‹ Histoire de la formation de la langue française pour servir de complément à l'Histoire littéraire de la FranceChapitre 52 sur 71 · II. — Patois modernes · texte numérisé non relu

II. — Patois modernes

Ier. — Altération des mots latins.

L'étude des patois modernes de la France est une étude immense, dans laquelle je n'entrerai qu'autant que le comporte mon sujet. Je ne les examinerai que par rapport à l'ancienne langue française, et en tant qu'ils en éclairent la formation.

Les patois modernes se sont, à quelques égards, formés ou plutôt déformés, comme l'ancien français lui-même naissant au sein du latin corrompu, par l'oblitération ou l'interversion des lettres, la contraction des mots et certains changements de voyelles et de consonnes assez réguliers (a).

L'oblitération des lettres a lieu surtout à la fin des mots. La finale eut devient eu dans tous les patois du nord de la France, comme dans le langage du peuple. Ce changement remonte à la prononciation du moyen âge , dans laquelle eus remplaçait eur-s (voy. p. 59), et qui a subsisté dans l'usage très-aristocratique de dire un piqueux, un beyeux, pour un ^nqueur, un beyeur 1.

C'est en vertu de l'oblitération qu'on trouve :

Ailento pour alentour (dep. des Vosges)2. Ci pour ciel (Malmedy).

1 Bib pour bible (wallon).

4 C'était le nom qu'on donnait, dans l'ancien régime, à ceux qui assistaient aux bals de la cour, sans pouvoir y prendre part à cause de leur naissance, et qui ne taisaient que béer ou beier à ce spectacle.

2 II m'a semblé inutile de joindre à chaque mot patois l'indication de la source à laquelle je l'empruntais. Je renvoie, une fois pour toutes, aux Mélanges sur les langues, dialectes et patois, Paris, 1831 ; et au Tableau synoptique et comparatif des idiomes populaires ou patois de la France, par J.-F. Schnakenburg, 1840, Paris et Berlin, où l'on trouvera à peu près tous les mots que je cite; j'ai toujours soin de dire à quels patois ils appartiennent.

[a] [Nos patois modernes ne sont autre chose que les anciens dialectes de la langue d'oïl qui, sortis de la même source, se sont développés indépendamment les uns des autres : l'ancien français n'est que l'un de ces

Cecler pour cercler (wallon.).

Ceind pour cendre (id.).

Cli eg p our charge (id.).

}lôe pour mort (bourguignon).

Pos pour porc (haut-alsacien;.

Il faut se souvenir que c'est en grande partie par l'oblitération des finales que les substantifs français se sont formés. Sous ce rapport, les patois sont à son égard ce que lui-même est au latin.

L'interversion des lettres a produit dreumir pour dormir (Vosges) *; predu pour perdu (Charente). C'est par une interversion du même genre que nous disons fromage pour formage (it. formaggio, de forma), et que les Latins eux-mêmes avaient fait forma de pop^. Les langues les plus cultivées agissent donc à cet égard comme les patois.

Les additions de lettres les plus vicieuses sont très-analogues aux procédés qu a employés notre propre langue pour se former. Nous rions quand on dit espectacle, esterile (Rouchi etpopul.), pour spectacle, stérile; c'est cependant exactement ce que fait le Français en disant estât, au lieu de stat, status; estayer (étayer), au lieu de stayer, de stutzen.

La contraction, caractère dominant des idiomes populaires, est poussée aussi loin que possible dans l'ancien français. Exemples :

Seu, sambucus, sureau (picard).

Rén, redditus, rendu. — fsu rén (id.).

Sa, sera (hora), soir (Vosges).

Mier, manger (Pas-de-Calais;.

Chcptî, charpentier (wallon).

Courchî, couvre-chef [id.].

Brî, derrière [id.).

dialectes, celui de l'Ile-de-France, devenu prépondérant. La formation, ou, pour mieux dire, le développement du français d'une part et des patois de l'autre, doit s'être opéré en bien des cas selon les mêmes lois, puisqu'ils ont la même origine et se parlent dans la même région. Cependant ces lois ne sont pas tout à fait les mêmes, et leurs différences constituent la variété des patois.]

1 C'est ainsi qu'à Kaples on dit crapa pour capra.

§ IL — Permutation des lettres.

Très-souvent les permutations de lettres pour les patois sont les mêmes que pour le français; seulement elles s'appliquent à d'autres mots. Ainsi, Va latin se change en e dans caruSyCher; capra, chèvre, etc. De même lacryma a fait terme dans le patois des Vosges, et, au lieu de sarcler (de sarculus, Columelle), le picard dit sercler.

En * normand , on trouve la même tendance à changer a en e; elle a singulièrement prévalu dans la prononciation anglaise. Du reste, on voit aussi Ye remplacer l'a chez les autres peuples germaniques :

A. h. allemand. Allemand moderne.

Eairda, herde.

W air fan, werfen.

A. Scandinave. Danois.

Tunga, tonge.

Tala, taZe.

Dans certains patois, une permutation de lettres, qui a existé du latin au français, se produit avec une fréquence extraordinaire.

Ainsi le changement d'à en ai, qui s'est fait en français dans aimer d'amare l, maire de major, glaive de gladius, a lieu perpétuellement dans le dialecte bourguignon, qui dit bais pour bas (le français a baisser), brai pour bras, faimine pour famine, tai pour ta, etc. 2.

Dans l'ancien français, Yn latin se changeait parfois en r :

D anima, arme (pour âme); [a)

1 Assez tard. Voy. chap. de la Prononciation. — [L'ancienne forme

amer n'est pas devenue aimer par une modification naturelle due au laps du temps, mais par une correction fondée sur une fausse analogie. On a jugé à propos de dire aimer parce que le radical, lorsqu'il avait l'accent, était aim (j'aim, tu aimes, il aime) ; c'est absolument comme si on avait corrigé tenir en tienir à cause du présent je tiens.}

2 Schnak, p. 44.

[a] [Ceci est un cas particulier qui n'est pas celui de bereigne (benignus?) cité plus loin. On a dit d'abord aneme, Ye du milieu étant à peine prononcé, pour anme, et pour adoucir la prononciation arme.]

Et en passant au français moderne, Yn s'est changé en l :

Worphenin, orphelin.

Dans certains patois, le même changement a lieu :

Bourguignon, bereigne pour bénigne.

Rouchi, marie pour marne.

Ll en r

Latin. Français.

Capitulum, chapitre.

Luciniola, rossignol.

Français. Bourguignon.

Ciel, cier.

Miel, mer.

Quelquefois le rapport du français aux patois modernes est l'inverse de celui qui existait entre le latin et le français.

Le français remplaçait en général Yl latin par un r.

Le rouchi et le lorrain remplacent IV français par un / : raie, ralement, pour rare, rarement (Schnack, p. £3).

Le changement du k en ch ou tch est un des plus naturels. Il a eu lieu du latin à l'italien : Cicero, pron. kikero ; cicérone1, (pron. tchitchéroné) ; de l'ancien saxon à l'anglais : kirk, church (pron. tchurtch) ; du latin à l'ancien français, cadere, cheoir; de l'ancien français au nouveau, keval, cheval.

Dans les patois bourguignon, normand, picard, \ech pour le k est rare ; c'est l'inverse qui a lieu.

En rouchi et en picard : kene pour chêne, taque pour tâche (Schnack, p. 57). De même en normand : cacher pour chasser

1 Le c avait en latin la prononciation du kappa, comme le prouve la transcription grecque des noms propres.

(a) [Non pas en général, mais dans le même cas où \'n latin devient r (voy. la note de la page précédente), c'est-à-dire quand 17 latin se trouve, par la chute d'une voyelle, suivre immédiatement une muette ; ainsi apostolus = apostle = apostre.]

(aller), camin pour chemin. Ces patois ont mieux conservé que le français le son guttural primitif.

Ch, qui se mettait au moyen âge pour k, s'y mettait aussi pour Ç et ss. Exemples : chou pour Ço, chil pour cil. Cette substitution s'est conservée dans plusieurs patois !.

En rouchi : douche pour douce, caroche pour carrosse.

En picard : chi pour ci.

En normand : ichin pour ici; cache pour chasse, rouchi, id.

En lorrain : choffliat pour soufflet.

Les patois ne diifèrent pas toujours du français par une altération plus grande du type latin ou germanique; souvent ils sont plus fidèles à ces types. Le picard a conservé du moyen âge, pour ch et pour j, k et ch qui étaient étymologiques :

Canter pour chanter [cantaré).

Car pour char [caro).

Kèvre pour chèvre (capra).

Gatte pour jatte (bas-lat. gabata).

Gardin pour jardin [gartho, goth.).

Gartiere pour jarretière (garter, anglais).

Il en est de même des patois du Nord et même du normand.

L'affinité de Yi pour la nasale, et de la nasale pour Yi, est commune à presque tous les patois. Le cambrésien dit insin, pour ainsi, comme le normand dit inchin; le bourguignon, cheminse pour chemise; le picard dit vieinde pour viande, feime pour femme, greinde pour grande. Ce dernier mot explique le comparatif greindre,plus grand, dans l'ancien français. Cette affinité est si grande que l'i remplace devant la nasale les autres voyelles a, e, o, u; ainsi dins pour dans (Saint-Omer), in pour en (ïb.), min pour mon (ïb.), in pour un (Ardennes).

1 Le nivernais fait riirverse : à la manière des enfants, il prononce $amp pour champ; c'est revenir au langage puéril.

DIALECTES ET TATOIS. 581

Le g final, appelé par la nasale, paraît dans quelques patois: faing pour faim (la Réole).

J'ai dit que 17i aspiré est venu en français des peuples germaniques ; Yh latin n'empêchait jamais Félision, ce qui prouve qu'il était muet. À l'époque où les barbares paraissent, on voit Yh se placer avant des mots latins qui ne l'avaient point. Cet h, qui est le son germanique presque semblable à une consonne, que nous avons rendu par c dans Clovis (de Chlodoveus), avait souvent dans les poètes de la basse latinité la vertu d'empêcher Félision d'une voyelle précédente avec le commencement des mots devant lesquels on la plaçait. .

Ce qui prouve encore que l'origine de 17*. aspiré est germanique, c'est qu'il manque à la plupart des dialectes français, et ne se trouve qu'aux confins du pays allemand, dans le patois lorrain, dans une partie de celui des Ardennes, et dans celui du ban de la Roche qui est pénétré de germanisme (Schn., p. 59). Là il est prononcé dans sa pureté tout à faitgutturale et allemande. Il représente ordinairement un ss ou un se, et peut s'écrire par un ch : baihi, baiser; deehondre, descendre ; chtole, étoile.

La substitution du. g au w est un fait constant dans le pas-* sage des idiomes germaniques aux idiomes néo-latins : Wilhem, Guillaume; warder, garder. Dans les patois des localités qui confinent aux pays germaniques, la substitution ne s'est pas accomplie et le w subsiste : warder, garder; ivouere, guerre (au temps d'Hincmar, werra, à Reims) (Sch., p. 58); il en est de même en picard : warder, garder.

§ III. — Formes grammaticales anciennes.

En tout pays, les patois conservent fidèlement certaines formes du vieux langage. Le peuple altère profondément à quelques égards l'idiome qu'il parle, car rien ne peut arrêter ou diriger l'action qu'il exerce sur cet idiome; mais en même temps, le peuple est soustrait à l'action qu'exercent sur les classes plus cultivées les variations de la mode et du goût.

Aussi, tout en dénaturant la langue, garde-t-il souvent les vieux mots, les vieux tours et même la vieille prononciation, avec une extrême ténacité, comme il porte les habits que portaient ses grands-pères, et ne voudrait pour rien au monde s'écarter dans ses procédés agricoles du chemin que lui a tracé d'avance la routine héréditaire.

C'est là ce qui donne une importance philologique aux patois. Les patois de la France actuelle correspondent aux différents dialectes qui existaient déjà dans l'ancienne langue. Le Normand emploie ïe fermé là où le Bourguignon et le Picard mettent le son oi qu'ils prononcent oué.

Les plus anciens monuments de la langue française, les vers sur sainte Eulalie, écrits dans le nord de la France, au neuvième siècle, montrent déjà diverses formes des patois actuellement usités dans cette portion du territoire. Exemple : diale ou diaule pour diable. (Voy. Schn., p. 56.)

Je vais choisir dans les patois français quelques exemples des formes grammaticales de l'ancienne langue l.

Article.

L'ancienne forme française de l'article li se trouve en wallon; li fre, le frère.

On trouve dans un autre patois la forme du datif es : es gages, aux gages; es pies, aux pieds (H. -Rhin).

La confusion de l'article avec fe substantif, à laquelle les mots lambris (a), luette, doivent leur naissance, cette confu-

1 Je ne parle pas ici des patois de la France méridionale : ils ne relèvent pas plus du français que les patois italiens. Ils sont des altérations de cet autre idiome néo-latin qu'on appelait, au moyen âge, la langue cVoc, et que j'ai constamment désigné par le mot provençal. — [Ils sont cette langue même : chacun d'eux continue l'un des anciens dialectes de cette langue.]

(a) [Du Cange a en effet supposé que ce mot était formé du latin ambrex auquel se serait joint l'article ; mais il est clair que lambris est un dérivé de lambre qui lui-même paraît venir de lamina, le b s' étant introduit pour faciliter la prononciation, comme dans marbre de marmor. Voy. Diez, Etym. Wœrl., II, 345.]

sion se comprend bien dans les dialectes populaires, où il est naturel que deux mots distingués par l'écriture ne le soient pas exactement par une prononciation qui ne la consulte point.

Je n'hésite donc pas à voir dans luche (Schn., p. 60) Vhuis, lussier pour Yhuissier, lomon pour le haut mont, Upocras pour l'hipocras (Rouchi), lai chaux pour la chaux (Vosges). C'est ainsi que, par une autre confusion du même genre, le peuple de Paris appelle le grand labyrinthe du Jardin des Plantes, la grande biringue; que mon eustache a été fait probablement de meu stache, mon couteau.

En picard on dit elle pour la : elle feime, la femme1. Elle ou el, els, ne se prit jamais dans l'ancien français que pour illa, pronom personnel, jamais pour illa, pronom démonstratif et type de l'article. D'autre part, on trouve dans le patois jurassien et le patois de la Rochelle, le pour il.

Cet emploi d'elle pour la, et de le pour il, montre combien il est juste de dire que l'article français dérive du démonstratif latin , puisque les formes du pronom personnel français, dérivées certainement à'ille, illa, sont employées en patois pour exprimer l'article, et les formes de l'article français, pour exprimer le pronom personnel.

Substantif.

11 y a quelques exemples dans les patois de la forme en s du

nominatif :

Jos, coq (Vosges).

Leus, loup (picard).

Le nominatif en aus, aux est devenu o, a :

K'vo (picard), cheval.

Solo (bourguignon) Se lo ou s7o (Vosges)

soleil2.

1 Coup cï œil sur l'idiome picard en usage dans V arrondissement d'Àbbeville, par M. André de Poilly, dans les Mémoires de la Société d'Emulation, p. 125.

2 M. Schnakenburg cite à tort cette forme avec celle dans laquelle Yo

On retrouve dans les patois, avec la forme du nominatif, des mots qui ne sont restés en français qu'avec la forme du cas oblique, et avec la forme oblique des mots qui n'ont en français que la forme du nominatif. Sap pour sapin, se dit communément en Normandie1; il est aussi usité dans le patois du département des Vosges.

D'autre part, vostron (genevois) pour vostre, rester, montre la forme en on du cas régime, se substituant à celle du nominatif, en vertu de la même confusion qui Fa fait placer au nominatif, et a remplacé mes, tes, ses, par mon, ton, son.

Pronoms.

Mi, mu, en wallon, rappellent mis, mius, de l'ancien français, et le latin meus.

Ci, pour celui, rappelle cils, ou cis.t

En picard, cliV pour cel ou cil: Chlhomme, cet homme; cholle pour celle : cholle feime, cette femme.

Cho pour ci, ceci ou cela, c'est le démonstratif par excellence ço que nous avons trouvé dans presque toutes les langues de la famille indo-européenne. (Voy. p. 112.)

Le picard a aussi ho, correspondait à o, qu'on ne trouve pas dans l'ancien français, mais qui existe dans l'ancien provençal, dans le portugais, et qui paraît déjà dans le serment de 842. L'aspiration exprimée par Y h initial rappelle hoc, d'où pourrait bien venir Yo provençal et portugais.

Le verbe être.

Gu so, je suis, en wallon, sans s.

Plusieurs patois ont l'imparfait, aujourd'hui perdu, en ère,

se substitue à l'e, comme tore, terre; pone, peine. Ici, il y a l'action de VI qui faisait écrire mortaux pour mortels, chevaux pour chevals, consaux pour conseils.

1 Huet. Voy. Dictionnaire de Ménage , édit. de 1750. Huet était normand.

iere ; quelques-uns écrivent ire (montagne de Diesse en Suisse) ; ère (canton de Berne) ; iere (Bienne).

Au subjonctif, point d's à la première ni à la seconde personne ; point de t à la troisième, en wallon comme dans r ancien français, seule pour la troisième personne; a. fr., seie.

Verbes.

Présent.

La première personne sans e :

A Dieu vos command (Vosges) .

La lettre radicale non supprimée par Vs : Je serve pour je sers (Meurthe] .

Imparfait.

Les imparfaits en ouve, oue, de l'ancienne langue, même les imparfaits plus anciens en eve, se retrouvent dans différents patois. Dans ces terminaisons, et dans la terminaison analogue ive, se reconnaît la présence originaire de la labiale latine qui aujourd'hui a disparu; il est même des patois qui ont la désinence en ave, la plus semblable à abam; mais ceux-là confinent au Midi. Exemples : desiderave (genevois) l, s approchave (Charente) .

Imparfaits en eve, euve, ef : esteve, revineuve, approcheuve (Namur), stopef (wallon).

Imparfaits en ove ou owe : mingeoveni (Charente), alowe (Liège).

Imparfaits en oi : chantoi (H. -Saône).

1 Le patois de Genève et celui du pays de Yaud se rapprochent à plusieurs égards des patois du midi de la France; Va y remplace fréquemment Ye à la lin des mots; exemple : balla, roba, bagua, tua, se rassasia, pour belle, robe, bague, tuer, se rassasier,

Imparfaits en oue : étoiœ pour étais (Doubs). On voit comment de la forme ouve, on a passé à la forme oi (prononcez oue), dans estouait (Arras).

Passé.

Le passé, dans les patois, comme dans l'ancien français, tient souvent de plus près au type latin que dans le français correct et moderne; appercevit pour aperçut (la Réole), dicit, dixit (la Réole).

Subjonctif.

Le subjonctif du verbe je vais, que je vaise, perdu dans le français moderne, se montre dans le patois du Nord sous différentes formes : que je voiche (départ, du Nord), que je voche (Pas-de-Calais), que je vache (Ardennes), que je vâge (normand).

Divers patois ont aussi le subjonctif que fange, analogue au vieux français que jauge; mais il paraît venir d'un verbe perdu anner ou ander, analogue à Vanar espagnol et à Yandar italien : Adrai (H. -Rhin), j'irai (andrô)', qidi m en ange, que je m en y aille (Charente); quenge (ib.)

Le subjonctif passé en asse, nsse, isse (à'assem, issem), au lieu du passé de l'indicatif, qu'on emploie improprement dans le français moderne :

Qu'on touisse pour qu'on tuât (Bienne).

Qu'on témoignisse pour qu'on témoignât (id).

Participe passé.

Terminaison en et, ut, it :

Ressucitet, retrovet (Vosges).

Aipelait pour appelé (Haut-Rhin).

Predut pour perdu (Charente-Inférieure, la Réole).

Désobéit (Charente-Inférieure) .

Quelquefois les patois offrent une forme du participe passé plus régulière que la forme française et se rapportant mieux à la conjugaison à laquelle le verbe appartient :

RevenU pour revenu (Nièvre).

Contractions analogues à celles de l'ancien français :

Tenre pour tendre.

Tenrons pour tiendrons.

Venra pour viendra, Sckn., p. 59.

§ IV. — Origines du français dans les patois.

Combien de mots français perdus se retrouvent dans les patois !

Musser, cacher, pic. mucher.

Meschine, servante, id., mequaine.

Déturber de deturbare (a) , mot de la bonne latinité, perdu dans le français, conservé dans le picard, déturber.

Saquer, tirer, pic. saker.

Ost, armée, pris en picard pour un troupeau. Il y a une analogie pareille entre troupe et troupeau; heer, her-de.

Recran, fatigué (angl. recréant) dans le sens de recreu, a. fr.

Choser. gronder, murmurer, accuser en secret (Vosges).

Heuc/ie, d'huis (Vosges), comme hucher de huer.

Laicé, lait, dans saint Bernard (de lactellum), laicé (Vosges). Laicé est le cas régime de laicel.

Moustier, église, mostler (Vosges).

Neni (id.).

Ru, ruisseau (id.).

Hucher, i huske, il appelle (Liège).

Busqué pour jusque [de usque) disk ki (wallon) .

Desver, rêver, être en délire, dauvé (wallon).

On retrouve dans le patois :

1° L'ancienne forme de plusieurs mots français :

A. fr. Benisson [b) (benedicti'o) benisson (Vosges).

(a) [De disturbare, comme le prouve la forme ancienne destorber. J

(b) [Plutôt beneïson.]

A. fr. Bue(s) bœuf, bue, (id.) bœuf est la forme du ca

oblique.

A. fr. Saulce saule sausse [id.) d'où saussaye et laurier

sausse et non pas sauce .

2° Les anciens sens des mots français :

A. fr. Douter pour craindre, doter (Vosges). A. fr. Espérer pour craindre (normand).

On comprend comment caracoler peut venir de caracole, une coquille en spirale, esp., caracol, quand on retrouve en wallon le sens plus général qu'avait primitivement caracoler, serpenter, courir en serpentant, en faisant des tours et des détours. Le substantif lui-même caracol pour coquille d'escargot existe en wallon.

Des mots patois expliquent la formation des dérivés français dont le type originel n'existe plus. Nous avons envoy-er (faire aller), mais le patois picard a (être) ein-voie, être allé. Nous avons ften-te, formé de fien-s, cas régime en t, fient, et avec l'addition de Ye muet fiente; le patois picard a fiein. Nous avons le verbe ram-oner, en picard, le substantif s'est conservé, un ramon, un balai (de ramus-um). Taquiner ri est-il pas un fréquentatif de taquer, frapper (Vosges). Taquer est resté dans le langage technique de l'imprimerie, et signifie frapper sur une forme pour égaliser les caractères.

Certains mots qui n'existent en français que sous une forme dérivée, se trouvent en patois sous la forme simple :

Bachelette, jeune fille, bacelle (Vosges).

Cro-asser, crô, corbeau [id.).

Reliques [reliquiœ de relin-

quere), relinquer (id.).

Sentier, sente [id.).

Alou-ette, aloie (wallon).

D'autres, au contraire, forment en patois un dérivé qui n'existe pas en français.

Mochatte, abeille (Vosges), de mosche, a. fr. (mouche).

Les patois contiennent une foule de mots germaniques étrangers au français, surtout les patois du Nord. Picard :

Raii, bélier (angl. ram).

Buquer, frapper à la porte, ail. pochen. Cette racine germanique a fait en italien bussare et picchiare.

Patois des Vosges :

Friche pour vif, alerte, ail. frisch und gesund. C'est l'origine du mot français frais quand il a le même sens et ne veut pas dire un peu froid; dans ce dernier cas, il \ient de frigidus. Le mot patois friche, exactement semblable à l'allemand frisch, prouve la vérité de cette distinction que j'ai faite ailleurs. (Voy. p. 335.)

Veule, fatigué, énervé, de l'allemand faut. Veule est aussi normand et picard.

La terminaison diminutive km, qui a formé le français mannequin (voy. plus haut), forme en wallon botkenn, bottine (d'où probablement brodequin).

Les patois servent à montrer par quel intermédiaire le latin a passé au français. Le k est devenu ç en passant par ch. Cette dernière prononciation se trouve dans presque tous les patois français : faperchois pour j'aperçois, etc.

A la première vue, il semble difficile que grenouille vienne derana, mais Ton trouve en franc-comtois renoillesy diminutif de raine ou rêne (rana), et la provenance de grenouille est expliquée.

Souvent les patois sont plus près du latin que le français, même que le français ancien.

Pour l'orthographe :

Vu du latin se conserve en picard dans

Diu pour Dieu, a. fr. Diex (de Deus). Viu pour vieux (de vetulus).

Tsu, pic, pour je suis. Le français a ajouté successivement

un i et un s non étymologiques à su de su (m), le picard n'en a rien fait1.

Et même pour la prononciation; ex. : dicit, il dit, dixit (Charente-Inférieure) .

On serait tenté de voir dans le pronom personnel picard, euje, une moins grande altération d'ego, que dans je; mais cet eu initial paraît être une addition capricieuse et non étymologique, comme celle qui se trouve au commencement du pronom possessif picard : eum , eutn, eusn; mon, ton, son.

L'étude des patois français peut éclairer l'histoire des autres idiomes néo-latins. Le mot picard sié (sic est) répond au si è en italien, il en est ainsi; et, employé exactement comme si, il montre l'origine de cette affirmation.

L'infinitif du verbe être en wallon, ess, rappelle ess-ere, it.; ess-er esp.; et situ, dans aveur situ, avoir été, rappelle le sido espagnol.

1 A moins qu'on ne pense que is a été oblitéré ; mais cette supposition, au moins pour ïs .me paraît peu vraisemblable.

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