‹ Histoire de la garde nationale; récit complet de tous les faits qui l'ont distinguée depuis son origine jusqu'en 1848Chapitre 11 sur 21 · CHAPITRE YIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIIL

Pamphlets royalistes. —Diatribes contre les volontaires. — Les fédérés marseillais. — Rixe du 30 juillet 1792. — 10 août.

Loin d'applaudir à l'ardeur des volontaires, la faction aristocratique traitait avec dédain ces misérables citoyens soldats (1). Des milliers de pamphlets présageaient leur défaite et la victoire de l'étranger. La Table d'hôte à Provins traçait ainsi \e,plan de campagne des volontaires :

On bal la générale au camp

Des éniigranls,

Des Allemands.

Bender fait le commandement

mi

(1) Ce sont les termes qu'emploie Bertrand de MoIIeville, nislrc de Louis XVI, dans son Histoire de la RécoUition^ t. VIII p. 363.

HISTOIRE DE LA GARDE NATlOiNALE. 189

De \ous cliarger tambour ballant.

Le trouble se met dans vos rangs; Le gros canon brutalement

Vous casse la tête:

Alors prudemment La retraite

Se fait en courant.

L'auteur àw Règne du prince trop bon dans le royaume des fous , avait pris pour épigi^aphe : «En 1792, une armée victorieuse entrera dans Paris. » Le folliculaire Marchand, auteur des Sabats jacobites et de la Jacoblnéide, faisait le tableau de l'arrivée triomphale des coalisés. «Le roi, disait-il (l), se mettra à la tète des Parisiens pour aller recevoir aux barrières de Paris, les armées autrichiennes et prussiennes, et tout le monde chantera en français, en russe ou en allemand, en un mot, comme on voudra :

Ah! ça ira, ça ira, ça ira.

De mal en bien tout change en France; Ah! ça ira, ça ira, ça ira,

Car c'est Louis qui régnera,

Antoinette l'on chérira,

Et les Jacobins l'on pendra.

« Le roi remontera sur son trône. On donnera des fêtes magnifiques à Tempereur, au roi de Prusse, au duc de Brunswick; les émigrés redeviendront ce

(1) Les grands Sabats, n. 9, p. 139.'

qu'ils étaient ci- devant. Il y aura grand spectacle à la place de Grève. On décrétera que la potence y sera en permanence pendant un an , car chaque jour on y fera quelques petites exécutions. »

La cour et les partisans de l'ancien régime provoquaient ouvertement à l'anarchie. Le comte de Montlausier osait écrire : « C'est par une guerre civile que la France doit être sauvée (l). » Cette idée était développée avec audace dans le Dîner du grenadier à Brest ; les Crimes constitutionnels de la France; YAlmanach de Vabbé Maury^ couronné par la Société des amis de la monarchie, séant à Coblentz ; VEpigamie des brigands, satire de la rébellion dite révolution de France ; la Composition démocratifuge contre la rage française, par un médecin spirituel. Les brochures royalistes, dont quelques-unes étaient payées par la cour (2), semaient la discorde et la haine. Elles représentaient les fédérés comme des brigands, a qui avaient prêté l'exécrable serment d'exterminer le tyran (3). » Des placards invitèrent à disperser par la force un nouveau détachement de cinq cents Marseillais, qui entra à Paris le 29 juillet. Le matin du 30, on distribuait dans les rues une dénonciation à la

(1) Des moyens d'opérer la contre-révolution, par IVL de Montlausier, député de la noblesse d'Auvergne, û6 pages in-8.

(2) Pièces annexées au Rapport de Gohier, du 16 septembre

(3) Annales monarchiques, rue et hôtel Serpente, numéro du 26 juillet.

DE LA GARDE NATIONALE. f91

garde nationcde, où était exposé un plan attribué aux Jacobins. Sous prétexte de fêter les nouveaux venus, ils devaient, disait-on, se réunir dans un banquet au Champ de Mars, aux Champs-Elysées, et au retour de cette orgie se porter au Château pour assassiner la reine. « On fait observer à la garde nationale, ajoutait le libelliste, qu'on est sûr que le plan a été pris et arrêté. Comme elle se trouve la seule force publique qui puisse déjouer ce plan, puisque la garde nationale est en ce moment la seule garde du roi et de la famille royale, on la charge expressément d'en arrêter les effets, et on lui déclare que, s'il faut qu'il s'exécute, c'est elle qui en répondra à la postérité, et plus efficacement encore aux puissances coalisées.»

Ce jour- là, les Marseillais, invités par Santerre, dînaient effectivement aux Champs-Elysées, chez Voisin, jardin Royal. Moreau de Saint-Méry, Régnaud de Saint-Jean-d'Angély, Marquant, valet -de-chambre de la reine, le juge de-paix Solior, et autres zélés royalistes, tous appartenant aux bataillons des Petits- Pères ou des Filles-Saint Thomas, s'installèrent dans un salon du même restaurant. Aux cris de Vivent les braves Marseillais! vivent les fédérés! ils ripostèrent par Vive le roi ! vive la reine ! vive La Fayette ! La foule leur lança de la boue et des pierres ; les convives du banquet patriotique se jetèrent sur eux le sabre à la main, et les chargèrent jusqu'au bout de la place Louis XV. Plusieurs individus furent blessés dans la lutte, et l'agent de change Duhamel, lieute-

naiit de grenadiers des Petits- Pères , fut sabré au coin de la rue Saint-Florentin. Quelques-uns des fuyards s'empressèrent d'aller porter leurs griefs à TAssemblée législative. La manière presque féroce dont ils furent accueillis, les applaudissements donnés à leurs contradicteurs, font ressortir les dissidences qui partageaient la garde nationale, et lantipathie qu'inspiraient les opinions monarchiques. Nous citons textuellement le procès -verbal de la séance du 30 juillet, au soir :

Des gardes nationaux sont admis à la barre.

L'orateur. Nous venons nous plaindre de ce que, dînant tranquillement entre nous, nous avons été assaillis par une troupe de gens égarés. Nous sommes tous dévoués à la défense de la liberté; nous n'avons, dans notre festin, fait aucune insulte à la constitution que nous chérissons , et cependant nous avons été assaillis d'une grêle de pierres. Six cents factieux...

Une petite partie de l'Assemblée et des tribunes poussent des huées.

« Les Marseillais ont fondu sur nous à coups de sabre et de pistolet ; ils ont assassiné un de nos camarades I »

Une voix s'élève dans les tribunes : Tant mieux!

(c Notre ami eût mieux aimé verser son sang pour la patrie ! Plusieurs d'entre nous ont été attaqués comme lui ; ils n'ont du leur salut qu'à leur fermeté,

DE LA GARDE NATIONALE. 19?i

et à un signe de ralliement que M. Santerre leur a indiqué. »

Plusieurs voix des tribunes : Cela n'est pas vrai.

« Nous vous demandons justice ; le sang de nos frères crie vengeance ! »

Les tribunes poussent de nouvelles huées.

« Législateurs, la garde nationale de Paris vous a bien défendus ; vous ne verrez pas de sang-froid commencer sous vos yeux de tels assassinats 1 »

Nouvelles huées des tribunes.

Le président (Lafont-Ladebat). L'Assemblée prendra en considération les faits que vous venez de lui dénoncer. Elle vous accorde les honneurs de la séance.

M. Merlin. Je demande l'ordre du jour.

Les gardes nationaux traversent la salle au milieu des huées des tribunes.

M. le président. Des gardes nationaux , de garde au Château, poste de la reine, demandent à être admis à la barre.

L'Assemblée décide qu'ils seront admis. Trois gardes nationaux entrent.

Un garde national. Nous sortons de faction chez la reine ; des gardes nationaux, barbouillés de boue exprès, sont entrés sans cartes chez le roi, la reine et le prince royal, qui se sont tout de suite rendus à notre corps-de-gardtî. Alors, un grenadier des Filles-Saint- Thomas a dit qu'il était allé diner aux Champs-Elysées avec ses camarades ; que les Marseillais leur

avaient crié de déposer les cocardes aux rubans; qu'ils leur avaient répondu qu'elles étaient bonnes ; qu'ensuite les Marseillais les avaient forcés à crier : Vive la nation I Sont-ce là des gardes nationaux ?

Une partie de TAssemblée et les tribunes applaudissent.

Un second garde national. J'étais aussi en faction ; un grenadier m'a dit que les Marseillais étaient des brigands. Je lui ai répondu qu'il ne fallait pas parler ainsi, qu'ils allaient à la frontière. « Si tu n'étais pas en faction, reprit-ii, je te f mon sabre dans le ventre.» Alors j'ai mis la main sur mon sabre, voulant le tuer. Tout ce que j'ai pu faire, ça été de lui donner un coup de pied dans le ventre. Il a été conduit à l'état-major , qui l'a relâché. Au moment où nous avons voulu le prendre, une foule d'officiers nous en ont empêché, en nous disant de rester à notre poste.

MM. Brival et Montant^ ensemble. Ce sont des chevaliers du poignard.

Le premier garde national. Pendant que j'étais en faction, il est entré chez la reine six ou sept cents habillés de noir, qui y sont encore. Ce sont ceux qui veulent commencer la contre-révolution. Je demande l'exécution du décret qui licencie l'état-major.

Le iwésident. L'Assemblée examinera les faits que vous venez de lui dénoncer ; elle vous accorde les honneurs de la séance.

Les trois gardes nationaux traversent la salle au mi-

lieu des applaudissements d'une partie de l'Assemblée et des braw des tribunes.

M. Gaston. J'ai été témoin oculaire. Il ne faut point considérer cet événement comme ordinaire; il pourrait bien conduire à dévoiler quelques grands complots. Quarante officiers paraissaient avoir été envoyés là pour provoquer les Marseillais.

Plusieurs voix s'élèvent : Cela est vrai.

c( Voici le fait : .Te me promenais aux Champs-Elysées, à l'endroit où les braves Marseillais prenaient paisiblement un repas frugal. Des officiers en uniforme de gardes nationaux étaient devant eux, à la portée du pistolet, et criaient : Vive le roi! Vive la reine l Vive La Fayette! On dit qu'ils ont même crié : Auf... la nation! mais je ne l'ai pas entendu. Dites donc aussi vive la nation! \euv ont crié les Marseillais, On présume bien qu'ils n'entendaient pas avec plaisir les cris de vive le roi, si on n'y mêlait pas ceux de vive la nation. Quelqu'un leur dit que ces gens-là venaient pour les narguer; tout-à-coup je les ai vus franchir les fossés comme des lièvres ; ils ont tous tiré leurs sabres. Messieurs, c'était un spectacle imposant. »

KUne partie de l'Assemblée et les tribunes applaussent.

« J'ai pensé qu'il pouvait y avoir du danger, et je e suis précipité au milieu des sabres nus. Je suis, leur ai-je dit, député ; je vous conjure de ne pas tomber dans le piège qu'on vient vous tendre. Vous voyez là beaucoup d'hommes qui portent l'habit de gardes

nationaux ; vous apprendrez peut-être que beaucoup ne le sont pas. J'ai arrêté les Marseillais, et ils étaient disposés à rester tranquilles. Alors un des hommes qui avaient crié viveleroi, s'avança vers moi, avec un air qui ne me faisait .pas plaisir. Cependant les sabres des Marseillais brillaient dans leurs mains. Un des officiers, qui était blanc comme ma chemise, s'est mis à crier : Vive la nation ! Je crois bien que c'était un cri de peur. De part et d'autre, on s'en est allé, chacun de son côté. Les Marseillais se sont rangés entre eux en espèce de bataillon carré ; puis ils ont saisi ceux qui les avaient provoqués. Chemin faisant, dans la rue Saint- Florentin, un homme, qui avait l'àir d'un fier-à-bras, les provoque de nouveau, et tire sur eux un coup de pistolet dont l'amorce brûle sans que le coup parte. Les Marseillais n'ont pu se contenir, et j'ai vu leurs sabres tomber sur lui... »

Une partie des tribunes applaudit.

« On l'a transporté dans un café ; j'y suis entré pour voir s'il n'était pas possible de lui porter secours ; mais il était étendu mort. Voilà tout ce que j'ai vu. »

L'Assemblée passe à l'ordre du jour, motivé sur ce que la justice doitavoir son cours ordinaire.

M. Grangeneuve. Le factionnaire de cette porte vient d'entendre un officier de la garde nationale en haussecol, dire que si l'Assemblée ne faisait pas justice des Marseillais, la garde nationale se ferait justic e elle- même, avant huit heures du matin. f |

On demande que cet officier soit mandé à la barre.

L'Assemblée, considérant le civisme de la garde nationale et son respect pour la loi, passe à l'ordre du jour.

La séance est levée à onze heures et demie.

Le propos attribué à Tofficier fut répété le lendemain dans les Grands sabots de Marchand. « Je recommanderai à mes concitoyens de cbass. r de leur ville tous les brigands du Midi, et puisque l'Assemblée nationale ne venge pas les Parisiens de l'attentat des Marseillais, il faut bien que la garde nationale se fasse justice à elle-même :

Gens de Paris, prenez les armes,

Mandiez contre eux, ne craignez rien :

De mettre fin à vos alarmes

C'est, je crois, l'unique moyen.

A chaque héros de Marseille

Qui vient pour vous braver chez vous,

Coupez seulement une oreille,

La paix renaUra parmi vous. »

Pour arrêter l'effet de ces odieuses prédications, le corps législatif s'occupa toutefois de prévenir le retour de pareilles rixes. Il publia, le 3 août, une adresse aux gardes nationaux de Paris, et à leurs frères d'arme> les gardes nationaux des divers départements. (( Les ennemis de la Constitution , leur disait-il , redoublent leurs efforts pour détruire votre force en la divisant ; c'est au nom de la liberté que vous adorez ;

c'est au nom de la loi, à laquelle vous avez juré d'être fidèles, qu'ils osent semer parmi vous de funestes dissensions. Changeant à chaque instant de marche et de langage, saisissant avec art toutes les circonstances, ranimant toutes les préventions, enflammant tous les esprits, ils voudraient, de méfiance en méfiance, de divisions en divisions, vous entraîner au crime, et vous forcer à tourner vos armes les uns contre les autres. Ils voudraient amener au milieu de vous l'anarchie et les discordes civiles , ces horribles précurseurs du despotisme ; ils voudraient vous livrer sans défense aux puissances liguées contre votre liberté, votre indépendance et votre bonheur.

c( Citoyens-soldats, voilà le précipice dans lequel on veut vous faire tomber. Les représentants de la nation viennent de vous le montrer; ils ne le redoutent plus pour vous : votre civisme, votre fidélité, Fintérêt de la patrie, le vôtre, tout les assure qu'avertis des perfidies tramées contre votre propre sûreté, aucune force ne pourra vous vaincre, parce qu'aucune séduction ne pourra vous désunir. »

La cour n'en continua pas moins ses manœuvres. Un de ses agents, d'Orfcuille, rédacteur àw Journal de la Cour et de la Ville, proposa « de former autour du château un camp de six mille honnêtes gens choisis dans la garde nationale et autres citoyens de toutes les classes , qui ne désempareraient la tente que lorsque leurs Majestés n'auraient plus rien à redouter des brigands. »

Pour appuyer et populariser ce projet, Laporte, administrateur de la liste ci^'ile, fit imprimer à un grand nombre d'exemplaires le Conseil à la garde nationale parisienne, relativement, aux événements des Champs-Elysées. Ce pamphlet était ainsi conçu :

c( Gardes nationales parisiennes, laissez là toutes vos afîciires ; vous n'en avez plus qu'une dont vous devez vous occuper uniquement pendant huit jours ; celle de vous défendre de Tarmée de brigands introduite dans vos murs, et accrue prodigieusement depuis un mois , et celle de défendre votre roi et son auguste famille, pour sauver vos propriétés et vos vies de la fureur des puissances voisines, qui vous ensevehront sous les ruines de votre ville , si vous souffrez qu'il soit fait la moindre insulte à vos maîtres.

« jNc quittez plus vos armes ; établissez des camps dans le Carrousel, à la place Vendôme, à celle de Louis XV , et sur les quais du Louvre et des Tuileries; couchez sous la tente ; que tous les honnêtes citoyens s'empressent de vous y servir, de vous y porter les choses nécessaires à la vie, celles même qui peuvent contribuer à votre aisance.

c( Établissez un gouvernement militaire , et demandez un chef intelligent, expérimenté et plein de zèle; c'est le seul conseil qui me reste à vous donner. Vous ne m'avez pas cru jusqu'à présent; je vous ai cependant annoncé tous les malheurs dont vous vous plaignez déjà, et ceux qui vous menacent encore.

« Vous n'avez pas ^ oulu reconnaître vos plus dangereux ennemis ; vous avez laissé grossir l'orage qui s'amassait sur vos tètes ; vous avez eu la lâcheté de souffrir que des Génois, des Piémontais, des brigands, entrassent armés dans votre ville, et eussent l'audace de vous y faire la loi et d'assassiner vos camarades ; vous avez reconnu alors la sagesse de mes avis. Encore une fois, ne quittez plus vos armes , ne vous séparez plus ; et si vous avez parmi vous des partisans de l'anarchie, chassez-les, et mettez-les dans l'impossibilité de vous faire du mal. »

Ce plan eut un commencement d*exécution : dans une maison du Carrousel, en face des Tuileries, s'établit, aux frais de la cour, un club français national^ composé de gardes nationaux royalistes. On y adjoignit six à sept cenls auxiliaires bien choisis, en bonnets rouges, et armésde piques, payés par le ministre de l'intérieur, et dirigés par l.ieutaud , officier que la garde nationale de Marseille avait chassé de ses rangs pour cause d'incivisme. Le but apparent de cette troupe était d'aider la garde nationale à maintenir l'ordre , mais leur mission réelle était d'agir contre les jacobins. Ce fut Bertrand de Molleville qui organisa le tlub français et le corps des faux hommes du peuple, a Le roi, dit-il, me chargea de payer la dépense, qui montait à près de mille livres par jour, y compris les faux frais du club et les ralraîchissements, qu'il fallait y faire fournir au plus bas prix possible, pour y attirer habituellemeut un plus grand nombre de soldats. Les

piques, bonnets ronges, tables, chaises, bancs et autres meubles, coûtèrent environ neuf mille livres. Cet établissement fut complètement monté en moins de quatre joui s. »

J)e leur côté, les jacobins travaillaient à démocratiser la garde nationale, à la soustraire complètement aux influences royalistes; Après avoir obtenu la réélection de l'état-major, ils demandèrent la réduction des soixante bataillons à quarante-huit , et rabolilion des compagnies de grenadiers et de chasseurs. Conformément au vœu des sections, la municipalité les convoqua, par arrêté du 31 juillet, pour délibérer sur l'organisation d'un nouvel état-major;

La réduction des bataillons au nombre des sections ;

La suppression de toutes prérogatives et distinctions accordées à certaines compagnies, comme étant contraires au droit d'égalité qui appartient à tous les citoyens, et susceptibles d'inspirer un esprit de corps qui les isole et les désunit.

Les grenadiers des Petits-Pères, à l'instigation de leur commandant Perrée (i), protestèrent contre cette mesure; mais presque toutes les compagnies s,y soumirent sans hésitation. Les grenadiers de la section des Gravilliers donnèrent l'exemple du sacrifice, et vinrent dire à l'Assemblée , le 4 août : « Les grenadiers ont été ciéés par un génie astucieux et perfide ;

(1) Moniteur (lu 4 août, n, 217.

quelques-uns se sont déshonorés pendant la révolution, pour s'attacher au pouvoir exécutif et baiser la main de sa femme. Nous déposons sur le bureau nos bonnets, que nous destinons à ceux de nos frères qui sont sur les frontières. » Le G, des grenadiers de toutes les sections apportèrent à la barre leurs insignes , et prononcèrent ce discours :

« Législateurs, nous venons déclarer que nous renonçons à une distinction dangereuse , en abdiquant le titre de grenadiers de la garde nationale. Nous déposons sur le bureau nos bonnets et nos épaulettes. Rien ne peut nous engager à les porter, lorsqu'ils deviennent un signe de division, et qu'ils parent le front et les épaules de la plupart des habitués des Tuileries. Nous faisons observer à l'Assemblée, qu'un service exact dans les nouvelles compagnies qu'on va former, prouvera à tous les malveillants, qu'à la place de ces bonnets, on verra toujours nos chapeaux dans le chemin de l'honneur. »

L'introduction des citoyens non actifs dans les cadres des compagnies, fut un dernier et terrible coup porté aux amis du château. Ce fut la section du Théâtre-Français ( Odéon), qui la proposa aux autres sections, par un arrêté signé de Danton, président; Chaumette et Momoro, secrétaires : « Considérant que tous les hommes qui sont nés, ou qui ont leur domicile en France, sont Français ;

« Que le courage des Français ne peut s'exercer ef-

ficacement que sous les armes et dans les grands débats politiques ;

« Que, conséqiiemmeut, tous les Français sont admis, par la Constitution elle-même, et à porter les armes pour leur patrie, et à délibérer sur tous les objets qui l'intéressent ;

« Les citoyens dits actifs de la section du Théâtre- Français déclarent que les citoyens vulgairement et aristocratiquement connus sous le nom de citoyens passifs, sont des hommes français ;

« Partant qu'ils doivent être, et qu'ils sont appelés, tant dans le service de la garde nationale, pour y porter les armes , que dans les sections , pour y délibérer. »

Ainsi fut désorganisée la garde nationale, telle que l'avait créée la Constitution de 1791. La démocratie n'eut plus de contrepoids ; elle, envahit toutes les forces publiques. Le duc de Brunswick, en insultant les gardes nationaux dans son insolent manifeste , fit de nouveaux ennemis au roi qu'il prétendait sauver. Il regardait comme certaine la défaite des Français ; il enjoignait aux gardes nationaux de veiWer provisoi7'e' ment à la tranquillité des villes et des campagnes, et menaçait de la peine capitale ceux qui combattraient contre les troupes des deux cours alliées. La ville de Paris était sommée de se soumettre sur-le-champ au roi , et de lui assurer, ainsi qu'à toutes les personnes royales, l'inviolabilité et le respect auxquels le droit de la nature et des gens obligent les sujets envers les

souverains. Leurs Majestés impériale et royale, dont Brunswick était Tinterprète , rendaient personnellement responsables de tous les événements, sur leurs têtes, pour être punis militairement, sans espoir de pardon, tous les membres de PAssemblée nationale, de la municipalité et de la garde nationale de Paris. L. M. déclarant qu'en cas d'outrage à la personne de Louis XVI, Paris serait livré à une subversion totale ; mais que si les révoltés obéissaient , on tâcherait d'obtenir de S. M. très-chrétienne, le pardon de leurs torts et de leurs erreurs.

Il fallait se soumettre aux coalisés, concourir au rétablissement des privilèges, ou marcher au-devant de rennemi , et punir le roi de sa connivence en le renversant. Les sections de Paris, apiès plusieurs démarches auprès de l'Assemblée pour en obtenir la déchéance du pouvoir exécutif, se déclarèrent en permanence, et discutèrent publiquement des plans d'insurrection. Leur ultimatum fut que, si, le 9 août, à minuit, le corps législatif communal n'avait pas prononcé la déchéance du roi, on sonnerait le tocsin pour faire lever le peuple tout entier.

A l'heure fixée, les cloches retentissent ; l'arsenal est pillé par les Marseillais ; cent soixante-douze commissaires, désignés par les sections, s'installent à l'hôtel de ville, avec pouvons illimités de tout faire pour sauver la patrie. Parmi eux l'on distingue les démocrates les plus actifs : Billaud de Varennes et Chaumette (section du Théâtre-Français); Léonard Bourdon

(section desGravilliers) ; le journaliste Hébert (section de Bonne- Nouvelle) ; Robespierre (section de la place Vendôn-e) ; le cordonnier Simon (section Beaubourg); Xavier Audoin (section de la fontaine de Grenelle); Henriot (section du jardin des Plantes) ; Hassenfratz (section de l'Oratoire) ; le limonadier Michonis (section du marché des Innocents) ; Huguenin et Rossignol (section des Quinze-Vingts) ; Tarchitecte Lescot- Fleuriot (section du Louvre); l'acteur Michot (section des Tuileries); Pache (section du Luxembourg). Cette commune insurrectionnelle fait battre la générale, et enjoint d'illuminer toutes les maisons; le siège des Tuileries est résolu , et les forces populaires se massent sur quatre points principaux : à la place du Théâtre-Français, au marché aux chevaux, à l'arsenal, et au petit Saint-Antoine.

Dans la soirée, Mandat, chef de la 4'' légion, faisant les fonctions décommandant général, était venu offiir au corps législatif l'hommage de la garde nationale , et l'assurer qu'elle veillerait au maintien des propriétés et à la sûreté des personnes. Il dirigea sur le château environ deux mille quatre cents gardes nationaux, des bataillons des Filles-Saint-Thomas, des Petits-Pères, des Prémontrés, des Cordeliers, des Minimes, de la Croix-Rouge, des jacobins Saint- Dominique, etc. Il se rendit aux Tuileries, où se trouvaient déjà plusieurs officiers de la garde nationale : Belair, Baudin de la Chesnaye, Montjourdain fils, adminis- ^^trateur des donmines, commandant du bataillon de

Saint-Laurent ; Jean de Courchamps, du bataillon du petit Saint-Antoine , adjudant général de l'artillerie nationale parisienne ; Guyaux , commandant du bataillon des Cordeliers. Pétion était assis sur l'escalier de la terrasse, et environné de grenadiers du bataillon des Filles-Saint-Thomas, qui l'observaient avec défiance. « Monsieur le maire, lui dit l'un d'eux, nous voyons avec la plus vive satisfaction, avec une reconnaissance respectueuse, que votre zèle l'emporte toujours sur la. malveillance de vos ennemis ; que vous êtes partout où vous pouvez servir utilement la patrie ; mais cela ne suffit pas. Pourquoi souffrez- vous des rassemblements partiels, qui en amènent de généraux? Pourquoi vous laissez-vous dominer par des factieux , qui vous perdront ? Pourquoi , par exemple, le sieur Santerre est-il toujours avec vous , toujours hors d'atteinte de la loi? Pourquoi, dans ce moment, est-il à l'hôtel de ville? Monsieur le maire, vous répondez de la tranquillité publique, de la conservation de nos propriétés.... — Monsieur, interrompit Pction, qu'est-ce que cela veut dire ? Vous oubliez... le respect... Vous manquez... » Au même instant, presque tous les gardes nationaux imposèrent silence à leur camarade, et le forcèrent à s'éloigner. A deux heures et demie du matin, l'Assemblée nationale, instruite de la position embarrassante du maire, le manda à la barre ; et ceux qui avaient projeté de le garder comme otage , n'osèrent mettre leur dessein à exécution..

Mandat quitta le château à quatre heures, pour aller

à l'hôtel de ville , où il était appelé ; mais avant de s'éloigner , il remit aux Suisses cette proclamation : « Soldats, un attroupement va se présenter ; il est enjoint à nous, officiers de la loi, par le décret du 3 octobre , de requérir la garde nationale, et à vous, troupes de ligne, de vous opposer à cet attroupement, et de repousser la force par la force (i). »

Mandat fut introduit devant les commissaires des sections, comme un criminel devant des juges prévenus. L'interrogatoire qu'il y subit est consigné dans les procès-verbaux de la commune de Paris (2). Interrogé en vertu de quel ordre il a doublé la garde du château, et sommé de le représenler, il a répondu : « Si j'en avais été prévenu, j'aurais apporté l'ordre de M. le maire, que j'ai laissé dans mes papiers. »

On lui observe que M. le maire n'avait point donné cet ordre.

Réponse : C'est une réquisition générale que j'ai présentée au département. Si un commandant général ne peut pas prendre des précautions subites pour un événement imprévu , il n'est pas possible de commander.

Interrogé s'il a eu un ordre formel de faire marcher le canon, il dit : « Quand le bataillon marche, les ca-

(1) Récit de la conduite des gardes suisses, par le colonel Pfyffer d'Altenhoffen. Lucerne, 1819.

(2) Archives de la ville de Paris.

nons marchent aussi ; c'est un usage qui a été observé de tous temps, et même sous La Fayette. »

Interrogé quel jour il a reçu l'ordre de M. le maire, il a répondu : « 11 y a trois jours. Il est au chàttau ; je le rapporterai. »

Sur cette réponse, l'Assemblée a arrêté que Ton enverrait les commissaires à M. le maire.

L'Assemblée générale a continué l'interrogatoire de M. Mandat, et sur ce qu'elle lui a demandé quels ordres il a reçus pour le poste de Henri IV , il a dit : « Voilà comme se donnent les ordres : le commandant général donne au chef de légion l'ordre que celui-ci envoie à ses bataillons. Pour les canons braqués, je n'ai point donné ni ne donne d'ordre; les canons vont avec les bataillons. »

Interrogé s'il n'a pas retenu M. le maire au château, il a répondu : « La garde nationale a eu la plus grande honnêteté avec M. le maire; il n'a point été retenu, et moi, en mon particulier, je l'ai salué et je me suis retiré. »

Interrogé quelle personne écrivait hier au château en sa présence , il a répondu que c'était son secrétaire.

Un officier municipal a entendu dire, par le même secrétaire, que M. le maire était là et n'en sortirait pas. Un des collègues du magistrat a entendu le même prOjjos. Le propos , communiqué à des députés de l'Assemblée nationale , ils ont provoqué le décret qui le mandait à la barre. M. Mandat ajoutait, en parlant

de M. Pétion à des grenadiers des Gravilliers : « Vous allez le ramener , sa tête vous répond du moindre mouvement. »

D'après ces observations , le conseil a pensé qu'il devait en référer à l'Assemblée nationale et à la commune.

Le conseil arrête qu'il sera nommé un commandant général provisoire. Le citoyen Santerre, connu par son patriotisme et les services importants qu'il a rendus à la révolution, est nommé d'une voix unanime.

M. Mandat, interrogé de nouveau sur le nombre d'hommes qu'il a portés aux Tuileries, a répondu en avoir douze cents; la garde ordinaire est de six cents. M. le maire l'a requis de doubler ses forces.

Sur les différentes questions qui lui ont été faites , M. Mandat dit que le nombre ordinaire des suisses était de trois cents hommes; qu'il y avait de plus une réserve de cent hommes de gardes nationaux ; qu'il avait demandé des munitions ; mais qu'on lui en avait refusé; qu'il y avait huit pièces de canon appartenant aux bataillons des Petits-Pères, des Filles-Saint-Thomas, enfin aux différentes légions.

Un membre a observé qu'on déposait à l'instant sur le bureau du conseil général une lettre de M. Mandat; qu'il était important de la connaître. Les commissaires chargés de l'aller chercher la rapportent surle-champ et en donnent lecture ; elle est ainsi conçue :

(( Le commandant général ordonne au commandant du bataillon de service à la ville de dissiper la colonne

2l0 HISTOIRE

d'attroupement qui marcherait pour se porter au château, tant avec la garde nationale qu'avec la gendarmerie, soit à pied , soit à cheval , en l'attaquant par derrière.

« Signé y le commandant général Mandat (i). »

Lecture faite de cette lettre , T Assemblée a arrêté que M. Mandat serait euvoyé sur-le-champ dans la prison de la maison commune.

Sur la demande de l'un de ses membres, l'Assemblée a arrêté qu'il serait donné une garde de six cents hommes à M. Pétion ; charge le commandant général de l'exécution du présent arrêté.

Trois cents hommes de la section du Temple , et cent cinquante de celle des Graviiliers, se rendront à la maison commune.

L'Assemblée arrête que M. Mandat sera transféré de la prison de l'hôtel de ville dans celle de l'Abbaye, pour sa plus grande sûreté. »

C'était l'envoyer à la mort. A peine ce malheureux eut-il mis le pied sur la place de Grève, qu'un coup de pistolet le renversa ; il fut achevé à coups de sabres

(1) Ce fut un garde national qui apporta cet ordre. On lit dans le procès-verbal de la séance de la Commune, du 11 août : « Un officier de la garde nationale de la section des Blancs-Manteaux, envoyé par le commandant général, rend compte de sa mission aux Tuileries. Le conseil vote des remerciements à cet officier généreux, avec d'autant plus de plaisir, que c'est lui qui a dénoncé la lettre infâme du plus infâme Mandat. »

et de piques, et l'on jeta son corps à la Seine. La commune annonça froidement ce supplice aux Parisiens par la proclamation suivante :

« Le public est averti que le sieur Mandat, chef de légion, a subi la punition de ses crimes, lorsque l'Assemblée générale des représentants des 48 sections, le faisait conduire à l'Abbaye.

G Signé Huguenin , président;

« Signé Tallien, Léonabd Bourdon, secrétaires. »

La mort de Mandat laissa sans direction la faible portion de la garde nationale qui soutenait le parti de Louis XVL Toutefois , la défense des Tuileries fut organisée par Boissieu, maréchal de camp, commandant de la division de Paris, et par Baudin de La Chesnaye, qui, en l'absence du chef de la 5" légion , devenait de droit commandant général. Dans la cour des princes , où était le corps de garde national , on plaça des pièces de canon, une compagnie de Suisses, une partie du bataillon des Filles-Saint-Thomas , et trente gendarmes à pied. Dans la cour des Suisses, cent gardes nationaux de divers bataillons formèrent la gauche d'une compagnie de fusiliers suisses , avec deux pièces de canon. La grande cour centrale fut occupée par des gardes nationaux et des Suisses, et trois pièces de canon furent mises en batterie devant la porte principale. Les grenadiers des Filles-Saint-Thomas et des Petits-Pères se rangèrent le long du châ-

leau, du côté du jardin. Au Pont-Tournant s'établit une réserve de garde nationale, avec deux pièces de canon.

François Viard, capitaine de la compagnie de chasseurs des jacobins-Saint-Dominique, était de garde avec une vingtaine d'hommes dans les appartements du roi. Le vieux maréchal de Mailly, MM. Goguelat, Aubier, et environ deux cents autres gentilshommes, qui étaient venus offrir au roi leurs servi\es, s'étaient divisés en deux bandes : l'une dans VŒU-de-Bœuf, commandée par le lieutenant général Puységur et le maréchal de camp Pontlabbé ; l'autre, dans la galerie des Carraches, sous les oidres du lieutenant général Vioménil, et du maréchal de camp d'Hervilly.Les armes de cette cohorte aristocratique semblaient avoir été empruntées à un attroupement des faubourgs ; c'étaient des épées, des pistolets, des chenets, des flambeaux, des pelles, des pincettes, qu'ils portaient sur l'épaule en guise de fusils (1).

Au dehors , quatre-vingts hommes de gendarmerie à cheval campaient devant la colonnade du Louvre ; le bataillon de Henri IV barrait le Pont- Neuf. Les gardes nationaux de Saint-Roch, de la place Vendôme, de rOiatoire et de Saint-Honoré se tenaient sous les armes, prêts à marcher au premier signal.

Vers cinq heures du matin , Louis XVI parut à la

(1) Mémoires de madame Campan, t. IJ, p. 243.

fenêtre de la salle des Gardes. Aussitôt suisses et gardes nationaux mirent leurs chapeaux et leurs bonnets au bout de leurs baïonnettes, en criant : Vive le roi ! Enhardi par cet accueil, il descendit dans la cour, accompagné de la reine, du dauphin, de madame Elisabeth ; il avait pour état-major le maréchal de camp Boissicu; l'ex-ministre de la guerre Lajard; Bigot de Sainte-Croix, ministre des affaires étrangères ; M. de Brige, écuyer ; M. de Maillardoz, lieutenant colonel de la garde suisse ; les majors Backmann et Zimmermann ; M. de Salvert et le prince de Poix. 11 était en habit violet uni , le chapeau sous le bras et répée au côté. Les grenadiers et les Suisses crièrent Vive le roi! mais a les canonniers étaient tous sans exception des révolutionnaires forcenés (l). » Ceux des bataillons de la Croix-Rouge et des Cordeliers ne cessèrent de répéter : Vive la nation! Nous n'avons, nous ne reconnaissons d'autre maître que la nation. » Ils débourrèrent leurs pièces, et déclarèrent qu'ils ne s'en serviraient pas. « J'étais, dit madame Campan, aune fenêtre du côté du jardin : je vis des canonniers quitter leurs postes et s'approcher du roi, lui mettant le poing sous le nez en l'insultant par les plus grossiers propos. MM. de Salvert et de Brige les éloignèrent ^vec vigueur. Le roi était paie, conime s'il eût cessé d'exister. La famille royale rentra ; la reine me dit

(1) Hist, par Bcrlrand de Mollcvillc, t. IX, p. 74.

énergie, et que cette espèce de revue avait fait plus de

mal que de bien (l).

Au moment où le roi remontait dans ses appartements, le bataillon de Saint -Marcel, commandé par MM. Alexandre et Azwilly, déboucha dans la cour royale. On vit en lui un renfort ; mais toute illusion se dissipa, quand on l'entendit crier ; Vive Pétionl Vive la nation ! A bas le veto! A bas le traître! On le posta sur la terrasse du bord de l'eau, qu'il abandonna bientôt pour aller attendre sur le quai les assiégeants.

La défection s'était glissée même dans les rangs du bataillon des Filles-Saint-Thomas. Il y avait parmi eux un certain nombre de patriotes qui, afin de se reconnaître , avaient adopté pour mot d'ordre la date 1792 (2). Les autres , quel que fût leur dévouement , ne voyaient pas sans mécontentement les nobles auxiliaires de \Œil-de-Bœuf, a Que font-ils ici ? disaientils ; pourquoi les mettre à part de la suite ? S'ils voulaient défendre la Constitution, ils seraient parmi nous, ils porteraient l'uniforme national; mais ils détestent la révolution, parce qu'elle établit le droit commun ; ils haïssent les bourgeois ; ils nous méprisent, enfin. »

Le chef de légion Belair se chargea de faire des re—

(1) Mémoires de madame Campan, t, II, p. 246.

(2) Lettre d'Aubier, gentilhomme ordinaire de la chambre, à Mallet du Pan.

présentations à la reine. « Ces messieurs, répliqua-t elle, sont venus ici pour nous défendre, et nous comptons sur eux. Ils vous obéiront ; mettez-les à l'embouchure d'un canon, et ils vous feront voir comment (n meurt pour son roi. » Cette réponse ne satisfit point les grenadiers ; elle ne justifiait point la mesure impolitique qui les éloignait des appartements. Pour étouffer les murmures, le frère de lait de Marie-Antoinette, Weber, qui faisait partie du bataillon des Filles-Saint- Thomas , conduisit une vingtaine de ses camarades auprès de la famille royale (1). Les gentilshommes les reçurent avec de vifs témoignages d'estime , et des cris de Vivent les grenadiers des Filles-Saint-Thomas ! t| Vive cette fidèle garde nationale ! « Messieurs , dit la reine, tout ce que vous avez de plus cher, vos femmes, vos enfants, vos propriétés, tout dépend aujourd'hui de notre existence , notre intérêt est commun ; ► vous ne devez pas avoir la moindre défiance de ces braves serviteurs, qui partageront vos dangers, et vous défendront jusqu'à leur dernier soupir. — Oui ! oui ! répétèrent les gentilshommes, oui, camarades, nous défendrons ensemble nos maîtres jusqu'à la mort. » Les grenadiers chargèrent leurs fusils avec enthousiasme , et échangèrent des poignées de main avec les nobles. Les dispositions de ceux qui restaient dans les cours

I n'étaient pas aussi favorables. A sept heures et demie,

(1) Mémoires de Weber, t. II, p. 22/i,

Rœderer , procureur général syndic y annonce l'approche des insurgés. « Citoyens-soldats, dit-il , soldats-citoyens, Français et Suisses , un attroupement va se présenter ; il menace la personne du chef du pouvoir executif. Au nom de la loi, il vous est défendu d'attaquer ; mais vous êtes autorisés à repousser la force par la force. » Un morne silence accueille ce discours ; peu à peu les rangs de la garde nationale se dégarnissent. Deux bataillons, qui viennent d'entrer, reprennent le chemin du Carrousel, où ils se déploient pour arrêter la marche de ceux qui peuvent arriver au secours du roi. « Bientôt il faut renoncer totalement à l'espérance que l'on a conçue de voir la garde nationale réparer la journée du 20 juin (I). » Rœderer comprend l'imminence du danger , l'impossibilité de la résistance, et va dire à la famille royale que le seul moyen de salut est de se réfugier au sein de l'Assemblée nationale.

Le roi y avait déjà songé ; il en avait été détourné par une lettre d'un de ses agents, Sainte-Foix, qui avait écrit , le 9 août : « Cette mesure est tout à fait mauvaise et fausse ; elle peut avoir des suites désastreuses , en ce qu'elle pourrait dégoûter la garde nationale , qui se montrera bien mieux quand il s'agira de défendre Vos Majestés dans vos propres demeures. » La suite démontra que Sainte-Croix avait raison.

(1) Histoire du 10 acul , par PoUier. Londres, 1797, t. I, p. 129.

Néanmoins, l'urgence du péril ne laissait d'autre parti que la fuite. Le bataillon de Henri IV avait livré passage à la colonne du faubourg Saint-Marceau ; les gendarmes à cheval s'étaient débandés , en criant : Vive lo nation! Trente mille hommes, bourgeois, ouvriers, gardes nationaux , fédérés marseillais ou bretons, se ruaient à l'assaut par les quais et la rue Saint- Honoré. Marie-Antoinette voulait combattre, « et se faire clouer aux murs du château plutôt que d'en sortir (i). Elle dit même au roi , en lui présentant un pistolet, arraché de la ceinture d'un seigneur : « Allons, monsieur, voilà le moment de vous montrer. (2) — Vous voulez donc, madame, reprit Rœderer, vous rendre coupable de la mort du roi , de vos deux enfants , de vous-même et de toutes les personnes qui sont dans le château?» Sans répondre, le roi se leva, et par son geste lit signe de le suivre. Pour rassurer ses serviteurs, il leur dit, en descendant l'escalier : « Je reviendrai dans une demi-heure. Chamilly (c'était son premier valet de chambre) , vous continuerez votre service au château jusqu'après mon retour de l'Assemblée nationale... Allons, messieurs, il n'y a plus rien à faire ici (3).

(1) Hist. de France^ par Toulongeou, cx-conslituant, t. Il, p. 344.

(2) Hist., par deux amis de la liberté, t. VIII, p. 155. Mém, du marquis de Ferrières, t. III, p. 187.

(3) Hist. de la chute du, trône^ par Matton de la Varenne,

François Viard, en qualité de commandant du poste des appartements , fut chargé de composer l'escorte de Louis XVI , et a donné sur cette sortie de curieux détails (l). « Comme il était de mon devoir d'accompagner le roi à l'Assemblée nationale, je disposai les troupes qui devaient protéger son passage. J'ordonnai aux Suisses de faire l'avant-garde ; un détachement du bataillon des Filles-Saint- Thomas se trouvant sur la route, je lui ordonnai de faire l'arrière-garde. Nous marchâmes dans cet ordre jusqu'à environ cinquante pas de la terrasse sur laquelle l'affluence du peuple témoignait son juste mécontentement. Craignant qu'il n'opposât de la résistance au passage du roi, je lui dis : cf Sire, le peuple me paraît agité, et je crois qu'il serait prudent de le prendre par la voie de la douceur. » M. Rœderer fut de mon avis.

« Alors le roi consentit à tout. Je donnai des ordres à la tête de colonne de faire halte; je m'avançai seul vers peuple , mon sabre dans le fourreau , et lui dis : « Mes amis, l'Assemblée nationale a rendu un décret qui mande le roi dans son sein, et m'ordonne en même temps de protéger son passage. Je suis, comme vous, bon citoyen, et je sais respecter la terre de la liberté, sur laquelle vous êtes (2), et aucun soldat que je com-

1800, in-8", p. 109. Interrogatoire de Paul Duparc, inspecteur des Tuileries, bull. du trih. révol. n. 94.

(1) Rapport fait à l'Assemblée nationale par F. Viard, capitaine de chasseurs.

(2) C'est-à-dire la terrasse des Feuillants, que l'Assemblée s'é-

mande ne passera la première marche de ce perron. Je transmettrai le roi au bord du passage que vous allez lui faire, et dès ce moment, vous en serez vousmêmes les gardiens. Si vous étiez capables d'oublier un moment le dépôt que je vais remettre en vos mains, songez que la nation entière aura le droit de vous en demander compte ; mais je parle à des hommes libres , cela suffit. »

« Ces bons citoyens m'ouvrirent le passage, et je me rendis à l'Assemblée nationale, où je demandai des gendarmes et des gardes nationaux pour border la haie , ce qui me fut accordé. Je retournai vers le roi , et étant à dix pas du perron, je commandai halte. Le peuple, déjà indigné contre les Suisses, redoublait ses murmures ; j'employai alors tout ce que la prudence exigeait pour l'apaiser ; je commandai : tète de colonne par file à droite et à gauche , et ils passèrent derrière ; le roi était pour lors à découvert, et les citoyens lui manifestèrent hautement leur mécontentement ; entre autres un qui voulut lui parler.. Je le pris par la main et le conduisis au roi. Il lui dit : Sacredieul donnez-moi la main, et f..., soyez sûr que vous tenez celle d'un honnête homme, et non d'un assassin. Malgré tous vos torts, je réponds de la sûreté de vos jours. Je vais vous conduire à l'Assemblée nationale ; mais pour votre femme, elle n'entrera pas...

tait réservée. Le reste du jardin des Tuileries était vulgairement qualifié de terre de Coblentz.

c'est une s.... g.... qui a fait le maliieur des Français. »

Le roi lui serra la main et parut avoir de la confiance en lui. Alors on s'approcha du perron; mais tout-à-coup les cris redoublèrent que réponse du roi n'entrerait pas à l'Assemblée. M. Rœderer, à son tour, quitta le roi pour s'approcher du perron , et dit au peuple :

« De par la loi, peuple français, peuple libre, l'Assemblée nationale a rendu un décret par lequel elle appelle en son sein le roi, le prince royal, la reine, la fille du roi, la sœur du roi, toute la famille entière du roi ; et vous devez, aux termes de la loi et de la liberté, ne point vous opposer à son passage. » Au moment de cette promulgation, le silence renaît parmi le peuple , et aucun obstacle ne s'y est opposé. »

Le départ de Louis XVI acheva de lui aliéner les gardes nationaux. « Nous sommes trahis, dirent-ils ; d'un côté les aristocrates, de l'autre les Suisses ; nous sommes entre deux feux I » Tous se dispersèrent, sauf une cinquantaine , que le maréchal de camp Menou , commandant en second des troupes de ligne, fit monter dans les appartements. Il était huit heures du matin, et les insurgés avaient commencé le siège. Westermann, chef de ceux du faubourg Saint-Antoine , et Lajowski, qui guidait le faubourg Saint-Marceau, avaient rangé leurs troupes en bon ordre sur le Carrousel. Une avant-garde battait la grande porte en

brèche avec des madriers. Eu tête flottaient les deux enseignes des insurgés ; Tune, tricolore, était portée par Varlet, commis aux postes , avec ces mots : La déchéance du pouvoir exécutifs ou le plus vil esclavage; l'autre, de l'invention du journaliste Carra (l), est devenu le symbole consacré de Tinsurrection. C'était un drapeau rouge, le drapeau du Champ de Mars. On y avait écrit : Loi moirtiale du peuple souverain contre la rehellion du pouvoir exécutif.

A neuf heures et demie, les portes sont enfoncées ; les assiégeants se précipitent dans les cours , s'engoufTrent sous le vestibule, où se tient en première ligne un peloton de grenadiers des Filles-Saint-Thomas, et s'efforcent de gravir l'escalier. Jls crient aux gardes nationaux : « Nous ne sommes pas vos ennemis ; nous n'en voulons qu'aux habits rouges ! Séparezvous d'eux, et joignez vous à nous. A bas les Suisses ! Il faut que les Suisses mettent bas les armes. Ces derniers semblaient disposés à fraterniser. » Le jeune Monne, sergent des chasseurs des Jacobins-Saint-Dominique, qui remplaçait François Viard absent, envoie trois vétérans et un grenadier dire aux assaillants a que les soldats de son poste ne sont pas faits pour souiller leurs armes du sang de leurs frères (2). >> Les officiers suisses adhèrent à cette démarche; on Jette par les fenêtres des cartouches sans balles, en signe

(1) Annales patriotiques, par Carra, n. du 30 nov. 1792.

(2) Rapports de F. Viard el du sergent Momie.

d'amitié. Granier, commandant en second du bataillon des Marseillais, est autorisé à monter dans les appartements pour sceller le traité d'alliance (i); mais tout à coup , une décharge terrible part du premier étage (2) ; les assiégeants reculent en désordre ; mais bientôt ils reprennent Toffensive , et forcent l'entrée

(1) Mém. de Barbaroux, 1827, in-8°, p. 70.

(2) Malgré les assertions contraires des écrivains royalistes, il paraît démontré que les Suisses commencèrent le feu. « Nous nous sommes présentés à la porte du château ; les Suisses qui étaient aux fenêtres, baissant leurs armes, jettent leurs cartouches et nous invitent à approcher avec confiance. A peine sommes-nous sous les fenêtres du palais que ces mêmes Suisses nous assaillent de coups de fusils. {Déclaration de plusieurs citoyens à l* Assemblée nalionale.) — Nos camarades s'étant portés ce matin au château des Tuileries, n'ont employé leurs armes qu'après avoir été fusillés de la manière la plus indigne. {Dêpos. des canon, du bataillon de Saint-Merry.) — On s'accorde à dire que les Suisses faisaient signe de leurs bonnets en criant : f^ive la nation! La porte du Carrousel fut ouverte. Les Suisses protestaient de leur civisme et serraient la main aux Marseillais. Nous-mêmes, nous avons entendu dire à plusieurs fédérés bretons : « Oui, monsieur, nous avions encore la bouche sur leurs «joues, quand tout à coup une grêle de balles et de mitraille a « été dirigée sur nous. » {Moniteur du 12 août, n. 225.) — Les membres de la députation envoyée vers les Marseillais et les volontaires, croyant que les Suisses se rendaient au vœu du peuple, se présentèrent en foule et sans ordre au grand escalier de l'appartement du roi ; ces Suisses assassins firent feu de bataillon sur nos frères et de suite feu de file, de sorte qu'en trois décharges il resta plus de cent victimes de leur férocité sur ledit escalier. » [Rapport de F. F'iard.)

des appartements. » Beaucoup de gardes nationaux parisiens, dit un témoin oculaire, périrent sous le vestibule et dans Tescalier, de la main même de leurs partisans, parce que les deux partis avaient le même uniforme. Tel voyait élever le sabre dont il allait être percé, sans se douter que ce fût pour lui ; on recevait la mort sans se défendre, pendant qUe tel autre, craignant d'être prévenu, plongeait sa baïonnette dans le ventre de celui qui venait se joindre à lui (1). » Les chasseurs des Jacobins-Saint-Dominique , de garde dans les appartements, se prononcèrent pour le peuple, repoussèrent à coups de crosse les gentilshommes auxiliaires, qui tentaient de leur arracher leurs armes, et engagèrent l'action dans la salle des gardes. De trente-six qu'ils étaient , il n'en restait que cinq quand la colonne marseillaise vint à leur secours. La noblesse française décampa par la galerie du Louvre. Les Suisses, accablés par le nombre, battirent en retraite de chambre en chambre ; leur drapeau leur fut enlevé par un fédéré de Nancy, nommé Lange, assisté des grenadiers du bataillon de Saint-Laurent (2). La vengeance populaire s'exerça sans pitié sur les habits rouges; il y avait contre eux un tel acharnement, que les suisses des hôtels, saisis de terreur, s'empressèrent de quitter leurs baudriers , et d'effacer l'inscription

(1) Lettre d'Aubier, gentilhomme ordinaire de la chambre, à M. Mallet du Pan.

(2) Moniteur du 14 août, n. 227.

parlez du suisse pour y substituer parlez au portier ( 1 ) . Toutefois, on a exagéré le nombre des victimes ; il fut de sept cent soixante soldats et de vingt-six officiers, sur un total de douze cent dix gardes suisses (2) ; le reste fut conduit par la garde nationale à TAssemblée ou au corps de garde des Feuillants.

La perte, du côté du peuple, n'ajamais été précisée ; on ne peut guère Tévaluer à plus de trois cents hommes ; mais on la crut d'abord plus considérabje. « Pendant la canonnade , raconte John Moore (3) , rinquiétude et l'anxiété, pour ceux de ses amis ou de ses parents que l'on savait exposés au danger, causaient chez les uns le silence le plus expressif ; tandis que les autres faisaient retentir l'air de leurs cris. On entendait surtout des femmes, des enfants, tremblant pour les jours de leur père, de leur mari, de leur frère , qui avaient quitté leur famille dès qu'on avait crié aux armes, et que l'on n'avait plus revus depuis. Lorsque l'action a été terminée, et que les gardes nationaux sont rentrés chez eux , plusieurs femmes se sont précipitées à travers les rangs , pour embrasser et pour féliciter de leur retour leurs maris et leurs frères. J'ai vu le père d'une famille nombreuse , en-

(1) Journal durant un séjovr-en France en 1792, par John Moore, D. M., Philadelphie, 1794, t. I, p. 35.

(2) Morts: 26 officiers, 760 soldats; sauvés, 26 officiers et 350 soldats. (État nominatif gravé sur le monument élevé à Lucerne, le 10 août 1821.)

(3) Journal durant un séjour en France, t. I, p. 26.

touré, à sa porte, par sa femme et ses enfants. Après les avoir tous embrassés, comme ils se jetaient sur lui l'un à Tenvi de Tautre , il est entré chez lui portant un de ses enfants sur chaque bras , et suivi de sa fille, coiffée avec son bonnet de grenadier, et de deux petits garçons qui traînaient son mousquet. »

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