L*AN TROISIÈME DE LA LIBERTÉ
Que FAssemblée nationale serait suppliée, par une pétition, de prendre en considération les services de M. de La Fayette.
La confection de Tépée fut confiée à M. Auguste, orfèvre du roi ; il plaça Tinscription convenue sur la branche principale de la poignée; sur la branche transversale, la devise des La Fayette : Cur non? La garde était ornée de cinq gravures qui représentaient la Révolution, symbolisée par une tour en ruines;
La Fayette soumettant à l'Assemblée nationale la déclaratiou des Droits de FHomme;
La Fayette sauvant un homme de la fureur du peuple, le 24 mai 1790;
La Fédération ;
La Fayette proclamé le 15 juillet 1789.
L'architecte PouUin donna quatre verrous de la Bastille, pour forger la lame, sur laquelle furent gravés ces mois :
ELLE ËFARliNB LE SANG.
£LLG FUT LE SALlJT DU PËllPLB.
ELLE Fit BESPECTEH LA LOL
Cette lame fut fabriquée à Londres, en présente de donze députés de l'Assemblée constituante. Dés que répée fut prête, les commissaires des bataillons allèrent VotVrir à leur ex-eommandanl» avec une longue é pitre, où étaient exprimés les sentiments des f^^arUes nationaux parisiens, Elle se terminait parce sei'mcnt: u Nous le jurons, sous la foï'me nouvelle que se créent nos bataillons, ils n'échappent point û votre salutaire influence, et si jamais* solduts citoyens, nous pouvions néïçligcr qnelqvies-uni5 de ces devoirs que vous nous rappL^t'z pour la dcrnicre fois, nos cœurs nous avertiraient à rinstant; car nous y retrouverons toujours votre nom, vos coiisfils et votre exemple, »
Les gardes nationaux étaient précisément dans le cas d'avoir besoin de consulter leurs souvenirs, Lfi calme matériel qui régnait depuis le M juillet avait refroidi leur ardeur, Pétiou, qui succéda h Bailly, se plaignit, en arrivant à la mairie, du relâchement qu*il remarqua, t^ Les rues sont sales et pleines de décom-
I4t HBTOm
bres ; les vols et délits de toute espèce se multiplient d*une manière égayante; les pat^ovilles sont rares, peu noflibreiises, le aerriee de la garde eitojenne se foit avee froideur, et oe grand moyen de surveillance s'est considérablement affaibli; le public s'en plaint; les citoyens soldats, dont Fardeur ne s'est pas ralentie, s'en plaignent eux-mêmes, et je reçois des réclamations sans nombre (1).
« Il n'existe plus de feuilles qui Indiquent, dans chaque poste, le nombre de patrouilles, l'heure à laquelle elles rentrent, ce qu'elles ont vu, ce qu'elles ont fait dans leur ronde. Autrefois, ces feuilles se tenaient avee exactitude; chaque jour on en faisait le relevé, et éhaque jour le résultat était mis sous les yeux du maire et du commandant général de la garde natio* nale ; de sorte que le magistrat civil savait, tous les matins, ce qui s'était passé dans Paris; et il pouvait concerter avec le commandant général les mesures de prudence et de précaution à prendre pour maintenir l'ordre et la tranquillité.
« Dans les beaux jours de la liberté naissante» M. La Fayette se rendait lui - même tous les jours, chez M. Bailly ; ensuite il y envoyait un aide-de-camp ; puis ces démarches sont devenues plus rares, et enfin on s'est abstenu de les faire.
« Je me suis vu forcé d'éerire et de me plaindre de
(i) Covp tF œil sur V état dans Uquêlj'ai trouvé la place; 1700^
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DE LA GAftBS NATIONALE. «45
c<i matique de service, de eette indépendapoe dAns Itr* quelle la force armée se mettait au-dessus de rauto** rite civile, l'ai demandé cpi'on rétablit Tusage et la règle des feuilles dans chaque poste; J'^i reçu û» M. Ghftrton une réponse satisfaisante, d
Peut-être fallait-il attribuer le relâchement du ser* vice à rincurie des commandants, qui se voyaient sur le point d*ètre remplacés, et aux préparatifs des élections nouvelles. Elles se firent au mois de décembre, et (\irent précédées du tirage du rang respectif des légions. Par un hasard prophétique, le n* l échut au faubourg 8ednt'>- Antoine ;
Le n* 2 aux bataillons de Saint-Jacques-du>*Hatit-« Pas, de Saint- Victor, de Saint-Marcel, etc. ;
Le n* 3 aux bataillons de Saint-Jacques-rHôpital, de Bonne-Nouvelle, etc. ;
Le n** 4 aux bataillons des Récollets, de Saint-Nicolas, etc. ;
Le n° 6 aux bataillons de FOratoire, des FeuiilantSi des Filles-Saint-Thomas^ etc. ,*
Le n« 6 aux bataillons des Prémontrés, de Henri IV» des Cordeliers, etc. .
On nomma chef de la première légion, Julienne de Belair, ingénieur;
De la deuxième, André-Arnault Aclocque, brasseur, commandant du bataillon Saint-Marceau ;
De la troisième, de Romainvilliers, chef de l'ancienne troisième division, et député du district des
Carmélites près le Comité Militaire de la Com* mune;
De la quatrième, Antoine-Jean Galliot de Mandat, ancien capitaine aux gardes-françaises, député du district des Capucins-du-Marais près le Comité Militaire ;
De la cinquième, Anne -Louis Pinon de la Grange- Batelière, ex-président du Parlement de Paris ;
De la sixième, Baudin de La Chenaye, chevalier de Saint-Louis, commandant du bataillon Notre-Dame.
Ces nouveaux élus, accompagnés des officiers au nombre de quinze cents, prêtèrent le serment civique à la Commune, le 15 décembre, et, sous la conduite du maire, ils se rendirent immédiatement à TAssem^ blée législative. Ils étaient précédés des ofAciers du bataillon des vétérans, et du bataillon des enfants. Pétion porta la parole en ces termes : a J*ai Thonneur de présenter aux législateurs français les nouveaux officiers de la garde nationale parisienne. Ils ont juré de soutenir la constitution de tout leur pouvoir ; ils seront fidèles à leur serment. Ils ont environné le berceau de la liberté, pour la protéger contre les tyrans, et ils ne Tabandonneront Jamais. Ils vous seconderont de tous leurs efforts pour raffermir, et ils défendront, au péril de leur vie, les lois émanées de votre sagesse,
a MM. les oiUciersde la garde nationale parisienne demandent la permission de défiler devant vous. »
Voici quelle fut la réponse du président Ducastel : a L'Assemblée nationale recevra toujours avec trans-r
port les magistrats du peuple et les défenseurs de la patrie. Le patriotisme des gardes nationales lui est un sûr garant qu'elles seront victorieuses. » Les officiers défilèrent sur deux colonnes, au bruit des applaudissements et au son des tambours qui, du dehors, battaient une marche militaire ; et tous criaient en passant : vive la nation I vive la liberté I la constitution ou la mort(l)!
Effrayée de ces manifestations, Faristocratie n'osait attaquer la constitution dans son centre ; mais elle agissait dans les provinces. Depuis que rAssemblée législative avait succédé à la Constituante (octobre 1791), tous ceux qu'avait atteints la révolution, exnobles, parlementaires, prêtres insermentés, fermiersgénéraux, fonctionnaires destitués, redoublaient d'efforts pour allumer la guerre civile. Les villes du Languedoc, du Comtat, de la Bretagne et de la Vendée étaient surtout en proie aux séditions. A Gaen, le 5 novembre, les ennemis de la révolution, excités par le curé Bunel, s'armèrent et firent feu sur la garde nationale. Celle-ci résista et arrêta vingt-deux xx)nspirateurs. Un jeune homme, commis de la poste, allait être massacré par des patriotes, indignés de ses déclamations ultra-monarchiques, lorsque M. Gambey, major de la garde nationale, survint à la tête d'une patrouille de chasseurs, et para les coups portés à l'imprudent, en s'écriant : a Camarades, frappez-moi, plutôt que de tuer un homme désarmé. »
(1) Moniteur du 16 décembre 1791, n° 350.
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A Rennesy un supérieur de capucins soulevait les fanatiques^ et menaçait les patriotes d'une Saint-Barthélémy. « Les dragons d'Orléans et la garde nationale se sont supérieurement montrés dans cette circonstahce, et ont sauvé la ville (i).»
A Montpellier, le 15 novembre, la garde nationale fut obligée d'engager une lutte sanglante avec des rebelles, et de les assiéger dans une maison où ils s'étaient retranchés. C'était cette même garde nationale qui. Tune des premières^ avait demandé à être mobilisée. Dans une adresse lue, le 16 août 1790, à l'Assemblée constituante, elle réclamait, en cas d'invasion, Thonneur de se porter aux frontières, pour y périr tout entière avant qu'un seul ennemi les eût franchies.
La même ardeur patriotique enflammait les milices de tous les départements. L'exécution du décret du 38 juillet ne rencontrait d'autres obstacles que le trop grand nombre des enrôlés. Les bataillons mobilisés sillonnaient la France, et quoique la négligence pu la trahison du ministère les laissât souvent sans vivres, sans armes, sans souliers (2), ils s'avançaient joyeux et fiers vers les places fortes de l'Est et du Nord. Les dispositions de la population sont naïvement et fidèlement exprimées dans VAlmanach du père Gérard, opuscule dialogué de Collot d'Herbois (3).
(1) Courrier français du 24 novembre 1791, n« SIS.
(2) Jlévol. de Paris, n»121yp. 103. Moniteur dit 18 décembre
(S) Paris, Buisson, 1792, in-32, p. 113.
UN PAYSAN. Nous avoDS foumi cent gardes nationaux sur les frontières, père Gérard, et s'il en avait fallu trois fois autant, on les aurait trouvés.
LB p. GÉBABD. Il en a été de même dans toute la France. Voilà ce qu'opère le saint amour de la liberté. Autrefois un milicien pleurait pour aller au rendezvous donné ; il tremblait de tout son corps lorsqu'il était en faction sur les murailles. Aujourd'hui la garde nationale voudrait sauter par dessus, pour aller joindre Tennemi.
UN PAYSAN. Je suis marié, j*ai quatre enfants , mais je suis prêt à marcher.
UN ENFANT, hrandismut son fusil. Et moi aussi. Je sais faire la charge en douze temps.
LE p. GEBABD. L'Impatiencc de ces enfanta leur annonce une belle destinée. La liberté ne périra pas dans leurs mains. Cependant, mes amis, modérez à propos cette impétuosité ; faites- leur connattre que la vertu guerrière ne tient pas lieu de tout ; car alors Fesprit militaire deviendrait dangereux. Il est des vertus dont la pratique est plus douce, et qui ne sont pas moins nécessaires au bonheur et à la tranquillité des ci-^ toyens.
UN PAYSAN. Nous Ic savous bien, père Gérard. Tout le monde ne peut pas être à se battre, et demain nous devons travailler les terres de ceux qui sont partis pour les fro^tières..• Ce ne seront pas les plus mal cultivées! C'est une besogne que chacun fait à son tour avec joie.
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LE P. GÉBABD. C'cst bien, c'est bien. Et nous autres vieillards, nous aurons scia de la famille des absents.
En effet, ceux qui restaient se dévouaient aux intérêts de ceux qui abandonnaient leurs foyers. Les laboureurs des environs d*Agen arrêtèrent :
Qu'ils paieraient tous les frais du voyage des volontaires ;
Qu'ils cultiveraient les terres des absents ;
Que ceux-ci, à leur retour, obtiendraient, pendant le reste de leurs jours, des places distinguées dans les cérémonies publiques, et les grades qu'ils voudraient choisir dans la garde nationale ;
Que s'ils périssaient pour la défense de la liberté , leurs champs seraient labourés par leurs frères d'armes, jusqu'à ce que leurs fils fussent assez grands pour les labourer eux-mêmes, ou jusqu'à ce que leurs filles fussent mariées ( 1 ) .
Les commis-marchands d'Orléans , auxquels il fut impossible de partir, s'engagèrent à travailler à la place des absents, dont les appointements furent mis en réserve.
L'Assemblée législative, considérant qu'il importait au salut de l'Empire de régler, d'une manière définitive et prompte, tous les détails relatifs aux bataillons de gardes nationales volontaires^ ordonna, le 17 dé-
(1) Chronique de Paris, n. 201, p. 800.
cembre, qu'ils seraient payés depuis le jour de leur réunion, jusqu'à celui de leur licenciement ; qu'ils recevraient une indemnité de trois sous par lieue ; que le directeur de chaque département leur avancerait les fonds nécessaires à leur équipement ; qu'ils nommeraient leurs officiers ; qu'ils seraient logés de préférence chez les habitants, et à raison d'un lit par homme ; qu41s seraient reçus dans tous les hôpitaux, moyennant une retenue de six sous par jour.
Les femmes elles-mêmes cédèrent à l'entraînement belliqueux. Unedéputation de citoyennes de Paris, dont les maris, les frères ou les pères étaient enrôlés dans la garde nationale mobilisée , vint demander à l'Assemblée législative la permission de se procurer des piques, des pistolets, des sabres, et même des fusils pour celles qui avaient la force de s'en servir ; de s'assembler les fêtes et dimanches, pour s'exercer à la manœuvre et au maniement des armes ; de nommer, pour les commander, des ci-devant gardes françaises (1). « 11 est impossible, dit le Courrier français^ de peindre les sentiments de satisfaction et d'enthousiasme qu'ont produit ces témoignages de dévouement à la patrie. Le président, après les avoir félicitées d'unir sur leurs fronts le myrthe au laurier ^ les a invitées à la séance (2).
Deux Jeunes personnes, filles du secrétaire-greffier
(1) Monitmir du 9 mars 1792, n. 69.
(î) Courrier français^ n. 68, p. 58.
iso msTomB
de la municipalité de M ortagne, mesSemoiselles Félicité et Théophile Fernig» firent mieux que de solliciter la permission défaire Texercice : elles écrivirent au directeur du district de Yalenciennes : a Quoique notre sexe soit lAx^é de faiblesse et de timidité; quoique nous soyons exclues de Thonneur de la prestation de serment, ainsi que de Tinscription civique, nous osons néanmoins ofiDrir à la patrie nos bras et nos jours; en conséquence, nous vous prions, messieurs, de vouloir bien nous permettre non-seulement de nous inscrire au registre des volontaires de la garde nationale de notre ville, mais aussi de prêter le serment civique d'être fidèles à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de toutes nos forces la constitution du royaume. Troy heureuses Tune et Fautre de faire cet hommage à la patrie, et de partager la victoire avec nos braves volontaûreset autres frères d*armes (l).» En effet, elles endossèrent Tuniforme, et servirent plus tard comme aides-de-camp dans Tarmée du Nord. '
Le mauvais vouloir du pouvoir exécutif paralysait également Fardeur de la nation et les mesures des re^ . présentants. Avec son éducation, ses préjugés et ses ÉM>uvenirs d'absolutisme, Louis XVI ne pouvait accepter volontiers j*emploi subalterne de roi constitutionnel. Il était trop faible, et Fopinion publique trop forte, pour qu'il espérât reconquérir ses prérogatives à Faide
(1) Courrier français^ n. 153, p. 3S5.
DE LA GAHDE NATIONALE. f5t
de ses anciens sujets; anssi appelait-il de tons sel vœux rélranger (I). Après avoir annibilé par son ve^ les décrets rendus contre les émigrés et les ecclésiastiques réfractaires» il parut céder aux désirs du peuple, en invitant ses frères à rester en France ; mais eu même temps, il envoyait des lettres confidentielles aux émigrés et aux souverains du Nord. La reine avait également avec eux une correspçndance en chifihres (S). Tous deux provoquaient la guerre comme un remède extrême, et ce fut sur la proposition formelle du roi, que TAssemblée législative la déclara, le 20 avril 1 792, au roi de Bohème et de Hongrie.
Cet acte décisif redoubla là ferveur patriotique. Tous les bataillons de volontaires Airent promptement au complet. Les vétérans de la garde nationale parisienne demandèrent à marcher. Ils proposèrent de lever dans chaque département, vingt-quatre vétérans par bataillon, et d'en former trois détachements qui s'habilleraient et s'équiperaient à leurs frais. La garde nationale parisienne fut diminuée par le départ dès volontaires et de toute la garde soldée, qui composa les 1 03*, 104e et 105* régiments d'infanterie ; mais elle s'accrut par l'adjonction des sans-culottes armés de piques. Ces piques avaient différentes longueurs , depuis 8 Jusqu'il
(1) Voyez 8ê8 leUres dans les Mémoires du prince de Hardenberg, chancelier d'État prussien, (t) Mémoirêê de madame Campan, t. II, p. 1T4-170.
12 pieds, dans les progressions des distances établies entre les quatre rangs de combattants. Elles étaient de différentes espèces : piques à feuilles de laurier, à trèfle, à carrelet, à brocbe, à cœur, à langue de serpenly à fourchons ; piques à stylet, avec haches d'armes, à ergots, à cornes tranchantes; à lance hérissée d'épines de fer. La plupart portaient sur leurs hampes les couleurs national^, et aux douilles de leurs fers, des banderoUes rouges, propres à effrayer les che* vaux (l).
Les trois bataillons du faubourg Saint-Antoine défilèrent, le 27 avril, devant FAssemblée, sur trois colonnes, une de fusiliers et deux de piquiers. Ils s'avancèrent tambours battants et enseignes déployées. Un garde national, placé au centre des bataillons, portait deux larges tables de pierres sur lesquelles la déclaration des droits de l'homme était gravée en lettres d'or. L'orateur, M. Musine, s'écria : a Législateurs, nous avons fait forger ces piques pour vous défendre, pour nous placer entre les traîtres et vous. Les despotes et les traîtres coalisés voudraient vous combattre, [pour composer avec vous. Qu'ils tremblent eux-mêmes; il est un terme à tout. La tyrannie touche à son dernier moment. L'heure de la liberté se fait entendre pour tous les peuples. »
(1) Moniteur du 30 avril 1792, n. 121. — Manuel du citoyen armé de ptqtiee, ou Instruction raisonnée sur les divers moyens de perfectionner Tusage et la fabrication des piques, par un militaire, ami de la libert<^(le colonel Scott). Paris, avril 1792, in--8
Pour subvenir aux dépenses de Tarmée, une multitude immense de citoyens s'imposa des sacrifices. Rien n'exprime plus ëloquemment l'esprit du temps que la simple mention de leurs offrandes, dans les procès-verbaux des séances de TAssemblée.
M. Anacharsis Clootz dépose la somme de douze mille livres, pour habiller, équiper, armer et solder quarante à cinquante combattants, dans la guerre sacrée des hommes contre les tyrans.
M. Carie, ancien commandant du bataillon de Henri IV, donne trois mille livres; une demoiselle, des boucles d'oreilles; un chasseur volontaire du bataillon des Carmélites, cent cinquante livres ; M. Isaac, volontaire de la garde nationale parisienne, quatre écus de six livres; un jeune enfant, un écu de six livres; un colporteur, une pièce de quinze sous ; une citoyenne, un plat d'argent , une montre , et cinquante-quatre livres; un garde national, un assignat de cinquante livres; un citoyen-soldat, deux cent une livres ; un vainqueur de la Bastille, un couvert d'argent, des boucles de jarretières d'or, et dix livres en assignats; un portier, douze livres; un grenadier volontaire, une épée à poignée d'argent, et un sabre ; le quartier-maître du bataillon des vétérans de Paris, cinq coupons de cinq livres ; un étudiant, le galon de son manteau ; M. Descat fils, volontaire du bataillon de l'Oratoire, cent livres et une médaille d'argent ; une cuisinière, six livres ; Marguerite Langagne, orpheline, cinquante francs, qui étaient destinés à lui
acheter un fourreau ; ua chasseur volontaire du bataillon de Henri IV, douze livres ; le curé de St-Rocfa, un assignat de deux cents livres ; Garon de Beaumarchais, le produit de ses pièces, tant que durera la guerre; le bataillon des Petits-Augustins, sept ïnilte cinq cents livres; un citoyen, un assignat de cent livres et un boulet de canon ; Jeanne Françoise, cuisinière, sa croix d'or ; M. Livarot de Latour, colonel de la garde nationale de Périgny, près Biehelieu, deux cents livres ; un garde national, quatre cents livres; les canonniers volontaires du bataillon de Henri IV, trois cent soixante-et-onze livres dix sous; trois volontaires suppléants du bataillon de Bonne-Nouvelle, vingt-huit livres ; des gardes nationaux, seize cents livres; les ouvriers delà manufacture de papier de M. Réveillon, cinq cents livres, et cent cinquante livres par mois tant que durera la guerre ; les acteurs du théâtre de Richelieu , douze cent douze livres dix sous, qu'ils renouvelleront tous les six mois; les habitués du café Cuisinier, au bas du pont St-Michel, à Paris, deux cent dix livres dix sous en assignats, et quarante*cinq livresf en écus; les grenadiers de la garde nationale de Versailles, quartier Notre-Dame, cent livres; quatre-vingts ouvriers fondeurs, mille vingt-cinq livres; des ouvriers cordonniers, douze cent une livre sept sous; les gardes nationaux du bataillon des Feuillants^ vingt-sept mille huit cent on^e livres.
M. Etienne Feuillant, rédacteur du /otimo^rfii 5otr,
donne deux cents livres , et s'engage à l'entretien de deux volontaires nationaux.
M. Glaude-Pierre-Joseph Balland, grenadier au 8* bataillon de la a* légion parisienne , regrette que son âge ne lui permette pas de combattre, et offre sa chaîne de montre.
Un jeune garde national offlre à la barre deux écus de six livres, et attend qu'il soit appelé pour combattre les ennemis de la liberté.
Les ouvriers des ateliers de M. Perrier, à Ghaillot , présentent un de leurs camarades, qui part, le havresac sur le dos, et qu'ils ont équipé à leurs frais. « S'il meurt , disent-ils , un autre d'entre nous prendra sa place au même instant. Nous ne serons embarrassés que sur le choix, car nous voudrions tous marcher au combat.
Les grenadiers de la Chaussée-d'Antin , apportent huit cent cinquante-neuf livres dix-neuf sous, a Messieurs, disent-ils, depuis longtemps la nation française était outragée, une guerre sourde et perlSde la minait lentement. A cette guerre de despotes, le roi est venu vous proposer de répondre par celle des hommes libres ; aussitôt vous vous êtes levés en criant : La guerre pour la liberté I Et déjà le même cri, mêlé à des cris de joie , retentit dans toutes les parties de l'Empire.
« Il faut à la patrie des soldats et de l'or : nous ayons envoyé nos frères au devant de l'ennemi qui nous menace; nous apportons à la mère commune le peu d'or qui nous reste. »
M. Saint-Prix^ comédien français, capitaine du bataillon du Yal-de-Grâce, introduit à la barre, prononce le discours suivant : a Législateurs, les citoyens volontaires du bataillon du Val-de-Grâce, faisant partie du faubourg Saint-Marcel, amis de Tordre, inviolablement attachés à la Constitution , apportent leurs offrandes. Ils sont tous artisans : les uns, dont le travail journalier est indispensable à Texistence d'une nombreuse famille, déposent, sur Tautel de la patrie, pour coopérer aux frais de la guerre , une somme de deux cent soixante-trois livres dix sous, dont quarante et une livres deux sous en espèces, fruit de leurs économies, peut-être même de leurs privations. Les autres, jeunes et célibataires, offrent, avec ce don, auquel ils ont aussi contribué, leurs bras, leur courage et leur vie. Que la patrie commande , ils partent I »
Les contributions patriotiques se multiplièrent tellement, que les journaux renoncèrent à les enregistrer en détail. Elles s'accrurent encore après les premières hostilités. Le début de la guerre fut désastreux, mais honorable pour nos volontaires. Des détachements, dirigés de Lille vers Mons et Tournay , le 28 avril, furent attaqués par des forces supérieures , et se retirèrent en désordre. Les documents officiels rendent bommage à la conduite des gardes nationaux parisiens dans ces désastreuses échauffourées. a Les gardes nationales, dit le rapport du maréchal de Rochambeau, ont montré le plus grand zèle et la plus grande ardeur dans la marche sur Mons, quelque fatigante
DE LA GARDE NATIONALE. 4&t
qa*elle ait été. Elles méritent les plus grands éloges. » Après Tcittaque de Tournai , ce furent les gardes nationaux qui protégèrent la retraite. « Le second bataillon des volontaires nationaux de Paris, et les hussards d'Ësthérazy, ont particulièrement été funestes aux Hulans. Ces deux corps, par leur ardeur, leur fermeté, leur courage^ et surtout leur discipline, ont donné à notre armée un grand exemple, qui, s'il avait été suivi par le reste de nos troupes , et notamment par le 5* et le 6* régiments de dragons, aurait assuré le succès de Texpédition (1). c( Le rapport de M. de Biron, lieutenant-général, au ministre de la guerre, disait aussi : a Je ne connais point de bataillon de grenadiers plus brave, plus ferme , plus soumis aux ordres qu'on lui donne, que le deuxième du département de Paris. »
L'échec de Tarmée du Nord ne fit qu'animer les défenseurs du pays. De nouvelles colonnes de gardes nationales partirent d'Étampes, de Corbeil et de Versailles. Le trcTisième bataillon des volontaires du département de Paris se plaignit à TAssemblée de languir dans Tintérieur, quand déjà le second s'était distingué (2). Le bataillon des Gobelins, par un mouvement spontané, se rendit à l'Assemblée, et lui jura de se sacrifier pour son salut. Les grenadiers marchaient en tète, et suivaient pêle-mêle les habits bleus et les
(1) Moniteur du 2 mai 1702, n. 123.
(2} Séance du 8 mai.
sans-culottes, les fasiliers, les piquiers, les hommes armés de pieux, de bâtons et de fourches, les femmes, les enfants, tous criant : Vive la nation I vive la liberté (1) ! L'Assemblée législative, pénétrée des dan* gers de la patrie, porta le nombre des bataillons de gardes nationales volontaires à deux cent quatorze, de huit cents hommes chacun (2) ; elle prononça là peine de la déportation contre les prêtres insermentés qui fomentaient des troubles, et arrêta la formation d'un camp de vingt mille volontaires.
«t Considérant qu'il est important d*ôter tout espoir aux ennemis de la chose publique qui trament des complots dans l'intérieur ;
a Considérant qu^l est avantageux de resserrer encore, à répoque du 14 juillet, les liens de fraternité qui unissent les gardes nationales de tous les autres départements avec celles de Paris, qui a si bien servi la Révolution et si bien mérité de la patrie, par un dévouement sans bornes et un service pénible et continuel ;
a L'Assemblée nationale décrète :
a La force armée sera augmentée de vingt mille hommes;
« Cette augmentation se fera dans les* départements, et tous les cantons du royaume seront admis à la compléter.
(1) Séance du 20 maL
(2) Décrets des 5, 14 et 20 mai.
^ Les^ingt mille hommes d'augmentation se réuniront à Paris pour le 14 juillet prochain.
(( Il sera ouvert dans chaque municipalité, chef-lieu de canton, un registre particulier d^inscription volontaire, sur lequel se feront inscrire les citoyens qui dé-* sireront servir en qualité de volontaires nationaux dans cette augmentation de la force armée.
«r Dans le cas où le nombre des gardes nationales qui se seront fait inscrire excéderait celui fixé par les cantons, ceux inscrits se réuniront pour faire entre eux le choix de ceux qui voudront marcher.
«c Nul citoyen ne sera admis à s'inscrire, qu*il n'ait fait un service personnel dans la garde nationale depuis le 14 juillet 1790, ou depuis la formation de la garde nationale du canton de sa commune (1). »
Ce décret était motivé par Taffluence d'ennemis de la Constitution, qui, de tous les coins de la France, se donnaient rendez-vous dans la capitale. L*état-major et une portion notable de la milice parisienne y virent une insulte ; ils crurent qu'on n'avait plus confiance en eux, qu'on les regardait comme incapables de maintenir la sécurité publique. Ils rédigèrent en ce sens une protestation qui fut dénoncée à TAssemblée par le bataillon des Petits-Augustins et par la section du ThéAtre*Français, aux applaudissements des tri^ bunes et du côté gauche (2). Néanmoins, elle fUt re-
(1) SéaDce du 7 Juin 179t. »
(2) Séances des et 10 Juin 1702;
160 HfSTOIRE
vêtue de huit mille signatures, la plupart, selon les Révolutions de Paris (1), fausses, supposées, extorquées ou arrachées par la séduction. Yergniaud les jugea telles, quand la pétition fut portée à la barre: a Je demande, dit-il, le renvoi aux comités, avec les procès-verbaux de section, qui prouvent que cette prétendue pétition a été colportée de porte en porte, et que cette masse imposante de signatures n'est, en grande partie, autre chose qu'un recueil de signatures de femmes etd*enfants. » Le président Tardiveau invita les pétitionnaires à la séance, malgré debruyantes réclamations; mais leur requête ne produisit aucun résultat, et fut désavouée par la majorité de la garde nationale. L'opinion publique condamna leur démarche, parce que les Jiuit mille ^ les uns volontairement et par conviction, les autres par erreur et à leur insu, servaient les projets de la cour. Louis XVI persistait dans son système de démonstrations publiques et de manœuvres secrètes. Accusé de méditer une nouvelle évasion, il avait répondu par le plus éclatant démenti. « C'est une horrible calomnie, écrivait-il le 23 juin ; je me fie sans réserve aux citoyens de Paris, à cette garde nationale qui s'est toujours respectée, et dont les détachements employés sur nos frontières viennent de prouver l'excellent esprit. Entouré d'elle et fort de mes intentions, je serai toujours tranquille sur tous les événements. » Toutefois, les communica-
lions de la famille royale avec les rois étrangers et les princes émigrés, devenaient sans cesse plus actives; la reine écrivait presque tout le jour (1). Trompé par le chiffre imposant de huit mille, et se croyant assuré d'un grand nombre de défenseurs, Louis XVI congédia les ministres Servan, Roland et Glavières, étroit son veto sur les décrets relatifs aux ecclésiastiques insermentés et au camp de vingt mille volontaires.
Alors éclata cette formidable insurrection du 20 juin, qui prépara la chute de la monarchie en la déconsidérant.
La veille, les ouvriers, des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau vont demander au conseil général de la commune la permission de s'assembler, revêtus des habits qu'ils portaient au mois de juillet 1789, et en armes, pour célébrer Tanniversaire du serment du Jeu de Paume, et présenter des pétitions à F Assemblée nationale et au roi. Le Conseil repousse cette pétition par un ordre du jour, motivé sur F illégalité des attroupements armés ; et le Directoire du département arrêta :
(( Que le maire, la municipalité et le commandant général de la garde nationale seront tenus :
c( De prendre sans délai des mesures pour empêcher tout rassemblement qui pourra blesser la loi ;
c( De faire toutes les dispositions de force publique
(1) Mémoires de madame Gampan, t. II, p. 213.
nécessaires pour contenir et réprimer Jes perturba*teurs ;
a Recommandant spécialement aux citoyens gardes nationales, et à toutes personnes composant la force armée, de se tenir prêts à y donner assistance, s'il y a lieu de les requérir. »
Sans avoir égard à ces prohibitions, les deux faubourgs font leurs préparatifs. Le commandant général Bomainvilliers, les chefs de légions et de bataillons, Yiennent, à dix heures du soir, déclarer au maire que le mouvement est irrésistible, a Les intentions des ci* toyens sont bonnes, disent-ils ; mais comme rAssemblée a plusieurs fois reçu des députations armées, ils persistent à vouloir marcher en armes. Onchercfaerait en vain à les en dissuader ; ils s*en font une fête. Le parti le plus prudent est de leur donner une direction légitime, de rendre leur marche moins tumultueuse, de les placer sous les ordres de ceux qui doivent maintenir la tranquillité. »
Le maire approuve la proposition ; le lendemain, dès le point du jour, il convoque le conseil municipal pour la lui communiquer, pendant que les officiers municipaux et les administrateurs de police courent s'enquérir de Tétat des faubourgs. La foule y était déjà considérable, et la garde nationale était la première à manifester la volonté de partir armée, avec ses dra* peaux et ses canons. Les officiers municipaux parlèrent au nom de la loi ; partout on leur répondit : a Nous ne faisons pas une émeute; on sait bien que nous n'avons
pas de mauvaises intentions, que nous allons présen« ter des pétitions à TAssemblée nationale et au roi. La municipalité a bien permis à des bataillons d*aller en armes à TAssemblée avec les autres citoyens. Pourquoi nous refuserait-on ce qu'on a accordé à d'autres? L'Assemblée nationale le& a reçus ; ils ont défilé devant elle; pourquoi n'a u rions-nous pas le même lion-* neuT? w Ces argnments, rapportés au conseil fie la Commune, le déterminèrent à prendre Tarrété suivant :
a Le corps municipal étant informé qu'un grand nombre de citoyens, de toute arme et de tout uniforme, se proposent de se présenter aujourd'hui à r Assemblée nationale et chez le roi, pour remettre une adresse et céléhrer en même temps Fanniversaire du serment du Jeu de Paume;
<ï Le procureur de la commune entendu, arrête que le chef de légion, commandant- général de la garde de Paris, donnera à Tinstant les ordres nécessaires pour rassembler sous les drapeaux les citoyens de tout uniforme et de toutes armes, lesquels marcheront, ainsi réunis, sous le commandement des officiers du bataillon*
c Signé ; Pftïotï, maire ;
er DiEJOLY, secrétaire greftler, t
Il était dix heures, et le cortège se déroulait sur les boulevards» Il se composait d'une masse hétérogène d'ouvriers, de gardes nationaux, de femmes, d'eu^ fants , d'invalides , de charbonniers et de forts de la
halle. Les bonnets rouges, les haillons, les carmagnoles y foisonnaient. Devant le cortège, entre douze pièces de canon , on portait la table des droits de rhomme, et un peuplier qu'on se proposait de planter dans la grande allée des Tuileries. Au-dessus des tètes se dressait une forêt d'armes de tous genres , connues ou inédites : fusils, piques, crocs, gaffes, massues, fourches, broches, haches, bisaiguês, faulx, tridents, lances bizarres, dont les hampes étaient des bâtons, et les fers des tranchets, des scies, des coutelas, des ferrailles ou des ciseaux. La plupart de ces instruments de guerre étaient surmontés de bonnets de liberté, et enjolivés de banderolles tricolores ; les femmes et les hommes sans armes portaient des branches d'arbres , des boifquets de fleurs et d'épis, ou de longues perches garnies d'écriteaux , enseignes symboliques de l'armée populaire. On y lisait :
RÉSISTANCE A l'OPPRESSION.