‹ Histoire de la FrondeChapitre 96 sur 155 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

magistrats s'ils avaient obtenu la liberté de Broussel ; il murmura de leur réponse négative, et fît quelques ditlicultés de les laisser passer. A la seconde barricade, les murmures et les obstacles furent plus grands ; à la troisième placée à la Croix du Tiroir, au coin de la rue Saint -Honoré et de la rue de la Monnaie, le tumulte fut à son comble. Les bourgeois ne purent contenir la populace; quelques mutins, perdant tout respect, portèrent la main sur le premier président, et Tobligèrent à rebrousser chemin , protestant « qu'ils ne laisseraient passer personne qu'on » ne leur ramenât Broussel , ou pour otage le » cardinal Mazarin et le chanceliet Séguier, » qui n'étaient pas trop bons pour cela. »

Cinq présidens à mortier et quarante ou Cinquante conseillers prirent l'alarme, et se séparèrent de leurs confrères. Mathieu Mole , les présidens de Mesme et Le Coigneux, ramenèrent au Palais-Royal le reste de la compagnie, au nombre encore de cent vingt magistrats. Entrant cette fois d'autorité jusque dans les appartemens intérieurs de la Reine , ils lui dirent ; <i Qu'il n'était plus temps de rien » dissimuler; qu'il s'agissait de la conserva-

a30 HISTOIRE DE LA FRONDE.

» tion de la couronne, de la sûreté de l'Etat , i» de la vie même de Sa Majesté et de celle de w son fils. »

Ces dernières paroles causèrent à la Reine plus de colère que dVffroi. Elle s''indigna cf de la supposition que des dangers pus- » sent l'atteindre; son rang, sa naissance, » Tautoritc qu'elle avait dans l'État , la majesté )» royale enfin, la défendaient assez contre » toutes les révoltes. » En ce moment la reine d'Angleterre , la malheureuse Henriette-Marie ', était dans le cabinet d'Anne d'Autriche, triste exemple de l'impuissance de ces titres dans lesquels sa belle-sœur plaçait tant de confiance. L'épouse de Charles I" attesta « que les » troubles d'Angleterre n'avaient jamais paru i> si grands dans leurs commencemens, ni les » esprits si échauffes et si unis. » Anne d'Autriche vaincue baissa la tête , et dit avec un profond soupir « que le Parlement vît donc ce

'Henriette-Marie, née au Louvre le a5novembre 1609, fille d'Henri IV et de Marie de Médicis. Elle fut mariée, le n mai i GaS, à Charles I", roi de la Grande-Bretagne j se retira en France pendant la révolution qui renversa le trône de son époux , et mourut subitement dans sa maison de Colombes, à deux lieues de Paris , le 10 septembre 166^

CHAPITRK IV. 1648. 23 1

» qu'il y avait à faire pour la sûreté de TÉtat. » L'urgence autorisant une exception à la règle ordinaire, les magistrats tinrent séance dans la galerie du Palais-Royal. Le duc d'Orléans, les princes, les ducs et pairs, les grands officiers de la couronne , prirent part à la délibération. Quelques conseillers demandaient que la liberté et le rappel des prisonniers fussent prononcés par l'autorité delacompagnie; d'autres , plus respectueux pour la Reine, voulurent lui conserver le mérite de la concession. On remarqua l'avis singulier du conseiller Martineau, qui proposait de relater dans le considérant de l'arrêt, « la bonne grâce avec la- » quelle le peuple avait demandé la liberté des » prisonniers les armes à la main. ». Le chance^ lier s'offensa de cette parole comme injurieuse à l'autorité royale. Martineau repartit sans s'étonner « que si ce qu'il avait dit blessait l'auto- » rite royale , il en était très-marry ; mais qu'il » avait vu dans l'histoire que César n'avait pas » autrement obtenu le consulat, et que, tant » dans les républiques que dans les monar- )) chies, les demandes faites de cette sorte » avaient toujours été accordées. »

L'arrêt rendu à la majorité de soixante-dix.

Toix contre cinquante , porta seulement «que » la Reine serait très-humblement remerciée » du rappel et retour des prisonniers. »

Deux lettres de cachet furent aussitôt expédiées, Tune pour le gouverneur deVincennes, où le président Blancménil devait rester enfermé; Fautre pour le gouverneur de Saint- Germain, où Broussel attendait de nouveaux ordres. Deux exempîts pprtèrent ces lettres dans des carrosses du Roi. M. de Thou , parent et ami du président de Blancménil , INÎ. Boucherat, neveu de Broussel, accompagnèrent les exempts. Eti traversant les rues, ils annonçaient au peuple le retour des magistrats , et rengageaient à poser les armes et à bannir toute crainte.

Blancménil revint en effet le soir même et se montra à pied sur le Pont-Neuf. Malgré la joie que causa sa présence , les bourgeois restèrent sous les armes toute la nuit, et le lendemain encore jusquW l'arrivée de Broussel. Au moment où celui-ci rentra dans la ville , le bruit s^étant répandu qu'on le ramenait mort dans le carrosse du Roi , le désespoir et la fureur saisirent tous les esprits, et firent craindre les derniers excès. Ces transpoi*ts se

Page 1