LA TERRE AUX PAYSANS — LE CENS
pose cette terre, donne entrée aux Etats de Bourgogne. » Ce ne fut que tout à fait sur la fin de l'ancien régime que Ton vit des châteaux figurer dans la colonne des ventes de « biens en roture » ; parce qu'ils étaient bâtis de fraîche date, sans plus de droits ou de privilèges qu'une maison de campagne d'aujourd'hui, et sans souci d'en posséder aucun ; indice que la féodalité était bien malade.
Cependant tout avait été combiné par l'ancienne société pour immobiliser le domaine, organe sinon unique, du moins le plus puissant de la vie sociale, pour empêcher de sortir de la famille cet héritage foncier que l'on nomme Vhonneur — en Bretagne comme en Roussillon, on dit « l'honneur de son père », « l'honneur de sa mère » pour désigner le bien principal qui vous vient de l'un ou de l'autre, auquel est attaché le titre d'héritier. — De peur que les partages, qui avaient organisé la féodalité, ne finissent par l'anéantir, on avait institué, puis renforcé le droit d'aînesse, d'abord pour les grands fiefs — « bai^onnie ne se départ mie entre frères » — ensuite pour les petits. L'aîné des garçons et, à défaut de garçons, l'aînée des filles faisait « provision à ses cadets à son pouvoir. » Dans certaines provinces où le droit d'aînesse était peu usité, comme le Languedoc, l'un des enfants, au choix du père, reçoit toujours la part du lion.
Ce bien, que l'on espère conserver intact dans son passage d'une génération à l'autre, on a cherché les moyens de forcer le détenteur à en jouir sans le diminuer : en quelques districts de l'Est la maison ne peut être vendue sans le consentement de l'héritier. La loi, de l'autre côlé du Rhin, n'obligeait cet héritier à payer les dettes de son prédécesseur, qu'autant qu'elles ne dépassaient pas la valeur mobilière. Dans le midi, le droit romain mettait à la disposition des vendeurs repentants ou de mauvaise foi, ou des héritiers de ces vendeurs, des « exceptions » sans nombre qui tendaient à rendre les transmissions d'immeubles plus difficiles, en les rendant moins sûres. Le fief sortait-il, pour n'y plus
rentrer du patrimoine d'une famille, au moins fallait-il éviter qu'il sortît de la caste noble elle-même; que ce qu'un gentilhomme perdait, un villain le gagnât, que le roturier y eût quelque part, chimériques efforts! Malgré la législation, le sol noble se morcelle et les fonds changent de propriétaires.
Aux xin' et xiv' siècles, j'ai relevé des mutations tous les vingt ans, tous les quinze ans, et les domaines qui, en sont l'objet ont successivement pour maîtres des personnes de tout acabit : à Plets, près d'Avignon, de 1274 à 1328, la même terre est revendue six fois, et, parmi les possesseui's figurent l'un après l'autre un boucher et un cardinal.
Les races se succèdent et la classe privilégiée est toute entière envahie; les défenses expresses et répétées d'aliéner les fiefs aux roturiers, autant que les permissions nominales données à un grand nombre d'individus, de posséder des fiefs et d'en jouir « féodalement )),bien qu'ils ne fussent ni nobles ni chevaliers; les interdictions, aussi bien que les autorisalions, nous apprennent que dès ces temps reculés, la terre noble coulait entre les doigts de la noblesse, ou mieux que la noblesse était prise d'assaut par les roturiers enrichis, à qui la terre noble ne suffisait plus.
Ainsi, à la pénétrer profondément, l'histoire de la propriété nous en montre la mobilité continuelle, et la triple impossibilité d'empêcher les riches de se ruiner, les pauvres de s'enrichir et les pauvres à moitié enrichis de retomber dans le dénuement. Le passé tout entier nous offre le spectacle des forces économiques se jouant des combinaisons législatives, que ces combinaisons soient l'œuvre d'aristocrates ou de démocrates, qu'elles aient pour but de maintenir ou d'empêcher certaines inégalités des conditions.