‹ Histoire de la franc-maçonnerie françaiseChapitre 29 sur 67 · TT.-. CC.\ FF · texte numérisé non relu

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Un nuage chargé de foudre vient de passer sur la Maçonnerie écossaise; et, au sein de la sécurité la plus profonde, nous avons ressenti le contre-coup d’une mesure politique dont nous n’étions ni l’objet ni le prétexte, et qu’il nous était, par cela même, impossible de prévoir.

Une association charitable, qui, sous les auspices d’un pieux apôtre de l’humanité, gagnait de proche en proche toutes les classes de la société française, avait causé quelque ombrage aux dépositaires du pouvoir. Une autre, plus ancienne, avait révélé par des dissentiments fâcheux un désordre intérieur qu’elle aurait dû cacher au monde profane sous le voile mystérieux de son temple.

Nous avions de commun avec ces deux institutions la pratique de la charité; nous tenions à l’une d’elles par une plus sympathique analogie, et le coup qui les a frappées l’une et l’autre est venu nous atteindre, sans que notre existence particulière fût connue peut-être de ceux qui l’avaient porté.

Les colonnes de nos Temples en ont été ébranlées, et le bruit de ce coup de foudre a réveillé tous les préjugés, toutes les craintes, toutes les passions qui avaient poursuivi la Maçonnerie depuis son origine; des cris d’anathème sont partis de la chaire catholique; des colères d’un autre temps ont agité les ministres d’un Dieu de paix. Ils se sont identifiés avec la première des associations qui inquiétaient le pouvoir, et se sont indignés d’avoir été assimilés à une institution philosophique que l’Eglise avait jadis proscrite. Les mandements d’une autre époque ont été reproduits avec une virulence qui n’est plus de la nôtre; et si nous vivions encore dans un temps où l’autorité civile se faisait la complice du pouvoir religieux dans ses proscriptions, la persécution nous eût forcés peut-être de demander à l’exil le repos que le pays nous aurait refusé.

Ces temps ne sont plus: l’opinion nous garantit aujourd’hui de ces brutalités qu’elle autorisait jadis; et il nous est heureusement permis d’en appeler à la raison publique des aberrations de l’intolérance. Nous ne rendrons pas injure pour injure à ces hommes d’un autre temps. On ferait retomber sur la religion des récriminations qui.ne sont point dans notre pensée. Nous respectons cette religion dans la personne de ceux

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qui en méconnaissent les divins préceptes; quoi qu’on puisse dire, elle n’a point ici d’ennemis. Il n’y a rien dans nos statuts, dans nos enseignements, dans nos cérémonies, rien qui puisse blesser les sectes religieuses qui se partagent le monde, rien qui en contrarie le développement, rien qui puisse détourner d’elles le respect qu’elles ont droit de commander à tous, rien qui, de loin comme de près, en atténue l’utile, la salutaire influence.

Quand nous admettons un profane à nos mystères, nous ne lui demandons pas dans quelle Eglise sa naissance a été glorifiée, de quelle manière il a prié, à quel autel il a porté son encens. Nous nous informons seulement de ses mœurs, de sa conduite dans le monde. Nous lui parlons de Dieu, comme de l’auteur de toute morale, de toute vertu; et nous laissons aux délégués du ciel comme à sa conscience le soin et la liberté de lui définir cet être invisible qui se révèle à tous, même à ceux qui ont le malheur de le nier. La morale que nous leur prêchons est celle de toutes les religions, celle qui s’applique à toutes les phases, à tous les incidents de la vie humaine. La fraternité qui lui est imposée par son initiation est celle-là même que le Christ a commandée aux hommes. Le nom de Frère n’a pas dans notre bouche d’autre signification que celle qui lui a été donnée par les ministres de la religion; et, en rentrant dans le monde profane, chacun de nous reprend les pratiques, les convictions que rien ici ne commande d’abandonner.

Cette indifférence que les fervents incrimineront peut-être n’est que le respect dû au libre arbitre, à la liberté de conscience. D’où vient donc la haine qu’on nous témoigne? Voudrait-on nous interdire la pratique de la charité, l’enseignement de la morale? prétendrait-on le monopole de cet enseignement et de cette pratique? Hélas! qu’y gagnerait le monde? Quelque part que s’élèvent des chaires de vertu, que la religion les tolère, car dans la situation que lui a faite l’esprit humain, elle a plus à profiter qu’à perdre dans ces enseignements philosophiques; et que les prêtres cessent de croire que le mal existe partout où leur surveillance n’est point admise.

Les animadversions du monde politique ne nous ont point manqué dans cette tempête passagère. Mais que répondre à cette portion du monde qui, ranimant des insinuations calomnieuses, nous considère comme un foyer de révoliitions, comme une société secrète où s’élaborent tous ces bouleversements d’Etats qui troublent l’Europe, ces utopies démagogiques qui la menacent? En réfutant ces calomnies, il serait absurde de nier que les Maçons aient pris part à tant de révolutions diverses; nous en retrouverions dans tous les partis qui se sont heurtés; mais nous pouvons défier ceux qui nous accusent de prouver que la Maçonnerie en ait été la première instigatrice, l’agent même le plus subalterne.

Nous n’entrerons pas dans l’examen de ces conflits domestiques, de leurs effets et de leurs résultats. La louange et le blâme que nous aurions à distribuer nous entraîneraient dans une polémique qui nous est interdite, et nous feraient sortir de la réserve que nos statuts nous commandent. C’est par eux seuls que nous répondrons en remarquant cependant que la Maçonnerie a traversé toutes ces révolutions sans que ses règlements et ses allures pacifiques en aient été altérés;

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et qu’après soixante ans de troubles, où sa glorification n’a jamais été prononcée, elle se retrouve telle qu’elle fut toujours, dans ce même calme, dans cette même modération qui l’ont, dans tous les temps, caractérisée. Ce n’est point elle qui a établi cette maxime si terriblement absurde: La fraternité ou la mort! elle n’avait inscrit sur son drapeau que la moitié de cette devise; elle dit à tous les hommes? Sois mon frère si tu veux, mais je te regarderai comme tel, quand même tu te refuserais à l’être.

Je le répète, nos Statuts suffisent pour nous justifier de toute participation au désordre. Ce seraient en effet d’étranges démagogues que les Maçons écossais, quand les lois qui les régissent sont signées par le plus absolu des monarques, par ce Frédéric que le dix-huitième siècle a salué du nom de Grand. Certes, le roi qui fondait sa puissance sur l’obéissance passive ne pouvait nous tracer des règles qui pussent nous mener à la démagogie. Il le savait aussi, cet autre souverain plus glorieux encore qui ouvrait notre siècle par une victoire éclatante sur l’anarchie; son injpérieuse, son immuable politique n’aurait pas permis au second personnage du consulat, au premier dignitaire de son empire, de se mettre à la tête de notre institution si elle eût contenu des germes de désordre, s’il l’avait crue capable d’ébranler les fondements de l’ordre qu’il rétablissait, de la monarchie qu’il espérait rendre à son pays.

Laissons le passé et cherchons dans le présent des témoignages qui frappent tous les yeux. Nous ne sommes point, comme la Maçonnerie française, enfermés dans les limites de la France; notre Rite s’étend sur toutes les parties du globe. Des institutions similaires existent dans tous les Etats de l’Europe; elles sont unies à la nôtre mais indépendantes l’une de l’autre: elles ne dépendent que de la loi qui nous est commune. Que trouvons-nous d’abord en communiquant avec elles? Quatre rois européens qui ont accepté la Grande-Maîtrise de leur Maçonnerie Nationale. Soumis aux même constitutions que nous, dépositaires de nos cahiers qui sont les leurs, pousseraient-ils la tolérance jusqu’à protéger, jusqu’à propager eux-mêmes des doctrines qui tendraient au bouleversement des idées d’ordre et de stabilité qui font la prospérité de leurs peuples et la sécurité de leurs dynasties? Poser ces questions, c’est les résoudre, et s’il nous était permis d’en appeler au bon sens public, je ne sais ce que nos ennemis auraient à nous répondre.

D’autres reproches nous ont été adressés par un Maçon qui n’a pas craint de livrer à la publicité la mésintelligence des deux Rites. Il a même fait appel à l’autorité publique pour l’exciter à modifier nos Statuts. Il les a accusés de contraster hautement avec les principes politiques de notre époque, et s’est demandé pourquoi nous ne serions pas forcés de nous identifier avec les lois qui font la base de l’empire. ,

L’occasion était bien mal choisie. Voilà plus d’une annee que la Maçonnerie française est troublée par le jeu périodique de ses Constitutions; et on nous engage à les adopter, on veut même que l’Autorité nous les impose. On commande à une société paisible d’abandonner les règles qui assurent son repos, pour se jeter dans ledumulte des conflits qui ont fait éclater au dehors de scandaleux mystères.

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Nous ne savons quel sera le résultat de ces perfides conseils, et ce qu’en décidera le pouvoir qui nous a protégés jusqu’ici, en retour de nos respects et de notre obéissance. Mais ni le Suprême Conseil, ni votre Grand-Maître ne déchireront jamais de leurs propres mains le pacte qui les lie aux Loges de leur obédience, et aucune d’elles n’a manifesté dans cette circonstance l’intention de s’en affranchir.

La circulaire qu’elles pouvaient considérer comme un appel à l’indépendance, les a trouvées fidèles aux principes de notre Constitution. Vous avez senti qu’en brisant le faisceau de notre Ordre, vous, introduiriez dans son sein la confusion et la discorde, que l’esprit des, innovations allait envahir nos Ateliers, que de fâcheux dissentiments se seraient élevés entre vous, que la fraternité ne pourrait plus se maintenir dans une famille sans chef, que vous seriez bientôt et fatalement séparés de cette famille universelle que nos voyageurs retrouvent aux extrémités du monde.

Nous vous remercions d’une attitude qui nous honore tous. Attendons désormais avec résignation ce qu’on ordonnera de nous et reprenous le cours de nos travaux, sans nous préoccuper d’un avenir qui ne dépend point de notre volonté. Déposons comme toujours nos opinions politiques à la porte de nos Temples. Oublions les divisions du dehors au sein d’une fraternité commune, d’une bienveillance réciproque. L’autorité sentira que la concorde publique n’a qu’à gagner à ce rapprochement plus efficace que la trêve de Dieu observée par nos ancêtres. Ne donnons pas même un prétexte de sévérité à ceux qui délibèrent sur nos destinées. L’accomplissement de nos devoirs maçonniques nous donnera des droits à leur tolérance, et ce serait faire injure à l’Autorité que de ne pas compter sur sa justice.

Les applaudissements les plus sympathiques répondirent à mes paroles; trois cents Maçons présents à la cérémonie manifestèrent les mêmes sentiments, et nous dûmes croire à une sécurité parfaite.

Le 11 janvier suivant, un décret de l’Empereur décerna à M. le maréchal Magnan la Grand-Maîtrise du Grand-Orient de France. Nous n’étions pas même mentionnés dans ce décret; et cependant le Rite écossais s’étant manifesté par ses démarches et par sa fête, le silence du décret devait accroître notre confiance. Je ne tardai pas a être détrompé. Le mercredi 15, je rencontrai le maréchal dans le salon d’un ami commun. Nous étions dans les meilleurs ternies; nos relations étaient des plus amicales; il se rappelait toujours que nous avions servi ensemble dans le corps royal d’état-major. Il me dit en riant qu’il ne savait pas le premier mot des choses maçonniques, qu’il avait résisté plus d’un mois à la volonté de l’Empereur, qu’on lui avait donné, le matin même, les trente-trois grades de la Maçonnerie, et que le soir il serait installé comme Grand-Maître. Je lui répondis en riant qu’il ressemblait un peu au cardinal Dubois, lequel avait reçu, le même jour, tous les degrés de la hiérarchie ecclésiastique. Il accepta fort bien cette plaisanterie, et prit congé de la dame de la maison; mais il s’arrêta tout à coup à la porte du salon, se tourna vers moi et me dit: «Disposez-vous à me reconnaître à votre tour; je suis le Grand-Maître de toute la Maçonnerie, et je ne souffrirai pas de petite Eglise. — Nous verrons, lui répondis-je, ce n’est pas fait encore, relisez le décret de l’Empereur. :»

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J’appris, dès le lendemain, par des relations trop bien fondées que la menace était plus sérieuse que je ne croyais. Le maréchal avait été déjà circonvenu par certains meneurs du Grand-Orient et la leçon lui avait été faite. La masse de ce grand corps est bonne, animée des vrais sentiments maçonniques; ses Loges et ses Maçons fraternisent partout avec les nôtres; à deux ou trois exceptions près, les Rites vivent cordialement en province; à Paris, il n’y a pas trace de jalousie ni de rivalité, mais l’esprit d’empiètement et d’absorption trouve toujours à s’infuser dans trois ou quatre cerveaux étroits, qui arrivent, je ne sais comment, à l’administration de l’Ordre. La nomination d’un maréchal de France comme Grand-Maître, leur semblait une occasion sûre de parvenir à la réalisation du rêve que le Grand- Orient poursuit depuis près d’un siècle, et M. le maréchal Magnan s’est fait l’éditeur responsable des sommations qu’on nous adresse, sans se douter de ce qu’on lui fait entreprendre. La première de ce sommations nous fut envoyée le 1 er février de cette année. Elle est conçue en ces termes:

(Ici texte de la lettre plus haut citée.)

Ce mélange d’autorité et de llatteuse camaraderie me fit hésiter sur la nature de ma réponse; mais je ne vis bientôt que l’intention évidente de nous absorber, de nous fondre, de nous engloutir dans le sein du Grand-Orient; et, n’ayant ni la volonté ni le pouvoir de me prêter à cet anéantissement, après avoir obtenu une seconde audience de M. le Préfet de police, après en avoir reçu les mêmes assurances que dans la première, je fis, le 3 février, la réponse suivante à la sommation qui nous était adressée:

(Ici texte de la réponse plus haut citée.)

J’ai su que M. le maréchal avait été blessé de quelques-unes de mes paroles; mais je ne sais en vérité comment les reconnaître, et je désavoue entièrement celles de mes expressions qui pourraient avoir un caractère d’offense; elles se seraient glissées bien malgré moi dans ma réponse.

Les choses en restèrent là jusqu’au jour où, en ma qualité de directeur de l’Académie française, j’eus à solliciter une audience de l’Empereur pour soumettre à son approbation l’élection de M. le prince de Broglie. Je ne tardai pas à pressentir qu’il serait question de Maçonnerie. Au moment où les portes s’ouvraient devant Sa Majesté, je vis que M. le maréchal Magnan l’arrêtait au passage; et comme l’entretien fut assez long, je ne doutai pas que j’y fusse pour quelque chose. En effet, dès que la question de l’Académie fut vidée, l’Empereur en vint aux affaires maçonniques, et me témoigna le désir d’une fusion entre les deux Rites. Le mot était significatif: il traduisait clairement la pensée du Grand-Orient, le but qu’il poursuivait depuis sa fondation. Une fusion entraîne fatalement l’absorption du corps qui se fond dans un autre. C’était un suicide qu’on me demandait, et je n’avais ni le droit de le commander, ni le pouvoir d’y contraindre les Maçons de mon obédience. Je pouvais me sacrifier moi-même, mais le Rite écos-

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sais m’aurait survécu. Je le répète, le grand Frédéric a si bien cimenté nos Constitutions, qu’il n’est pas au pouvoir d’un Grand- Maître de les dissoudre. L’ordre que j’aurais donné pour satisfaire au désir de l’Empereur aurait été considéré comme une abdication, et mon lieutenant, qui doit être mon successeur immédiat, se serait à l’instant proclamé Grand-Maître. Si celui-ci m’avait imité, le plus ancien Maçon du 33° degré aurait pris sa place, et il en eût été ainsi jusqu’au dernier du tableau.

C’est une institution fort dangereuse, dira-t-on? Non, car il suffît d’un mot de l’autorité pour en finir. Si une fusion est impossible, la dissolution peut être prononcée, et le dernier article des Constitutions de Frédéric nous fait un devoir d’obéir sur le champ: nous ne vivons en effet que sous le bon plaisir du souverain de notre pays. J’en vins à indiquer ce moyen à Sa Majesté; elle eut la bonté de ne pas l’agréer, en ajoutant qu’elle préférait une fusion; et un léger'salut m’annonçant que l’audience était finie, je me retirai sous le poids d’assez tristes réflexions. Il était évident pour moi que, tout en me demandant un suicide, l’Empereur répugnait à signer un arrêt de mort; mais que, d’un autre côté, il craignait de désobliger, de contrarier un maréchal qui avait accepté par dévouement la Grande-Maîtrise du Grand-Orient de France. Je voyais que ce maréchal, qui le tourmentait de ses instances, était tourmenté lui-même par ceux auxquels on venait de l’imposer. Et de qui venait cette commotion électrique qui aboutissait à un académicien prodigieusement ennuyé d’un débat qui serait tombé dans le domaine satirique de son esprit s’il n’eût été forcé de le prendre au sérieux par l’importance d’un auguste intermédiaire et par l’intérêt d’un Ordre qui était menacé dé périr dans nos mains? De qui venait-elle cette commotion? De deux ou trois individus qui n’avaient de nom que dans la rue Cadet, et qui, travaillés d’une jalousie traditionnelle, ne rougissaient pas de prendre un maréchal de France pour l’instrument de la destruction d’un Ordre dont le moindre dignitaire leur était supérieur en mérite et en considération.

Un répit de deux mois me faisait cependant supposer que cette attaque était abandonnée. Je me trompais encore. Le premier de ce mois de mai, j’ai reçu une sommation adressée à tous les chefs des Ateliers prétendus dissidents et à tous les Maçons par le Grand-Maître du Grand-Orient. Si par cet envoi insolite on comptait provoquer une défection, on s’est étrangement trompé. Du reste, voici cette pièce:

(Ici 1© texte de la circulaire plus haut citée.)

Telle est la sommation qui m’a mis la plume à la main, et qui m’a forcé de rédiger cet exposé de notre situation, ce résumé de notre histoire maçonnique. On y verra quels sont les dissidents, de ceux qui, depuis 1726, sont restés fidèles à leur doctrine ou de ceux qui s’en sont séparés en 1772. N’est-ce pas le Grand-Orient de France qui a fait le schisme, et est-ce bien à son Grand-Maître de punir ceux qui en ont souffert? Qui lui a donné le droit de dicter des ordres aux Maçons de tous les Rites? Où est le décret qui lui confie la direction de tous les Rites en France, qui lui donne le droit de menacer tout ce

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qui n’appartient pas au Grand-Orient, qui supprime enfin le Suprême Conseil de l’Ecossisme? Que ce décret paraisse, et nous nous soumettons à l’instant même, non pas en nous rendant, comme on nous le commande, dans le temple du Grand-Orient mais en fermant les nôtres. Nous ne serons pas les seuls à en gémir. Que ce Grand-Maître du Rite français consulte ses Loges, il sera bien étonné d’être désavoué par les dix-neuf vingtièmes de ses Frères. Depuis cette circulaire comminatoire, ils sont venus en foule dans nos Ateliers, comme pour protester contre cette mesure fratricide; il est probable même que le Grand-Maître du Grand-Orient n’a point consulté son Conseil, puisque, malgré tous les usages maçonniques, il ne l’a point mentionné dans le préambule de sa sommation et c’est encore un témoignage de l’opposition qui se serait manifestée contre sa circulaire.

Si toutefois il y persiste, si l’autorité publique la sanctionne, il faut cependant que l’on sache quels en seront les résultats matériels. J’ai parlé d’un loyer considérable payé aux hospices de Paris pour le local qui sert à nos réunions. Laissera-t-on à cinq ou six d’entre nous le fardeau d’un bail qui ne doit finir que dans six années? Quelquesunes de nos Loges se sont constituées en sociétés civiles; elles ont des immeubles qui seront demain sans valeur; les forcera-t-on à se liquider? Nous avons un mobilier maçonnique dont la revente serait à peu près nulle. Nous fera-t-on subir cette perte? Nous avons une caisse qui a été constituée et qui est alimentée principalement par nos cotisations personnelles. Osera-t-on s’en emparer? Mais laissons toutes ces questions d’argent, ne considérons que l’anéantissement du Rite écossais. Dans quel but, pour quel motif, dans quel intérêt empêcherat-on quelques milliers de gens paisibles, inoffensifs, de se réunir pour écouter des leçons de morale, pour se distraire un moment des ennuis de ce monde, pour oublier les dissensions politiques, pour faire un peu de bien aux malheureux, pour se communiquer des pensées qui ne peuvent porter aucun ombrage ni au gouvernement ni à la religion? Ce serait là une triste victoire; elle rappellerait la fable du Loup et de l’Agneau, et ce n’est pas pour la glorification des loups que La Fontaine l’a inventée. Les maréchaux de France, que les Maçons du Consulat comptaient au nombre de leurs frères qui ont coopéré pour la plupart au concordat maçonnique de 1804, les Kellermann, les Serrurier, les Moncey, les Masséna, les Augereau, les Soult, les Mortier, les Oudinot, les Lefebvre, les Macdonald comprenaient mieux la Maçonnerie.

Et qu’on ne dise pas que ce long plaidoyer m’est dicte par le dépit de perdre une grande autorité maçonnique, de renoncer à la succession de deux Princes du sang, et des Illustrations plus récentes qui m’ont appelé dans le Suprême Conseil du Rite écossais. Ma vie entière dépose de mon désintéressement. Tous les pouvoirs du monde ne valent pas, à mes yeux, une heure d’inspiration poétique. Mon ombre seule sera peut-être fâchée d’y perdre une oraison funèbre. Il y a vingt ans, il m’en revenait trois. La révolution de 1848 m’a enlevé celle du Luxembourg, M. le maréchal Magnan veut m’enlever la seconde, et je ne sais trop s’il me restera celle de l’Académie. Ma mémoire s’en arrangera comme elle pourra; mai^moi vivant qu’y perdrai-je? Un hochet? je ne suis plus un enfant pour m’en dépiter. Je

LE SUPREME CONSEIL DE FRANCE

retomberai sans rancune dans mon individualité, et dut-on m’accuser d’un excès d’orgueil, je ne voudrais l’échanger contre celle de personne.

Le Grand Commandeur Grand Maître

Paris, 14 mai 1862.

du Rite Ecossais pour la France, VlENNET.

Et ont signé:

Les SS.*. GG.;. ILL.-. GG.*. MM.-. du Sup.\ Cons.-

Guiffrey; Allegri; Marquis de Tanlay; Comte de Lanjuinais; Comte Roger (du Nord); Baron de Dellay d’Avaise; Moitié de Coulommiers; Roelen; Berryer; Vicomte de Lajonquière; Genevay; Barthe; Baron de Bulow; Millet-Saint-Pierre; Pautret et Le Batteux, S. G. I. G. 33 e .*.

Le maréchal Magnan, heurté dans son orgueil de Grand-Maître nommé par l’empereur, et dans ses conceptions de militaire à qui une pareille obstination semble contraire aux lois de la guerre qui veulent que le plus faible soit à. la merci du plus fort, perd alors toute prudence. Il prend la si regrettable résolution d’écrire la lettre suivante à l’illustre frère Viennet « ancien Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil » et de promulguer le lendemain le Décret de Dissolution de la Puissance rebelle.

LETTRE AU T.'. ILL.*. F. . VIENNET Or.-, de Paris, le 23 mai 1862 (E.-. V.*.).

A rill.'. F. Viennet,

ancien S.'. G.'. Gomm.'. Gr.\ Maître du Suprême Conseil.

« Ma circulaire du 30 avril dernier avait pour raison d’être la raison même et le droit.

« J’espérais trouver en vous et en votre Conseil un empressement sympathique aux sages dispositions qu’elle renferme. J’ai la douleur de m’être trompé. J’ai vainement attendu jusqu’à ce jour une adhésion franche et sans réserve de votre part. La grandeur du but à atteindre, les avantages à recueillir, le caractère de l’appel que je vous ai adressé, rien ne semble vous avoir touché. Votre silence me permettrait de croire que des questions qui sont loin de s élever à la hauteur des vrais principes maçonniques vous ont seules préoccupé et préside à vos résolutions.

LE RITE ÉCOSSAIS ANCIEN ET ACCEPTÉ

« En présence de ces faits, mon devoir était tout tracé: il ne me restait qu’à dissoudre le pouvoir maçonnique dont vous étiez le chef. C’est ce que j’ai fait par le décret dont j’ai l’honneur de vous adresser la copie. A l’avenir aucune réunion du Suprême Conseil ne sera plus tolérée. J’ai la confiance que vous vous conformerez à cette décision, qui est l’expression de la volonté du gouvernement.

Le Maréchal de France,

Grand Maître de l’Ordre maçonnique.

Signé: Magnan. »

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