IX. — Prononciation
Nous avons, sur la prononciation française au seizième siècle, les renseignements les plus précieux dans les ouvrages de Meigret1 et de Peletier2, qui tous deux voulurent établir l'usage d'écrire comme on parle. Leurs traités, imprimés d'après leurs systèmes, nous donnent l'idée la plus exacte de la prononciation de leur temps. J'y chercherai des indications sur les rapports qu'elle pouvait avoir avec celle du moyen âge.
La tentative de ces deux hommes, à laquelle prit part un autre novateur plus sérieux, Ramus, n'a point réussi; cependant il en est resté quelque chose dans la langue; nous écrivons tempête, être, hôte, sans s, ainsi que Peletier voulait qu'on écrivît ces mots (p. 69).
Dans d'autres cas, l'orthographe étymologique a résisté. Bien que Peletier se soit moqué de ce qu'on orthographiait ainsi compte parce que ce mot vient de compuium (p. 148), on a laissé ici le p pour distinguer compte de comte et de conte. On a même adopté une orthographe qui n'existait pas de son temps et qu'il propose ironiquement, celle de faim : « Je m'ébahis comment ils ne se sont avisés d'écrire samte avec un m, parce qu'il vient de semita, et traim, parce qu'il yient de trames; faim, de famés, et autres infinis » (p. 149).
Pour cimetière, l'usage moderne a pris le milieu entre la prononciation savante, cymitière, et la prononciation populaire, cemetière. (Peletier, p. 153.)
Si les preuves alléguées plus haut pouvaient laisser quelque incertitude sur la prononciation de Voi dans l'ancien français, elles seraient dissipées par maschoueres, qu'on trouve dans
1 Le Tretté de la grammere françoeze, fetpar Louis Meigret, Lionoes, in-4°. Paris, 1550.
- Dialogue de l'ortografe e prononciation françoese , departf an deus livres, par Jacques Peletier du Mans. Poitiers, 1550, in-18.
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Rabelais pour mâchoires, mouchouer, pour mouchoir; t. II, p. 56; entonnouere, pour entonnoir, p. 269; tiroûers pour tiroirs, Amyot, Daph. et Chl., p. 76 ; par Meigret et Peletier, qui écrivent oe, Françoez, eymeroe, toute foes, soet, pour François, aimeroi, toutefois, soit.
Ce que j'ai dit de l'hésitation entre le son oué et le son é ou ai est attesté par Peletier (p. 152) : « Aujourd'hui les uns disent1 eimer, les autres amer; les uns, j'émoe, les autres mettent un i ou un y à la pénultième et disent fémoie, foeye. Les uns disent reine, les autres roene. »
Panurge s'écrie : Je naye pour je noie (au lieu de je me noie, comme au moyen âge) ; Ronsard fait rimer croistre et apparoistre, et écrit voirras, revoirras, pour verras, reverras ; t. III, p. 66.
L'ai se prononçait d'une manière bien serrée, comme dans l'ancien dialecte normand. Exemples :
Vrey, Meigret, p. 20.
Je direy, je respondrey, fère, id., p. 51.
J'aorei eymé, id.. p. 75.
Mes (pour mais), Peletier, p. 102.
Mauvese, id., p. 129.
Les sons sourds en u ou eu, qui se permutaient entre eux ou avec o au moyen âge, n'étaient pas encore bien arrêtés au seizième siècle.
La prononciation u pour eu, qui remplaçait si souvent eu par u dans les anciens dialectes normands (Montaigne, a sture pour à cette heure), faisait écrire à Meigret (p. 11) usset pour eussent9 et Peletier dit expressément qu'on prononce juner,
Ronsard disait trope au lieu de troupe,
S'amasseront trope venant sur trope.
Pour mettre à sac l'occidentale Europe.
Rons., t. ÏII, p. 190.
1 Ceci prouve que si quelques-uns avaient conservé la prononciation amer, le plus grand nombre l'avaient remplacée par la prononciation aime".
L'ai, qui remplaçait Va dans plusieurs mots qui Font repris, comme montaigne, campaigne, se prononçait bien réellement ai; car, dans Ronsard, compaigne rime avec dédaigne :
Toute royauté qui desdaigne D'avoir la vertu pour compaiyne.
T. II, p. 21.
C'est une raison de prononcer le nom de l'auteur des Essais, Montaigne, et non pas Montagne. On disait même chermer pour charmer :
L'humide nuict qui de son voile enferme L'œil et le soing de l'homme qu'elle cherme.
Rons., t. III, p. 119.
D'autre part, on trouve â pour ê (voy. p. 401) ; et gnarir pour guérir.
Ne guarit point le mal que fait amour.
Rons., t. III, p. 123.
La prononciation avait oblitéré ou affaibli beaucoup de sons qui ont repris leur place et leur énergie dans le langage moderne.
Au lieu de lesquels on prononçait léquéz, Peletier, p. 4.
tels
téz,
ils
iz,
p. 9 e\ pas
grecs
grès,
dignité
dinité,
seigneur
signeur,
subtilité
suttilité,
ib.
Constantinople
Constantinoble,
les Espagnols
les Espagnoz,
adjoindre
a joindre,
Advenir, advocat, advis, advantage, se prononçaient déjà avenir, avocat, avis, avantage. (Peletier, p. 181.)
Cela avint pour sa facilité,
Amyot, Vie des hom. ill., t. I, p. 700.
Au lieu de périls, on disait péris :
Et sur la terre eschappé de péris
Ains que bastir les grands murs de Paris.
Roxs., t. III, p. 15.
L's, en se plaçant après la consonne radicale, la laissa entendre. « Nous la prononçons (17) en je deuh, tu deuls. » Meigret, p. 78. Mais ce devait être bien faiblement, car/e me cleuls rimait avec tu veux :
Que je mourray si guarir tu ne veux D'un prompt secours le mal dont je me deulx, Rons., t. III, p. 149.
Au lieu de seuls, on devait prononcer seûs :
Mars va tout seul, les Amours vont tous seuls, Qui voudra donc ne languir paresseux.
Roxs., t.I, p. 118.
Au lieu de Grecs, Grès :
Virent, bien que tard, après Les feux grecs, Rons., t. I, p. 239,
De là, Saint-Étienne-des-Grès.
Et de mille autres Grecs.
Des vieux siècles passez, qui beurent à longs traits Toute l'eau, jusqu'au fond, des filles de Mémoire.
Ross., t. VII, p. 229.
Au contraire, certains sons effacés maintenant se prononçaient distinctement au seizième siècle. On faisait, par exemple, entendre les deuxr dans terre, pierre, arrierre (Peletier, p. 76); il paraît que le b s'entendait dans subjets, puisque Peletier l'écrit subgès (p. 152).
La prononciation flottait encore entre les sons sourds en eu
et ou. Outre treuver pour trouver, qui se disait encore au dixseptième siècle :
L'amour que je ressens pour cette jeune veuve
Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve.
Misanthrope.
Au seizième siècle on disait noads pour nœuds [d'où ouer (a)] :
Qu'eussé-je fait? L'archer estoit si doux, Si doux son feu, si doux l'or de ses nouds, Qu'en leurs filets encore je m'oublie.
Rons., 1. 1, p. 3.
Dans Yoi, on entendait si bien le son de Yè, que Ton se servait â'oy pour exprimer, non-seulement l'imparfait, mais le passé défini, que nous écrivons par ai et le présent du verbe faire :
Par ce doux mal fadoroy la beauté (pour j'adorai).
Rons., t. I, p. 187.
Je me clesfoys de toutes nouvelles espérances. Mont., Essais, t. V, p. 214.
La contraction des mots, l'oblitération des lettres étymologiques, alla croissant à travers le seizième siècle; Pasquier le remarque (Recherches, p. 804) et dit que dans sa jeunesse il a encore entendu prononcer Ys àlioneste.
Voilà où en était la langue au seizième siècle; elle allait s' éloignant toujours plus des traditions de la langue du moyen âge, mais ne pouvant s'en dégager tout à fait. L'œuvre du dix-septième siècle devait être de la soustraire entièrement à leur empire.
Cette œuvre fut accomplie, et par le goût des écrivains, et par les travaux d'un certain nombre d'hommes, à la tête des-
(a) [Nouer s'est formé directement de nodare, et existait en français bien longtemps avant le seizième siècle.]
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quels est Yaugelas, qui, dans la première moitié du grand siècle, firent subir au français un travail d'épuration et d'élaboration fort remarquable. 11 serait curieux d'éludier et d'apprécier ce travail, dirigé par un sentiment souvent heureux du génie de notre langue , et quelquefois trop sévère ; de juger ces décisions qui repoussèrent, peut-être avec une rigueur excessive, certaines richesses de ia vieille langue, mais qui, en somme, fondèrent l'idiome admirable des grands écrivains du siècle de Louis XIV. Une telle étude offrirait beaucoup d'intérêt, mais serait entièrement étrangère au but de ce livre. L'étude de la formation de notre langue devait précéder l'histoire de notre ancienne littérature. Si mes forces me permettent d'achever cette histoire, dont je publie aujourd'hui l'introduction, il sera temps d'exposer alors dans un autre ouvrage les Vicissitudes de la langue française.
ÂVANT-FROrOS
Préface .. v
Textes cités lxv