‹ Histoire de la Garde nationaleChapitre 10 sur 17 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Détails sur Santerre. — Translation de Louis XVI an Temple. — Nou- ▼eauz insignes des grades. — Gardes nationaux blessés au 10 août.— Menaces contre les nobles et les prêtres. — Sections armées. — Journées de septembre. — Lettre de Santerre. — Victoires de nos armées. — Siège de Lille. — Influence de la garde nationale sur la défense du pays.

Antoine-Joseph Santerre, que Tinsurrection plaçait à la tète de la garde nationale, était digne de cet honneur. Cet homme, que quelques biographes représentent comme un forcené, était moins connu par sa fougue révolutionnaire que par sa bienfaisance et sa probité. Enfant de Paris, où il était né en 1752 , il avait acheté, le 29 août 1772, une brasserie située rue du Faubourg-Saint-Antoine (l) , et ses connaissances spé-

(1) N. 239, et rue de Reuilly, n. 11; on voit encore dans la cour un écusson portant ces mots en lettres d*or : Santerre,

MâBCBAlID BRASSEUR.

ciales lui avaient valu une fortune considérable. Il en faisait part aux gens besoignëux de son quartier. Dans la disette de 1790, il leur avait distribué pour deux cent cinquante mille francs de riz et de mouton. Sollicité par lès agents de la cour, peu de ièmp^ avant le 10 août, il avait répondu « que rien au inondé he pdtivait le corrompre ; que la raison , la justice et la loi étaient ses seuls guides (l). »

Plusieurs écrivains i-oyalistes tendent èiix-mêmes hommage au caractère de Santèrré. (( 11 n'était , dit Montjoié (2), ni méchant ni cruel. Un malheureux, dé quelque part qu'il fût, iiitéressait toujours son cœiir. » Pellier, qui le peiiit dans Texercice du cortimandement, ne le déprécié que sous le rapport de l'extérieur et des manières, a Le nouveau commandant de là garde fiationale , nommé , ndn poirit pdr les sections , mais par quelques membres du conseil général de la Conrimuûe , prit possession de sa place, au mépris de la loi, qui avait défendu qu'un seiil homme commandât en chef la force armée de Paris. Il prit aussitôt â tâche de suivre, jusque dahs lès plus petits détails, une' inarche directement contraire à celle de son ancien rival. Celui-ci était affable , et courtisait lè peuple ; Santetre resta brusque , et tudoya constamment ^eé satellites. La Fayette se présenta toujours eii public avec un extérieur très -soigné et un maintien recher-

(1) Déclaration dé ^aiiterré 4 ia côiiimissiou des douze.

(2) Hisi. de Marie-Antoinette.

ché; Sanlerre, en cheveux ronds, toujours négligé, crasseux , suant et débraillé , affecta de ressembler à un chef de gladiateurs. Le cheval blanc de La Fayette était devenu proverbial pour désigner le blême général ; Santerre affecta de donner ses ordres dans les rues de Paris, monté sur un pesant cheval noir, et suivi seulement d'un domestique (l). »

Le premier ordre du jour de San terre réglait la place de chaque légion sur le passage de Louis XVI , dont la translation au Temple avait été résolue. Il partit du couvent des Feuillants, le 1 3 août, à trois heures. La cinquième et la sixième légions formaient la haie depuis la place Vendôme jusqu'à la rue Richelieu.; la troisième occupait les boulevards jusqu'à la porte Saint-Denis ; la- deuxième , depuis cette porte jusqu'à l'Opéra (théâtre de la porte Saint-Martin) ; la quatrième était rangée sur le boulevard du Temple, et là première, dans la rue du Temple, jusqu'à la prison. La famille royale était dans une voiture de la cour avec Pélion , Manuel , et un officier municipal. La •marche dura deux longues heures, pendant lesquelles les captifs furent exposés aux invectives de la multitude. Toutefois , c'était elle qui régnait ; et, en maîtresse généreuse, elle garda généralement une attitude calme et sévère (2).

(1) Hiêi, du 10 ao4<, 1. 1, p. 284.

(2) n y a eu quelques cris de yioe la naiionl mais, au demeurant, le peuple s'est montré plus silencieux et moins turbulent

Un enfant, né dans la soirée du *io, avait reçu les noms de Victoire-du- Peuple-Egalité. C'était de l'an/*'" de l'Egalité que la commune datait ses actes officiels. Conséquente avec ces principes, elle modifia les insignes des grades supérieurs : le commandant général eut de simples épaulettes de laine ; chaque chef de légion, les mêmes épaulettes, avec une raie au milieu ; chaque chef de bataillon, une épaulette en laine, et son second, une pareille épaulette, avec une raie au milieu (l). A la séance du 19 août, un officier de la garde nationale fit hommage au corps législatif de ses épaulettes en or.

La garde nationale,* à l'exception du bataillon des Filles-Saint-Thomas , qui fut désarmé, avait pris une p:\rt active à Tinsurrection du 10 août. La Commune* rendit, le 13, l'arrêté suivant : « Les fédéi'és et gardes nationaux qui ont perdu leurs aripes à la journée du 10 de ce mois, en recevrjont de nouvelles, avec une inscription civique.» Les veuves des gardes nationaux et des fédérés qui sont morts à la même journée , et des citoyens qui, ayant été blessés, resteront estropiés, recevront des dédommagements par la nation. »

Tous les royalistes connus furent désarmés. Le commandant généraient ordre de faire des visites domiciliaires dans toutes les maisons, ce A Textrémité de

que beaucoup de gens ne s'y attendaient. (Journal durant séjour eu France, 1. 1, p. 52.) (1) Procès-verbal de la Comviune, des 12, 1S el 14 août.

chaque rue, des gardes nationales formaient une chaîne qui arrêtait les passants. Sur la rivière, il y avait, de distance en distance, des bateaux remplis d'hommes armés. On en voyait dans les barques de banchisseuses. On avait placé également des sentinelles au haut et au bas de tous les escaliers qui conduisent à Teau ; on en trouvait de même sur le terrain qui est au bord de la rivière et au bas des quais. En même temps , toutes les barrières étaient gardées avec la plus scrupuleuse vigilance (1). » La Commune chargea Santerre d*envoyer dans toutes les municipalités voisines , et d'y rechercher avec soin les ennemis du bien public. Des détachements furent expédiés à Chantilly ^--au bois de Boulogne, àRueil, à Saint -Germain en-Lâye, à Marly, a pour aider les communes des campagnes à se débarrasser des aristocrates qui s'étaient réfugiés dans leur sein (2) . d Toutes les gardes nationales des environs accoururent au devant de leurs frères de Paris. Celle de Versailles leur fournit seule un renfort de deux mille hommes ; et une députation qu'elle adressa au corps législatif disait , avec l'emphase qui caractérise les temps révolutionnaires : « A peine avons-nous été instruits des événements de la matinée du 10 août, que nous avons envoyé deux mille hommes sous les murs de Paris. L'Assemblée nationale peut compter autant de Décius que de gardes natio-

(1) Jlmanaehdes honnêtes gens, 1793, in-t2,p. ^t^.

(2) Moniteur, n 235, 237.

DK LA GÂRPE NATIONALE. 25«

naux. Chacun de nous e§t animé du désir dç faire mordre la poussière au dernier des tyrans, et nouf; nous ensevelirons sous les ruines çle ]a patrie plutôt que de tendre les mains à de nouvelles chaînes (1). »

Un décret, du 19 août, reconstitua la garde nationale de Paris.

« L'Assemblée, considérant la nécessité de diriger, de la manière la plus utile , le zèle et )p$ efforts dps ci-toyens armés pour le maintien de la liberté et l'égalité ;

« Considérant quMl importe d'imprimer à toutes \ff parties de la force publique un mouyemept réguljer, et de procurer aux sections armées de Paris une organisation telle, que tous les citoyens, quelles que spjent leurs armes, puissent utilement çervjr la patrie ;

« Décrète ce qui suit : La garde nationale de P^riç sera divisée en 48 sections , sous la dénomination dp sections armées (2).

(1} Séance du 20 août.

(2) Sections : des Tuileries, des Champs-Elysées, di| Roule, du Palais-Royal, de la place Vendôme, de ia Bibliothèque, de la Grange-Batelière, du Louvre, de TOratoire, de la Halle-aux- Blés, des Postes, du Mail, de la Fontaine-de-Montmorenci, de Bonne-Nouvelle, du Ponceau, de Hlauconseil, du M^rç^é-de.^- Innocents, des Lombards, des Arcis, du Faubourg-Montmartre, de la rue Poissonnière, de la rué de Bondi, du Temple, de Popincourt, de la rue de Montreuij, des Quinw-Vingts, des Graviliiers, du Faubourg-Saint-Denis, de la rue Beaubourg, des Enfants-Rouges, du Roi-deSicile, de rpôtel-de-Ville, de la Place- Royale, de TArsenal, de Notre-Dame, de la Cité, des Invalides,

« Chaque section armée, quel que soit le nombre de citoyens armés de toutes armes qu'elle renferme , sera composée du nombre de compagnies proportionnées à sa population.

« Chaque compagnie sera composée d'un capitaine, un lieutenant, deux sous-lieutQnants, un sergent-major, quatre sergents , huit caporaux , deux tambours , cent sept ciloyens.

« Chacune des sections armées aura un commandant en chef, un commandant en second, un adjudant et un porte-drapeau.

« Tous les citoyens composant chaque section armée concourront à la nomination de leurs commandants , officiers et sous-officiers.

« Il y aura un commandant général élu pour trois mois par tous les citoyens composant les sections armées.

« Ledit commandant général sera susceptible d'être réélu de trois mois en trois mois, sans néanmoins pouvoir conserver son commandement plus d'une année, après laquelle il ne pourra être rééliï qu'après trois mois d'intervalle.

a Deux compagnies de chaque section armée formeront une division, toujours conamandée par le capi-

de la Fontaine-de-Grenelle, des Quatre-Nations, du Théâtre- Français, de la Croix-Rouge, du Luxembourg, des Tbermes-de- Julien, de Sainte-Geneviève, de- l*Observatoire, du Jardin-des- Plantes et des Gobelins.

taine le plus ancien d'âge des deux compagnies qui la composeront.

« Il sera attaché à chaque section armée une ou plusieurs compagnies d'artillerie, et à chaque compagnie d'artillerie , un certain nombre d'ouvriers pris parmi les citoyens armés de piques , pour être employés dans les manœuvres et à la défense des retranchenjents.

« Il y aura un seul drapeau, aux couleurs de la nation, entre les deux divisions du centre de chaque section armée, avec cette inscription : Libellé! Égalité! »

La Commune, pour mettre à exécution ce décret, pressa Forganisation des compagnies de lanciers, dont Tarmeraent était disparate et incomplet. Sur la motion de M. Sergent, elle en nomma M. Bachelout instructeur général, et le chargea, en cette qualité, de la formation de cette partie de la force publique. «Elle l'autorisa à faire fabriquer , dans le plus bref délai , deux modèles de piques, dont Tun serait déposé au bureau de la garde nationale, et l'autre à celui de Tétatmajor. Ces mesures créèrent la force civile la plqs imposante qu'on eût encore vue à Paris. Il ne s'agissait plus des vingt-quatre raille volontaires dé 178.9. A la cérémonie funèbre célébrée le 26 août en l'honneur des victimes du 10 août, assistaient plus de trois cent cinquante mille citoyens armés (l). Le peuple allait

(1) Moniteur un 31 août 1792, n. 244.

coipmeDcery contre les coalitions étrangères et les factions intérieures, cette lutte colossale, cette bataille sanglante et acharnée, dont la postérité s'épouvante en l'admirant.

Le 2 septembre, on apprend que les coalisés ont pénétré dans la Lorraine ; que Longwy et Verdun se sont rendus. Le canon d'alarme, la générale, le tocsin, appellent les citoyens à la défense du territoire envahi. Tous les chevaux sont mis en réquisition ; tous les charrons fabriquent des caissons et des affûts; on fond les cercueils de plomb pour en faire des balles. Trente mille volontaires se rassemblent au Champ de Mars. <c Mais avant de partir, disent-ils, il faut nous défaire de nos ennemis intérieurs. Ne laissons point Parisen leur pouvoir; que tous les scélérats du 10 août soient exterminés! » La motion sanguinaire est colportée dans les assemblées des sections. Charles Jams, membre de la Commune , la soumet à la section des Portes. Dans celle des Tbermes-dç-Julien , on demande non-seulement la mise à mort des prisonniers, mais encore celle de tous les nobles et robins. « La section Poissonnière, considérant les dangers imminents de la patrie , et les manœuvres infernales des prêtres, arrête que tous les prêtres et personnes suspectes enfermées dans les prisons de Paris, Orléans et autres, seront mis à mort. » Joachim Ceyrant, président de la section dp Luxembourg , s'écrie : il est temps que la justice du peuple s'exerce sur les hom-^ mes coupables dont la gran4eur passée fait le crime ; »

et i) £^it écrire sur les registres : a Up membre propose de purger les prisons, en faisant couler le sang de tous les détenus de Paris avant de partir ; les voix prises, la motion est adoptée. Trois commissaires sont nommés : MM. ï^obier, Lemoine et Richard, pour aller à la ville communiquer ce vœu, afiii de pouvoir ^ir d'une ïpanière uniforme (i).

Les volontaires parcourent les rues, en criant : 9 Aux prisons I aux prisons I Ne laissons pas égorgée nos femmes et nos enfants. »

a Ce cri terrible, selon le témoignage d'un contemporain (2), retentit à l'instant d'une manière spontanée, unanime, universelle, dans les rues, dans les places publiques , dans tops les rassemblements, enfin , dans l'Assemblée nationale. » Quatre fiacres, contenant vingt et un prêtres, qu'escortent des fédécçs marseillais et bretons , sont cernés dans la rue Dauphine par une multitude furieuse. L'un des prisonniers, hors de lui, donne par la portière un coup de canne sur la tête d'un fédéré, qui tire son sabre, monte sur le marchepied de la voiture , et frappe mortellement son agresseur. La foule vocifère : « Il faut les tuer tous; ce sont des scélérats , des aristocrates. » Dix-sept de

(\) Histoire particulière des événements qui ont eu Heu en France pendant les mois de juin, juillet, août et septembre M 9^^ par Maton de la Yarenne, 1806, in-8, p. 310.

(2) La vérité tout entière sur les vrais auteurs de la journée du 2 septembre^ par Méhée.

ces malheureux, avant d'arriver à rAbbaye, sont hachés à coups de sabres et de piques. Les prisons sont forcées : des juges uommésjmr le peuple s'y installent, interrogent sommairement les détenus , et livrent un millier d'hommes aux bandes d'assasshis qui attendaient dans les cours f l ) . Chose éli'ange î les égorgeurs frappaient sans remords, avec une atroce impassibilité. L'un d'eux entra au comité de la section des Quatre- Nations : «Je viens, dif-ii, vous demanderpour nos braves frères d'armes qui égorgent les aristocrates, les souliers que ceux-ci ont à leurs pieds. Nos braves frères sont nu-pieds, et ils partent demain pour les frontières. — IVos braves frères , dit un autre , travaillent depuis longtemps dans la cour; ils sont fatigués ; leurs lèvres sont sèches, je viens vous demander du vin pour eux (2). » Il y eut des tueurs qui se firent payer de leurs meurtres comme d'une besogne ordinaire (3).

(1) Les registres (l*écrous , enoore existants, de l*Abbaye et du Châlelct, Contiennent les noms de 311 personnes qiiscs à mort sur-le-cliamp et de 89 acquittées par le peuple. Le total des victimes, d*après la liste nominative dressée par Maton de la Varenne, fut de 1089. {Hist. des évén , p. 460.)

(2) RclaUon de l'abbé Sicard.

(3) Mandat du à septembre , au proût de Gilbert Pttit , pour prix du temps qu'ils ont mis, lui et trois de ses camarades, Nicolas Guy, Michel Lcpage et Pierre-Henri Corsia, à V expédition des prélres de Saint- Firmin pendant deux jours, suivant le réquisitoire qui est fait aux commissaires de la Commune par la section des Sans-Culottes (ci-devant du Jardin-des- Plantes), qui les a mis en ouvrage, ci^ 48 liv. (Comptes de la commune de Paris.)

c< Croyez- VOUS que je n'aie gagné que vingt-quatre livres, disait un garçon boulanger en brandissant Une massue ; jen m tué plus de quarante pour ma part. » Deux femmes furent rencontrées le matin du 5 septembre, tenant à la main une gamelle. « Où allez- vous donc, leur dit une voisine? — Je portons à déjeuner à nos hommes qui travaillent à TAbbaye (l). »

Que faisait cependant la garde nationale? elle restait inactive. Les exécutions avaient été décidées avec ' une si terrible logique , accomplies avec une si foudroyante rapidité, qu'aucune répression n'était possible. Quelques soldats citoyens se montrèrent dans les prisons* isolément ou par faibles patrouilles; les ,uns adhérant au raisonnement sanguinaire des masses; d'autres , « excédés d'horreurs et de fatigues (2). » Quelques-uns s^expbsèrent généreusement pour sauver des suspects voh£S au supf)lice ; mais la, garde natio- • nale en corps n'intervint pas pour arrêter les massacres. Sergent atteste « qu'appelée par Tautorité, elle refusa de se réunir; que le commandant San terre vint l'annoncer à Pétion ; que des colonels , des officiers , confirmèreut ce refus (3). » Mercier prétend, au contraire, que les légions demeurèrent sans ordres et sans ' « ••

(1) La f^érité sur les vrais auteurs de la journée du 2 septembre, par Méhée, 1794, in-8.

{%) Déclaration du citoyen Jourdan, président de la sèctfoo des Quatre-Nations.

(3) Notice sur A, F, Sergent^ député à la Convention nationale, par Noël Parfait. Chartres, 1 848, in-8% p. 22.

direction, a Si )a garde nationale , dit-il , eût été requise ; si on l*eût commandée au nom de la loi, que des chefs perfides et sanguinaires s* appliquaient à paralyser, combien elle eût été forte et courageuse ! Elle se serait levée tout entière ; mais cette garde nationale, dont la masse est restée pure au milieu de tous les genres de corruption et de brigandages , n'a-t-el)e pas craint qu'on Taccusât d'avoir agi sans réquisition ? N*a-t-elle pas craint qu'en voulant punir le crime, on ne Taccusât elle-même de* s'être rendue criminelle? Retenue par ces motifs, elle est restée immobile.

« J'ai vu la place du Théâtre-Français couverte de soldats , que le tocsin avait rassemblés ; je les ai \us prêts à marcher , et tout à coup se disperser , parce qu'on était venu traîtreusement leur annoncer que ce n'était qu'une fausse alerte , que ce n'était rien. Ce n'était rien I grands dieux ! Déjà la cour des Carmes et celle de l'Abbaye étaient inondées de sang , et se remplissaient de cadavres : ce n'était rien !

« J'ai vu trois cents hommes armés faisant l'exercice dans le jardin du Luxembourg , à deux cents pas des prêtres que l'on massacrait dans la cour des Carmes : Direz-vous qu'ils seraient demeurés immobiles, si on leur eût donné l'ordre de marcher contre les assassins (l)? »

L'Assemblée législative montra une pareille indifférence. Ce ne fut que dans la soirée du 8 septembre,

(1) Le nouveau Parisy par le citoyen Mercier, t. I, p. 106.

après deux jours de carnage, qu'elle ordonna à la municipalité et au commandant général de la garde nationale, a de faire respecter la sûreté des personnes et des propriétés. » Roland, ministre de l'intérieur, transmit le lendemain le décret à Santerre , par la lettre suivante : « Au nom de la Nation, et par ordre de l'Assemblée nationale et du pouvoir exécutif, je vous enjoins, monsieur, d'employer toutes les forces que la loi met dans vos mains pour empêcher que la sûreté des personnes et des biens ne soit violée ; et je mets sous votre responsabilité tous attentats commis sur un citoyen quelconque dans la ville de f aris. Je vous envoie un exemplaire de la loi qui vous ordonne la surveillance et la sûreté que je vous recommande , et j'informe l'Assemblée nationale et le maire de Paris des ordres que je vous soumets. » Santerre répondit aussitôt : « Je reçois à l'instant votre lettre, monsieur le ministre ; elle me somme, au nom de la loi, de veiller à4a sûreté des citoyens. Vous renouvelez les plaies dont mon cœur est ulcéré, en apprenant à chaque instant la violation de ces mêmes lois, et les excès auxquels on s'est hvré. J'ai l'honneur devons représenter qu'aussitôt la nouvelle que le peuple était aux prisons, j'ai donné les ordres les plus précis de former de nombreuses patrouilles aux commandants de bataillons, et aux commandants du Temple et autres, voisins de la demeure du roi et de l'hôtel de la Force, à qui J'ai recommandé celte prison, qui n'était pas encore attaquée. Je vais redoubler d'efforts auprès de la garde na-

tionaie, et je vous jure que si elle reste dans rinaction, moD corps servira de bouclier au premier citoyen que Ton voudra insulter (1). »

Le calme se rétablit gradut»ilement, autant du moins que le permettait la gravité des circonstances. Les sections jurèrent de faire respecter les droits de V homme et du citoyen. Des patrouilles nombreuses parcoururent les rues jour et nuit; et la Convention se réunit, le 20 septembre, sous de favorables auspices. La contre-révolution semblait étouffée , dans le midi et en Poitou, par le zèle des gardes nationaux deTArdèche , du Gard et des Denx-Sè\res. Renforcées sans cesse par de nouveaux volontaires, les troupes de la République reprirent Tavantage. Les Prussiens évacuèrent promptement la Cbampagne ; la Savoie et le comté de Nice nous reçurent comme des libérateurs. Les habitants de Lille , qui prouvaient depuis longtemps que la faïence bleue ne craignait pas le feu (2), soutinrent un bombardement de quarante-huit heures, et, presque sans garnison , eurent la gloire de repousser trente mille Autrichiens. La victoire de Jemmapes nous ouvrit les portes des villes belges. On peut dire que ces triomphes rapides furent dus en grande partie à Tinstitution de la garde nationale. Si la France n'avait pas eu une organisation militaire indépendante , des

•(1) Courrier français du 7 septembre, u. 251. (2) Allusion populaire à rtiabii bleu des volooUires. Courrier français, d. 177, p. 467.

troupes réglées; si les citoyens n'avaient pas été {amiliarisés avec la discipline , les manœuvres, et le maniement des armes, comment aurait-elle lutté contre la coalition ? comment une seule section parisienne, celle de la Butte-des-Moulins, aurait-elle pu fournir, après plusieurs sacrifices antérieurs , un bataillon d'hommes d'élite , supérieurement armé et équipé (1) ? comment les Nantais auraient-ils pu offrir à la Convention cent douze canons, cent vingt fusils, cent dixliuit paires de pistolets, et trois cents canonniers, dont le moins exercé^ mettait, à huit cents toises de distance , dans un carré de quatre pouces (2)?

Au moment où l'armée ordinaire devenait insuffisante , une nouvelle force publique se trouva prête à la remplacer. Il y eut, pour former le noyau des légions volontaires, une masse d'hommes qui posi^édaient déjà de vagues notions du service militaire, et auxquels il ne manquait qu'un peu d'expérience pour être des soldats complefs. Un commencement d'instruction spéciale vint en aide au courage et au patriotisme, et les gardes nationaux, réunis en corps depuis plusieurs années, répartis dans des cadres réguliers, donnèrent l'exemple au reste de la nation.

(1) Moniteur du 16 septembre, ii 260.

(2) Cmtrrwr français du à octobre, n. 278.

Page 1