CHAPITRE I
Milit-'es tniiT tvïa^i{!nii&*t. — CrjoiinuTiQiijt&s dc4 paroi aiii un i^ — Li^A ruiïimunË^ k Bovjjie'-', — Orf^aDiBatioD militaire des communËB. — Gu^t A-s'-s ul. gLiet Tùyulb — Corpï dq métJerB tï^mpts du ^ubI. -^ Cnpitaincf ^t>N3éji, -^ Milice parlsietite Jiti qitatorzicntfl mècl*?. ^SJFga dq HoQE'O — Bi^îge de Ë^iimvuis. — Milices de Lyûn et Paria r — Barricades du ]a Ligue. — Défende de Saiat-JcjLii-de- L!iit. — Dè^orginisation dcn uiUic^^ï bourg coi titïfi.
La ^ardo nationale, comme toutes nos grand€s ins* titutions, remonte presque au berceau de la monarchie, Uèjà, soïjs la première nice, les habitants de nos cités étaient organisés en milices, et marchaient avec les guerriers francs. Le mérovingien Chîlpéric , dans sa campagne contre les Bretons, menait à sa
suite les Tourangeaux, les Bessins, les Manceaux, les Angevins, et beaucoup d'autres. Il fit envahir la Tonraine par les Manceaux, et le Berry par les milices de Nantes, de Rouen, de Bayeux, d'Avranches , d*Évreux, de Séez, de Lisieux, de Coutances, de Poitiers, de Tours et d'Angers. Celles de TOrléanais et du Blaisois gardaient la ville de Tours, en 685, sur rinvitation du roi Contran (f). Ces milices se composaient de la population valide, à Texception des prêtres, des sénateurs, des curiales ou magistrats municipaux, que la loi romaine dispensait du service militaire, des colons agricoles et des esclaves. C'étaient , dans les conditions de la société antique, de véritables gardes nationales, à la fois sédentaires et mobiles.
Toutefois, en ces temps reculés, la faculté de porter les armes était moins un droit d'homme libre qu'une obligation de vassal. Ce ne fut qu'après rétablissement des communes que l'organisation militaire des bourgeois put être considérée comme la consécration de leurs privilèges et la garantie de leurs franchises.
Les historiens refusent à Louis-le-Grosl'honneur d'avoir créé les communes : eneiïet, un grand nombre de villes s'émancipèrent sans sa participation, ou même contre son aveu ; mais il est certain qu'on lui doit les milices communales. Voici ce qu'en dit Orderic Vital, écrivain contemporain : a Louis VI, voulant compri-
(1) Grégoire de Tours, liv. iv, cli. 27; liv. v, cli. A; liv. iri, cil. soi liv, VII, cb, 20.
Dt LA GAKDE NATIONALE. 9
mer la tyrannie des brigands et des séditieux, fut forcé d'implorer le secours des évêques. Alors fut instituée en France, par les prélats, une communauté populaire (l), de sorte que les prêtres accompagnaient le roi au combat , avec leurs bannières et tous leurs paroissiens. D'ailleurs, le clergé allait à Tarmée, non pour prendre part à la lutte, mais seulement pour assister et confesser les fidèles. »
L'abbé Suger nous apprend qu'en 1108, au siège du Puiset, les communautés des paroisses du pays se signalèrent par leur héroïsme. Nous les retrouvons sous le règne de Philippe-Auguste. En 1189, la commune de Mantes repoussa les Anglais. A la célèbre bataille de Bovines, les légions des communes [legiones communiarum) étaient rangées autour de Torillamme. Le chroniqueur poète, Guillaume Guiart , vante leurs exploits, et décrit leur marche en ces termes (2) :
A prochoit des rangs Toriflambe ; Après venoîent les communes, Où genz avoil blanches et brunes Pour aidier au roi loyaument.
Gomme Amiens especiaument, Qui désire qu'à Testour viengne, Gorbie, Arraz, Biduvez, Gompiègne...
Et autres dont ne diroi al.
(1) Tune GOMXONiTAS in Franeia popularis ittstiiuti est a prœsuîibus, (1) Bibliotb. nat , manuscrit n. 1029S.
Le rôle des milices ne se bornait pas à suivre les seigneurs à Yost : elles gardaient les remparts, maintenaient l'ordre, et combattaient au besoin contre les châtelains pour le salut de leurs libertés. Elles avaient le droit de se rassembler toutes les fois que le maire et les échevins les convoquaient au son de la cloche du beffroi, et prêtaient main-forte aux délibérations du conseil municipal.
A Paris, les corporations de marchands et d'artisans fournissaient chaque jour un certain nombre d'hommes pour veiller pendant la nuit à la sécurité des habitants. Deux inspecteurs, nommés les clercs du guet, distribuaient les billets de garde, et les bour* geois désignés se rendaient au Ghàtelet, à l'entrée de la nuit pendant Thiver, et à Theure du convre-feu pendant Tété. Après Tappel, ils étaient distribués dans les quartiers, et obligés de se tenir éveillés et armés jusqu'à l'aube. Toute la nuit, la sentinelle du Châtelet cornait la guette, c'est-à-dire qu'elle sonnait du cor par intervalles. Cette garde bourgeoise, qui occupait des postes fixes, prit le nom de guet <i$si8. On y ajouta le guet royale composé de soixante sergents, vingt à cheval et quarante à pied, sous la conduite d'un chevalier du guet, dont le titre se rencontre pour la première fois dans un compte des prévôtés de Tan 1261 . Cet officier, à la tète de sa compagnie, visitait les corps-de-garde occupés par le guet assis, et prenait rigoureusement note des délits et infractions.
DE LA GAKDE NATIONALE. ir»
Les cas dexcmation avaient été prévus par l'ordonnance suivante :
a Sont quittes du guet^ tous ceux qui ont passé LX ans, touz boiileux, touz méhaigniez (1), touz ceux qui sont hors de la ville, touz ceux à qui leurs femmes sont en mal d'enfant, tout homme lunage (2), tout hostieux de femmes veuves, jurés, et touz maistrès de touz mestiers de la ville de Paris. »
Plusieurs individus, par leur position sociale, étaient exempts du guet, tels que les sergenz du roi, avocats, procureurs, clercs-notaires, bourgeois non-marchandants, mesureurs de la ville. Quelques corporations avaient obtenu la franchise^ en considération des services qu'ils rendaient au roi et aux seigneurs; c'étaient les monoiers, brodeurs de soie, courtepointiers, faiseurs de corbeilles et de vans, peintres, imaigiers, chasubliers, selliers, libraires, parcheminiers, enlumineurs, écrivains, tondeurs de draps, tailleurs de pierres, bateliers, éluvistes, vendeurs d'auges, d'écuelles et échelles, verriers, faiseurs de chappiaux de bonnet (3), archiers, haubergiers, bufletiers, oublaiers (4) , écorcheurs, apothicaires, calendreurs, orfèvres et tapissiers. Les bouchers, ôw«cA«er5, marchands de merrains et sauniers, s'affranchirent du guet en
(1) Estropiés.
(2) Lunatique, Tou.
(3) Sorte d'éiofTe de laine, dont le nom est devenu celui d*une coiffure.
(ft) Marcliands d'oubliés.
payant une redevance annuelle de trente sous (150 fr. de notre monnaie). Les tonneliers ne devaient point de guet entre la Madelaine et la saint Martin d hiver, moyennant Tabandon d'une journée de travail.
Les registres de la prévôté de Paris, sous Saint- Louis, prouvent qu'un très-grand tiombre de corporations alléguaient divers prétextes pour se dispenser de monter la garde, ce Les tailleurs requièrent qu*ils soient quite du guiet^ s*i piait au roy, pour les granz robes qui leur convient fère et garder de nuiz , qui sont aux gentiezhommes, et parce qu'ils ont grant planté de meniée estrange (l), que il ne puent pas touz croire ne touz garder, et parce qu i leur convient que il taillent et cousent les robes aux hauts hommes aussi bien par nuit cune par jour. » Les foulons protestent aussi, disant: ce quils nont pa^ guaitié àt^\n!& que le roi alla outre mer ; mes madame la royne Blanche, que Diex absoille, les fit gaitier par sa volonté. »
Pour remédier à Tincurie des habitants, Philippele-6el, par une ordonnance de Tan 1306, plaça dans chaque ville importante des capitaines soldés par le roi, qui prêtaient serment de bien défendre la commune, et auxquels elle devait obéir en temps de guerre. Cependant, au xiv» siècle, le service était devenu très-irrégulier ; les clercs du guet en exemptaient volontiers tous ceux qui pouvaient leur donner une
(1) Domestlquos étrangers.
rémunération pécuniaire. La négligence avait gagné jusqu'aux sergents soldés. Le roi Jean II, par une ordonnance de Tan 1363, cassa les deux clercsduguety et confia leurs offices à deux notaires du Chatelet, qui furent chargés de rétablir la discipline.
La milice parisienne s'Rccrut pendant les froublos de ce règne; le prévôt des marchands, Elienne Marcel, y incorpora tous les bourgeois sans exception, et lit poser des (^haîn^s de fer dnns les rues et dans les carrefours. Si Ton en croit Froîssard, le nombre des parisiens armés ne s'élevait pas à moins de cinquante millen^ subdivisés en cavaliers, arbalétriers, m^iV/of/'/ïs, armés de maillets, et pavescheurs, ainsi nommés parce qu'ils ptirUiient des pavoix, grands boucliers de bois recouverts de cuir,
tJn tel déploiement de force était jndiïipensable à une époque où il n'y avait point d'armée régulière permanente* Les villes, investies à TimproA^iste, n'a-^ valent souvent pour défenseurs que leurs habitants, qui, suppléant h la tactique par le courage, tenaient en échec les trûnï)es les mieux exercées. On sait la {jclorieuse résistance qu'opposèrent pendant onze mois les Calésiens à l'année d'Kdauard HT. Les Rouennais ne furent pas moins héroïques ï bloqués en 1418 par une formidable armée anglaise, abandonnés par les troupes royales, ils résolurent de vaincre ou de s*ensevelir sous les décombres de leurs murailles, Aux feux de l'artillerie ennemie ils opposaient des feux plus meurtriçrs encore ; ils réparaient les brèches avec une
infatigable activité, et poussaient leurs sorties jusqu'au centre du camp anglais. 1^ famine les décima sans les abattre; sans vivres, sans munitions, sans secours, ils voulurent se frayer un passage au milieu des assiégeants; mais Guy Bouteiller, leur gouverneur, les avait vendus à Tétranger, et lorsqu'ils passèrent la Seine, le pont, dont ce traître avait fait scier les soutiens, s'abima avec plusieurs milliers d'hommes. Il fallut céder et demander une capitulation, qu'on n'obtint qu'en livrant les chefs des milices; la plupart se rachetèrent à prix d'argent; mais le plus énergique et le plus redouté de tous, Alain Blanchard, dédaigna de marchander sa vie. a Je n'ai pas de bien, disait-il en marchant au supplice ; mais quand même j*en aurais, je ne l'emploierais pas pour empêcher des Anglais de se déshonorer. N*est-il pas plus beau de mourir pour son pays, que de s'humilier lâchement devant un prince étranger? »
Beauvais, assiégé en 1472, par Charles-le-Téméraire, duc de Bourgogne, fut également défendu par sa milice. Les habitants soutinrent un assaut de trois heures; ils commençaient à se décourager lorsque les femmes vinrent à leur secours, armées de piques et de bâtons ferrés et portant des pierres, du plomb fondu et des feux grégeois. Jeanne Laine, surnommée Hachette, renversa dans le fossé un capitaine bourguignon, qui venait de planter une bannière sur le rempart. L'ennemi leva le siège le lendemain. On institua en mémoire de ce fait une messe annuelle et une pro-
cession, où les femmes marchaient devant les hommes, vêtues d'habits de noces. Par lettres patentes de Louis XI, données à Senllsle22 février 1473, Jeanne Lainéet son mari CoUin Pilon, furent exemptés de toute taille.
Les milices bourgeoises, après la création des compagnies d'ordonnance et des garnisons, ne furent plus employées qu'à la garde quotidienne des villes. Lyon resta divisé en trente-cinq quartiers ou pennonnages, dont chacun, commandé par un officier à pennon^ fournissait chaque nuit cinquante hommes, répartis, dans les deux corps-de-garde, de neuf heures du soir à deux heures du matin. Seize quarteniers, quatre cin« quanteniers et deux cent cinquante-un dizeniers commandaient la garde bourgeoise de Paris; trois compagnies d'archers, d'arbalétriers et d'arquebusiers, obéissaient à un capitaine-général, subordonné aux prévôts de Paris et des marchands. Henri H, en 1559, y substitua deux cent quarante archers, payés à raison de trois sous parisis par jour ; cependant, aucune loi positive n ôta aux Parisiens le droit de s'armer. Leurs compagnies étaient, le 12 mai 1588, derrière les barricades de la Ligue. Leschaînes des rues étaient tendues ; des tonneaux remplis de terres barraient les principaux passages que gardaient de fortes patrouilles, et des pierres avaient été montées dans les étages supérieurs de toutes les maisons. Les Suisses, attaqués par les bourgeois sur la place du Marchc-lNeuf, perdirent une soixantaine d'hommes, et auraient été tous
massacrés sans Tintervention du duc de Guise. Le soir, les chefs de la garde bourgeoise, refusant de re« cevoir le mot d*ordre au nom du roi, de la bouche du prévôt des marchands, s'adressèrent au duc de Guise. Henri III, vaincu et humilié, s'enfuit précipitamment de Paris, où il ne devait jamais rentrer.
Peu à peu, dans presque toutes les villes, les gardes bourgeoises se désorganisèrent. Le dernier signe de leur existence, et Tun des plus glorieux, fut la défense de Saint-Jean de Lône, au mois de novembre 1636. ^Cipquante mille Impériaux et Espagnols avaient envahi la Bourgogne ; la petite ville de Saint-Jean de Lône ne pouvait leur opposer que quatre cents bourgeois, douze volontaires d'Auxonne, quelques gentilshommes des environs et cent-vingt soldats du régi-* ment de Gonti. Après avoir soutenu deux assauts successifs , les habitants se rassemblèrent dans un corps-de-garde et prêtèrent serment entre les mains des échevins Pierre Desgranges et Pierre Lapre, « de sacrifier leur vie à la défense de la ville ; et en cas qu'ils se vissent prêts à être forcés, de mettre le feu chacun à sa maison, aux poudres et aux munitions de guerre, et ensuite de mourir tous Tépée à la main ; ou, s'ils pouvaient se faire jour à travers Tennemi, de se retirer par le pont de Saône, en brûlant après eux une arcade dudit pont.» Jean Gagnet, greffier, colporta de poste en poste cette formule, qui fut signée par toits habitants sachant le faire. Le 2 novembre, vers trois heures, Fennemi tenta un troisième assaut ;
les habitants en foule se rangèrent sur la brèche; les femmes, )^s jeunies filles, armées de lances et 4'espin^ goles, marchaient à côté de leurs parents , sans plus s'émouvoir des balles et des traits d'archers, que s'ils fussent esté des fleurettes. La victoire resta aux Français ; à neuf heures, le comte Josias de Rantzau arrive au secours (Je la ville, et à deux heures après minuit, les coalisés levèrent le siège, en abandonnant leur artillerie dans Jes tranchées.
Louis Xlll afi'rauehit Saint-Jean de Lône de tout imp^t, et leî! habitants décidèrent que les compagnies de la milice auraient à l'avenir pour capitaines les échevins de la cité.
Louis XIV, préoccupé d'idées despotiques, ne cornprit point le parti qu'il pouvait tirer du dévouement des communes, dont les privilèges succombèrent les uns après les autres aux cflbrts du pouvoir absolu. Un arrêt du conseil d'État du lî) septembre 1C6S, et une ordonnance de 1 692, mirent les milices bourgeoises sous les ordres des intendants de province et des lieutenants du roi- Védit royal de 1604 ^ta aux citoyens la nomination de leurs chefs , en créant des charges héréditaires et vénales d'officiers de milice. En 17^0, \m nouvel édit défendit aux milices de se réunir sans Tautorisalion du commandant de la place. LUes furent presque anéanties dans les pays d'élection()}ï mais elles semaintinrentdans les pays d'ÉtatSj
(1) Les paya d'Élection élajem C(?uï oîi la quotité Jw ïnipOls
nomiDatiTement du moins, car elles ne s'assemblaient guère que pour figurer dans les cérémonies publiques. Paris conserra trois compagnies bourgeoises d'arbalétriers , d'arcbers et d'arquebusiers. Chacune d'elles n'était que de cent bommes, et avait pour officiers un capitaine , un lieutenant , un sousMieu tenant , un enseigne, un cornette et un guidon. Les lettres patentes du 14 décembre 17C9 renouvelèrent les privilèges de cette milice, lui accordèrent le rang de gendarmerie et maréchaussée de France, et y ajoutèrent une compagnie de fusiliers. En même temps elles réduisaient à soixante-seize hommes le contingent de chacun des quatre corps (4).
Lorsque Louis XYI eut convoqué les étatsr-généraux, et que les électeurs eurent à rédiger des cahiers où ils exprimaient leurs vœux, ils demandèrent unanimement le rétablissement des gardes bourgeoises ; mais avant que la législature nouvelle eût eu le temps d'en délibérer, les cadres de la vieille milice se reconstituèrent en s'élargissant, et la garde nationale surgit, vivante et armée, du sein de l'insurrection.
était déterminée parles intendants; les pays d'États la fixaient enx-mémcs.
(1) Almmach royal, année 17S5, p. A3S.
CH&PITBE IL
JuilK't iTâ9^ — Réuttion âei troupes lutour de Futli, — Mirabeau demundfe J'étiLUiâscment ùvt^ gardes hourgËoise^r — Motions de BoDrmvillE! «t du Bancal de« Iss^irta — pAtis dematide le réLablin- Bfinieiit dïj gardes bour^eot^e^ — CréalioD du Comita f (irmaDcnt âii la miTiCË j>n.ri!iicTinc. — Délibérations defl di!itrict^. — Organi- KAti^n dt 1& nHltcer — Ff^micr btat-major» — Attaque et pn$Q d« la fiaiAille.
Lts députés r*^'ui]is à Versailles, au mois de janvic I 789, ne tardèrent pas à manifester Vintention d ou-trépasser les volontés royales, et d'étendre les réformes au-delà des mesures financières. Le 17 juin, ils se eonstituérent eu Assemblée nationale, et la cour, vaincue dans les luUes parlementaires, résolut de eom battre le mouvement par la violence. Louis WT, dans sa déi^laration du 2^ jnin, annonça c^ (;u'il entendait conserver raneîennc distinction des trois ordres, les d ro its féod aux et se i g n e u riau x , Te \em pti o n des chur{j:es pour les deux premiers ordres de TÉtat. » Afin de prévenir toute résistance, des masses considérables s'approchèrent de Paris, Trente-cinq miJle
hommes, sous les ordres du baron de Besenval, manœuvrèrent entre Versailles et la capitale ; trois régiments Suisses vinrent camper au Champ-de- Mars,avec huit cents hussards et dragons; cinq autres régiments s'établirent à Saint-Denis. Des batteries furent placées au pont de Sèvres, à Saint-Cloud, à Meudon, à Montmartre et à Passy. Les hussards de Bouillon et de Nassau occupèrent Torangerie de Versailles, où ils reçurent la visite du comte d'Artois, de la reine, et de madame de Polignac.
Pendant laséance du 8 juillet, Mirabeau entretint l'Assemblée nationale de ces dispositions militaires ; il peignit avec éloquence les dangers qu'elles présageaient, les alarmes et l'indignation qu'elles éveillaient dans tous les cœurs, et conclut : « à ce que S. M. fût suppliée de rassurer ses fidèles sujets, en donnant des ordres pour le prompt renvoi des troupes et l'établissement de gardes bourgeoises dans les deux villes de Paris et de Versailles, attendu qr il pouvait être convenable de pourvoir provisionnellement au maintien du calme et de la tranquillité. »
Cette seconde partie de la motion fut écartée; mais cependant elle répondait au vœu général des Parisiens. Dès le 26 juin, M. de Bonneville avait proposé aux électeurs des soixante districts de voter une somme destinée aux frais d'équipement de la garde bourgeoise régénéTée. Le 10 juillet. Bancal des Issarts renouvela cette proposition. Il demanda aux électeurs, réunis à T hôtel de ville, « qu'il fût voté
une adresse pour exprimer le désir de voir reconstituer \di garde bourgeoise;
« Qu'il en fût délibéré dans les districts ;
(( Que rassemblée des électeurs nommât uti comité de vingt-quatre membres, afin de s'occuper dés moyens d'assurer la tranquillité publique. »
Pendant que les représentants de la Cité cherehaieiit à régulariser l'administration, Paris entier se souleva. Le renvoi du ministre Necker, Fimprudente attaque du prince de Lambesc, les préparatifs menaçants des troupes, exaspéraient la population. Le cri aux a^Twes partit du palais royal, et retentit de district en district ; les boutiques d'armuriers furent pillées ; au milieu de Tagitation générale, rassemblée des électeurs fut animée du double sentiment de Tordre et de la liberté. Elle sentit la nécessité d'opposer une force imposante au mauvais vouloir ministériel; d'un autre côté elle craignit de voir des armes entre le* mains d'hommes de toute classe et de toute espèce. £n conséquence elle envoya des commissaires dans tous les postes où des citoyens armés s'étaient déjà réunis^ « pour les prier, au nom de la patrie, de suspendre tout attroupement et toute voie de fait ; » puis elle adressa la requête suivante à l'Assemblée nationale :
« L'assemblée des électeurs de la ville de Paris, ne pouvant se dissimuler que la présence d'un grand nombre de troupes dans cette capitale et aux environs, loin de calmer les esprits et d'empêcher les émotions populaires, ne sert, au contraire, qu'à donner des
citer ici quelques-uns de ces documents, qui sont, pour ainsi dire, les actes de naissance de la garde nationale, et oii Ton voit pour la première fois apparaître cette glorieuse qualification.
Le district des Grand s-Augustins statue : « que pro* visoirement, et pour la garde seulement de la nuit prochaine, chaque citoyen fera sentinelle devant la porte de sa maison. »
Le district des Ënfants-Rouges commet des députés c( pour prendre à Thôtel de ville les mesures nécessaires à l'organisation de la garde municipale, »
Le district de Sainte-Elisabeth a a établi dans son sein une garde bourgeoise composée de citoyens connus, et rédigé un règlement provisoire pour les citoyens qui composeront cette gabde nationale. »
Le district Saint-Eustache arrête :
« De former une garde bourgeoise pour la sûreté et la garde publique de Paris ;
«De communiquer sur-le-champ cette résolution aux régiments des gardes-françaises, des gardes suisses et autres corps de militaires-citoyens, pour les engager à se réunir à la milice bourgeoise, »
Le district de la Sorbonne arrête a que tous les citoyens vrais patriotes, en état de porter les armes, établiront des patrouilles qui veilleront jour et nuit à ce qu'il ne soit porté aucune atteinte à la sûreté des personnes et des biens de tous les citoyens. »
Le district de Saint-Méry arrête :
« Qu'une garde bourgeoise sera établie et composée
des chefs de maison, pères de famille et autres habitants exerçant profession publique, sans aucune distinction d'ordres, d'états et de qualités, nobles ou non nobles, même des jeunes gens attachés h MM. les notaires, procureurs, négociants et autres qui voudraient s-enrôler. »
Dans l'après-midi fut affiché l'arrêté qui constituait la garde nationale (l). Il était conçu en ces termes :
(( La notoriété des désordres et des excès commis par plusieurs attroupements ayant déterminé rassemblée générale à rétablir sans délai la milice parisienne, il a été ordonné ce qui suit :
a Le fond de la milice sera de quarante huit mille hommes; l'enregistrement fait dans les soixante districts sera de deux cents hommes pour le premier jour, et ainsi successivement pendant les trois jours suivants.
« Les soixante districts, réduits en seize quartiers, formeront seize légions, qui porteront le nom de chaque quartier. Il y aura douze légions composées de quatre bataillons, et quatre de trois bataillons. Chaque bataillon de huit cents hommes se subdivisera en quatre compagnies.
a L'état-major général se composera d'un commandant général des seize légions, d'un commandant en second, d'un major général et d'un aide-major. c( L'état-major de chaque légion comprendra un
(1) Journal général d9 France^ n. 85,
28 UISTOIRË
commandant en chef, un commandant en second, un major, quatre aides-majors, un adjudant.
a Chaque compagnie sera commandée par un capi* taine en premier, un capitaine en second, deux lieu^ tenants et deux sous-lieutenants.
a Le comité permanent nommera aux différents postes et emplois ; les officiers seront choisis par les districts.
a La cocarde sera blette et rouge, aux couleurs de la municipalité ; tout homme trouvé avec cette cocarde, sans avoir été enregistré dans Tun des districts, sera remis à la justice du comité permanent.
a Le quartier de la milice sera toujours àThôtelde ville.
a 11 y aura seize corps-de-garde principaux et soixante corps-de-garde correspondants.
c(Les patrouilles seront postées partout où le besoin sera.
(( Les armes prises dans les corps-de-garde y seront laissées par chaque membre de la milice parisienne, à la fm de leur service ; les officiers en seront responsables.
« D'après cette composition arrêtée par le corps de la milice parisienne, chaque citoyen admis à défendre ses foyers, voudra bien, tant que les circonstances Texigeront, s^astreindre à faire son service tous les quatre jours. »
A dix heures du soir, MM. Delavigne, président des électeurs, et Agier, électeur, apportèrent au co-
mité permanent la déclaration de l'Assemblée nationale.
« Nos députés, dit M. Delavigne, ne doutent pas plus que vous qu'il faut des gardes bourgeoises pour ramener Tordre et maintenir la sûreté. Les ministres qui obsèdent et trompent le meilleur des rois, montrent encore une opposition bien marquée à rétablissement de ces milices, mais le vœu de TAssemblée nationale, consigné dans ses arrêtés, n'en est pas moins décidé pour que les milices' bourgeoises soient établies. En douterez-vous encore, messieurs, lorsque je vous dirai qu'un des députés m'a remis, avant de partir, la note que voici, écrite de sa main : M. Dupont, conseiller d'Etat, cbevalier de l'ordre de Vaza, et son fils, âgé de dix-huit ans, demeurant rue du Petit-Musc, n» 17, demandent à être compris au rôle de la milice bourgeoise, si elle est établie. »
La nuit se passa paisiblement, grâce à l'activité des citoyens enrôlés, on désarma un nombre considérable de particuliers sans aveu. Mais l'initiative que prenait chaque district, le défaut d'ordre et de discipline, firent sentir la nécessité de donner immédiatement des chefs à la nouvelle garde. Le duc d'Âumont, désigné par les électeurs, ayant fait une réponse évasive, et demandé vingt-quatre heures pour se décider, le comité permanent choisit pour commandant en chef le marquis de la Salle dOffemond, lieutenant-colonel du bataillon de Vermandois; pour commandant en second, M. Du Saudray, chevalier de Saint-Louis, ci-
devant aide-maréchal-général-des-logis du roi ; pour majors, MM. Caussidière et Souet d'Ermigny.
Cependant la multitude se portait vers la Bastille. On supposait que cette forteresse recelait un dépôt d*armes considérable ; elle pouvait foudroyer le faubourg Saint-Antoine, une partie des boulevards et du quartier Saint-Paul. C'était d'ailleurs, en quelque sorte, la représentation architecturale du despotisme, et depuis plusieurs années, le projet de la détruire avait été mis en avant (l). La garnison de la Bastille pe se composait que de quatre-vingt-deux soldats invalides, deux canonniers de la compagnie de Monsigny, trente-deux suisses du régiment de Salis-Chamade, commandés par Louis de Flue, lieutenant de grenadiers ; mais les munitions étaient plus que suffisantes; elles consistaient en boulets de calibre, quatre cents biscayens, quatorze coffrets de boulets sabottés, quinze cents cartouches et deux cents barils de poudre. Il y avait quinze pièces de canon sur les plates-formes, et trois autres vis-à-vis le grand pontlevis. On avait placé sur les remparts six fusils portant chacun une livre et demie de mitrail'e, et désignés sous le nom d'amusettes du comte de Saxe.
En outre, le gouverneur De Launay avait fait monter sur les tours six charetées de pavés, dechenets, de vieux boulets et de vieilles ferrailles. On avait réparé les
(1) Mémoires sur la Bastille^ Londres, 1783. — Cahiers du Hers-éiat de Paris, de Drevs, de Monlfort-VAmaury, etc.
ru
ponts-levis, enlevé les garde-fous, entaillé les embra-
^ sures, pratiqué des meurtrières; et les Suisses, à
rinstigation du gouverneur, juraient de faire feu sur
les invalides, si ceux-ci refusaient d'obéir.
A midi, une bande désarmée se groupe autour du pont-levis de V avancé, en criant: a Laissez-nous entrer I donnez-nous des armes et des munitions. »
De Launay ordonne de baisser le pont, le fait relever aussitôt que la députation est dans la premièrq cour, et ouvre un feu roulant sur des malheureux qu*il a mis dans l'impossibilité de fuir. De toutes parts on crie ! « Trahison! à bas la troupe l » Louis Tournay, ancien soldat au régiment Dauphin, monte sur le toit du corps-de-garde attenant à Vavancé, et brise avec une hache les supports du pont-levis. L'attaque commence, quinze blessés sont recueillis dans les maisons de la rue de la Cerisaie ; un jeune homme atteint d'une balle au bras, un garde-française expirant sur un brancard, sont conduits au comité per-marient, auquel on demande de décréter le siège, tandis que d'autres citoyens vont chercher du renfort en racontant dans Paris la perfidie du gouverneur. Le siège de la Bastille, qui n'était que le rêve de quelques hommes, devient une pensée générale. Soulevée par les récits des premiers assaillants, la population entière s'ébranle ; ouvriers, soldats, pompiers, journaliers des campagnes, femmes, abbés, capucins, grossissent l'armée assiégeante, les uns avec des car rabines, d'autres avec des arquebuses à rouet, des
massues, des haches, des javelots, des lames de sabre emmanchées au bout de perches. En moins d'une , heure, on a pénétré dans la cour du gouvernement^ et Ton échange des coups de fusil avec les chefs suisses poUés derrière le pont-levis de la grande cour.
Une députation du comité s'avance au pied de la forteresse. Elle est composée de MM. Delavigne, Chignard, dcTabbé Fauchet, et de M. Bottidoux, député suppléant des communes de Bretagne. En approchant, ils agitent leurs mouchoirs en signe de paix; néanmoins, la fusillade continue. Trois hommes, frappés mortellement, tombent auprès de M. Delavigne, et c'est au bruit de la mousqueterie, que ce courageux parlementaire fait lecture de la proclamation suivante :
« Le Comité de la Milice parisienne^ considérant qu'il ne doit y avoir à Paris aucune force militaire qui ne soit sous la main de la ville, charge les députés de la ville qu'il adresse à M. le marquis de Launay, commandant de la Bastille, de lui demander s'il est disposé à recevoir dans cette place les troupes de la milice parisienne, qui la garderont de concert avec les troupes qui s'y trouvent actuellement, et qui seront aux ordres de la ville.
« Signé : de Flesselles, prévôt des marchands et président du comité; Delavigne, président des élec^ leurs; More au de Saint-Méry, président rfei électeurs, etc. »
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La (léputation se retire sans que le combat ait cessé. Postés au haut des tours, les officiers de Tétat-major encouragent eux-mêmes les tirailleurs par leur exemple. Les Suisses, placés dans la cour principale, ont pratiqué une meurtrière dans le tablier du grand pont-levis, et foudroient les assiégeants avec Tun de ces fusils appelés amusettes du comte de Saxe.
Une autre ambassade arrive, tambour battant, précédée d'un drapeau blanc.
Elle a pour mission :
D'engager ceux qui environnent la Bastille à se retirer dans leurs districts respectifs, pour y être promptement incorporés dans la milice ;
De rappeler à M. de Launay combien il est important de ne pas exciter Tanimosité du peuple, et d'épargner la vie des citoyens ;
De le sommer .enfin de cesser toute hostilité, et de recevoir les défenseurs de la ville à la garde et dans l'intérieur de la forteresse. »
Les envoyés de la ville sont MM. Ethis de Coniy, Francotay, Contans, Joannon fils, Boucheron, de Milly, Poupart de Beaubourg etPiquot de Sainte-Honorine. A leur aspect, on arbore le pavillon blanc sur la plate-forme des tours; les Invalidesrenversent leurs fusils, élèvent leurs chapeaux; leur attitude fait espérer un accommodement.... Mais soudain plusieurs coups de feu retentissent : une balle sillonne Tépaulette de M. Poupart de Beaubourg; une autre perce le chapeau d'un député. « Retirez-vous, crie-t-on à
M. Francotay; vous voyez bien que la trahison est manifeste.
— C'est plutôt à vous de vous retirer, répond l'électeur, vous vous sacriûez inutilement. Attendez, et trois cents gardes françaises vont arriver avec cinq pièces de canon. Si vous restez ici, ils ne pourront pénétrer dans cette cour encombrée.
— Nous n'avons pas besoin de renfort!... Laisseznous, nous périrons ou nous mangerons tous ces b là!
-^ Mais à quoi bon vous exposer î
— Nous épargnons de la besogne aux gardes françaises; si nous sommes tués, nos corps serviront à eombler le fossé ! s
Francotay s éloigne plein d'admiration pour ce noble dévouement. Les assiégeants, furieux, amènent trois voitures de paille et s'en serveijt pour mettre le feu aux bâtiments de la cour du gouvernement. Les flammes dévorent Thôtel de De Launay, quand on voit déboucher de la rue Saint-Antoine un détachement de grenadiers de Kuffeville, commandé par le sergent-major Wargnier, des fusiliers de la compagnie de Lubersac, sous les ordres du sergent de grenadiers La Barthe, et une troupe de bourgeois armés que dirige Hulin, ancienofficier au service de Genève, employé à la buanderie de la Beine (t). Un canon,
(1) Le même qui, devenu comte et lieutenant-général, commandait la place de Paris ea 1812. {Note de VÉdileur,)
plaqué en argent, présent du roi de Siam àLouisXlVj un mortier, quatre pièces de quatre, sont mis en batterie par les gardes-françaises.
Serré d'aussi près, ne voyant pasarriterles secours promis par MM. de Bezenval et de Flesselles, le gouverneur prend la résolution de s'ensevelir mm les ruines de la forteresse ; il saisit la mèche de Tun deâ canons braqués dans la grande cour, et va droit à la Sainte-Barbe. « Vous ne passerez pas, lui dit le sous^ officier Ferrând^ en lui présentant la baïonnette. De Launay insiste : a N'avancez pas, s* écrie Ferrand, ou je vous tue comme un chien. » Le g0Uvei*ttfeuî*4 éperdu, recule, et descend à la Tour de la LïbiH^té, où sont déposées les poudres introduites au château dans la nuit du 12 au 13 ; mais Bécard, autre sdui^officier, l'oblige à se retirer, et prévient tin adte de démence qui aurait fait sauter la Bastille^ led maisons voisines et une partie du faubourg Saint-^ Antoine.
De Launay revient dans la grande cour : « NOUS allons être égorgés, dit-il aux soldats ; remontons su^ les tours, et mitraillons ces misérables. » Maii la gftN nison est lasse de combattre ; elle hésite ^ elle irefusiè de verser le sang plus longtemps. On bat donc Ift chamade ; le drapeau blanc est arboré sur la tour dé la Bassinière. M. de Flue, commandant des i^uisses^ harangue les assaillants à-travers un créneau, et leur tend un billet écrit au crayon, en disant : «Nous vôu^ Ions bien nousîrendre si Ton promet de ne pas mas^
sacrer la troupe ; nous désirons sortir avec les honneurs de la guerre. x>
Le jeune Réoles, mercier près Téglise Saint- Paul , s^aventure sur une planche jetée en travers du fossé, prend le papier et le remet à Élie, ancien orficier au régiment de la Reine-infanterie, Tun des directeurs du siège. Élie, imposant silence à ses compagnons, lit à haute voix : a Nous avons vingt milliers de poudre ; nous ferons sauter la garnison et tout le quartier si vous n'acceptez pas la capitulation.
— Foi d'officier, nous Tacceptons! dit Elle ; baissez yos ponts !
Au bout de quelques minutes on baissa le petit pontlevis de passage, puis le grand pont. Il était alors cinq heures trois quarts. Arné, de Dôle, grenadier aux gardes françaises, pénètre le premier dans la place, et les assiégeants se précipitent sur ses traces. La garnison avait déposé les armes le long du mur ; à droite étaient les invalides, à gauche les Suisses, couverts desarreaux de toile. Ils ôtent leurs chapeaux, battent des mains, et crient : Bravo ! Les premiers entrés fraternisent avec eux ; malheureusement quelques soldats placés sur les plates -formes tirent plusieurs coups de fusil, et les survenants, qui ignorent la capitulation, se ruent sur les invalides, qui auraient tous péri sans Tintervention généreuse des gardes françaises. Le canonnier Asselin tombe expirant; par une fatale erreur, Bécard, celui qui a sauvé le quartier d'une explosion, reçoit deux coups d'épée, et un
coup de sabre qui lui abat le poignet. On va porter dans les rues cette main à laquelle tant de citoyens doivent leur salut. La multitude aveuglée prend Bécard pour un canonnier, Fentraîne à la Grève avec Asselin, et les pend à la potence de fer d'une lanterne, au coin de la maison d'un épicier.
Pendant qu'on brise les portes massives des prisons, qu'on enlève de la chapelle un tableau représentant saint Pierre aux liens, qu'on visite les souterrains, qu'on pénètre dans les cachots, le gouverneur paraît, la tête nue, vêtu d'un frac gris, sans insignes militaires, et tenant une canne à épée dont il essaye de se percer. Le grenadier Arné la lui arrache; le grenoblois Gholat, marchand de vin rue des Noyers- Saint-Jacques, fait prisonnier le commandant désarmé. Quelques minutes après, les vainqueurs prennent le chemin de Thôtel de ville. Élie, porté en triomphe, est en possession des clefs de la Bastille, et brandit son épée, au bout de laquelle il a mis la capitulation. Maillard, fils d'un huissier à cheval au Chàlelet de Paris, tient le drapeau de la Bastille. Derrière eux marche un jeune homme nommé Guigon, montrant au bout de sa baïonnette le recueil des règlements de la place, volumineux registre scellé d'une agrafe de fer. Puis vient M. de Launay, protégé par Hulin, Arné, et par de l'Épine, clerc de maître Morin, procureur au parlement. Autour et à la suite de ce groupe principal se meut une foule compacte, bruyante, animée par Texaltation de la victoire et la
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•soif de la vengeance. Des cris de mort retentissent aux oreilles du gouverneur ; des mains s avancent popr lui arracher les cheveux ; des épées, des baïon- ^nettes sept dirigées vers sa poitrine. « Messieurs , 4it il k ses gardes, vous m'avez promis de ne pas m* abandonner ; restez avec moi jusqu'à i*hôtel de ytHe.D Cependant TÉpine reçoit sur la tête un coup 4^ crosse heureusement amorti par son chapeau; .Dulin, épuisé des efforts qu'il a faits pour défendre le prison^iier, tombe anéanti sur un banc. Aussitôt le ^gouverneur est assailli par une multitude de furieux. M.eurtri de coups de crosse, sanglant et mutilé, il inurmure d'une voix éteinte : a Mes amis, tuez-moi, tuez-moi sur-le-champ; ne me faites pas languir. » Il tombe ; Qn lui coupe la tète, et on Télève au bout ,d'unepiqtje avec cet écriteau : Db Launay, gouveb-
HEUP PB LA BaSTILLB, PEBFIDB ET TBAITBE ENVERS LB PEUPLB.
DelQsnie Salbray, major de la Bastille, fut également massacré sur la Grève, vis-à-vis Tarcade Saint- Jean, malgré les efforts du marquis de Pe!leporl, dont .il avait été le consolateur pendant une captivité de cinq années. M. de Miray, aide-major, M. Piirson, capitaine 4e la compagnie des In\alides, furent tués, l'un rue des Tournelles, l'autre sur le Port-au-blé.
L4 clameur publique ac^'usait le prévôt des marehand^ : il avait envoyé la compagnie du district des Mathurips chercher des armes aux Chartreux, à l'AiTsenal et daos d'autres maisons où il n'y en avait
DE LÀ OAROB NATIONALE. Sd
point. Il avait annoncé au comité p€rmanenJt(\Me M, 'dé ^ Pressoles, intéressé à la manufacture de CbarleviUel/ allait lui expédier douze tnlUe fusils, et les càisiseâ estampillées artillerie, qu'on supposait eotitëtiir cel ' envoi, étaient remplies uniquement de chiffons, de; copeaux et de bouts de chandelles. M. de tlessellèâ s'était constamment opposé aux mesures prises pa*'* les électeurs, et Ton avait trouvé dans la poché dd gouverneur le billet suivant t « J'amuse les Parisieïià' avec des cocardes et des promesses; teriez bon ju^u'fl ce soir, et vous aurez du renfort, de Flésselles.*)
Au moment où les héros du siège entrèrent dftîis I& grande salle de Thôtel de ville, le prévôt des mar^^ ehands était en butte aux reproches des électeur^. «Puisque je suis suspect à mes concitoyens, dit-il , il ' est indispensable que je me retire.» 11 sortit, en éffêt^ accompagné de plusieurs persofartes, auxquelles il pttr-^ lait de très-près et avec beaucoup d'agitation : «Më^ sieurs, disaitril, vous verrez chez moi quelles otit étÔ mes raisons ; quand vous serez à la maison je vOii^ éH^ pliquerai tout cela.» Il cherchait à s'entourer de son escorte comme d'une sauvegarde: mais au coin du quai Pelletier, un jeune homme lui crie : «Traître, tu n'iras pas plus loin I » et d'un coup de pistolet dans l'oreille il renverse le complice de de Launay.
Dans la nuit, les troupes royales se replièrent sur Sèvres : toutefois, comme on redoutait encore une attaque, le tocsin sonnait sans interruption dans toutes les paroisses ; bourgeois et ouvriers étaient en armes.
Le brasseur Santerre avait été nommé par le peuple commaudant-général du faubourg Saint-Antoine. Les gardes françaises qui avaient refusé de rentrer dans leurs casernes étaient répartis dans les couvents de Sainte-Geneviève, des Feuillants de la place Vendôme, des Jacobins de la rue Saint-Honoré, et se tenaient prêts à marcher au premier signal. Un grand nombre de rues étaient barricadées, des pierres avaient été montées dans les maisons , les fenêtres étaient ouvertes et illuminées, et Ton entendait les patrouilles erier par intervalles : «Ne vous couchez pas ; soignez vos lampions, nous avons besoin de voir très-clair cette nuit.D Cependant les plombiers fondaient des balles et des lingots, les armuriers fabriquaient des piques; une batterie de canons occupait la terrasse des Tuileries. Paris semblait un immense atelier, un camp formidable, où chacun se préparait au combat, mais plein de confiance et de courage, paraissant moins craindre qu'attendre avec impatience et désiiei* rapproche de Tennemi.