisse pour brosse, encoire pour encore.
5 Voi y remplace Yi dans certains mots : diloy, d'ioy, délier.
[a] [C'est ce que Ton ne saurait affirmer, car le plus ancien des trois mss. qui nous ont conservé son ouvrage ne paraît pas antérieur au milieu du quatorzième siècle ; on y lit aussi François (édit. de Wailly, p. 220), leçon qui est confirmée par les formes analogues qu'on trouve dans les chartes de la seigneurie de Joinville, et que M. de Wailly a conséquemment retenue dans son édition restituée de Joinville.]
Mais quel était le son de cette diphthongue dans l'ancien français? Je crois pouvoir affirmer que ce n'était pas le son actuel, à peu près équivalent à oua, mais le son oué. D'abord nous trouvons dortouer pour dortoir dans Joinville, p. 199; et si l'on voulait un exemple plus ancien, je m'adresserais à l'anglais. Le mot qui s'écrit way est l'ancien mot français voie, et se prononce comme il se prononçait au onzième siècle, voué.
Le son qu'on écrivait oi avait certainement quelque chose d'analogue au son ei, au son ai ou é, ce qui convient à oué où IV se trouve, et non à oua où IV ne se trouve pas.
En effet, oi et ei se substituaient l'un à l'autre suivant les dialectes, et quelquefois dans un même dialecte. Si la Chanson de Roland écrit les Franceis, le Roman de Ron écrit les François, v. 4870. Ce dernier écrit indifféremment Daneis, v. 155, et Danois, v. 183, li reis, v. 5024-5, et li rois, v. 529. Ei et oi remplacent également Ya et Yi latins : rex, rei et roi; via, veie et voie.
Ce qui montre encore que le son e était pour quelque chose dans la diphthongue oi, c'est que oi rime avec ai et avec é :
Toutes voies n'est pas tant os
Que à la bouche li adoise ; *
Et Renard qui vit mal aise [a)...
Rom. du Renart, v. 5156.
Cependant il n'est pas si osé de lui toucher à la bouche, et Renard, qui est mal à l'aise...
Si a choisi en un plessié Par encoste d'une avaines Une abaïe de blanc moines (b).
Rom. du Ren., v. 5519.
Il a aperçu dans un clos, auprès de certaines avoines, une abbaye de moines blancs.
(a) [Cette rime montre qu'au vers précédent adoise doit être corrigé en adaïse.]
(b) [Moine ne pouvant s'être prononcé maine, il faut, pour qu'il y ait rime, rétablir au vers précédent la forme avoine.]
Par un sentier s'est adreciez Tout dreit au chemin de fouere Ne sait que dire ne que fere.
Rom. du Reji., v. 5950.
Par un sentier, il s'est dirigé tout droit au chemin de la foire, il ne sait que dire ni que faire.
Enfin ce qui achève de démontrer qu'oi se prononçait oué, c'est l'orthographe du nom de la maison de Foix, qu'on trouve, au seizième siècle, écrit Fouez1.
Le son. oue, qui est la prononciation primitive d'oi2, s'est modifié en français de deux manières, en devenant encore plus plein, plus sonore, en conservant le son ou, et en changeant le son é en a, il a produit le son oi, que nous faisons retentir maintenant dans roi, loi. Beau son, mais qui est artificiel, qui n'est populaire nulle part, pas plus à Paris qu'ailleurs, où le peuple prononce encore moue, roué, troué, pourmoi, roi, troi. D'un autre côté, en laissant tomber You, et en mettant un è ouvert au lieu d'un é fermé, oué est devenu ai, autre son qui n'est pas populaire; le peuple ne dit point Français, mais France.
On voit comment le même mot a pu se prononcer François et Français ; on voit comment, de la même lettre, dans rex et dans regina, on est arrivé à deux sons aussi différents que celui de roi et de reine. L'intermédiaire de ces deux mots c'est Françoué, qui est devenu François et Français; de même roué et rouéne sont devenus roi et reine (prononcez rainé).
On peut donc dire que la prononciation bourguignonne et picarde à'oi a été la prononciation dominante jusqu'à ce que l'ancien é normand, aidé par la vogue des habitudes italiennes au seizième siècle, l'ait détrôné dans un grand nombre de mots, qu'on écrit maintenant par un ai, comme Français.
1 Hist. du chev. sanspaour et sans reprouche, p. 523.
2 Cette prononciation est générale dans presque tous les dialectes ; en Poitou, on dit avoué pour avoir; il en est de même en picard et en bourguignon.
Nul doute que la prononciation italienne, francE8-e, n'ait contribué, au seizième siècle, à combattre le son oué par le son é. Mais, quoi qu'en ait dit H. Estienne, tout le mal ne venait pas des Italiens; ils avaient, dans d'anciennes habitudes de la prononciation française, et en particulier de la prononciation normande, des auxiliaires, sans lesquels leur succès n'eût pas été aussi facile. Et nous, quand nous disons : un Hongres, pour un Hongrois; le harnais d'un cheval, pour le harnois; et, comme quelques personnes, je crés, pourje crois, nous obéissons à de vieilles habitudes provinciales delà langue française, et non aux importations exotiques des Italiens amenés en France par Catherine de Médicis.
On s'étonne que Boileau ait fait rimer François et lois :
Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois, Inventa du sonnet les rigoureuses lois.
Mais c'est qu'au temps de Boileau on ne prononçait pas, comme à présent, loua et France; on prononçait loué et Françoué.
On voit combien la prononciation a hésité entre les deux termes extrêmes que représentent loi et Français, puisque le nom propre François a été articulé d'une manière et le nom de peuple d'une autre, bien qu'on ait continué longtemps à les écrire de même.
Harnois et harnais sont originairement le même mot; on n'a pu les distinguer et leur donner une acception différente que depuis que le son oué s'est modifié, d'une part en oua, et de l'autre en è.
Les désinences formées par les syllabes nasales, comme an, in, on, un, sont un des plus fâcheux caractères de notre langue. Seuls, avec les Portugais (aô), nous avons ce> sons dans Usquels la consonne nasale ne se détache point de la voyelle. Elle ne s'en détachait pas au moyen âge, ce qui faisait comparer insolemment, par un troubadour, îa prononciation de nos pères au grognement du cochon.
On porlon aissi com porcs rutz.
Rochegude, GIoss. occit.,]). 272.
Où ils parlent comme porc grogne.
Vu avait au moyen âge le son peu mélodieux qu'il a de nos jours; sans cela, on n'aurait pas eu besoin d'imaginer la diphthongue ou pour remplacer Yu latin dans ubi, où, dans mult-um, moult. D'ailleurs les mots français, passés dans l'allemand, y ont porté le son u : aventuire1.
La seule question qu'on puisse se poser, c'est de savoir si u se prononçait toujours comme nous le prononçons aujourd'hui.
Dans les textes normands, surtout, on le voit remplacer plusieurs consonnes et plusieurs diphthongues ; on le voit remplacer Yen : bienurée, pour bienearée ; Yo : amur, pour amor; Y ou : securs, pour secours. Je ne puis penser que dans tous ces cas on prononçât u comme de nos jours; j'incline à croire que cet u exprimait ces sons indécis dont abonde la langue anglaise, et qui flottent entre Yo, Yeu, You et Yu.
Mais, dans cette supposition même, l'emploi orthographique si fréquent de la lettre u montre une certaine prédilection pour cette lettre, et donne lieu de penser que, dans beaucoup de cas du moins, elle marquait véritablement la prononciation.
Son usage a donc plutôt diminué qu'augmenté avec les siècles. En effet, le son u s'est fait entendre bien longtemps là où nous faisons entendre maintenant le son eu, au grand avantage de l'oreille; dans Montaigne, on trouve asture, et Voltaire a fait rimer Eure avec structure :
Il voit les murs d'Anet bâtis au bord de l'Eure, Lui-même en ordonna la superbe structure. Henriacle, ch. ix, v. 126.
C'était, comme Yai de français, une prononciation normande que nous ayons remplacée dans plusieurs cas, avec
J Scherzii Gloss. germanicum.
beaucoup de bonheur, par la prononciation picarde eu. En effet, ce son est tellement dans les instincts de cette prononciation, qu'elle le met là où étymologiquement il ne devrait point se trouver : leune, pour lime; heumer pour humer. Dans rheume, au contraire, elle a mieux conservé que nous, dans rhume, la trace de l'étymologie, rheuma.
Il est naturel que la prononciation parisienne participe ainsi de plusieurs prononciations provinciales. Les provinces ont envoyé à Paris, dans tous les temps, avec leurs enfants, les diversités de leurs langages, et un choix s'est fait parmi tous ces éléments de sources variées. On pourrait rechercher la trace des provincialismes pour les mots et les tours de la langue, comme je viens de l'essayer pour quelques détails de la prononciation; mais ce serait entrer dans l'histoire littéraire de la langue, et je dois me borner ici à son histoire philologique.