‹ Histoire de la garde nationale; récit complet de tous les faits qui l'ont distinguée depuis son origine jusqu'en 1848Chapitre 14 sur 21 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Garde nationale en 1793. — Réserve. — Vécérans. — Espérance de la patrie. — Corps de musique. — Piquières. — Plaintes du ministre de l'intérieur sur le service. — Garde du Temple. — Santerre offre sa démission.— Organisation des légions en 1793. — Fédérés appelés par la Gironde. — La garde nationale pendant le procès de Louis XVI et le jour de son exécution.

Sous la Convention , les sections armées de Paris , les gardes nationaux des départements , s'identifient complètement avec les masses. Le peuple entier est enrôlé ; outre la garde quotidienne, il y a dans chaque section une réserve permanente de cent fantassins, et de douze à trente cavaliers, casernes et entretenus aux frais de l'État. Les capitaines des sections armées commandent à tour de rôle cette réserve^ employée à maintenir l'ordre public, et à occuper les postes extérieurs (1). Les vétérans sont répartis en six

{i) Décret du 20 septembre 1792.

^vŒTERAN.

compagnies , que commande en chef le citoyen Polliare; les enfants, dirigés par un colonel-instituteur en chef, Louis-Denis-Gabriel Antheaume, composent le bataillon de respérance de la patrie (1). Cent vingt autres enfants , choisis dans les quarante-huit sections, sont élevés aux frais du coi^ps de la musique de la garde nationale de Paris. Ils doivent être fils de citoyens soldats, n'avoir pas plus de douze à seize ans, s'ils n'ont aucune notion de musique, et plus de dixhuit ans, s'ils sont un peu musiciens (2).

Comme en 1791 , mais avec moins de succès, les femmes même demandent à faire partie des sections armées , et à former un bataillon de piquières ; mais Santerre objecte aux pétitionnaires qu'elles sont faites pour rester dans leurs ménages ; qu'elles sont destinées, non à ôter la vie, mais à la donner ; et le conseil de la Commune passe à l'ordre du jour (3).

Malgré l'importance de la force pubhque , l'ordre était loin d'être garanti. Rolland , ministre de l'intérieur, s'en plaint dans son rapport du 29 octobre 1 792. « L'organisation de la garde nationale doit être faite ; mais le défaut de volonté de ceux qui peuvent la requérir n'existe-t-il pas encore? car le service public se fait mal ; il se commet des vols ; la maison de Mont-

(1) Almanach national de France, année commune 1793, l'an II delà République, p. û21.

(2) Chronique de Paris du 10 janvier 1793, n. 10.

(3) Procès-verbal de la Commune, séance du 6 octobre 1792.

fermeil , émigré , Chaussée d'Antin , a été vidée dans la nuit du 25 au 26, et ce n'est pas le seul événement récent de ce genre. Il y a même eu quelques meurtres • nocturnes. Les postes ont été dégarnis en grande partie, presque toujours la nuit et aux heures des repas, notamment au Garde-Meuble, où souvent la garde est demeurée quarante-huit heures , et même soixante heures, sans être relevée. Samedi dernier (27 octobre) , à six heures du soir, les commissaires que j'ai préposés à la conservation des effets nationaux aux Tuileries , m'ont prévenu que le poste major n'était composé que de treize hommes, au lieu de soixante; qu'une seule section y faisait le service; qu'elle avait envoyé vingt-sept hommes, sans commandant ni sergent, avec un seul caporal, pris de vin ; que la sentinelle, rebutée de faire sept à huit heures de service , menaçait de quitter le poste. Assurément, je suis loin d'inculper la garde nationale parisienne ; je reconnais son zèle, son activité, son service; cette garde, ce sont nos concitoyens , c'est nous-mêmes ; mais il y a défaut d'ordre dans le service, et ce défaut la compromet en même temps qu'il expose le chose publique. Quels inconvénients naissent de cette source et s'aggravent réciproquement ! Le premier de tous est le dégoût même du citoyen, qui peut quitter pour quelques instants ses foyers , sa famille , ses affaires , pour le maintien de l'ordre et de la paix, dont il sent le prix , mais qui ne saurait le faire avec empressement qu'autant qu'il aperçoit le terme de ses sollicitudes , et

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qu'elles sont également partagées entre tous. Après vingt-quatre heures de garde , tout homme a droit de retourner dans ses foyers ; et si aux besoins du cœur, à la loi de l'intérêt, à l'attrait du plaisir ,* dans une ville de corruption comme Paris, l'inertie de la chose publique dans les personnes qui commandent fait joindre encore le dégoût , en ne relevant pas exactement les postes, ne les visitant jamais, n'y établissant aucun ordre, il est évident que le zèle doit s'éteindre, et le service s'annuler entièrement. »

La préoccupation presque unique des sections armées c'était la garde du Temple. Elles envoyaient chaque jour trois cents hommes autour de cette forteresse, . dont les croisées étaient hérissées d'épais barreaux, et masquées par des soufflets. Les sentinelles toujours inquiètes, toujours sur le qui-vive, s'imaginaient sans cesse que leur royal détenu allait leur être enlevé. L'alerte fut si vive, le 31 octobre 1792, que les hommes de garde voulurent forcer les postes intérieurs, pour s'assurer que Louis XVI ne s'était pas dérobé à leur surveillance. Santerre accourut, prêcha le respect des consignes, et s'opposa à la perquisition que les soldats citoyens méditaient. « Étes-vous commissaires de section, leur dit-il, ou étes-vous en ce moment une portion de la force armée, essentiellement obéissante?» Le calme se rétablit, et le lendemain le commandant général alla de section en section déclarer le châtiment des rebelles. Il fut accueilli partout avec déférence, excepté dans la section de la Fraternité (ci-de-

vant de Tlle-Saint-Louis), et s'en plaignit au conseil général de la Commune, en offrant sa démission. «Je savais, dit-il, que la section de la Fraternité se disposait à m'inter'peller indignement. Cette considération ne m'a cependant pas arrêté, et je m'y suis rendu. Arrivé dans la salle de ses séances, j'ai dit au président que c'était avec beaucoup de peine que je me voyais forcé de porter des plaintes contre la force armée que la section avait envoyée au Temple; j'ai demandé que les coupables fussent désarmés et punis. Le président ne m'a fait qu'une réponse vague.

« Le citoyen qu'on m'avait annoncé devoir m'interpeller, s'est levé et m'a sommé de répondre s'il était vrai que j'avais soutenu aux Jacobins que les assassinats du 2 septembre étaient nécessaires. Je n'ai répondu que vaguement; sommé une seconde fois, j'ai dit que tous mes efforts pour empêcher ce massacre eussent été vains, et que la force armée ne m'eût pas obéi si je lui avais ordonné d'opposer une résistance qui d'ailleurs n'eût fait qu'irriter le peuple. J'ai dit qu'il s'était fait justice lui-même en se portant aux prisons. J'ai dit que le peuple si calomnié avait bien su distinguer les innocents des coupables, et que ces jugements avaient été si intègres qu'il avait même laissé échapper des criminels. Enfin j'ai demandé si le peuple avait fait tort au moindre marchand d'allumettes.

« La section n'est pas revenue de son erreur. Vous avez été séduits par un orateur, ai-je repris, peut-être

celui qui vous a parlé était fâché d'avoir fait un commandant comme moi ; il a raison, je ne suis pas un marquis ; je ne suis qu'un brasseur, je m'en honore, et je quitterai tranquillement le généralat pour rentrer dans ma brasserie. Je vais à la Commune déposer, dans les mains de mes amis, une autorité que je ne puis plus garder.

« Voilà, citoyens, le résultat de mes démarches conformément à la promesse que j'en ai faite; je vous rends l'autorité qui m'avait été confiée, et je vais prendre soin de mes affaires que je n'ai abandonnées que pour me hvrer à la chose publique. Je demande que vous mettiez mon remplacement à l'ordre du jour.»

Le conseil, sur la proposition de son président Chaumette, s'empressa de passer à l'ordre du jour, et Sanlerre conserva le commandement. Il avait sous ses ordres, en qualité de chef des six légions, les citoyens Alexandre, Juliot, Mathis, Duvergier, Mulot d'Angers et Humbert.

Chaque légion comprenait huit sections.

Première légion. Section de Marseille (ci-devant du Théâtre-Français); de la Croix-Rouge; du Luxembourg; de Beaurepaire (ci-devant des Thermes-de- Julien); du Panthéon Français (ci-devant Sainte-Geneviève); de l'Observatoire; des Sans-Culottes (ci-devant du Jardin-des-Plantes) ; du Finistère (ci-devant desGobelins).

Deuxième légion. Section des Gardes françaises (ci. devant de l'Oratoire) ; de la Halle-aux-Blés ; du Con-

trat-Social (ci-devant des Postes); du Mail; de Molière et de La Fontaine (ci-devant Fontaine de Montmorency); de Bonne-Nouvelle; des Amis de la Patrie (cidevant du Ponceau) ; de Bonconseil (ci-devant Mauconseil).

Trosièrae légion. Section des Fédérés (ci-devant delà place Royale); de TArsenal; de la Fraternité (ci-devant de Tlle-Saint- Louis); de la Cité (ci-devant Nofre-Dame) ; du Pont-Neuf (ci-devant Henri IV); des Invalides ; de la Fontaine de Grenelle ; des Quatre- Nations.

Quatrième légion. Section des Tuileries,' des Champs-Elysées, de la République (ci-devant du Roule) ; de laButte-des-Moulins (ci-devant du Palais- Royal) ; des Piques (ci-devant place Vendôme); de 1 792 (ci-devant de la Bibliothèque); du Mont-Blanc (cidevant de la Grange-Batelière); du Louvre ou du Muséum.

Cinquième légion. Section de Montreuil ; des Quinze- Vingts ; des Gravilliers ; du Nord (ci-devant faubourg Saint-Denis); de la Réunion (ci-devant de la rue Beaubourg); du Marais (ci-devant des Enfants-Rouges); des'ï)roits dcTHomme (ci-devant du Roi de Sicile); de la Maison Commune ou de l'Hôtel de Ville.

Sixième légion, section des Halles ou du Marché des Innocents; des Lombards; des Arcis; du faubourg Montmartre ; de la rue Poissonnière ; de Bondy ; du Temple ; de Popincourt.

On se figure aisément l'agitation, le tohvbohu pro-

duit dans la capitale par cette multitude de gens en armes, auxquels il faut joindre les nombreux volontaires qui passaient en se rendant aux armées, et les fédérés qu'y appelèrent les Girondins, dès les premières séances de la Convention. Le parti qu'on nommait de la Gironde, parce qu'il avait pour chef les députés de ce département, avait tenté d'abord de régner avec Louis XVI en lui imposant des ministres ; après le 10 août, lorsque la déchéance était unanimement de-^ mandée, il avait voté seulement la suspension du pouvoir exécutif. Depuis l'établissement de la République, il ne cessait d'accuser le peuple de Paris, et Kersaint, l'un de ses organes, avait demandé que la Convention s'entourât d'une force armée, composée de gardes nationaux des quatre-vingt-trois départements. Sans attendre le décret, Marseille, Caen et quelques autres villes fournirent des détachements, dont l'imprudence ajouta à l'effervescence générale. On vit de ces fédérés, en uniforme national, parcourir les rues, en criant : « La tête de Robespierre ! Marat à la guillotine! vive Roland! point de procès au roi (1)1 » Le ministre de la guerre, Jean-Nicolas Pache, qui tenait pour les démocrates, fit proposer à l'Assemblée, par Letourneur, le 1 1 novembre, d'organiser en bataillons les gardes nationaux et fédérés des départements, et de les envoyer aux armées. La Gironde s'aperçut qu'on

(l) Séance de la Convention du û novembre Î792; procès verbal de la Commune du même jour.

cherchait à diminuer les forces dont elle pouvait disposer. Ses orateurs Buzot et Barbaroux combattirent le projet; Garnier le défendit en disant « que la garde nationale parisienne tiendrait toujours au service de la Convention le nombre des citoyens nécessaires à sa garde (l). ))La majorité se prononça contre Pache, et la question préalable fut adoptée.

Les débats du procès de Louis XVI, si impatiemment attendus par tous les partis, s'ouvrirent le 1 1 décembre 1702. Ce jour-là tout Paris fut sous les armes. La Commune avait fait afficher l'ordre du jour suivant : « Les citoyens se rangeront sur la route de Louis Capet, depuis le Temple jusqu'à la Convention nationale, en passant par les rues du Temple, les boulevarts, la rue Neuve-des-Capucines, la place des Piques et la cour des Feuillants (2). Chaque section gardera deux cents hommes en réserve ; il y aura, en outre, deux cents hommes à chaque prison, caisse publique, magasin, dépôt.

Pour l'escorte, chaque légion fournira une pièce de canon, ce qui formera huit pièces en avant et huit en arrière, rendues à huit heures du matin au Temple; deux caissons, l'un devant et l'autre derrière. Ciiaque légion fournira quatre capitaines, quatre lieutenants et

(1) Ce discours et plusieurs autres suivants prouvent qu'en prenant le titre légal de sections armées, la garde nationale n'avait pas perdu son véritable nom.

(î) Cette cour occupait, avec les bâtiments de l'ancien couvent du même nom, l'emplacement actuel de la rue Castiglione.

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sous-lieutenants et cent hommes armés de fusils et munis chacun de seize cartouches, sachant bien manœuvrer. Ils se rendront au Temple à huit heures précises avec la hste de leurs noms; ce qui produira six cents hommes, qui, sur huit de hauteur, formeront la haie des deux côtés de la voiture. Dans le jardin des Tuileries, deux cents hommes de réserve ; la première près le château, la seconde près le Pont-Tournant, avec huit canons, fournis par les six légions, huit canouniers et quarante-huit fusiliers pour chaque légion, et un caisson; une troisième réserve du bataillon des piquiers sera placée dans la cour des Tuileries. La garde descendante du Temple restera à son poste avec la garde montante , jusqu'après la séance de la Convention ; tous les postes de la ville seront doublés. L'appel se fera d'heure en heure dans tous les postes ; quiconque s'absentera sans permission sera puni. Les ordres qui défendent de tirer aucune arme à feu seront exécutés strictement. Chaque légion fournira huit canouniers et huit fusiliers pour l'escorte des canons. La garde nationale des municipalités du département de Paris sera en état de réquisition. »

Le zèle des sections, qui se réveillait " dans les grandes circonstances, enchérit sur ces dispositions. Elles adoptèrent presque unanimement un arrêté de celle des Gardes françaises, portant : -

« Que lejour où Louis Capet serait jugé, le commandant général de la garde nationale serait invité à tripler et même à quadruplerles postes de la garde du Temple.

« Que les citoyens seraient invités à se rendre dans leurs sections respectives, pour se porter partout où leur présence serait nécessaire, et arrêter les malveillants qui troubleraient la tranquillité.

Que le jour où Louis XVI serait conduit à la barre il serait fait, dans chaque compagnie, un appel nominal, et que les absents seraient marqués sur un registre particulier (i). ))

Ces précautions étaient superflues ; le calme le plus parfait régna sur le passage de Tex roi, que Santerre prit par le bras dans la cour des Tuileries pour l'introduire à la barre. L'ordre ne fut troublé qu'en face de la rue de Lancry, où, contrairement aux ordres du commandant général, la section de la Fraternité refusa d'appuyer à droite. Le citoyen Higonnet, ex-grenadier de cette section, allégua, au nom de sescamarades, que le côté droit du boulevart était fangeux, et que l'étatmajor étant à cheval y passerait plus aisément. Un silence complet, plus sombre et plus menaçant que des insultes, fut observé par tous les spectateurs; seulement les forts de la halle et les charbonniers rangés en bataille, dans la meilleure tenue, aux portes de la Convention (2), firent retentir aux oreilles du roi le refiain de la Marseillaise.

Le 26 décembre, Louis XVI retourna à la Convention pour y entendre plaider sa cause. Les chefs des

(1) Courrier français du 11 décembre 4 792, n. 340.

(2) Âévol. de Paris, n. 179, p. 520.

sections armées, redoutant quelques manifestations royalistes, ne se contentèrent pas de convoquer les citoyens soldats ; dès sept lieuies du matin des officiers, à la tête de patrouilles, faisaient la presse dans les boutiques et dans les ateliers. « Les caporaux montaient jusqu'au troisième étage et pénétraient jusqu'au lit des citoyens, les en arrachaient, pour ainsi dire, de force, sans égard pour les convenances qu'ils violèrent toutes, et au risque de causer les accidents de plus d'un genre aux femmes dont on venait enlever les maris (l). » L'assemblée générale de la section des Quatre-Nations arrêta que chacun des capitaines enverrait chercher ceux des citoyens qui ne seraient pas sous les armes au quartier-général à l'heure indiquée. « Les gardes nationales, dit Prudhomme (2), rangées en haie jusqu'à la voiture, remarquèrent que Louis Capet avait un tout autre maintien à sa sortie qu'à son arrivée aux Feuillants. 11 marchait d'un pas ferme, la tête haute, le nez au vent. » Il espérait que l'éloquence de Desèze avait influencé ses juges; mais, le 20 janvier, à deux heures, on lui signifia l'arrêt qui le condamnait à mort, comme a coupable de conspiration contre la liberté de la nation, et d'attentat contre la sûreté générale de l'Etat. »

Les derniers moments et la mort de Louis XVI sont la plus glorieuse part de sa vie. Soutenu par ses con-

(1) Révol. de Paris^ n. 181, p. U.

(2) Ildd., p. 5.

viciions religieuses , le plus timide et le plus indécis des rois, se montra le plus résolu des martyrs. Le 21 janvier, à cinq heures du matin, lorsqu'il entendit battre la générale , il dit tranquillement à son confesseur, Tabbé Edgeworth de Firmont : « C'est probablement la garde nationale qu'on commence à rassembler. » Et quand le trépignement des chevaux ébranla la tour du Temple : « Il y a apparence qu'ils se rapprochent (l). » A neuf heures, Santerre se présenta, accompagné de sept à huit officiers municipaux et de dix gendarmes. « Vous venez me chercher, dit Texroi ? — Oui. — Je vous demande une minute ; je suis en affaires; attendez-moi là; je serai à vous. » 11 rentra dans un cabinet voisin, où se tenait son confesseur, et s'écria, en se jetant à genoux devant lui : « Monsieur, tout est consommé ; donnez-moi votre dernière bénédiction, et priez Dieu qu'il me soutienne jusqu'à la fin. » Puis , il rejoignit ceux qui l'attendaient. Il était vêtu d'un habit puce , d'un gilet de molleton blanc, d'une culotte grise; ses bas étaient blancs ; son valet-de-chambre Cléry l'avait coiffé avec soin. Son maintien annonçait le calmp et la résignation. Il monta dans une voiture de place, avec son confesseur, le ieutenant de la gendarmerie Labrosse et un maréchalde-logis.

Toutes les boutiques étaient fermées ; les sections

(1) Dernières heures de Louis XF'Iy écrites par l'abbè Edgervorth de Firmont.

armées, sur quatre rangs, formaient une double haie, derrière laquelle s'aventuraient quelques rares spectateurs. Des canons garnissaient les ponts et les principales avenues. Autour de la voiture marchait une escorte de cavalerie , conduite par Santerre et par le lieutenant général Berruyer, commandant de la division de Paris. L'échafaud était dressé sur la place de la Révolution , au centre d'un espace vide hérissé de canons, « et au delà, tant que la vue pouvait s'étendre, on voyait une multitude en armes (l). » Le condamné, pendant le lugubre trajet, le front baissé, les traits ombragés par un chapeau rond, lut avec dévotion les prières des agonisants ; et quand la voiture s'arrêta, il retourna la tête, et dit : « Nous voilà arrivés, si je ne mé trompe, » Ce serait alors, suivant la plupart des relations, qu'Edgeworth aurait proféré cette éloquente apostrophe : « Fils de Saint-Louis, montez au ciel ! » Mais la narration que nous a transmise le confesseur n'en fait aucune mention, a Nous l'avons entendu plusieurs fois, rapporte l'abbé de Montgaillard (2), répondre aux personnes qui l'en félicitaient : a Je ne me rappelle point du tout; je n'ai pas la moindre idée d'avoir dit au roi-martyr les paroles qu'on m'attribue ; je n'en ai pas l'ombre du souvenir, i» Le plus fidèle historien de la mort de Louis XVI est le plus sombre acteur de ce drame sanglant, le bourreau

(1) Dern. heures de Louis Xf^I, par l'abbé Edgevorth.

(2) Hist. de la Rév,, 1 833, in-8, t. III, p. ftU.

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de Paris, qui la raconte dans une lettre, dont la rusticité du langage et rincorrection de l'orthographe ne diminuent point rintérêt.

« Descendant de la voiture pour Texécution, on lui a dit qu'il faloit ôter son habit. Il fit quelques difficultés, en disant qu'on pouvoit l'exécuter comme il étoit. Sur la représentation que la chose étoit impossible, il a lui-même aidé à ôter son habit. Il fit encore la même difficulté lorsqu'il cesl agi de lui Her les mains, qu'il donna lui-même lorsque la personne qui la compagnoit lui eût dit que c'étoit un dernier sacrifice. Alors? Il s'informa sy les tembours batteroit toujour. Il lui fut répondu que l'on n'en savoit rien, et c'étois la véritée. Il monta l'échaffaud et voulut foncer sur le devant comme voulant parler. Mais ? on lui représenta que la chose étoit impossible encore. Il se l'aissa alors conduire à l'endroit où on l'attachât, et où il s'est écrié très haut : Peuple , je meurs innocent. Ensuite, se retournant vers nous, il nous dit : Messieurs, je suis innocent de tout ce dont on ni inculpe. Je souhaite que mon sang puisse cimenter le bonheur des François, Voilà citoyen ses dernières et véritables paroles (l). »

On sait qu'un roulement de tambours priva le malheureux roi de la consolation de se faire entendre du haut de l'échafaud. Est-ce sur Santerre que doit re-

(1) Lettre de Sanson, bourreau de Paris, au journal le Thermomètre. 20 février 1793.

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tomber la responsabilité de cet acte de barbarie ? Il s'en justifie par une note trouvée dans ses papiers (l). « Le roi, dit-il, était monté courageusement sur Téchafaud, appuyé sur le bras de son confesseur; il marqua la volonté de parler. Je fis taire les tambours qui battaient la marche , qu'ils n'avaient discontinué de battre, et qu'ils ne devaient cesser de battre que lorsque toute la troupe serait entrée dans la place et aurait cessé de marcher. »

Suivant un article inséré dans la Quotidienne du 27 janvier 1827, le général Berruyer aurait ordonné le roulement, et dit aux commissaires de la Convention : « Savez-vous qu'il a voulu parler au peuple ; que cet imbécile de Santerre a perdu la tête et laissait faire, et que si je n'avais pas commandé aussitôt un roulement de tambours pour étouffer la voix du tyran, je ne sais ce qui serait arrivé? »

Toutefois,. malgré cette découverte et la rétractation tardive de Santerre, il nous paraît positif que ce fut lui qui donna le signal aux tambours. Un témoin oculaire Tatteste. « Pour empêcher Louis XVI de parler, Santerre avait ordonné un roulement de tambours ; voyant l'exécuteur indécis, il lui dit fortement : Fais ton devoir (2). Santerre lui-même, déclare à la Commune qu'il a étouffé la voix du supplicié. « Le général

(1) Hi.1t. de Santerre, par Carro, 18i7, in-8, p. J69.

(2) Mon témoignage sur la détention de Louis Xf^I , par M. Goret, p. 37.

Santerre est venu rendre compte au conseil général de l'exécution de Louis XVI. Il a annoncé que le ci-devant roi , descendu de la voiture , avait voulu haranguer le peuple ; mais qu'il lui a fait observer que ce n'était pas le moment de parler, et qu'il avait ordonné l'exécution de la sentence. En effet , après deux ou trois paroles prononcées par Louis, un roulement de tambours s'est fait entendre ; et M. Santerre, ayant levé son épée en l'air, l'exécution a été aussitôt consommée (1). »

(1) Séance de la Commune du 21 janvier; Courrier français du 23 janvier 1793, n. 23.

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