‹ Histoire de la formation de la langue française pour servir de complément à l'Histoire littéraire de la FranceChapitre 7 sur 71 · LANGUES NÉO-LATINES · texte numérisé non relu

LANGUES NÉO-LATINES

hasard, à la fin des mots dont le rôle ne peut plus être déterminé que par les prépositions qui les précèdent.

Dans un tel état de choses, il n'y a plus de cas ; le sentiment de la différence des relations, qu'ils étaient destinés à exprimer, est entièrement perdu.

Il n'est donc pas étonnant que des terminaisons, devenues inutiles, soient supprimées, ou plutôt tombent d'elles-mêmes, et qu'une seule subsiste pour tous les cas.

Ainsi périt la déclinaison latine.

Arrivé là, il fallait, ou renoncer à s'entendre, ou imaginer un moyen d'exprimer ce que des différences de terminaisons n'exprimaient plus.

Il fallait remplacer par des procédés nouveaux les formes synthétiques abolies ou confondues. Le germe de ces procédés existait dans le latin lui-même.

Dès les plus beaux temps de la langue, ceux qui recherchaient une clarté parfaite faisaient grand usage des prépositions, comme nous le savons d'Auguste, par un passage de Suétone1 : Neque prœpositiones verbis addere, neque conjunctiones sœpius iterare dubitavit.

Les prépositions jouèrent souvent dans la langue latine un rôle qui annonçait celui qu'elles ont été appelées à jouer dans les idiomes modernes.

Certains exemples tirés des meilleurs auteurs pouvaient faire pressentir comment de en viendrait à exprimer le génitif ou l'ablatif et ad le datif.

Templum de marmore ponam.

Virg.

J'élèverai un temple de marbre.

Judex de lite jocosa 2.

Ov.

Juge d'un procès plaisant.

1 Voy M Villemain, Tableau de la littérature au moyen âge, t. I, p. 53.

2 H. Estienne, de latinitate falso suspecta, p. 247.

En général, ad ne s'employait point dans la bonne latinité pour exprimer le datif. Cependant on peut trouver un sens assez voisin de celui que ce cas doit exprimer, dans ces phrases que nous traduirions bien par un datif :

Sospites omnes Romam ad parentes restituit.

Tite-Live, 1. II, c. 13.

Il les rendit tous sains et saufs à leurs parents.

Restituti ad Romanos.

Id. 1. xxiv, c. 47.

Rendus aux Romains.

Ces exemples deviennent plus nombreux à mesure que la langue latine se corrompt davantage.

Les prépositions de et ad furent employées depuis le sixième siècle pour distinguer les cas que la confusion des désinences ne permettait pas de distinguer. Dans les exemples cités par M. Raynouard1, la terminaison des mot-, souvent mise à contre-sens, ne signifie plus rien, la particule est tout ; episcopi de régna nostra, les évêques de nos royaumes ; dédit ad ipso nepote, il a donné à son neveu. Grammaticalement parlant, ce sont déjà des phrases françaises encore composées de mots latins.

Ces particules de et ad, qu'on était accoutumé à employer en latin pour désigner les cas dont les désinences ne signifiaient plus rien, continuèrent naturellement ce rôle dans les langues néo-latines, et l'y continuent encore de nos jours.

Ainsi s'est déformée la déclinaison latine et s'est reformé ce qui équivaut, pour nous, aux flexions de cette déclinaison; tout s'est borné à ceci : on a négligé les désinences des cas, et on les a remplacées par des particules.

Le français, le provençal, l'espagnol et le portugais ne distinguent point le génitif de l'ablatif; ils les expriment également par de; les trois autres dialectes néo-latins distinguent ces deux cas.

1 Choix des poésies des troubadours, t. I, p. 24.

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L'italien emploie di au génitif et da à l'ablatif; le roumanche da au génitif, dad ou davart à l'ablatif. Enfin le valaque, par une confusion évidente du génitif avec le datif, place devant le premier de ces deux cas a au lieu de de ou di et de la devant l'ablatif.

Le valaque, seul entre les langues néo-latines, place une préposition devant l'accusatif, c'est la préposition pre ; en revanche il n'a pas de préposition au datif.

Voici la déclinaison d'un singulier masculin en valaque :

n. Socrul, le beau-père.

g. A socrului, du beau-père.

d. Socrului, au beau-père.

a. Pre socrul, le beau-père.

v. Socrule, beau-père.

abl. De la socrul, du beau-père.

Quant aux verbes, il n'en a pas été tout à fait de même que des noms. La confusion entre les temps n'était pas aussi grande qu'entre les cas.

Ainsi les auxiliaires, dont le rôle auprès des verbes a été justement comparé à celui des particules auprès des noms, se distinguent de celles-ci en ce qu'ils n'ont pas toujours remplacé des formes perdues, mais beaucoup plus souvent créé de nouvelles formes à côté des anciennes. On a gardé le prétérit simple, j'aimai, A'amavi, et on y a joint lé prétérit composé, fai aimé.

Mais il n'en a pas été de toutes les formes verbales comme des temps ; si aucun temps n'a péri excepté le supin et le gérondif, la voix passive à l'état simple a disparu dans toutes les langues néo-latines, et a été remplacée par un passif composé à l'aide du verbe être.

On a cité plusieurs phrases des bons auteurs latins, dans lesquelles le verbe habere pouvait être considéré comme ayant déjà un sens analogue à celui de l'auxiliaire avoir dans le parfait composé fai aimé.

Cicéron dit, à la fin de la cinquième Philippique,

Quee cum ita sint, de Csesare satis hoc tempore diction habeo. Les choses étant ainsi, j'ai pour cette fois assez parlé de César- Henri Estienne, qui cite plusieurs autres exemples de cet emploi du verbe habere1, regarde comme vraisemblable qu'il fut joint à tous les participes latins, ce qui en ferait un véritable auxiliaire ; on ne peut nier qu'ainsi employé, il n'y ressemble beaucoup.

Les exemples de cet emploi du verbe avoir se multiplient dans la basse latinité2.

Sed tamen ante hàbeant ipsi omnia sua facinora patefacta. Mais avant qu'ils aient découvert tous leurs crimes.

Auditum habemus qualiter.

Nous avons appris comment.

Mais il y avait en latin plus d'une marque de la tendance à l'emploi du verbe auxiliaire. Le prétérit passif amatus sum était formé du verbe auxiliaire être, exactement comme un prétérit composé français ou italien : fui amato, je fus aimé; seulement le présent du verbe être était employé au lieu du passé.

Les verbes auxiliaires usités dans les langues néo-latines sont être et avoir dans toutes ; tenir (tener) est particulier à l'espagnol; vouloir (voiire ou vrere) au valaque, venir (vegnir) au roumanche.

Comme le verbe avoir paraît à l'état d'auxiliaire dans les plus anciens monuments des langues germaniques, on pourrait croire que cette circonstance a influé sur son emploi dans les langues néo-latines ; mais on n'a pas besoin de recourir à cette explication quand on les voit s'acheminer si

1 De latinitate falso suspecta, p. 219. Voy. aussi Raynouard, t. I, Origine et formation de la langue romane, p. 84.

2 Ducange, Gloss. Yoc. Habere.

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