DE LA FORMATION DES LANGUES NÉO- LATINES
Parmi ces langues, il en est cinq principales qui ont une littérature, savoir : l'italien, l'espagnol, le portugais, le provençal et le français. Il faut y joindre deux dialectes moins célèbres, mais importants pour les comparaisons philologiques, le valaque et la langue parlée dans une portion du pays des Grisons, et nommée le roumanche *.
Pour faire comprendre par quelle transition le latin a passé aux langues néo-latines, il faut dire, en premier lieu, comment il s'est altéré et décomposé.
Les principes généraux posés dans le chapitre précédent s'appliquent à cette altération et à cette décomposition de la langue latine.
L'altération de la langue latine s'est opérée par la contraction des mots, la suppression des désinences, la confusion des cas.
On découvre les rudiments de ces diverses tendances dans la langue latine à son état le plus ancien.
Déjà dans les monuments des vieilles langues italiotes on trouve des mots contractés ou tronqués, comme ils l'ont été depuis dans les langues néo-latines.-
1 Ou ladin. Voy. Matth. Conradi, Praclische deutsch-romanische Grammatik, Zurich, 1820.
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J'ai indiqué ailleurs, dans la langue osque, fust pour fuerit; mais pour nagis l ; qui sont déjà romans, déjà français.
Dans les poètes latins on trouve fréquemment sœclum pour scecidum, periclum pour pericidum ; on trouve aussi :
Pour circulos, circlos, cercles2;
Pour oracula, oracla, oracles3;
Pour spectacidum, spectaclum, spectacle 4 ;
Pour canete, cante, chantez5.
Dans Térence :
Pour dixisti, dixti, tu as dit6.
Dans Plaute et dans l'inscription de la colonne rostrale : pour popido, populum, poplo, poplum1.
Auguste trouvait calda préférable à calida8.
Toutes ces formes contractées ressemblent beaucoup plus que les formes ordinaires à la forme néo-latine.
Comme je l'ai dit, plus le langage est familier, plus il offre de lettres supprimées et de mots contractés. On peut le remarquer dans les comiques latins et dans les formes de serment ou plutôt de jurement : liercle, pour hercule; œdepol, œpol, pol, pour per cèdes Pollucis; œcastor, pour per cèdes Castoris, etc.
De plus, certains mots perdaient parfois leur désinence en latin, comme en provençal ou en français. On trouve biber pour bibere9 (a. fr. et prov. bever ; fr. imbiber) (a); débit p our debilis10.
1 Grotefend, Rudimenia Unguœ oscœ, 1859, p. 19 et 20. V. Histoire littéraire de la France, t. III, p. 474. — 2 Virg-, Géorg., III, 166. — 3 Ovide, Met. t I, 521. — 4Propert., 4, 8, 21. — 5 Varro, De lingna latina éd. 0. Muller, VI, 75. — 6 Hecyra, V, m, 46 ; Adelphi, III, iv, 60. — 7 Schneider, Ausfuhrliche Gr. der lat. Sprache, t. 1, p. 224. — 8 Quintilien, I, 6. — 9 Schneider, t. I, p. 174. — *° Schn., 1. 1, p. 178, debil sans e muet au masculin. C'est l'orthographe delà vieille langue française. Yoy. plus loin le chapitre de la formation des adjectifs.
[a) [Imbiber est un mot savant formé contrairement à l'analogie; la forme française correspondante au prov. bever, ou plutôt heure, est boire.)
Quant à la confusion des formes grammaticales, on en peut montrer des exemples dans le latin des premiers et des meilleurs siècles.
Ici encore la familiarité du langage favorise, par ses négligences, l'altération de la langue. Dans Térence, cet écrivain si pur et si élégant, on trouve de nombreux exemples d'une forme grammaticale substituée à une autre : servibo 1 pour serviam; ipsus* pour ipse ; solœ* pour soli ; poteretur'4 pour potiretur; potesse* pour posse ; potior avec l'accusatif6; abstinere avec le génitif7.
Dans Plaute8, l'accusatif après fungi, au lieu de l'ablatif, et après potiri, au lieu du génitif; l'accusatif au lieu du datif, ex. : œtatem aliam aliud factura convertit ; le génitif au lieu de l'accusatif, ex. : fastidit met; le datif au lieu de l' accusatif y ex. : rébus eurent publicis .
Si les auteurs des bons siècles employaient déjà un cas pour un autre, la désinence d'un temps ou d'un mode pour la désinence d'un autre, combien cette confusion dut s'accroître à mesure qu'on s'enfonçait davantage dans les siècles de la décadence.
La langue des inscriptions prouve que le peuple n'attachait pas une grande importance à distinguer les terminaisons propres aux différents cas, puisqu'on écrivait 9 : Ab œdemr cum conjugem suam, pietatem causa, a pontiftees, in senu mare.
On arrive ainsi à la latinité tout à fait barbare des diplômes du sixième siècle, dont on peut voir, chez M. Raynouard, de nombreux exemples, empruntés à YHistoria diplomatica de Maffei, aux Papiri diplomatici de Marini 10, et à diverses autres collections. Les terminaisons des cas sont placées au
1 Hecyra, III, v, 45. — 2 Andrla, III, iv, 19.— 3 Eunuchus, V, vu, 5.
— *Phormio, V, v, 2. — 5 Eunuchus, IV, m, 23. — 6 Adelphi, Y, iv, 17.
— 7 Heautontimoroumenos, II, h, 144. — 8 H. Estienne, De latinitate falso suspecta, p. 398. — 9 Diez, Grammatik der romanischen Sprachen, t. II, p. 12. — *° Raynouard, Choix des poésies originales des troubadours* 1. 1, p. 17.