‹ Histoire de la Fronde (volume 2)Chapitre 148 sur 149 · tome ni · texte numérisé non relu

tome ni

»A ces causes, après que nostrecourde Parlement et les hahitans de nostre bonne ville de Paris nous ont rendu tout es les sousmissions et obéissances que nous poumons désirer d'eux, auec les asseuranees de leur fidélité à nostre seruice, de l'aduis de la Reyne régente nostre tres-honorée Dame et Mère , de nostre tres-cber et tres-amé oncle le duc d'Orléans , de nostre tres-cber et tres-amé cousin le prince de Condé , et de nostre certaine science, pleine puissance et autborité royale ; nous auons dit et déclaré , disons et déclarons par ces présentes signées de nostre main , voulons et nous plaist , que tous les arrests qui ont esté donnez, ordonnances, commissions décernées tant par nostredite cour de Parlement, preuost des marchands et escbeuins de nostre bonne ville de Paris, qu'autres généralement quelconques; ensemble tous actes, traitiez, , mesme les lettres , escrits faits et expédiez au sujet des presens mouuemens depuis le 6 iànvier dernier, jusques au jour de la présente déclaration ; demeurent nuls et comme non aduenus , sans que personne en puisse estre cy-après recherché ny inquiété , ny aussi que l'on s'en puisse ayder contre qui que ce soit, ny preualoir au préjudice de nostre seruice et du repos de l'Estat. Demeureront neantmoins en leur entier les arrests qui ont esté rendus tant en matière ciuile que criminelle, entre les particuliers presens ou auec nostre procureur gênerai , pour affaires particulières , inesme les adjudications par décret et réceptions d'officiers, comme aussi ceux concernant nos officiers de ladite Cour de la création de l'an i635.

» II. Demeureront aussi nuls et comme non aduenus tous les arrests donnez en nostre conseil, et les decla-

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rations publiées en iceluy , et les lettres de cachet expédiées sur le sujet des presens mouuemens depuis le 6 ianuier dernier, jusques au jour de la présente déclaration : et en conséquence ordonnons que la mémoire soit esteinte et assoupie de toutes les vnions, ligues et associations faites, et de tout ce qui pourroit auoir esté fait, géré et négocié pour raison de ce , tant dedans que dehors nostre royaume , à l'occasion des presens mouuemens ; soit que ceux qui ont suiuy le party de ladite vnion , ayent eu communication auec les estrangers , qu'ils leur ayent donné conseil et facilité d'entrer en nostre Estât, qu'ils ayent joint leurs armes ou pris commandement parmy eux, et enjoint à nos villes, bourgs et villages de leur ouvrir les portes , les recevoir et leur donner des viures , et généralement toutes personnes de quelque qualité et condition qu'elles puissent estre , qui ont. eu connoissance ou participation de telles et semblables négociations; soit que lesdites actions ayent esté faites par les ordres de nostre très-cher et tres-amé cousin le prince de Conty, ou par autres princes , ducs , pairs , officiers de nostre couronne , prélats, seigneurs, gentils-hommes, officiers, villes et communautez , sans que nostredit cousin le prince de Conty, ni les autres princes, dues, pairs, officiers de nostre couronne, prélats, seigneurs et gentils-hommes, villes et communautez , ny mesme ceux qui pourroient auoir esté employez ausdites négociations , de quelque qualité et condition qu'ils puissent estre; soient ores ny à l'aduenir recherchez ny inquiétez pour raison de ce qui aura esté par eux fait dans lesdites négociations, et pour les choses commises dans les armées et ailleurs en toutes les actions delà présente guerre, ny pour les leuées de troupes,

prises de deniers publics et particuliers , enleuement et vente de meubles et vaisselle d'argent , canons , amies , munitions de guerre et de bouche, fors ce qui se trouuera en nature non encore vendu; assemblées dans les villes et à la campagne , prises et ports d'armes , arrests et emprisonnemens de personnes, occupations de villes, chasteaux , passages et autres lieux forts, soit par ordre ou autrement; et ce iusqu'au iour de la publication de nostre présente déclaration en nostre cour de parlement de Paris , pour ceux qui sont en nostredite ville et aux enuirons; et pour les autres, trois iours après la publication des présentes faite aux bailliages et seneschaussées , dans le ressort desquelles ils seront deraeurans. Voulons aussi et ordonnons que nostredit cousin le prince de Conty , princes, ducs, pairs et officiers de nostre couronne , prélats , seigneurs , gentils-bommes , officiers , et généralement tous autres de quelque qualité et condition qu'ils soient, sans aucun excepter ny reseruer, qui se trouueront auoir agy ou contribué en quelque sorte que ce soit aux choses cy-dessus spécifiées ; soient restablis dans tous leurs biens, honneurs , dignitez , prééminences , prerogatiues , charges, gouuernemens , offices et bénéfices , au mesme estât qu'ils se trouuoient au sixième de ianuier dernier; mesme les sieurs marquis de Noirmoustier, comte de Fiesque, de Laigue, Saint Ibar , la Sauuetat et la Boulaye. Comme aussi que tous ceux qui ont pris les armes à l'occasion des presens mouuemens , seront payez de toutes les sommes qui leur seront légitimement par nous deûes, à la charge que nostredit cousin le prince de Conty, autres princes, ducs , pairs , officiers de nostre couronne , prélats , seigneurs , gentils-hommes , officiers, villes et communautez,

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et tous autres qui se trouueront auoir agy et contribué aux choses cy-dessus, en quelque façon que ce soit; poseront les armes, et se départiront de toutes ligues, associations, traitez faits pour raison des presens mouuemens, tant dedans que dehors nostre royaume.

» III. Les gens de guerre qui ont esté leuez sous les ordres de nostredit cousin le prince de Conty, ou en vertu d'autres commissions, seront licentiez incontinent après la publication de la présente déclaration , à l'exception toutesfois de ceux que nous voudrons retenir sur pied , aux chefs desquels nous ferons donner nos commissions.

» IV. Tous les prisonniers tant de guerre qu'autres , nommément le sieur Mangot conseiller en nos conseils , et maistre des requestes ordinaire de nostre hostel , les sieurs deTracy et Brequigny, et généralement tous ceux qui ont esté arrestez et emprisonnez depuis le 6 ianuier dernier à l'occasion des presens mouuemens, en quelque prison que ce puisse estre, seront mis en liberté au jour de la publication de la présente déclaration.

» V. Et d'autant que les premiers deniers de nos tailles et fermes ne se reçoiuent qu'après quatre ou cinq mois de chaque année commencée , et que la nécessité pressante de nos affaires nous force à rechercher un secours de deniers plus présent, nous ordonnons que pendant les années *649 et i65o seulement, il pourra estre fait emprunt de douze millions de liures par chacune desdites années, si Testât de nos finances le désire. Lesquels emprunts seront volontaires sans qu'aucun de nos sujets puisse estre contraint à le faire , et sans que les deniers qui en prouiendront puissent estre employez au rembour-

\\\'l PUHH8 JUSTIFICATIVES.

sèment des sommes qui sont deûes par nous pour les despenses du passé, ains seulement pour celles qui seront nécessaires pour la manutention de l'Estat ; à l'emprunt desquels deniers seront préférées les villes et comniunaulcz de nostre royaume , en donnant bonne et suffisante caution , de fournir en nostre espargne les sommes aux termes dont l'on conuiendra ; et sera payé pour ledit emprunt, l'inteivst à raison du denier douze, duquel en tant que de besoin sera fait par nous don à ceux qui fourniront les sommes principales : sans que pour les emprunt.*; dont le remboursement sera assigné sur les receptes générales, l'on puisse mettre les tailles en party, ny en faire faire le recouurement par autres que par nos officiers ordinaires.

» VI. Nous ordonnons que les élections de Xaintes , Cognac et Saint Iean d'Angely, distraites de nostre cour des aydes de Paris, et attribuées à nostre cour des aydes de Guyenne, seront réunies à celle de Paris comme elle-. estoient auparauant l'Edit du mois de....

» VJI. Considérant les foules et charges que nos sujets de l'élection de Paris ont souffertes par le logement et le séjour des troupes qui y sont , nous pourvoirons au soulagement des contribuables aux tailles de ladite élection , selon Testât auquel elle se trouuera après que lesdites troupes en seront retirées, et ce sur les informations que nous en forons faire pour cette fin , sans rejetter le soulagement que l'on donnera sur les autres élections de la généralité de Paris.

» VIII. Voulons et entendons que nostre déclaration

du concernant la suppression du semestre du

parlement de Prouenee, soit exécutée selon sa forme ei

teneur, aux eonditions du traité fait avec ladite cour de Parlement.

« IX. Et ayant égard aux remonslrances qui nous ont esté faites parnostre cour de parlement de Rouen , sur le sujet de la suppression du semestre estably en icelle , nous auons par cesdites présentes esteint et supprimé , esteignons et supprimons ledit semestre estably par nos

lettres en forme de déclaration du mois de et en

conséquence tous les offices de conseillers et presidens créez par lesdites déclarations, sans qu'ores, ny à l'aduenir, pour quelque cause et occasion que ce puisse estre , ledit semestre, ensemble lesdits offices puissent estre reslablis , à la reserue neantmoins d'vn office de président, et de treize offices de conseillers en nostredite cour, et deux offices aux requestes du palais d'icelle , que nous voulons estre conseruez pour estre réunis et incorporez au corps de nostredite cour de Parlement, et estre exercez par ceux qui nous seront nommez et choisis par nostredite cour, et aux mesmes honneurs, dignitez, prééminences, droits, priuileges et prerogatiues que les autres officiers, et aux gages attribuez par leur edit de création. Et sera tenue nostredite cour de parlement de Rouen , de faire le choix de ceux qu'elle jugera à propos de demeurer en la fonction desdites charges, et nous les nommer dans vn mois pour toutes préfixions et délais du iour de la publication des présentes en nosdites cours de parlement de Paris et Rouen : autrement et à faute de ce faire dans ledit temps , et iceluy passé , pourront selon l'ordre de leurs réceptions , les officiers pourueus desdites charges de presidens et conseillers de la première création , demeurer jusques audit nombre dans la fonction d'icelle, à la charge

que ceux qui seront ainsi nommez par nostredite cour, ou qui auront été choisis par nous, faute de faire par icelle ladite nomination, payeronten nostre Espargne;sçauoir, le président, soixante et dix mil liures; les treize conseillers laïcs, trente mil liures chacun ; et les deux conseillers aux requestes , vingt mil liures aussi chacun , pour estre lesdits deniers haillez et payez aux. anciens officiers qui demeureront supprimez. Et pour le surplus des sommes qu'il conuiendra pour pouruoir au remboursement des offices qui demeureront supprimez, il y sera par nous pourueu au plustost, sans que noslredite cour de parlement de Rouen en puisse estre chargée , ny ceux qui ont vendu lesdites charges et offices, recherchez ny inquiétez pour quelque cause et occasion que ce soit. Voulons et entendons que les officiers qui seront ainsi supprimez , jouissent des priuileges , prééminences et prerogatiues , que le temps qu'ils ont exercé lesdites charges leur peut auoir acquis, et qu'en conséquence ils puissent entrer en toutes autres charges sans qu'ils soient ohligez de suhir nouuel examen'; iouïront aussi jusques à leur actuel remboursement, sur leurs simples quittances, des gages attribuez ausdits offices, dont sera fait fonds dans nos estats.

» Si donnons en mandement à nos amez et féaux conseillers les gens tenant nosdites cours de parlement de Paris et de Rouen , que nostre présente déclaration ils ayent à faire lire, publier et enregistrer, et le contenu en icelle garder et obserucr chacun endroit soy , selon sa forme et teneur. Car tel est nostre plaisir. Et afin que ce soit chose ferme et stable à tousiours, nous auons fait mettre nostre scel à cesdites présentes. Donné à Saint Germain en Love au mois de mars l'an de grâce i64g, et

de nostre règne le 6. Signé Louis. Et plus bas, par le Roy , la Reyne régente sa mère présente , de Guenegaud. Et scellé sur lacs de soye du grand sceau de cire verte.

» Registrée, oûy et ce requérant le procureur gênerai du Roy, pour estre exécutée selon sa forme et teneur , et copies d'icelle enuoyées en tous les bailliages et seneschaussées de ce ressort, pour y estre lue, publiée, registrée et exécutée à la diligence des substituts dudit procureur gênerai, qui seront tenus certifier la cour auoir ce fait au mois, etsuiuant l'arresté de ce jour. A Paris, en Parlement, le 1er iour d'avril 1649. Signé du Tillet. »

Pièce I.

Des amis infidèles cherchaient à ébranler son crédit sur l'esprit de la Reine. — Page 5j du troisième volume.

Lettre de M. le cardinal Mazarin , à M. de Brienne.

■ La Reine a crû , à ce que j'apprens , que vous m'aviez simplement envoyé une lettre du Roy, conformément à ce que l'on a accoutumé de faire à tous les cardinaux nationaux , lorsqu'on reçoit nouvelles de Rome que le Pape soit en danger. Mais pour moi j'étois privilégié, puisque outre la première du Roy et le duplicata , j'en ai reçu une autre , et trois de vos dépêches1, le tout conçu en termes si pressans pour me faire prendre , sans aucun délai , la route de Rome , que j'avoue d'en avoir été surpris au point que je devois , ne pouvant m'imaginer en

quoi j'avois manqué à leurs majestez , pour me presser à faire un voyage avec tant d'ignominie, tant de risque, et sans aucun moyen de subsister. De croire qu'avec une lettre de recommandation pour le Pape , on satisfait à tout , comme si à Rome on étoit si peu connoissant des choses , qu'on ne sçût pas inférer quelle sorte de protection je pourrois avoir en ce lieu-là , puisque j'étois abandonné à la persécution de mes ennemis en France , où le Roi est maître. Avec tout cela si j'eusse eu l'honneur de recevoir un petit mot de la Reine , qui m'eût fait connaître <jue l'intention du Roi et la sienne étoienl que je m'y en allasse , ainsi qu'elle a eu la bonté de me le faire sçavoir lorsqu'elle a voulu que je sortisse du royaume , et que je m'éloignasse jusques au Rhin , je vous assure qu'après avoir mis mes nièces dans un monastère , et licencié ma famille , je m'y en serois allé avec deux valets pour confirmer en toutes rencontres à leurs majestez que mon obéissance est aveugle , et ma fidélité à toute épreuve. En effet, je suis prêt à faire sans aucune réplique ce que la Reine m'ordonnera là-dessus , quoique je ne puisse recevoir une plus grande mortification que de faire ce voyage dans l'état où je suis, qui d'ailleurs ne peut qu'être préjudiciable à la dignité du Roi. Sur ce que madame d' Aiguillon m'a fait dire par Rouzereau , je l'ai proposé moi-même , demandant les conditions que vous scavez, et toute la négociation a abouti à des ordres de m'y en aller, sans parler d'autre chose. Ce qui est de malheur en cette affaire , c'est qu'on eut l'adresse de la faire passer auprès de la Reine pour une grâce que l'on me faisoit , afin que je ressentisse encore quelque effet de la réjouissance publique pour la majorité du Roi. Toul

cela m'a accablé de déplaisir, voyant à quel point mes amis se prévalloient de ma disgrâce , et avec quel bonheur ils emplojoient leur adresse pour me faire recevoir des traitemens si rudes, dans un tems où je pourrois avec justice espérer qu'on donneroit quelque soulagement aux persécutions que j'ai souffertes huit mois durant, avec tant de violence , et avec un si notable préjudice de l'authorité royale.

» Mais tout cela n'est pas comparable à l'excez de douleur dans lequel je suis , après avoir vu dans toutes les lettres de quantité de mes amis qui sont à Paris, et dehors , le plaisir dans lequel on y est , du contenu en la déclaration du Roi, qui avoit été enregistrée au Parlement, et que l'on crioit parla ville. Tous , sans avoir concerté ensemble , tombans d'accord que , depuis la monarchie , on n'avoit jamais rien fait de si sanglant contre qui que ce soit , quelque crime qu'il eût pu commettre. Personne ne me l'a osé envoyer, et je vous puis jurer de ne l'avoir pas vue. Mais c'est assez de sçavoir que le Roi a déclaré que j'ai empêché la paix , et fait faire toutes les pirateries sur les alliés de la France , pour être persuadé que mon maître veut que je sois reconnu pour l'homme le plus infâme et le plus scélérat qui ait jamais été, et pour le fléau de la chrétienté , et l'on m'envoie après cela au lieu de ma naissance , pour faire parade à mes parens et amis des beaux titres que j'ai emportez, et pour une récompense de vingt et trois ans de services aussi fidèles et aussi utiles , qui jamais ayent été rendus par quelque ministre aussi zélé et désintéressé que ce puisse être.

» Tous mes ennemis ont travaillésix mois durant, avec l'application que chacun sçait , envoyant des commis-

saires par-tout , s'appliquant à toutes les recherche* una ginables ; faisant aucuns d'eux exciter de faux témoins , pourvoir si l'on me pourroit noircir de quelques crimes , lesquels justifians dans l'esprit des peuples l'oppression qu'on me faisoit, établissent de plus en plus leur haine contre moi ; sans que tout cela ait rien produit que des effets très-avantageux pour les détromper et faire connoître mon innocence et l'injustice avec laquelle elle étoit attaquée. Dans cetems-là mesdits ennemis, désespérez de pouvoir rien faire d'ailleurs, ont trouvé le moyen auprès de leurs majestez sans être entendu , de me faire déclarer en la forme la plus éclatante et authentique dont on puisse nommer un voleur , et de m'attribuer le seul empêchement de la paix.

» Après cela , il me semble qu'on devroit plutôt me conseiller de me cacher , sans me montrer plus à personne , et m'ensevelir pour jamais, que non pas d'aller à Rome ; puisque je ne dois pas seulement appréhender les peuples de France , mais tous ceux qui souffrent des maux pour la continuation de la guerre, et qui doivent auec raison jetter des pierres à celui qui en est déclaré la cause. » Je sçai bien que leurs majestez ne peuvent pas avoir eu connoissance en détail de ce qui étoit contenu en la déclaration du Roi , car elles sont trop équitables pour croire , par quelque raison que ce puisse être , qu'elles eussent voulu consentir à me déclarer le plus méchant et abominable de tous les hommes, et un traître Mais c'est un grand malheur pour le service du Roi, qu'il ne se trouve aucun qui ait fait connoître de quel avantage étoit aux ennemis de la France, que toute l'Europe, par la déclaration de sa majesté , fût persuadée que son

PIECES JUSTIFICATIVES. 34g

principal ministre avoit empêché la paix. Les Espagnols ne pourroient obtenir rien de si avantageux que de pouvoir rejetter sur la France la haine de la chrétienté pour les maux que la guerre lui fait souffrir , et les alliez de la France auroient droit par la déclaration du Roi de demander avec justice le dédommagement des déprédations qu'on a faites , qui vont à des millions , ou , en cas de refus , de faire une querelle bien fondée , puisqu'enfin il est certain que le Roi et l' Estât sont responsables de la conduite de ceux qui ont la direction des affaires.

» Je sçais aussi que ma considération n'étoit pas assez forte pour obliger de parler en ma faveur : mais à la vérité l'intérêt du Roi, de l' Estât et de la Reine même, étoi t engagé par tant d'autres raisons , outre les dessusdite s qui sont très-pressantes , qu'il faut avouer que c'a été un étrange malheur , qu'il ne se soit rencontré personne qui leur en ait dit un seul mot , et le mien est dans un souverain degré , puisque, outre ce que je souffre dans mon particulier , la passion que j'ai pour leurs màjestez et F Estât , qui ne peut jamais finir, me fait aussi ressentir dans le fond de l'ame le contrecoup qu'elles en reçoivent.

» Vous voyez qu'après les crimes desquels on a obligé le Roi de me déclarer coupable , je ne suis plus en état d'avoir participation d'aucune affaire. C'est pourquoi vous ne devez pas prendre la peine de m'en communiquer ; et si mes ennemis n'ont pas le contentement de me voir aller à Rome , ils auront celui de me voir cacher, sans me mêler de quoi que ce soit, jusqu'au temps qu'il plaise au Roi de me faire justice ; le suppliant très-humblement de trouver bon que je me mette prison-

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nier en tel lieu qu'il ordonnera, même dans une dc> places àé Monsieur d'Orléans , afin que , si j'ai failli , j'en reçoive une punition exemplaire. Et pour ôter les dillïcullés qui s'y pourroient rencontrer, à cause de la dignité de laquelle je suis revêtu , je recevrai à singulière grâce qu'il me soit permis d'en envoyer la démission , car aussi-bien , elle ne peut plus être en ma personne en aucune façon utile à Sa Majesté. Je vous sciai fort obligé , si vous vous employez en sorte que cette grâce inc soit accordée, que j'estimerai au dernier point , puisqu'elle peut contribuer à la réputation de mon bonneur; et je vous prie d'excuser encore pour cette seule fois nus iuiportunitez. »

Autre Lettre écrite à M. de B rien ne , par le cardinal Mazarin.

» Monsieur,

» Tant que le malbeur ne s'est attaque qu'à ma fortune, et que j'ai crû n'avoir rien à appréhender que la perte de ma charge , j'ai souffert ma disgrâce sans murmure, et me suis résolu sans peine à attendre qu'un tems plus favorable me donnât lieu d'espérer plus d'avantage ; mais maintenant que j'apprens qu'on en veut à mon innocence , et qu'on essaie à ruiner dans l'esprit de la Reine le peu de bonne opinion que j'avois souhaité de m'y acquérir , j'avoue que je n'ai pas assez de constance pour endurer un si rude choc sans me plaindre. Vous me connaissez assez , Monsieur, pour sçavoir que l'intérêt ne m'a jamais fait agir > je n'ai cherché dans mes actions que de

L'honneur, et en ai mis le plus haut point à pouvoir être estimé de la seule personne à qui je dediois tous mes services. Jugez par là combien je dois être sensible à l'injure qu'on me fait de me vouloir noircir auprès d'elle , et trouvez bon , s'il vous plaît , que je vous supplie trèshumblement de dire à Sa Majesté qu'en toute autre occasion je recevrai ses grâces avec le respect à quoi je suis obligé, mais qu'en celle-ci je ne lui demande que justice ; si je suis coupable contre elle ou en choses d'importance , ou en bagatelles, je suis le plus criminel homme du royaume , et je désire avec passion que le Parlement examine mes fautes et les punisse; je suis prêt pour ce sujet d'entrer dans la Conciergerie toutes les fois qu'il lui plaira de me faire faire mon procès ; je me sens si innocent que je n'en puis redouter l'issue : et même dans le desespoir où je suis présentement, quand la fin m'en pourroit être funeste , je pense que je ne l'apprehenderois pas, ne jugeant plus avoir rien à perdre au monde , puisque la Reine a perdu la créance qu'elle a eue autrefois de ma fidélité. J'attens de l'honneur de votre amitié que vous me ferez la grâce de lui témoigner mes tristes sentimens , c'est le plus sensible et le meilleur office que puisse espérer de vous ,

» Monsieur,

» Votre, etc. »

Pièce K.

La puissante maison de La Tour d'Auvergne, donnant un exemple, suivi bientôt après parle reste de la noblesse, allait sacrifier son antique indépendance. — Page 58 du troisième volume.

Nous avons cherché avec beaucoup de soin à bien faire comprendre quelles étaient les mœurs privées et la puissance politique des grands seigneurs en France , avant la révolution consommée par Louis XIV. Ce point est si important pour l'intelligence de notre Histoire, que nous donnerons encore ici quelques détails ; en faisant observer à nos lecteurs qu'avant le mariage du vicomte de Turenne avec l'héritière de Sedan , la maison de La Tour d'Auvergne , bien que riche et illustre , n'avait rien qui la distinguât des autres grandes maisons du royaume. Ce que nous remarquerons de sa puissance doit donc être supposé à peu près de toutes les autres .

« François de La Tour , vicomte de Turenne , ayant suivi le Roi François Ier en Bretagne, en i532 , il couroit en ce pays des fièvres continues qui furent mortelles principalement aux jeunes gens , le vicomte de Turenne fut du nombre des malheureux. Il mourut à Villocher, le douzième jour du mois de juillet , ayant fait son testament trois jours auparavant. Nous avons deux relations très-exactes , faites en ce temps-là , de ce qui se passa à ses honneurs funèbres, dans lesquelles il est marqué qu'il avoit ordonné par sa dernière volonté son corps estre enterré en la ville de Brive , au couvent de l'ordre

de Saint-François. Après quoi il y est marqué que ses serviteurs le firent très bien embaumer et mettre dans un beau coffre couvert de velours noir, et une croix de satin blanc de tous costez, et le mirent sur les brancars d'une litière noire , et le couvrirent d'un drap noir à une croix de fustaine blancbe traisnant à terre , et par dessus un grand drap de velours noir à tout une croix de satin blanc traisnant jusques à terre , fort ample , avec quatre escussons aux armes dudit feu seigneur. Les mulets qui le portoient estoienthoussez de drap noir jusques aux patyrons , et une croix de fustaine blanche et un chaperon à la teste, en sorte quon ne voyoit rien desdits mulets que les yeux et les pieds. Et avant partir de Villocher, ils firent chanter tous les prestres qu'ils purent trouver ; et eurent six cordeliers qui gardèrent le corps audit lieu , cinq ou six jours , priant Dieu, et faisoient l'office divin honorablement. Et au partir de là le portèrent au couvent de Saint -François , où il demeura dix jours, pendant lesquels on disoit tous les jours grands messes et vigiles. Et tous les gentilshommes dudit vicomte , parmy lesquels sont nommezM. de la Borde, M. le Maistre , le baron de Gimel, M. de Martigny, M. de Miramont, Mathieu de Fage, seigneur de Marion , et tous les serviteurs , furent là habillez de deuil, lesquels étoient en grand nombre, tant de gentilshommes qu'autres , et après partirent de là accompagnez des cordeliers , et s'en vinrent jusques à la ville d'Userche en Limousin', où le corps reposa pendant quinze jours. Le vingtiesme jour de juillet, messirr François d'Escars, seigneur de la Vauguyon, l'un des exécuteurs de son testament et tuteur de ses enfans , vint à Pompadour , et envoya quérir Mcssire Rigaud de la tome m. 2 3

Tour, abbé d'Userche , frère du defunct ; M. de Bar, seigneur du Cluzeau et de la Bertrandie, ensemble Messieurs de Pompadour et d'Escars, pour adviser au faict de l'enterrement et honneurs funèbres dudit feu seigneur. Lequel de Bar leur monstra ce qui avoit esté fait à l'enterrement de feu son père. Ce qui ayant été approuvé par ces Messieurs, ils en envoyèrent un double à M. le duc d'Albanie et à messire Antoine de La Rochefoucault , seigneur de Barbesieux, tuteurs d'honneur des enfans du vicomte , avec les cardinaux de Tournon et de Grammont, et encore à Madame Antoinette de Polignac , dame douairière de Montgascon , aussi tutrice de ses enfans. Ce project ayant esté trouvé bon par ces Messieurs et par ladite dame , ils despescherent ledit de Bar à Brive pour faire accoustrer l'église des cordeliers et faire faire 1«8 provisions nécessaires pour l'enterrement et honneurs funèbres. Ils escrivirent à Messieurs les evesques de Cahors , de Tulle, de Perigueux , de Sarlat et de Bazas , pour les inviter de se trouver à cet enterrement. Ils y incitèrent pareillement les abbez de Souillac , Figeac, S. Martial , la Valete , Granmont , Marsillac , Terrasson , Beaulieu , la Couronne et Chastres , et les doyen et chapitre de Saint-Germain de Maseré. Ils y firent aussi appeler M. de Murât, M. deLimeiiil, M. de Pompadour, M. d'Autefort , M. de Pons , M. de Mirambeau , M. de Ribeyrac , M. de Guistinieres, M. de Curton , M. deMontal,M.deBiron, M.legrand-escuyerdeFrance, M. de Gimel, M. d'Escars, M. de Saint-Bonnet, M. de Sainte'-Aulaire , Messieurs de Lafieulx , de Granat , Montmurat et Aubeterre, et tous les gentils-hommes accoutumez à estre appelez aux Estats de la vicomte de

Turenne , ensemble tous les consuls et syndics des villes et chastellenies de la vicomte.

» Ledit sieur de Bar fit tenir les lettres par-tout par cinq serviteurs habillez de deuil.

» Le quatriesme jour d'aoust , Jean de la Borde , escuyer du vicomte, et Alexandre de Calmon , seigneur de Bruols , son maistre d'hostel , arrivèrent à Brive , avec la plus grande partie de ses serviteurs , et firent entourer l'église des cordeliers d'une ceinture de noir dehors et dedans aux armes du defunct , l'ordre du Roy à l'entour. On fit tendre le grand autel haut et bas de velours noir, avec une croix de satin blanc à chasque pièce aux armes dudit seigneur, en broderie , et à l'entour dudit autel des rideaux de tafetas noir , et les piliers furent tous couverts de drap noir. Auprez de l'autel, du costé de l'Evangile, il y avoit un petit oratoire tapissé de noir de tous costez, où estoient ceux qui portoient le grand deuil , et le devant de tafetas noir. Tout le cœur estoit garni et tapissé de drap noir jusques au premier degré. Tout à l'entour de l'église , il y avoit des listeaux avec des chandeliers noirs , avec un cierge allumé à chascun ; et au dessous dudit bois , tant que duroit le chœur et le bout de l'église , une ceinture de velours noir aux armes du defunct, et dans toute la nef de l'église une ceinture de satin noir semée d'armoiries ; et tout le bas du chœur et la chaire du prédicateur tout couvert de drap noir. Il y avoit au milieu du chœur une chapelle ardente fort haute et double clocher au milieu, une grande croix au dessus, où il y avoit cinq croix , et en chasque quarré autant , toute couverte de cierges , et tout le tour de ladite chapelle garni de velours noir.

» Les seigneurs de la Borde et de Bruols, accompagnez de tous les serviteurs , partirent de Brive le dix-huictiesme jour d'aoust , pour se rendre à Userche , où ils firent faire un service solcmnel ; et s'y trouva le seigneur de Pompadour, qui y fit faire un pareil service.

» Le lendemain , ils enlevèrent le corps , et partirent d'Userche. Ils furent accompagnez bien loin par l'abbé et le chapitre d'Userche et par les syndics de ladite ville , avec certain nombre de torches aux armes dudit abl)c- , du chapitre , et de la ville , jusques au prioré de la Sauliere esloigné d'environ une lieue de la ville.

« Le vingtiesme , tous les serviteurs , ensemble plusieurs gentilshommes en grand nombre , allèrent audit prioré de la Sauliere , où ils firent célébrer une grande messe par les cordeliers qui gardoient le corps. Et après la messe dite, ils prirent le corps et le montèrent comme cy-dessus pour le transporter à Brive. Il y avoit au devant du corps cinquante pauvres habillez de deuil, avec chascuu une torche à La main , aux armes du defunct , et marchoient devant ses serviteurs. Apres marchoit le fils de la Bertrandie , portant les espérons dorez, monté sur un grand cheval housse de drap noir jusques aux patyrons des pieds, avec une croix de fustaine blanche et le chaperon sur le reste dudit cheval , en sorte qu'on ne luy voyoit que les yeux. Apres marchoit le fils du seigneur de Miramont , portant les gantelets , monté sur un autre grand cheval, accoustré de mesme. Apres marchoit le seigneur de la Treyne, portant le heaulme , monté sur un autre grand cheval accoustré de mesme. Apres marchoit le jeune Cornil de Quercy, portant le panon , monté sur un grand cheval housse de mesme. Apres marchoit le sei-

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gneur de Ligonne, portant le guidon. Apres marchoit le seigneur de la Borde , portant l'enseigne des cent gentilshommes de la maison du Roy, dont le defunct estoit capitaine.rApres marchoit le seigneur de Rosiers, qui portoit l'espée. Apres marchoit l'officier d'armes, portant l'escu dudit seigneur, sa cotte d'armes vestue. Apres marchoit le corps et l'ordre du Roy , sur un carreau de velours noir sur le corps. Il y avoit sur chasque mulet de la litière un page habillé de deuil, c'est assavoir le baron de Durfort et le petit-fils de la Bertrandie, une gaule noire à la main , couchée sur le bras gauche , le chaperon en la teste renversé , et autour quatre lasquays habillez de mesme. Ils marchèrent en eet ordre jusques à Brive, où ils furent rencontrez par les syndics de Turenne , avec vingt quatre pauvres habillez de deuil , ayant chascun une torche à la main , aux armes de Turenne. Et quand ils furent au bout du pont , ils mirent le corps du defunct à terre. Et là se trouvèrent les seigneurs du grand deuil, c'est-à-dire M. de Pompadour, mené par M. l'evesque de Tulle ; M. de Ribeyrac , mené par M. l'evesque de Sarlat ; M. de Mirambeau , mené par M. l'abbé de Saint- Chamans , accompagnez de tous les parens et autres gentilshommes. Pareillement se trouva au bout du pont M. l'evesque de Perigueux, accompagné des abbez, qui estoient tous habillez en pontifical, avec les églises de Brive , marchant en procession , ensemble tous les consuls et syndics de la vicomte , chacun en son rang. Le corps fut mis sur deux traîneaux noirs. Ledit evesque luy donna de l'eau bénite, et fit les prières accoustumées. Apres marchèrent les torches des convoquez. Et après celles des villes de Martel et de Beaulieu , celles de Mar-

tel à main droite et celles de Beaulieu à main gauche , et les torches de la ville de Brive. Puis vinrent les cordeliers , les jacobins , et les prestres et chanoines de la grande église , chascun en l'ordre accoustumé , et après le pontifical. Après quoy suivoient les consuls de Martel et de Beaulieu , ceux de Martel à main droite et ceux de Beaulieu à main gauche , et les consuls de Brive en robes rouges. Apres marchoient les serviteurs habillez de diiïil , en grand nombre, le chaperon en teste. Et après les mulets de la litière marchoient les deux pages cy dessus nommez, chaperon renversé, une gaule noire en leur main , couchée sur le bras gauche; quatre lasquays autour , de mesme parure. Suivoient les treize pauvres de Montfort , habillez de deuil , portant torches aux armes du defunct. Et puis les vingt-quatre pauvres des syndies de Turcnne , habillez de deuil , portant torches ; les cin- <[ii;inte pauvres , habillez de deuil , chacun une torche à la main , aux armes du defunct. Apres marchoit le fils de la-Bcrtrandie , portant les espérons dorez garnis de velours ; le seigneur de Miramoni, avec les gantelets ; le seigneur de laTreyne, portant l'heaulme; le jeune Cornil de Quercy, portant le panon ; le seigneur de Ligonne , portant le guidon ; le seigneur de Bar , portant l'enseigne; le seigneur delà Borde, avec l'enseigne des cent gentilshommes de la maison du Boy, et le seigneur de Bosiers , portant l'espée , tous montez sur de grands chevaux houssez comme dessus , chacun desdits gentilshommes ayant le chaperon en la teste. Apres venoit l'officier d'armes à cheval , ayant la cotte d'armes vestue , le chaperon sur l'espaule, portant l'escu. Apres marchoit le baron de Gimel , aussi habillé de deuil , le chaperon en

PIÈCES JUSTIFICATIVES. 35g

teste , portant l'ordre du Roy sur un carreau de velours noir. Apres marchoit le corps , porté par Luit gentilshommes confrères de la confrérie Notre Dame de Brive , revestus de surpelis. Et portèrent les quatre coings du drap , sçavoir : les premiers Messieurs de Chaumorit et de Montai , et les derniers Messieurs d'Autefort et de Gimel. Apres marchoit le grand deuil en l'ordre que dessus , et après les parens et les serviteurs des gentilshommes convoquez , et tous les grands apparents du pays, qui y étoient appelez pour l'honneur des funérailles. Apres que tout le monde fut assemblé , M. le vicomte de Turenne , fils du defunct , vint à Brive avec six cens chevaux , et toute la ville le vint visiter en sa chambre aux Cordeliers, d'où il sortit avec toute la compagnie, pour aller en la grande église de Saint-Martin , où fut mis le corps du defunct , auprès du grand autel , avec quatre grands cierges à l'entour et deux sur le grand autel , qui bruslerent toute la nuit. On y chanta les vigiles des morts fort solemnellement. Apres qu'elles curent esté dites , les evesques , abbés, seigneurs , gentilshommes , consuls, syndics, s'en allèrent souper ensemble au réfectoire des Cordeliers , où ils furent merveilleusement bien servis. Et le souper fait, et grâces dites par un cordelier , docteur grandement sçavant , chascun se retira en son logis. Et sonnèrent toutes les cloches de ladite ville , toujours dez que le corps fut arrivé jusques à ce qu'il fut mis en terre. Et fut ordonné par Messieurs delà Vauguy on et de Pompadour, qui estoient exécuteurs testamentaires du defunct , que le seigneur de Bruols , maistre d'hostel, serviroit la table des evesques et prélats ; le seigneur de la Borde , escuyer dudit sei-

,)6o PIECES JUSTIFICATIVES.

gneur , scrviroit le deuil ; le seigneur de Ligonne , la table des gentilshommes , et les seigneurs de Floirac et de Taillefer, les tables des communautez.

» Le lundi xxvi dudit moisd'aoust , la messe de Notre Dame fut célébrée dans ladite église Saint-Martin , par l'abbé de Chastres , ofhciée par de bons chantres, et celle du Saint-Esprit par l'evesque de Sarlat. Après quoi le corps du defunct fut porté parles confrères dessusdits, en l'ordre marqué cy dessus, fors que les gentilshommes marchoient à pied avec leurs robes longues. Et quand ils furent prez du couvent des Cordeliers, ils furent rencontrez par l'evesque de Perigucux , accompagné de plusieurs abhez habillez en pontifical et en procession, qui receurent le corps en disant les oraisons accoustumées , et le 'mirent dans l'cglisc sous une chapelle ardente bien garnie de cierges allumez ; et à l'cntour de ladite chapelle une ceinture de velours noir semée d'escussons aux armes du defunct. Ceux du grand deuil furent mis en l'oratoire du costé de l'Evangile. Les evesqueset prélats, fors les assistans en la messe , furent assis au bas du chœur, du costé de l'Epistre. Et de l'autre costé les parens et gentilshommes, les consuls du costé des preslats, les gentilshommes qui portoient les enseignes et autres de deuil au bas banc , et le heraud d'armes sur un escabeau couvert de drap noir auprès du corps.

» L'evesque de Perigueux dit la messe de Requiem fort solemnellement. Et le seigneur de la Bertrandie et le seigneur de Susrocque , les chaperons et la teste , deux pages devant eux , tenant chascun une torche à la main , chaperon en teste, portant chascun un bassin d'argent en la main , plein d'or ou de monnoye , qu'ils portèrent

à ceux du grand deuil pour aller à l'offrande , et aprez au heraud d'armes , aux gentilshommes et serviteurs habillez de deuil. Ceux du grand deuil allèrent à l'offrande menez comme dessus. Apres y alla le heraud d'armes , qui offrit l'escu qu'il portoit renversé. Et là se trouva le seigneur de Gimel , qui le prit et le redressa , et cria vive Turenne, et le mit sur l'autel. Apres y alla le baron de Gimel, qui portoit l'ordre. Et après tous les autres cbascun en son ordre. Et après l'offrande faite, un religieux dudit couvent fit l'oraison funèbre , qui fut approuvée de toute l'assemblée. La messe ayant esté achevée , on mit le corps en terre. Ensuite la compagnie alla diner au réfectoire des Pères, qui estoit bien tapissé, avec un grand ciel noir sur la table des prélats. Ceux qui portoient le grand deuil estoient dans une chambre bien tapissée de noir.

» Il se trouva à cet enterrement environ dix neuf cens prestres qu'on avoit fait venir de toutes parts, lesquels furent recompensez comme ils le meritoient. Il y eut aussi quatre mille neuf cens soixante-six pauvres , ausquels on fit l'aumosne. Apres quoy le Père qui avoit fait l'oraison funèbre alla dire grâces , et messieurs du grand deuil vinrent remercier la compagnie de l'honneur qu'ils avoient faite à la maison du trespassé. Et après tout le monde se retira. On prit en suite soin de payer exactement toute la despense qui avoit esté faite pour cette affaire , et on fit crier à son de trompe par toute la ville de Brive que tous ceux qui auroient fourni quelque cbose vinssent se faire payer jusques à une maille. »

(Histoire de la Maison d'Auvergne, par M. Baluze. )

Le père de François de la Tour était mort neuf ans auparavant , son testament nous paraît aussi un témoignage fort curieux des mœurs de cette époque.

Testament d'Antoine de la Tour vicomte de Turenne.

« Au nom de la saincte trinité du père, du fils, et du sainct esprit. Amen. Sçaichent tous presens et advenir que l'an de l'incarnation de nostre seigneur mdxxi et le xxit jour du mois de mars personnellement constitué hault et puissant seigneur messire Antoine de la Tour chevalier vicomte de Turenne, baron de Limeuil, seigneur des terres, chasteaulx, etchastelleniesdeServiere et de Montvalcnt, estant en bon sens et mémoire, a fait et ordonne son dernier testament en la forme et manière que sensuit. Et premièrement a faict ledit seigneur testateur le signe de la croix en disant, In nomine patris , et jilii , et spiritus sancti. Amen. Item a voulu et ordonné ledit seigneur testateur que quand le plaisir de Dieu sera de faire son commandement de luy, veult et ordonne apres son décès son corps estre cnsevely et enterré aux Cordeliers de Brive ez tombes de feu monseigneur et dame ses père et mère. Item veult et ordonne ledit testateur que noble et révérend Père Gilles de la Tour protonotaire du saint siège apostolique de Rome son fils naturel et légitime soit homme d'Eglise servant Dieu , et que son héritier universel cy dessoubs nommé soit tenu lui bailler et fournir tout ce que besoing luy sera et luy bien secourir pour estre homme d'Eglise. Et oultre iceluy testateur par droit d'institution donne et lègue audit noble Gilles sondit fils la somme de mille escus soleil ,

et ne veult ledit seigneur testateur que sondit fils puisse autre chose demander en ses biens. Item donne et lègue ledit testateur par droit d'institution à noble dame Marguerite de la Tour sa fille naturelle et légitime femme à noble et puissant seigneur Pierre de Clermont seigneur dudit Clermont , oultrele douaire par ledit seigneur testateur à sadite fille donné et constitué , la somme de trois cens livres. Item donne et lègue ledit testateur à noble Rigal de Turenne escuyer son fils naturel bastard la somme de cinq cens livres une fois payées par son héritier. Item donne et lègue ledit testateur à noble Pierre de Turenne son fils naturel bastard la somme de deux cens livres une fois payées par sondit héritier. Item plus donne et lègue ledit testateur à noble Jehan de Turenne son fils naturel bastard la somme de deux cens livres une fois payées par sondit héritier. Item plus donne et lègue ledit testateur à noble Bertrand de Turenne son fils naturel bastard la somme de deux cens livres une fois payées par sondit héritier. Item donne et lègue ledit testateur à noble Jehan de Turenne escuyer son fils naturel bastard la somme de deux cens livres une fois payées par sondit héritier. Item donne et lègue iceluy testateur à noble François de Turenne son fils naturel bastard la somme de deux cens livres une fois payées par sondit héritier. Item plus donne et lègue ledit testateur à noble Pierre de Turenne son fils naturel bastard la somme de deux cens livres une fois payées par sondit héritier. Item donne et lègue iceluy testateur à noble Agnet de Turenne son fils naturel bastard la somme de deux cens livres une fois payées par sondit héritier. Item donne et lègue ledit testateur à noble Gabriele de Turenne sa fille

naturelle bastarde pour soy marier la somme de deux cens livres une fois payées par sondit héritier. Item plus donne et lègue ieeluy testateur à noble Jacquette de Turenne sa fdle naturelle bastarde pour son douaire la somme de deux cens livres une fois payées par sondit héritier. Item donne et lègue ledit testateur à noble Antoinette de Turenne sa fille naturelle bastarde pour soy marier la somme de deux cens livres une fois payées par sondit héritier. Item plus donne et lègue ledit testateur à noble Anne de Turenne sa fille naturelle bastarde la somme de deux cens livres pour soy marier une fois payées par sondit héritier. Item donne et lègue ieeluy testateur à noble aultre Antoinette de Turenne sa fille naturelle bastarde pour soy marier la somme de deux cens livres une fois payées par sondit héritier. Item veult et ordonne ledit seigneur testateur que si la Gaillarde de Lochas sa ehameriere estoit enceinte de postume, qu'en ieeluy cas ledit seigneur testateur donne et lègue audit postum ou postume la somme de deux cens livres une fois payées par sondit héritier. Item veùlt et ordonne ledit seigneur testateur que les chamerieres que a mariées , si le douaire par ledit seigneur ausdictes chamerieres donné ne leur estoit poyé, veult et ordonne ledit seigneur testateur que ce que restera dudit douaire leur soit payé par son héritier. Et en tous et chascuns autres ses biens meubles et immeubles presens et advenir a faict , institué , ordonné et nommé de sa propre bouche ieeluy testateur son bien aimé fils naturel et légitime messire François de la Tour chevalier. Item a faict et ordonné ieeluy testateur ses exécuteurs testamentaires , a sçavoir : révérend père en Dieu monseigneur Gilles de la Tour proto-

notaire et abbé de Vigeois, et noble et puissant seigneur monseigneur Raimond dit Antoine de la Tour seigneur de Murât , Saint Supery, et Chavanon , ses frères. »

Le duc de Bouillon, en consentant à s'accommoder avec le cardinal Mazarin, renonçait à l'indépendance que ses pères et lui-même avaient conservée jusqulalors. Il espérait, en compensation, partager avec le premier ministre l'exercice de la puissance absolue que les monarques allaient conquérir; mais la mort suivit de près son accommodement avec la cour. Il avait stipulé , avec grand soin, que ses descendans conserveraient le titre & altesse et les autres distinctions accordées aux maisons souveraines. Ces distinctions , importantes quand elles étaient le signe d'une force réelle, devenaient puériles sous un monarque absolu. Mais la noblesse n'ayant plus à débattre que des intérêts d'étiquette et de vanité, s'en laissa fort préoccuper , et jusqu'à la révolution française , les prétentions des maisons de Rohan , de La Tremoille et de Bouillon ont souvent troublé la cour. Nous donnons ici trois lettres inédites qui prouvent l'extrême importance qu'on attachait à ces souvenirs d'une puissance déchue.

De madame la comtesse de Maure à madame la duchesse de Longueville.

De Bourbon, le ... septembre i655.

« Dans la créance que j'ay qu'on s'ennuye quelquefois à Trie aussi bien qu'on fait à cette heure à Bourbon , il m'a semblé , Madame , que ce qui nous y avoit diverties

vous pourroit divertir aussi, et qu'à Paris mesme, ce que j'ay à vous dire d'un voyage que madame de Saint- Géran a fait icy, ne seroit pas à rejetter. Vous vous souviendrés peut-être bien, Madame, qu'elle et moi sommes parentes et bonnes amies. Cela fit qu'aussitôt que je sus qu'elle étoit arrivée, je la voulus avertir qu'il y avbit icy vn fort dangereux endroit où il falloit bien se garder d'aller sans reconnoître. Je lui mandai donc qu'elle n'allât en aucun lieu que je n'eusse parlé à elle , et que j'allois la trouver. Elle répondit qu'elle me verroit à l'heure mesme, et aussitôt je la vis entrer, disant : Je me doute bien de ce que vous me voulés , mais comment feray-je ? Il faut bien que je les voye, puisque je suis icy. Je lui dis que si elle avoit envie d'être traitée comme une soubrette , elle n'avoit qu'à se dépêcher ; mais que si elle vouloit l'être selon sa condition , il falloit faire préparer les voies , et que pourvu qu'elle pût savoir qu'on trouveroit les Altesses sur le lit, ce seroit assés, parce qu'elle n'auroit qu'à s'asseoir dessus pour éviter le petit siège. Il fut donc question de trouver un négociateur. Vous savés , Madame, que cela n'étoit pas aisé, et sans le P. Gardien, qui voulut bien l'être et qui avoit fait grande connoissance avec ces Altesses , nous n'eussions sçu à quel saint nous vouer. Il jugea que d'abord il ne falloit point faire de semblant d'avoir vu madame de Saint-Géran , et qu'il devoit seulement dire que l'intérêt qu'il prenoit à cette maison-là lui avoit fait croire qu'avant que celte dame les vît , il devoit s'éclaircir d'un bruit qui eouroit de ce qu'elles avoient fait à madame de L'Hospital et à madame de Charlus , et que même elles s'en étoient vantées. Il s'adressa à mademoiselle de

Bouillon (madame de Turenne étant au bain). Mademoiselle de Bouillon , rouge comme vous savés qu'elle devient en ces occasions-là , lui dit qu'il éloit vrai qu'elles l'avoient fait; que cela étoit de leur droit; mais qu'elle n'en avoit point parlé. V. A. saura qu'elles l'ont dit à madame de Mézières de la même façon qu'à elle , et c'est par là qu'il a été sçu ; car pour moi, Madame, je pense que vous jugés bien que je ne vous aurois citée que bien à propos. Mademoiselle de Bouillon demanda ensuite au Père gardien s'il avoit vu madame de Saint- Géran?Le Père, ne voulant point mentir, avoua la dette. Alors, devenant toute en feu , elle lui dit qu'il n'en falloit pas davantage, mais que cela ne venoitpas de madame de Saint-Géran ; qu'elle les avoit vues toute sa vie , et qu'elle n'avoit jamais songé à cela; que mesme son mari avoit reconnu par écrit leur principauté ; et qu'aussi d'aller au contraire c'étoit leur refuser ce que la naissance leur avoit donné ; que ce que le Roi avoit fait pour eux , n'avoit été que les reconnoître. Et de suite elle conta mot pour mot tout ce que vous savés sans doute, Madame , qu'elles disent de la façon dont le Pape et le roi d'Espagne ont traité feu M. de Bouillon ; n'oubliant pas que le Pape lui donnoit de l'Altesse lorsqu'il ne donnoit que de l'Excellence à M. de Guise ; que pour le roi de France cbacun savoitque dans le traité que feu M, de Bouillon avoit fait pour Sedan, le Roi a juré foy de roi , et M. de Bouillon fov de prince , et pour conclusion qu'il ne croyoit pas que madame de Saint- Géran , qui étoit leur parente, et de leurs meilleures amies , voulût être venue pour leur faire un affront, en ne les voyant pas sur un tel sujet. Le Père luy dit que

cela étoit aisé à accommoder , que madame sa bellesœur étoit au bain, et que pour elle, comme elle et oit sur son lit, elle n'avoit qu'à s'y tenir et à faire mettre dans sa ruelle une chaise. Ce fut là que S.A. fut aux abois . Elle n'osoit refuser de demeurer [dans son lit , de peur que la dame ne s'en retournât sans les voir ; de s'y accorder aussi , jugés s'il y avoit moyen de proférer une telle parole; car comme vous savés, Madame, on ne prétend point cela des princesses de Savoye et de Lorraine; elle prit enfin l'expédient de ne répondre que sur les sièges, disant qu'elle n'avoit que deux chaises qui étoicnl déjà sur le charriot pour partir , qu'il voyoit bien qu'il n'y en avoit point dans la chambre, et avec mille protestations qu'elle voudroit rendre à madame de Saint-Géran tout l'honneur qu'il lui étoit possible , mais que Dieu lui avoit fait la grâce d'être née princesse. Elle aeheva par où elle avoit commencé , disant que cela ne venoit pas de madame de Saint-Géran. Vous jugés bien, Madame , que si cette comtesse avoit été de l'humeur de quel qu'autre , l'affaire eût pu en demeurer là. Mais comme elle est bien meilleure , et qu'elle a des exemples domestiques que véritablement l'autre n'a pas , elle voulut aller, disant qu'assurément la demoiselle seroit sur le lit; de sorte qu'il se fallut contenter de lui faire promettre qu'elle ne s'asséroit point sy elle ne l'y trouvoit , et qu'en ce cas-là elle se mettroit auprès d'elle. En effet elle l'y trouva ; mais le cœur lui faillit au besoin ; elle se sentit sy obligée de ce qu'elle lui offrit de s'y mettre, qu'elle se mit sur le petit siège. Madame de Villars qui lui avoit fait de bonnes leçons, aussi bien que nous, pensa tomber de son haut, et lui fit de telles mines

PIÈCES JUSTIFICATIVES. 36g

qu'elle fut contrainte de changer de place assés promptement et de se mettre sur le lit, disant qu'elle sentoit un grand vent. Mais ce fut assés pour mettre la princesse en bonne humeur, que la dame se fût mise d'abord à son devoir ; elle crut sans doute qu'elle n'avoit fait le reste que pour avoir paix à ceux qu'elle jugeoit bien qui lui avoient donné de si mauvais conseils, et lui parlant comme à une véritable amie de la maison , elle l'entretint de la douleur qu'elle avoit que trois de ses sœurs se fussent mésalliées, n'ayant épousé que des gentilshommes; que sans cela elle seroit morte contente, le Roi lui ayant fait la justice qu'il leur avoit faite. V. A. n'aurat-elle point de regret que ce discours-là ne soit point adressé à quelqu'un qui eût moins de douceur que n'en a cette comtesse? Pour moi , je ne m'en saurois consoler. Mais ce n'est pas encore la fin de mon histoire. L'autre Altesse , qui vouloit voir cette dame , et que ce ne fût point dans sa chambre , vint dans celle de sa belle-sœur, et s'étant mise d'abord de l'autre côté du lit , cette pauvre comtesse ne se put encore tenir de lui donner sa place. Elle dit que ce fut à cause d'un grand vent qui , véritablement , n'auroit pas été fort bon au sortir du bain, et qu'elle le lui dit pour lui faire voir que ce n'étoit que pour cela. Mais madame de Villars , ni moi , ni mademoiselle de Vandy non plus n'avons point pris cette excuse de payement, et il ne nous arrivera plus de vouloir faire battre quelqu'un qui n'en ait point d'envie. Mais enfin l'altesse de Madame n'étant pas moins satisfaite que l'altesse de Mademoiselle , elle fut aussi fort humaine , et conduisit la dame le plus loin qu'il se pouvoit , de sorte que si je n'av tout-à-fait réussy en mon tome m. a4

370 PIÈCRS JUSTIFICATIVES.

dessein , j'ay du moins fait recevoir ma cousine d'une antre façon qu'elle ne l'auroit été si je ne m'en étois mêlée , et j'aj un peu vengé le mépris qu'elles font de nous autres pauvres noblesses, ayant empêché la gouvernante de la province de servir tout-à-fait à leur triomphe. Vous ne doutés pas aussi , Madame , que je ne me sois donné le dernier coup de pinceau , et qu'elles ne soient bien persuadées que c'est moi qui leur ay envoyé le capucin. Mais quoi qu'il m'en puisse arriver, je ne saurois avoir de regret ; car , outre que j'ay fait ce que j'ay dû, on s'ennuyoit tellement icy, que l'on a été trop heureux d'avoir cela à faire. Je vois bien que lorsqu'on est près de l'ennemy, qu'on est oisif, et qu'on n'est pas poltron , on fait aysément des entreprises as ses hardies. Après tout, Madame, nous avons eu une demyvictoire, et si nous avions eu de meilleures troupes, jugés ce que nous aurions fait. Nous apprenons mesme que de leur côté celui qui commandoit est assés blessé. Tout de bon, ce n'est pas raillerie, je crois que mademoiselle de Bouillon en'est malade; car après avoir paru furieusement émue avec le capucin, elle se trouva mal dès le lendemain, et le jour d'après, qui fut hier, elle eut un grand accès de fièvre. Elle n'a pas laissé de partir aujourd'huy. Madame de L'Hospital est partie aussi il y a trois jours. On ne trouve pas icy que sa libéralité soit égale à sa fortune. Les uns disent qu'elle n'a donné que sept pistoles aux comédiens ; les autres rien du tout. Mais en vérité sept pistoles peuvent être appellées rien, après les avoir tant fait jouer, elle s'est contentée de prendre un grand soin de la quête que l'on a faite pour eux , qui n'a pas été fort bonne. Voilà, Madame, les nouvelles de Bourbon,

PIÈCES JUSTIFICATIVES. 3yi

et que mademoiselle de Vandy n'a point pris congé des Altesses, encore qu'elles l'eussent envoyé visiter; elle n'a pas été friande d'une seconde réception pareille à la première. Madame de L'Hospital ne s'est point assise quand elle est allée leur dire adieu. Je crois que c'est qu'elle aura enfin compris qu'elles s'étoient mises audessus d'elle. Elle ne l'a pourtant jamais voulu avouer. Et à propos de madame de L'Hospital, il faut bien dire un petit mot de M. de Levy. Madame de Villars lui parla si bien sur ce qui s'est passé icy, qu'encore que je sois fort persuadée que vous ne doutés point du zèle qu'elle a pour votre service, je ne saurois m'empêcher de vous rendre ce témoignage , et pour moi , Madame, cela me tient toujours tellement au cœur, que bien que vous ayés pardonné, je ne me sauray résoudre à aller à Poligny, quoique le mari m'en ait autant pressée que la femme ; mais quand je vous pourrai mettre quelque chose en compte , ce ne seroit pas cela ; car jugés quel personnage je pourrois faire parmi tout ce que l'on trouve là ? Et puis, Madame , l'impatience d'être à Trie ne permettroit pas mesme de s'arrêter pour des choses agréables, M. le comte de Maure n'en a pas moins que moi, étant toujours autant votre très-humble et trèsobéissant serviteur, que je suis votre très-humble et trèsobéissante, et très-passionnée servante.»

^7^ PIÎ-CF.S JUSTIFICATIVES.

De madame la comtesse de Maure à madame la marquise de Montansier.

De Bourbon, Je 9 juin i655.

« Encore, ma chère sœur, que l'on ne trouve guère de temps à Bourbon pour écrire, il faut bien vous faire part de ce qui m'est arrivé , avec les dames de Bouillon surtout, puisque vous y êtes mêlée. Il a fallu pour mes péchés qu'elles vinssent icj, car ailleurs je m'étois bien sauvée de leur principauté. Elles m'envoyèrent visiter dès le lendemain que je fus arrivée , disant qu'elles me viendroient voir , de sorte qu'il fut doublement question de savoir si l'on pourroit trouver quelque sûreté chés elle. Madame de Longueville me voyant en peine de trouver quelqu'un qui fût propre à cela , elle trouva qu'il n'y avoit qu'elle , et nonobstant ce qui la pouvoit empêcher de se charger d'une si redoutable entreprise, elle le voulut bien. Elle fit donc sa harangue avec tous les assaisonnemens qu'il lui fut possible , et ce fut à mademoiselle de Bouillon. La réponse fut qu'elles étoient en possession de traiter comme fesoient les princesses , et qu'en un mot elles ne le pardonneroient à personne ; qu'elles s'étonnoient que je songeasse à cela , parce que les maréchales de France mesme s'y étoient accommodées ; elle nomma madame de Guébriant. Madame de Longueville lui fit entendre que pour moi je ne m'y accommoderois pas, encore que je lui eusse témoigné d'être toutà-fait de leurs amis. Le lendemain madame de L'Hospital et madame de Charlus qui ne les avoient point encore

PIÈCES JUSTIFICATIVES. 3j3

vues chés elle, y allèrent, et, sans autre cérémonie, madame de Turenne se mit au-dessus de madame de L'Hospital ; toute la grâce qu'elle lui fit fut de hndonner une mesme chaise qu'à elle , étant donc toutes deux dans des chaises à bras; on donna un petit siège à madame de Charlus. Je ne doute pas qu'elle ne vous fasse grande pitié de l'avoir pris , et j'en suis assés fâchée , car elle est ma bonne amie ; mais enfin elle le fit. Mademoiselle de Bouillon étoit sur le lit, elle ne manqua pas de venir tout courant conter cette prouesse-là à madame de Longueville , et de se vouloir servir d'un tel exemple pour me persuader, et madame de Longueville disant que cela ne me feroit chose du monde , elle dit , plus rouge que feu : « Avant que nous eussions ce que nous avons à cette » heure , nous n'en avons jamais usé d'autre sorte avec » madame de Montansier sans qu'elle s'en soit formalisée, » et elle dit aussi entre ses dents madame la marquise de Sablé ; mais pour vous ce fut tout franc. Je dis à madame de Longueville que je ne le croyois non plus de vous que de madame la marquise de Sablé, de laquelle j'étois très-assurée que, pour le siège pliant, cela seroit du dernier ridicule à mademoiselle de Bouillon de le vouloir faire croire , que je ne pensois pas aussi qu'elle y songeât, mais que je ne le croyois non plus des places, encore que ce seroit une chose plus supportable. Madame de Longueville eut aessi son fait après que nous eûmes eu le nôtre. Mademoiselle de Bouillon lui fit entendre qu'elles prétendoient qu'elle les traiteroit comme elle traitoit ceux de Savoye et de Lorrain©, et en un mot qu'elle donneroit la droite à elle et à ses nièces. J'entrois chés madame de Longueville comme elles ne fesoient

3j4 PIÈCES JUSTIFICATIVES.

que de la quitter , et si ce fut bien a propos pour elle , à cause de la hâte que l'on a de conter de telles choses , ce ne fut pas si à propos pour moi ni pour nos princesses ; car je les trouvai dans l'antichambre causant avec mademoiselle de Ponts , et vous jugerés bien que de part et d'autre l'on n'avoit pas trop d'envie de se rencontrer. Je fis pourtant le mieux que je pus, parlant de leur santé, du bon visage de madame de Turenne que je trouvai en effet toute embellie , et mademoiselle de Ponts dit après à madame de Longueville qu'elles parurent plus embarrassées que moi ; madame de Turenne fut toujours fort froide, mais mademoiselle de Bouillon se remit un peu et demanda de vos nouvelles. Madame de Turenne entra dans le discours, mais très-peu, etsans se saluer, non plus à la fin qu'au commencement, on se sépara. . . Mais revenant à madame de L'Hospital , vous saurés qu'à l'heure qu'il est, elle ne sait point que madame de Turenne se soit mise au-dessus d'elle. Jugés le beau triomphe d'avoir emporté cela sur une personne qui ne s'en est point apperçue. C'est un conte que je garde pour ma première conversation, mais quoique je n'aye voulu révolter personne , et que je n'aye prétendu , sinon de ne point faire de bassesse , je ne doute point que je ne sois brouillée avec toute la maison pour le reste de ma vie, et après tout, sans moi, leur principauté eût été du moins établie à Buurbon , car pour madame de Saint- Simon , que vous savés qui y est peu soumise, comme elles ne se voyent point ailleurs, cela n'eût guère paru. Je voudrois bien pourtant ne m'ètre point trouvée en leur chemin , quoique je sois naturellement révoltée contre ces sortes d'entreprises-là , et je ne me suis jamais

PIECES JUSTIFICATIVES. 3y5

étonnée que dans les républiques on se soit exposé à tant de périls pour empêcher qu'un citoyen ne se rendît maître des autres. Il faut avouer que pour le siège pliant, cela va jusqu'à l'audace. Madame de Longueville qui les peut connoître comme vous savés , n'a pas laissé d'en être surprise , et en effet y a-t-il rien de tel que de vouloir qu'on soit devant elles comme devant les princesses du sang ? Mademoiselle de Duras mesme est une espèce de princesse; elle ne conduit personne, et se tient si près de ses tantes , qu'on n'y mettroit pas une feuille de papier. Au reste, on me l'avoit bien dit , l'écolier le maure a passé : madame de Turenne est pire à cette heure que mademoiselle de Bouillon. Je vous ai dit comme c'étoit elle qui avoit été la plus froide lorsque je les rencontray, elle fit la même chose chés elle à mademoiselle de Vandy, qui crut qu'elle lesdevoit aller voir, parce qu'elle les connoît de son chef. Ce fut une gravité de reyne dans une chaise à bras, le coude appuyé sur une table , un valet de chambre n'apportant des sièges que fort loin de son Altesse. Mais comme la demoiselle à qui elle avoit affaire n'étoit pas fort disposée au respect, cela fit un effet tout contraire à celui que l'on se proposoit. Elle se souvint qu'elle n'avoit vu madame de Longueville que sur un petit siège , et elle dit que si j'eusse été là , elle eût été en danger d'éclater de rire ; surtout lorsqu'elle vit entrer mademoiselle de Bouillon , tenant par la main une dame d'Auvergne , que personne n'a su déchiffrer icy et qui est plaisamment faite. Mademoiselle de Bouillon disant : « C'est madame la comtesse une telle » dutondontelleauroit dit : C'est madame la comtesse de Flex; et cette

comtesse de se jetter quasy par terre pour prendre la robe de madame de Turenne , laquelle recevoit cela , non pas comme auroit pu faire madame de Longueville, mais comme feu madame la princesse, quand elle étoit sur ses grands chevaux. Cette comtesse, au reste , n'ouvrant quasy la bouche que pour dire vos altesses , auxquelles on voyoit venir alors une grande sérénité sur le visage , que madame de Vandy leur avoit trouvé fort troublé, principalement quand elle avoit nommé mon nom, bien que ce n'eût été que pour dire que j'avois trouvé madame de Turenne embellie. Enfin elle dit que de tout ce qu'elle a vu de sa vie, rien ne lui a jamais semblé si plaisant ; qu'il falloit que mademoiselle de Rambouillet vît cela comme elle, et que jamais il n'y eut telle comtesse, si ce n'est la comtesse Jufaldy, quand elle vint saluer Dom Quixote. Je voulois qu'elle vous fît la relation de cette aventure-là à l'heure môme ; mais c'est une paresseuse qui me laisse toujours tout à faire, quoiqu'elle s'en acquitteroit bien mieux que moi. Elle dit , pour ses raisons , que la prose n'est pas digne de cela, et qu'il faudroit savoir faire des vers, mais pour moi j'ay voulu que vous le sçussiés , en quelque bingage que ce fût. Ce n'est pas encore tout, il a fallu que les hommes ayent tâté aussi de la principauté ; ne leur pouvant pas faire toutes les mêmes choses qu'aux dames sur les sièges, on s'est tué de leur parler des valets de pied de M. mon frère ; enfin l'on n'auroit jamais fait, et elle a dit quelque chose à madame de Longueville sur la souveraineté de Sedan , qui passe à mon gré tout ce qui a jamais été dit. Pour ce qui est de moi, c'étpit mon étoile présente que d'avoir des démêlés avce

ces sortes de princesses ; car au même temps que madame de Longueville faiâoit celui-cy pour moi avec mademoiselle de Bouillon , madame la marquise de Sablé faisoit peut-être un éclaircissement à madame de Guémené pour quelque chose de pareil qui m'amena chez elle la veille que je partis. Mesdemoiselles de Haucourt vous pourront dire ce que c'est, car je le leur ai mandé. Vous pouvés aussi , s'il vous plaît, leur faire part de cette lettre , et à ce parpaillot de M. Conrard , pour lui faire voir ce que c'est que leurs devoirs ; M. Chapelain aussi peut bien être de la confidence ; mais quant à madame votre mère et mademoiselle votre sœur, c'est pour elles aussi bien que pour vous que cette relation est faite. Il faut bien aussi que M. votre mari sache ce qu'elle contient, mais je n'ose désirer qu'il voye de mes lettres. Hors cela, ma chère, je vous supplie que personne n'entende parler de cecy ; car pour madame la marquise de Sablé, elle est toujours exceptée , et ce sera elle qui vous renvoyra ma lettre. Il y a bien eu icy une plus grande affaire que celle des rangs. Je ne doute pas que vous n'en ayes ouï parler, et je n'ai pas le courage aussi de vous rien dire à cause de mes amis qui y sont si intéressés. Plût à Dieu que cela pût être aussi bien oublié qu'il a été réparé, c'est-à-dire autant qu'il peut l'être! Madame de Longueville a témoigné en cela une bonté extraordinaire. Je l'ai trouvée, non-seulement comme on nous l'avoit dit , mais détachée du monde plus que je ne l'avois cru ; elle m'a demandé de vos nouvelles fort aimablement, vous plaignant fort de l'accident qui vous est arrivé. Elle est à Moulins il y a trois jours. Vous verres bientôt madame de Saint-Simon , et pour moi je n'es-f

père de vous revoir qu'au commencement du mois qui vient. Je souhaite de tout mon cœur de vous retrouver en parfaite santé, et que vous me ferez toujours la grâce de me croire parfaitement à vous. »

Mademoiselle de Scudéry à madame la comtesse dt Maure , en lui renvoyant la copie de sa lettre à madame de Longuevillc sur ce qui arriva à Bourbon à madame la comtesse de Saint-Géran chez madame de Turenne et mademoiselle de Bouillon.

Du... octobre i655.

«Foi de demoiselle, votre lettre est une des plus agréables lettres du monde. Mais, Madame, n'admirés-vous point qu'à l'exemple de M. de Bouillon qui disoit : Foi de prince , je n'ay pu m'empêcher de jurer pour me donner un titre de noblesse, comme il le faisoit pour s'en donner un de principauté? Je sens même que j'ai quelque envie de dire que mon serment est peut-être mieux fondé que le sien. Mais quoi qu'il en soit, l'histoire de votre lettre est une plaisante histoire , et la manière dont vous l'avés écrite est si ingénieuse et fait si bien voir tous les personnages de cette aventure, que qui verroit un tableau du monde de votre main , verroit une chose merveilleuse. Au reste, Madame , ceux qui s'imaginent qu'il faut du marbre et du jaspe pour faire un très-beau palais , n'y entendent rien. Du moins étes-vous bien plus adroite qu'eux , puisqu'avec un enchaînement de toutes les folies que la vanité peut faire dire et penser, vous faites une des plus belles lettres que je vis jamais.

Sincèrement, Madame, je crois la chose comme je la dis, et la flatterie n'y ajoute rien. Je vous en dirois davantage; mais j'ai l'imagination si remplie de cette princesse qui se baigne, de celle qui se couche, de cette dame qui s'assied et se relève, et de ce capucin qui se fourre là comme diable à miracle , que je ne puis même penser sérieusement à ce que je vous écris. Il paroît bien, Madame , que cela est ainsi , car je vous écris les plus terribles mots du monde ; et quand j'aurois été à la cour de la reine de Suède , je ne dirois guère pis ; mais pour finir plus sagement, je vous en demande pardon, et je vous proteste avec vérité que je suis absolument à vous.»

Pièce L.

. . . Des libelles incendiaires les appelaient aumeurtre et au pillage. — Page 1 46 du troisième volume.

Notrs donnons ici un de ces libelles qui fut composé , ainsi qu'un grand nombre d'autres, par un certain Du Bosq Montandré , écrivain aux gages du prince de Condé. On trouve la note suivante dans la Bibliothèque historique du père Le Long :

« Montandré se déchaîna d'abord, dans ses libelles, » contre M. le Prince, qui, pour l'en punir, lui fit » écharper le visage. Cet emporté , pour se venger de » cet affront, dit publiquement que le Prince ne péri- » rait que de sa main ; que ni les roues ni les gibets ne » pouvaient l'empêcher de le poignarder. La déclaration » de ce forcené vint jusqu'aux oreilles de M. le Prince,

» qui jugea à propos de se le concilier. Il n'eut pat

» beaucoup de peine à le gagner , car il avait l'ame vé-

» nale. Depuis ce temps-là Montandré se porta avec au-

» tant de passion pour les intérêts du prince de Condé ,

» qu'il en avait fait paraître contre lui jusqu'alors. Il se

» déclara toujours pour son parti contre le cardinal

» Mazarin, souvent contre le cardinal de Retz, quel-

» quefois contre le Parlement. Aussi quitta-t-il la France

» en i652 lorsque le Prince en sortit; il n'y revint

» qu'avec lui , lorsque la paix fut faite avec les Espa-

» gnols. Il est mortpauvre, âgé de plus de quatre-vingts

» ans. Il fut obligé , sur la fin de sa vie, pour subsister,

» de faire des sermons. »

Le Point de V Ovale.

« Faisant voir que , pour remédier promptement aux maladies de l'Etat pendant qu'elles ont encore quelque ressource ,

» I. Il faut renforcer un parti pour le faire triompber de baute lutte , parce que l'égalité feroit tirer la guerre en des longueurs insupportables ;

» II. Il faut renforcer le parti le plus juste , ou le seul juste ;

» III. Le parti le plus juste, ou le seul juste, est celui qui appuie et qui est appuyé des lois.

» IV. Après avoir reconnu le parti le plus juste , il faut le renforcer par un soulèvement et par une émeute générale dans Paris.

» V. Ce soulèvement et cette émeute générale sont appuyés sur les déclarations royales et sur les arrêts des

PIÈCES JUSTIFICATIVES. 38l

garlemens , et par conséquent on peut les résoudre avec moins de crainte , d'injustice.

» Si dès les premières barricades les Parisiens se fussentavisés de pousser l'afFairejusqu'au bout, comme ils l'avoient si hautement commencé, nous ne serions "plus en peine de savoir les événemens des desseins tragiques qu'on brasse dans l'Etat, pour le rétablissement de celui qu'ils dévoient avoir sacrifié à la vengeance des peuples.

» Le sieur de Broussel, quelque bomme de bien qu'il soit , ne méritoit pas un soulèvement populaire , ou si sa vertu méritoit bien qu'on en vînt à cette extrémité r il falloit du moins n'en interrompre point les poursuites jusqu'après la perte de celui qui en étoit l'auteur , et ne remettre point l'épée dans le fourreau qu'après l'avoir trempée dans le sang de ceux qui l'avoient fait mettre au vent.

» Mais c'est un aveuglement ordinaire à la conduite des peuples. Si leurs mouvemens sont bien redoutables dans leur première fougue , on n'a qu'à patienter un peu pour les voir succomber à leur propre langueur. Cependant ils s ' emèrennent pour se rendre plus reconnoissables, et ne font que ce qu'il faut pour donner prétexte àceux qu'ils ont attaqués de leur faire supporter puisaprès les effets d'une plus cruelle tyrannie.

» Les suites de ces fameuses barricades nous ont bien coûté des pleurs et des larmes , et nous n'avons eu sujet de nous repentir que d'avoir été trop gens de bien. Si dès-lors nous eussions fait main-basse et de Mazarin, et

des Mazarins et des Mazarines, il n'en eût été que cela. La peur d'un semblable traitement eût désormais bridé les plus hardis , et nous n'eussions eu plus besoin que de bien remarquer ceux qui nous eussent pesé sur les bras pour les faire trembler .

» En matière de soulèvement , on n'est coupable que d'avoir eu trop de modération. Le furibond qui s'épargne se condamne lui-même. Il ne faut jamais ébranler un Etat que pour faire tomber tous ceux qui se sont élevés sur les ruines du pauvre monde. Ceux qui survivent à ces grandes secousses traitent puis après tout le passé d'attentat , et prennent occasion de se rendre d'autant plus redoutables , que plus ils ont sujet de croire qu'on les redoute , parce qu'on les a épargnés. Le proverbe n'est pas reçu sans raison : Vaut autant bien battu que mal battu.

» Prenons donc bien nos mesures sur le passé. Ne nous passionnons pas à l'aveugle ; mais battons au ebamp du côté du plein jour, et, sans nous amuser à languir dans vies douleurs d'une fièvre lente , bâtons notre guérison par un remède qui soit un peu plus violent , mais qui soit inflexible.

» Nos maux ne sont point encore sans remède. N'imitons point les médecins de Paris, qui n'ordonnent que de petites saignées importunément réitérées pour la guérison des malades ; il n'en faut qu'une seule , mais qui soit bonne , et qui ne laisse plus de mauvais sang dans le corps politique de cet Etat.

» Parlons sans allégorie. Les guerres civiles ne sont que trop allumées ; l'embrasement n'en est néanmoins pas encore si grand qu'on ne le puisse éteindre. Si nous leur laissons prendre pied par notre indifférence , n'attendons

point que nous y puissions puis après trouver de ressource. De ces embarras qui ont encore des issues , il se fera un labyrinthe dont on ne pourra plus se dégager, et le pauvre peuple , qui est encore l'arbitre de tous les différends d'aujourd'hui, s'il veut en prendre connoissance , sera enfin le sujet pitoyable sur lequel on les décidera, pour lui en faire porter la folle-enchère.

» I. Les deux partis qui divisent aujourd'hui tcut cet Etat ne sont soutenus que par l'autorité de deux principaux coryphées, de M. le Prince et du Mazarin. Il faut nécessairement que l'un ou l'autre l'emporte pour voir quelque fin à nos misères ; car tandis que leur pouvoir sera balancé par une égalité de succès , nous ne pouvons nullement en espérer qu'une continuation de malheurs , qui ne seront jamais épuisés qu'avec la dernière goutte de notre sang.

» Tellement qu'il est de notre devoir de renforcer promptement l'un des deux, et de se déclarer pour celui que nous voudrons faire triompher de son compétiteur. Pendant que nous les laisserons faire , ils s'ancreront fortement et l'un et l'autre, et se mettront bien plutôt en état de faire tirer les guerres en une prodigieuse longueur que de les terminer par le succès d'une dernière et générale entreprise.

» En matière d'Etat , deux partis sont toujours également forts pendant que les peuples les regardent avec indifférence ; toutes les entreprises qu'ils font les uns sur les autres ne tendent qu'à les irriter. Ils ne s'attaquent que pour s'échauffer plus violemment, et nous voyons bien souvent que le bonheur des succès de l'un des partis est d'abord contrebalancé par son contraire.

» Cependant l'Etat s'épuise par ces diverses saignées. Cette fièvre lente qui le consume se nourrit plutôt qu'elle ne s'apaise de la douceur de ces remèdes. Les uns pillent d'un côté} les autres pillent de l'autre. Insensiblement on s'affoiblit, et la foiblesse en vient si souvent à une si dangereuse extrémité qu'on en pâme à la tin.

» Lorsque nous vîmes sortir le Roi de Paris pour pousser à bout le Parlement, comme son conseil le faisoit assez bautement retentir, nous disions bien qu'on s'en alloit allumer un grand feu ; mais comme la cour nous amusoit en nous disant qu'il n'y en avoit pas pour trois jours , nous avons pris patience : cependant ce feu s'est si puissamment allumé , que je serai bien le plus étonné du monde, si nous l'éteignons de dix ans.

» Un coup d'Etat demandoit d'abord que le peuple prît connoissance de ce dessein , et qu'on obligeât le roi à séjourner dans Paris, comme il n'étoit que trop facile , si on se fût mis en état de fermer tous les bureaux , et de le rappeler par un prompt soulèvement qui l'eût fait penser à soi.

» Enfin , voilà où nous en sommes pour n'avoir su ou pour n'avoir voulu nous mettre en quelque meilleure posture. Les désordres sont bien engagés; mais nous sommes encore assez forts pour mettre le holà. Respect bas , considérons bien les deux partis , sans nous laisser plus séduire par ces fausses déférences qui ont été les sirènes de nos malheurs. Mettons-nous tout-à-fait dans l'un des côtés de la balance , et faisons-la pencher au gré de nos souhaits.

» Il faut se faire justice, puisqu'on ne nous la fait point; ceux qui nous la doivent, nous la refusent : ne

leur en demandons plus que l'épée à la main. Le fer sera notre juge. Le plus fort sera le plus juste. Ceux qui nous traversent seront bien aises de nous flatter, lorsqu'ils verront que nous ne serons pas assez simples pour nous laisser séduire par les alléchemens trompeurs de leurs impostures.

» Quand les guerres dureraient cent ans, ceux qui les fomentent n'en seraient jamais moins gros. Ils "causeraient l'indigence partout ailleurs que dans leurs maisons ; ils déserteraient toutes les tables pour remplir les leurs , et pendant qu'ils se vautreraient dans l'abondance, nous aurions beau mourir avant qu'ils nous secourussent d'un seul morceau de pain.

» Ne le dissimulons plus : les grands se jouent de notre patience, et parce que nous endurons tout, ils pensent être en droit de nous faire tout souffrir. Levons le masque ; le temps le demande. Voyons que les grands ne sont grands que parce que nous les portons sur nos épaules. Nous n'avons qu'à les secouer pour en joncher la terre , et pour faire un coup de partie duquel il soit parlé à jamais. Après avoir remarqué lequel des deux partis nous sommes en dessein de renforcer par un soulèvement général , faisons carnage de l'autre, sans respecter ni les grands ni les petits , ni les jeunes ni les vieux , ni les mâles ni les femelles , afin que même il n'en reste pas un seul pour en conserver le nom ; alarmons tous les quartiers, tendons les chaînes , renouvelons les barricades, mettons l'épée au vent, tuons, saccageons , brisons, sacrifions à notre vengeance tout ce qui ne se croisera pas pour marquer le parti de la liberté. tomf. ni 25

» II. Il ne faut pas néanmoins que la passion nous emporte pour le choix du parti que nous voudrons renforcer : ouvrons les yeux, mais à dessein de les fermer après que nous aurons remarqué quel est le plus juste. Si M. le Prince choque nos lois , faisons main-basse de tout ce qui le favorisera. Si le parti Mazarin est injuste, traitons d'injustice toutes les compassions qui nous pourraient arracher le fer des mains lorsque nous serons sur le point d'égorger ceux qui le soutiennent.

» Puisque l'un et l'autre ne manquent pas de prétextes pour se justifier, ils se condamnent tous deux, si ceHX qui en doivent être les arbitres ont assez de raison pour les accuser. Qui décidera ce différend? Le Roi? il en est partie. La Reine? elle en est le principal appui. Les parlemens ? on les récuse. S. A. R. ? l'un et l'autre se prévaut de son autorité. Il faut donc que les peuples entrent en connaissance de la justice que les uns et les autres prétendent, et qu'ils soient les juges de ceux qui les ont jusqu'à présent jugés.

« C'est une folie au pauvre peuple que de se laisser ainsi sucer jusqu'à la dernière goutte de son sang , pendant qu'il ne tient qu'à lui qu'il ne s'engraisse de celui de ses tyrans. Les exemples de nos pères nous doivent avoir assez désabusés, et nous devons avoir appris de leur simplicité que les sujets n'ont jamais meilleure justice que lorsqu'ils se la font eux-mêmes.

» Si nous voulons écouter les deux partis , leur différend ne se décidera jamais , parce qu'ils prétendent également tous deux être appuyés et appuyer l'autorité souveraine. Faut-il donc, sous prétexte qu'ils ne se pourront

PIECES JUSTIFICATIVES. 38j

jamais accorder à l'amiable , que nous souffrions sans rien dire qu'ils examinent leurs droits à nos dépens , et que , pour se soutenir , ils nous détruisent !

» Cet aveuglement n'est plus à la mode ; cette insensibilité n'était bonne que du temps de nos pauvres pères. Nous avons maintenant trop d'esprit et les jeux trop bien ouverts pour ne voir pas que nous ne sommes sujets «à personne que par politique, et qu'il faut avoir recours au droit naturel lorsque l'injustice préside dans la conduite de ceux en faveur desquels nous y avons renoncé pour l'établissement d'une police.

» Ne faisons donc point de trêve à nos passions qu'autant de temps qu'il faudra pour juger sainement, après une délibération , lequel est le plus juste parti ; mais alors que nous l'aurons reconnu, lâchons -leur hardiment la bride, et faisons carnage de l'autre, sans respecter les grands ni les petits , ni les jeunes ni les vieux, ni les mâles ni les femelles , afin que même Un en reste pas un seul pour en conserver le nom; alarmons tous les quartiers, tendons les chaînes , etc.

» III. S'il est nécessaire, il n'est pas encore moins facile de reconnaître le parti le plus juste. Appuyer et être appuyé des lois , n'est-ce pas tout ce qu'il faut avoir pour être irréprochable? Quiconque en est là , n'est-il pas en état de ne pouvoir être condamné que par les ennemis du sens commun?

» La justice n'est pas avec le Roi, mais avec la royauté. Quiconque se prévaut de la seule présence d'un souverain , se prévaut d'un fantôme qui ne sert plus que pour amuser les idiots. Le Roi doit être où est la justice. La justice est inséparable d'avec les lois , puisqu'on n'est

injuste qu'en les violant. Quiconque se trouve dans le respect des lois est à couvert de toutes sortes de reproches. Jugeons donc là-dessus.

» Si M. le Prince appuie les lois, nous le soutenons. Si le Mazarin les choque, nous lui courrons sus, et au contraire. N'est-ce pas raisonner comme il faut? si quelqu'un s'en offense, c'est un tyran qui n'a qu'à se déclarer pour ressentir bientôt le châtiment dû à sa brutalité.

» La première loi fondamentale de cet Etat, c'est que le Roi doit être souverain dans ses volontés. Il y a bien à dire sur cette proposition toute nue; mais passe par complaisance. Qui choque ces volontés? Est-ce M. le Prince? Est-ce le Mazarin? 11 faut en juger sainement pour exterminer celui que nous trouverons évidemment convaincu de cet attentat.

» Mais quelles sont les volontés du Roi? Par les lois fondamentales de cet Etat, ces volontés royales ne doivent jamais être contraires au repos des peuples. Autrement elles passent en tyranniques, et par conséquent en état d'être avec raison les premiers objets du mépris, et les véritables motifs de la révolte des peuples.

» Le repos des peuples ne peut compatir avec leurs ennemis domestiques. Il faut donc que les volontés royales, qui doivent être conformes au repos, soient contraires à l'établissement des ennemis domestiques. Qu'a-t-on à dire contre ce raisonnement? Les ennemis domestiques ne sont autres que Mazarin et ses adhérens. En peut-on douter, puisque le Roi nous le déclare, puisque les Parlemcns nous le confirment, et puisque l'expérience de nos misères ne nous le montre que trop ? 11 faut

PIÈCES JUSTIFICATIVES. 38q

donc que celui qui choque Mazarin , et les Mazarins et les Mazarines, s'accommode aux volontés royales, et s'intéresse pour le repos des peuples. C'est ce que M. le Prince fait : voilà un grand préjugé de l'innocence de son parti.

» Par une autre loi fondamentale de cet Etat , les volontés du Roi passent pour des caprices de son conseil , lorsqu'elles ne sont reçues dans les Parlemens. Les Parlemens fulminent tous tant qu'ils sont contre Mazarin et son parti. Il faut donc que ces volontés qui se déclarent pour le soutenir ne soient que les caprices ridicules du conseil du Roi, et que les volontés royales ne soient autres que celles qui sont secondées par les Parlemens. Mazarin et les siens ne sont-ils pas bien chaussés pour mériter qu'on leur fasse la cour?

» Une autre loi fondamentale de la monarchie fait passer en lois les déclarations* royales , lorsqu'elles sont vérifiées dans le Parlement. Louis-le-Juste en a donné contre les étrangers; les Parlemens les ont vérifiées. La Reine régente en a fait donner^quoiqu'avec regret, contre le Mazarin. Louis XIV a récidivé par une nouvelle et la plus authentique qu'il donnera jamais , puisque c'est en son premier lit de justice et en présence de tout ce qu'il y a de grand et de considérable dans l'Etat. Tout a été ensuite vérifié dans les Parlemens. Voilà bien des lois pour exterminer le Mazarin , et cependant on veut les enfreindre pour le conserver.

» Après cela , nous pouvons crier hardiment : Qui vive? Et quiconque ne répondra point : Vive le Roi! vivent les lois de l'Etat! nous n'avons qu'à repartir : Tue , tue , tue! Que dit M. le Prince à cela? Il se prive

3gO PIÈCES JUSTIFICATIVES.

de son repos pour le procurer aux peuples. Il demande que les lois fondamentales de l'Etat ne soient point ébranlées. Il poursuit l'exécution des déclarations royales, vérifiées dans les Parlemens. Il prétend qu'il est temps de procéder sans fourbe au traité de la paix générale. Il répond enfin : Vive le Roi! vivent les lois! vive l'État.

» Qui vive, Mazarin? Il ne répond mot. Rechargeons une seconde fois : Qui vive, Mazarin? Il est encore dans le silence. Redoublonsle qui vive d'un ton plus haut. Qui vive, qui vive, Mazarin? Enfin il repart : Vive le plus fort ; point de lois , point de déclarations royales , point d'arrêts des Parlemens. "V oilà ce qu'il répond, et qu'il répond encore l'épée à la main.

» Crions donc , mais crions d'un ton si haut que toute la France puisse retentir : Au voleur, à V infracleur des lois, au perturbateur du repos public , au parricide, au scélérat. Faisons foule dans le parti de M. le Prince , grossissons ses troupes, rendons-les invincibles, pour faire carnage de toute cette engeance Mazarine , sans respecter ni les grands ni les petits , etc.

» IV. Puisque le parti de M. le Prince est le plus juste , ou , pour mieux parler, le seul juste, il faut donc le renforcer à l'épreuve , afin qu'après avoir ôté cette égalité de puissance qui ne sert qu'à prolonger nos misères , nous puissions établir un parfait et solide repos.

» Mais comment le renforcerons-nous? Hélas ! il n'est rien de plus facile, et si nous voulons avoir un peu plus de résolution , ce n'est pas l'affaire d'un seul jour. Paris est la capitale du royaume , et par conséquent le chef du corps monarchique de l'Etat. Le chef préside sur tous

PIECES JUSTIFICATIVES. 3l)l

les membres du corps. C'est lui qui est la source de tous leurs mouvemens ; c'est lui qui préside à tous leurs desseins ; c'est lui qui les arrête ou qui les pousse ; c'est lui qui fait agir les mains ; c'est lui qui fait marcher les pieds ; c'est enfin lui qui gouverne toute l'économie de leur conduite.

» S'il est donc vrai , comme il n'en faut point douter , que Paris soit le chef du corps monarchique de cet Etat, c'est à lui qu'il appartient de donner le branle à tous les mouvemens de la monarchie ; c'est lui qui doit l'arrêter ; c'est lui qui doit la pousser ; c'est lui qui doit la faire agir , c'est lui qui doit être comme le phare et le gouvernail de toute sa conduite.

» Mettons donc promptement la main à Ja pâte , nous qui avons l'honneur d'être dans le chef de l'Etat; et puisque nous reconnaissons que les princes sont les justes, crions hautement : Point de Mazarin ! Nos épées sont enrouillées , nos chaînes se pourrissent dans les rues , nous nous assoupissons en tenant les bras croisés. Réveillons-nous comme en sursaut , et crions, l'épée à la main : Point de Mazarin, ni mâle , ni femelle!

» Les Mazarins qui ne bougent jamais d'auprès de S. A.R. pour tâcher de l'engager à son parti nous sont assez connus ; il importe fort peu qu'ils soient gouverneurs , qu'ils soient cardinaux, qu'ils soient abbés, qu'ils soient ducs , qu'ils soient comtes. S'ils sont Mazarins, ils sont assez criminels pour mériter les peines de filoux , de boute-feux et des incendiaires auxquels les lois n'ordonnent point d'autre supplice que celui de leur courre sus lorsqu'on les attrape sur le méfait.

3g 2 PIECKS JUSTIFICATIVES.

» Tout crime qui tend à sédition ne peut être châtié que par une sédition; qui de glaive frappera , de glaive sera frappé. Les incendiaires étaient punis du feu dans Sparte ; Thèbes faisait poignarder les assassins dans la même partie du corps par laquelle ils étaient convaincus d'avoir assassiné leurs ennemis : l'Aréopage exposait les séditieux à la fureur de la populace : les brouillons étaient lapidés dans Rome. La république de Lucques fait encore périr par le venin ceux qu'elle peut convaincre d'avoir empoisonné. Imitons toutes ces sages autant qu'illustres communautés, en nous faisant justice, puisqu'on nous la refuse, proclamons nos jugemens sur les leurs.

» Quiconque favorise le Mazarin , quiconque pratique les monopoles pour disposer les affaires à son établissement, choque nos lois, fomente les feux de nos divisions, et maintient l'ennemi de l'État. 11 est donc vrai que quiconque est Mazarin est par même raison séditieux, et mérite par conséquent de périr par sédition. Comment périra-t-il si nous ne nous soulevons pour nous en défaire?

» Parlons clairement. Paris n'aura pas plutôt remué , qu'il remuera toute la France : les villes qui sont maintenant dans l'indifférence se détermineront à l'imitation de la capitale : vous verrez que les plus chauds Mazarins seront démazarinés par leur propre peur, lorsqu'ils verront que les peuples se mettront en état de démazariner tout de bon la pauvre France. Les petites villes diront : Paris se remue , il faut donc se remuer ; et l'imitation du chef fera branler les membres du corps de l'État.

PIÈCES JUSTIFICATIVES. 3g3

» Croyons-nous bien que pendant que Paris se tiendra dans l'indifférence, toutes les autres villes n'aient pas raison de dire qu'elles seraient bien téméraires , si elles se soulevaient? Notre soulèvement dans Paris justifiera le soulèvement de la France; et lorsque toute la France branlera , la Mazarinaillc sera-t-elle bien assurée ? Je pense que non : commençons donc tout de bon , alarmons tous les quartiers, tendons les chaînes , renouvelons les barricades , etc.

» Voilà un séditieux , me'dira-t-on ; il s'est condamné lui-même ; il faut donc l'exposer à la fureur de la populace. Arrête , arrête , Mazarin ; tu conclus bien à ton avantage , mais tu ne conclus pas en désintéressé , puisque la conséquence n'est pas raisonnable.

» S'il est enjoint par déclaration du Roi , et par les arrêts du Parlement, de courre sus au Mazarin et à ses adhérens , il est enjoint de se soulever; s'il est enjoint aux communes de se soulever, me peut-on blâmer d'être séditieux pour exhorter le monde ù l'obéissance qu'on doit aux oracles des Cours souveraines?

» Je ne demande point qu'il y ait sédition dans Paris : à Dieu ne plaise ! mais je voudrais bien , conséquemment aux déclarations du Roi et aux arrêts , qu'on se soulevât promptement , et que , sans attendre un mal incurable , les communes se missent en posture de lui couper chemin pour une conspiration générale.

» La justice de l'État nous commande de nous soulever. Pourquoi? pour courir sus : à qui? au Mazarin et aux Mazarins. Pourquoi faire? pour les exterminer et pour en dépêdfcer le monde.

» Pourquoi est-ce donc que nous tardons tant? Ce re-

3g4 PIÈCES JUSTIFICATIVES.

mède dont la justice s'est avisée pour la guérison de nos maux est infaillible; appliquons-le promptcment et ne prenons plus plaisir de traîner dans les longueurs d'une fièvre lente qui nous consume et qui nous dévore à petit feu.

» S'il y a des Mazarins dans Paris , c'est-à-dire s'il y a des mauvais Français et des bâtards ou champis de leur patrie, qui soient assez lacbes pour favoriser secrètement le rétablissement du Mazarin, faisons ce que la justice nous commande ; courons-leur sus pour nous en défaire , et puisque cela ne se peut sans nous soulever, soulevonsnous promptemcnl p sortons de nos gîtes t de nos tanières; quittons nos foyers , faisons voltiger nos vieux drapeaux ; battons nos caisses , alarmons tous les quartiers , tendons nos chaînes , finissons nos maux ; rétablissons nos lois, renouvelons les barricades , mettons nos épées auvent , tuons, saccageons , brisons, sacrifions à notre juste vengeance tout ce qui ne se croisera point pour marquer le véritable parti du Roi et delà liberté. »

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