‹ Histoire de la garde nationale; récit complet de tous les faits qui l'ont distinguée depuis son origine jusqu'en 1848Chapitre 4 sur 21 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La Fayette est nommé commandant général. — Son début. — Origine du drapeau tricolore. — Journée du 17 juillet 1789. — Premiers uniformes. — Les brigands. — Femmes montant la garde. — Anecdotes diverses. — Décret du 10 août 1789. — Formation de la garde soldée et non soldée. — Premiers officiers. — Louis-Philippe capitaine. — Drapeaux des districts. — Bénédiction des drapeaux à Notre-Dame.

Deux jours après, les électeurs nommèrent M. de La Fayette commandant général de la garde parisienne- Son buste, hommage des Etats-Unis à la municipalité, décorait la grande salle de l' hôtel-deville. Plusieurs membres du comité permanent ayant représenté qu'il fallait mettre un homme éminent à la tête de la milice , le président , Moreau de Saint- Méry, désigna ce buste, sans prononcer un seul mot. L'assemblée se rappela aussitôt les opinions libérales de La Fayette, sa conduite en Amérique, son opposition au parti de la cour, et il fut choisi à l'unanimité

pour remplacer M. de La Salle.

Homme de prudence et de modération, il apportait dans ses nouvelles fonctions , moins un patriotisme fougueux qu'un esprit d'ordre et de conciliation. 11 en donna des preuves dès le premier jour, en se rendant à l'hôtel de ville pour prendre possession de son grade ; il vit une foule in^mense gui se dirigeait vers le carrefour Bétizy.

« Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il.

— Ce n'est rien, lui répondit-on ; c'est un abbé qu'on va pendre. »

Le commandant général s'élança au milieu des groupes, et aperçut un pauvre ecclésiastique dont les habits étaient lacérés, et qui avait déjà au cou la corde fatale. On prétendait que c'était l'abbé Roi, connu par son exagération aristocratique. La Fayette Tinterro gea, le reconnut pour l'abbé Cordier, et parvint à le conduire à la Grève. Là, la victime désignée prouva son identité, et ceux qui avaient voulu le lanterner le reconduisirent en triomphe. A peine à Thôtel de ville, La Fayette raconta ce qui s'était passé, et en tira la conclusion qu'il était urgent de fo^tifieirle plus promptement possible la milice parisienne , à laquelle \\ proposa de conserver le titre de garde nationalp, déjà adopté par quelques districts. 11 demanda aussi qu'oii ajoutât les couleurs de la monarchie à celles de la ville ; et de cette combinaison paquit le drapeau tricolore, amalgame de symboles passés, qui devait guider les peuples vers l'avenir.

Louis XVI avait cédé ; il cong,édiait )e^ troupes, il

DE LA GARDjE NATIONALE. 4?

rappelait Niecjier , et il venait à Paris sanctionner (^ révolution. Le 17 juillet, la garde nationale sç fïiit sous les armes pour le recevoir. Deux cent mille hommes se rangèrent en trjplc haie, !:îepuis h barrière de Passy jusqu'à la Grève. Ils étaient arnoés idp fusils j4iç piques, de mousquets, de dards, de fourches, de de pioches , de faufx , de toutes sortes de ferfailles attachées à 4es hâtons. On remarquait d^ns lp"f? rangs, le fusil sur Tépaule et le sabre à 1^ in^in , ^es femmes, des jeunes filles , des moines, des capucins. Les Mathurins du quartier latin pprtaient la bannièpe de leur orçlre en giiise de drapeau (le jiistript. Louis ^yi eut à traverser ces masses silencieuses, d'où s'élevait seulement par intervalles le cri de : F% le roi! Quatre officiers de |a garde nationale tenaient les boutons des portières du parrosse royal, autour duquel caracolait M- de La Fayette, en frac uni, le chapeau orné d'un panache et de 1^ coparde de la mijiciç de Paris. Au moment où Louis XVI descendait de yoiture, le maire de Paris, Bailly, lui présenta ce]tt.e cocarde, en disant : c( Sire, Votre IVÎajeslé yeul-elle^pr cepter le signe distinctjf des Français ? » Le roi la prit , la plaça à son chapeau, et monta l'escalier jiç l'hôtel de ville sous une voûte d'épées entrelacées. Assis sur le trône qu'on lui avait préparé , il s'empressa de dire à ceux qui l'environnaient : c< Messieurs, je suis très-satisfait ; j'approuve rétablissement de la garde bourgeoise ; mais la meilleure manière de me prouver votre attachement, est de rétablir la tran-

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quillilé, et de remettre entre les mains de la justice ordinaire les malfaiteurs qui seront arrêtés. M. Bailiy, instruisez l'Assemblée de mes intentions. Je suis bien aise que vous soyez maire, et que M. de La Fayette soit commandant général ! »

Ces paroles, reproduites par Bailiy, excitèrent des applaudissements ; et lorsque le roi parut à la fenêtre et qu'on s'aperçut qu'il portait la cocarde, toute défiance cessa ; Fair retentit de vivats qui se mêlaient au bruit de Tartillerie, aux sons de la musique, aux fanfares des trompettes, au frôlement des drapeaux balancés, au cliquetis des armes entrechoquées. L'arrivée du roi avait été sinistre ; son départ pour Versailles fut un triomphe. Ses chevaux et sa voiture étaient parés de cocardes nationales ; celle qu'il avait acceptée était placée à côté de lui, en dehors de la portière. Les gardes nationaux criaient avec enthousiasme Vive le roi! et renversaient leurs armes en signe de paix. Le roi lui-même abattit le fusil d'un de ceux qui bordaient la haie. D'autres tiraient en l'air pour manifester leur allégresse. Les journaux du temps évaluent à plus de vingt mille le nombre des coups de fusil qui partirent sur les quais dans la soirée du 17 juillet.

A cette journée de joie succédèrent des scènes d'horreur. Foulon et Berthier furent massacrés le 23 juillet. La Fayette, dont la voix avait été méconnue en cette circonstance, écrivit à Bailiy : « Le peuple n'a pas écouté mes avis ; le jour qu'il manque à la confiance

qu'il m'avait promise, je dois quitter un poste où je ne peux plus être utile. » Néanmoins les supplications des électeurs le déterminèrent à retirer sa démission. 11 s'occupa activement de régulariser le service. Dès le 3 août, un grand nombre de citoyens étaient revêtus d'uniformes (1). Les soixante districts firent tour à tour bénir leurs drapeaux dans leurs paroisses respectives. Le 9 août, dans l'après-dîner, dit le Journal de Prudhomme, plusieurs districts, tels que ceux de Saint-Roch, des Petits-Pères, se montrèrent au Palais-Royal et en d'autres lieux, au bruit des tambours et d'une musique guerrière, drapeaux déployés, et l'on remarqua l'ordre et l'ensemble de ces nouveaux soldats-citoyens. »

Toutes les villes imitèrent successivement l'exemple de la capitale. Versailles eut, dès le 14 juillet, une milice nombreuse, dont le commandement fut confié au prince de Poix.

Necker, à son retour, le 30 juillet, fut reçu par les milices de Sèvres et de Viroflay. A Saint-Germainen-Laye, cinq ou six cents jeunes gens se réunirent en milice, quoiqu'ils fussent sans armes. Des environs de Paris le mouvement gagna les provinces. Des terreurs paniques, jointes à de justes sujets de crainte, hâtèrent l'armement de la France entière. On répan-

(l) Cet habit est bleu de roi, parements et revers blancs, collet rouge, boulons jaunes frappés au blason de la ville, avec culotte et veste blanches. Journal de Prudhomme, n" 5, p. 6.

.dit le l)ruit que des brigands parcouraient les campf^gnes, coupaient les blés en vert et rançonnaient la population. On signala leur présence, au nombre de plusieurs milliers, à Montmorency, à Rouen, à Lusi- ^pan, aux environs de Soissons (1). Ces fausses alarmes se propagèrent dans toutes les provinces. A Beaucaire, le 30 juillet, sur les six heures du matin, le courrier apporte la nouvelle qu'une armée de brigands dévaste la province ; plusieurs personnes montent sur .lesi ruines du château et s'écrient avec effroi qu'elles .9,perçoivent l'avapt-garde de la bande, et que la ville de Tarascon, située de l'autre côté du Rhône, est devenue la proie des flammes. On s'apprêtait à couper le pont, lorsqu'on reconnaît dans les prétendus bandits les Tarasconais, qui, également effrayés par de fausses nouvelles, venaient chercher asile sur la rive droite du fleuve.

On a attribué à Mirabeau l'idée de rallier les esprits et d'improviser une force publique en supposant un danger imminent; mais, si l'on examine les écrits du temps, ou reconnaîtra q^e cette appréhension fut spontanée, et qu'elle vint naturellement de l'efiervescence populaire, Les brigands ét^iept simplement les paysaps, les anciei^ç serfs, px^^pérps par de lopgpes soufl'rances et trop disposés à se yenger par ^es violences. Brigand^ dans les documents de cette époque,

(î) Journal de Prudliomme, n" 111, p. 12 et 11. Étreiines ff Apollon^ an, 1790, p. 78,

DE LA GARÎ)E NATIONALE. -î^

désigne quiconque commet des excès. Ce sont des brigands qui brûlent les barrières de Paris, des brigands qui dévastent la maison de Saint-Lazare (1) ; ce sont des brigands qui détruisent les archives seigneuriales (2). Lès électeurs siégeant à l'hôtel de ville, les journalistes, des députés de l'Assemblée nationale, répèlent tant de fois cette qualificatioii de brigands, que Ton couçoit aisémeut l'inquiétude universelle. Elle amena, malgré son exagération, les plus heureux résultats. Partout la classe moyenne se souleva pour saliver là liberté du désordre. Partout les milices rendirent d'émintnts services. Elles s'opposèrent autant que possible aux vengeances particulières et au pillage des châteaux, protégèrent la circulation des grains, firent des perquisitions chez les ennemis de la révolution, et dissipèrent les bandes tumultueuses. La garde nationale de Paris, pendant les mois d'août et de septembre 1789, déploya urï zèle infatigable. Non-seulement les hommes rivalisaient d ardeur, mais on voyait dans les rangs des enfants, des femmes revêtues du costume masculin. Elles étaient même commandées de garde, s'il faut admettre comme authentique le billet suivant, que rapporte le journal des Révolutions de Paris (3) :

(1) Précis, par Kabaut Saint-Étienne, liv. IIL Moniteur, récit du 14 juillet.

(2) Journal de Prudkomme, h" 5, p. 21.

« District de Tabbaye Saint-Germain-des-Près.

« Mademoiselle Dubief, marebande lingère, rue cï Dauphine, n" 31, montera la garde au corps-de- « garde, rue Daupbine, au Musée, où elle montera la « garde à dix heures précises du matin, le 3 août « 1789.

« Signé Oudet, capitaine. »

L'histoire de la garde nationale de Paris, durant cette période, se compose d'une multitude d'incidents peu importants, mais qui attestent l'activité avec laquelle elle s'acquittait de ses devoirs.

Le 25 juillet, elle arrête trois hommes qui se préparaient à incendier un magasin d'épicerie.

Le 28, elle découvre à Vincennes cent vingt-sept hommes armés, qu'elle conduit en prison. Le même jour, les volontaires de la Basoche (l) sont envoyés aux environs de Rouen pour protéger les convois de grains et disperser les brigands.

Le f août, le maire de Saint-Denis périt dans une émeute. Les patrouilles bourgeoises repoussent ceux qui apportaient à Paris sa tête ensanglantée, s'avancent jusqu'à Saint-Denis, et arrachent plusieurs citoyens au supplice.

(1) On nommait ainsi la communauté des clercs des procureurs du Parlement.

Cent gardes nationaux vont au devant du baron de Bezenval , détenu à Brie-Comte-Robert, et avec le concours de la milice de cette ville, l'empêchent d'être massacré par des soldats suisses, qui voulaient le couper en treize morceaux en l'honneur des treize cantons.

Le 6 août, le marquis de la Salle, accusé de trahison et menacé de la lanterne, est sauvé par les détachements du district, qui, se formant en carré sur la place de Grève, parviennent à en éloigner les furieux.

Le décret du 10 août lia plus intimement encore les gardes nationales à la cause de l'ordre. Il portait : « que toutes les municipalités du royaume, tant dans les villes que dans les campagnes, veilleraient au maintien de la tranquillité publique ;

« Que sur leur simple réquisition, les milices nationales, ainsi que les maréchaussées, seraient assis' ées de troupes, à l'effet de poursuivre et d'arrêter les perturbateurs du repos public, de quelque état qu'ils pussent être ;

a Que tous attroupements séditieux , même sous prétexte de chasse, seraient incontinent dissipés par les milices nationales ;

(( Que toutes les milices nationales prêteraient serment entre les mains de leur commandant, de bien et fidèlement servir pour le maintien de la paix, pour la défense des citoyens, et contre les perturbateurs.»

Les représentants delà commune de Paris, pour répondre aux intentions de l'Assemblée nationale, char-

gèrent le commandant général « de prendre les mesures les plus promptes et les plus sûres pour maintenir une police exacte. Elle s'occupa activement d'un règlement militaire, et fixa d'abord les attributions du général en chef. Il devait être élu pour trois ans, par la généralité des citoyens assemblés en district, sur la présentation dé trois membres du Conseil de ville. 11 pouvait, en cas dé contravention à la discipline, bFdonner les arrêts, ou condamner les délinquants à hillt' jours de prison. Il était tenu de faire une fois Tannée l'inspection et la revue de la milice bourgeoise.»

Un bureau des gardes nationales fut installé à rhntel de ville, pour en achever l'organisation, qu'il basa Sur des principes tout différents de ceux qui prévalent aujourd'hui. Au liëti de comprendre dans uri vaste cadre tous les citoyetis, ou du moins tous ceux (jui présentaient quelques garanties, la garde nationale fut lin corps de vingt-quatre mille voloniaires. Personne n'y fut admis au-delà de ce contingent limité, très-minime relativement au chiffre total des habitants, qiii était alors, suivant une statistique exacte, de 980,452 (I). Notre système actuel, plus libéral et plus démocratique, met sous les armeâ le quart dé la population.

A celte troupe non soldée s'adjoignirent six mille hommes soldés, recrutés presque tous parmi les gardés

(l) Nouvelle description des cunosités de Paris, par Dulaurc^, llgijin-IS, t. I. p. 8.

françaises, que Louis XVI avait autorisés à s'incorporer (îans la milice parisienne. La commune décréta que chacun d'eux recevrait vingt sous par jour et porterait une médaille comméraorative (l)

Paris fut partagé en six divisions de dix district^ chacune. Un commandant était à la tête de chaque division, et Ton établit dans chaque district un bar taillon composé de cinq compagnies de cent hommes, chaque, dont une, soldée et casernée, fut placée au mi'ieu des quatre bourgeoises, sous le nom de Compagnie du Centre. On créa en dehors de ce cadre un corps de cavalerie et plusieurs compagnies (Je chasseurs , spécialement chargées de la surveillance des barrières et de l'arrestation des contrebandiers.

La nomination des six commandants fut attribuée à une assemblée de division, formée des représentant? (des districts. On laissa à ceux-ci Télection de leufs officiers, et au général en chef la faculté de composer l'état-major. La Fayette nomma major-général M. de Gouvion, son compagnon d'armes en Amérique, et aide-major, M. de La Jarre, qui s'était distingué en Hollande dans les rangs du parti démocratique. Parmi les officiers qui furent élus, nous retrouvons, dans les

(IJ Cette médaillle, en forme de lozange, avait d'un côté un faisceau de chaînes brisées, avec cette légende : La Liberté con-: giiùe, Hijnillet \189; au revers, une épée surmontée d'une couronne de chêne et de laurier, avec cette inscription :

Ignorant ne datos, ne quisquam seryiat, enses.

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feuilles du temps, les noms de MM. d'Orme^son, de Montholon, de Saint-Christeau, de Lally ToUeudal et du prince Léon ; de MM. Dumas, de Bazencourt, de Laleu, de Saint-Vincent, de Vinezac, d'Herbelay, majors de division ; du duc d'Aumont, du prince de Salm, de MM. Soufflot, Leclerc, Clermont de Samt- Pallay, de Merville, commandants de bataillon. Les citoyens du district de la Sorbonne, pour témoigner au général La Fayette « leur reconnaissance et leur admiration», conférèrent le grade de sous-lieutenant à son fils, âgé seulement de dix ans. Le duc de Chartres (Louis-Philippe) fut élu par acclamation capitaine d'honneur du district de Saint-Roch. Le 30 août, à deux heures, tous les officiers, au nombre de neuf cents, l'épée à la main, vinrent prêter serment de fidélité à la commune, en présence du général La Fayette et des officiers municipaux (l).

Les canons et Içs armes furent distribués à tous

(1) Ceux qui désireraient des détails plus circonstanciés sur la garde nationale de cette époque, peuvent consulter un livre curieux, qui contient l'état nominatif des gardes nationales de deux mille cinq cents villes et villages. Il a pour titre : État mi~ litaire de la Garde nationale de France, contenant le tableau nominatifs Vétat-major, officiers et bas-officiers des troupes patriotiques de Paris, de la banlieue, et de toutes les villes et gros bourgs du royaume; la couleur de Vuni forme, Vevipreinte des boutons, les devises et emblèmes des drapeaux ; dédié à M. de La Fayette. Paris, Garnery, libraire, quai des Augustins et rue Serpente, n" 17, 1789; 2 vol. in 12.

les districts; le roi, afin de faciliter rarmement de tous les citoyens, fit présent de six mille fusils à la ville de Paris, et de mille à celle de Versailles. Plusieurs districts ouvrirent des souscriptions publiques pour fournir des uniformes, en stipulant qu'on tairait également le nom de ceux qui donneraient de Targent, et de ceux qui recevraient des habits (1). Ce fut le district Saint-André-des-Arts qui se montra le premier, le 24 août, complètement équipé. Un mois après, La Fayette passait en revue aux Champs-Elysées mie division tout entière, dont les assistants admiraient l'air martial et la tenue imposante.

Divers particuliers, les membres des communautés religieuses, ou les citoyennes patriotes, offrirent à chaque district son drapeau, enjolivé de symboles variés. Le drapeau de Saint-Étienne-du-Mont, donné par les marguillers de l'église Sainte-Geneviève, représentait la Religion guidant, au milieu des flots orageux, le vaisseau de la liberté. Sur le drapeau de Saint- Jacques-du-Haut-Pas se confondaient des fleurs de lys, des bonnets phrygiens, et au centre était figurée la Bastille, avec ces mots : ex servitute libertas. L'enseigne du district des Jacobins-Saint-Dominique portait une pyramide au milieu des nuages, une palme , un rameau d'olivier , une épée autour de laquelle s'enlaçait un serpent, et pour légende : force et prudence. Tous les drapeaux étaient ornés de

(1) Délibération du district des Petits-Pères, du 16 août 1789.

ft4 HISTOIRjE

même de compositions plus ou moins compliquées, qui se détachaient sur un fond aux couleurs nationales, et qu'expliquaient différentes devises où se reflétaient les sentiments de la population : loi, concorde, liberté; crains Dieu, honore le Boi ; n obéir quà la loi ; union et force; patrie, liberté.

Déjà bénis partiellement, les drapeaux des districts le furent encore dans une cérémonie solennelle. Pendant qu'on en faisait les préparatifs, M. Guignard de Saint-Priest, ministre de la maison du roi, disait au général La Fayette : « Le roi m'a prescrit, M. le marquis, d'ordonner qu'on tirât du magasin des Menus, tout ce qui s'y trouve pouvant servir à l'ornement de l'église de Isjotre-Dame, le jour de la bénédiction des drapeaux. Je me fais honneur de de concourir à la dignité d'une cérémonie où Ton consacrera les drapeaux d'une troupe nationale dont Sa Majesté compte faire usage dans les circopstances importantes de l'État. Le repos actuel de la capitale est une de ces pccasiqus essentielles. S. M. voit avec satisfaction qjute votre zèle et celui de§ milices parir siennes s'y consacrent sans réserve, et distingue pe genre de service par dessus tous les autres. »

Le dimanche 27 septembre, la municipalité et rétat-major se rendirent de l'hôtel de ville à Notre- Dame, escortés d'une troupe d'élite et à travcfs deux baies 4e soldats. Les six divisions étaient sous les armes. L'abbé Fauchet, après avoir officié, prononça un discours §ur 1^^ moyens d'assurer la Liberté,

et tel fut l'enthousiasme qu'il excita, « que nos ennemis mêmes s'émurent à la voix de l'orateur patriote. L'explosion de mille fusils tirés au même instant fit retentir les voûtes sacrées ; l'artillerie répondit au dehors, et le serment de vivre et mourir libre, fut le cris unanime de toi|S le^ pi(,Qyfii]s (|). »

(1) Hist. de la liév., par deux amis de la liberté, 1792, in-18, chap. XVIII, t. II. p. 317.

GHiPITRE IT.

Journées des 5 et 6 octobre 1789. — Revues passées par Louis XVI et La Fayette. — Règlement pour le service des postes. — Projet d'un bataillon de vétérans. — Affiliations et fédérations. — Journée du 30 mai 1790, à Draguignan et à Lyon. — Fête nationale du 14 juillet

Malgré tant de manifestations patriotiques, l'aristocratie vaincue n'avait pas perdu tout espoir; des souscriptions s'ouvraient dans la noblesse et le clergé pour faciliter l'accomplissement d'une contre-révolution; Louis XVÏ devait se retirer à Metz, d'où il aurait révoquétoutes ses concessions. Quinze cents uniformes verts à parements rouges avaient été commandés. Les compagnies du centre, dont les soldats avaient autrefois partagé avec les gardes-du-corps le service du château, demandèrent à aller reprendre leurs postes, afin de surveiller les projets et les actes de la cour. La Fayette comprima ce mouvement, mais craignant de

n'être pas toujours obéi, il avertit du danger le comte d'Estaing, commandant de la garde nationale de Versailles.

Celui-ci rassemble àlabâte son état-major, lui communique la lettre du général parisien, et l'on décide qu'on demandera au roi un renfort de mille hommes. Sur quarante-deux compagnies dontla garde nationale de Versailles était composée, \ingt huit désavouent celte requête; néanmoins, le régiment de Flandre, mandé par les ministres, s'avance à marches forcées. Il entre à Versailles avec deux pièces de canon, huit barils de poudre, six caisses de balles, un caisson de mitraille et six mille neuf cent quatrevingt-six cartouches. On le conduit sur la place d'armes, oii il prête serment en présence des officiers de la garde nationale; mais bientôt il dévoile ses véritables intentions. Dans les banquets des T'^ et 3 octobre, des gardes-du-corps, des gardes-suisses, des dragons, des grenadiers du régiment de Flandre, boivent à la santé du roi, et rejetant avec dédain celle de la nation, arborent la cocarde blanche, foulent aux pieds les trois couleurs, et lancent des imprécations contre l'Assemblée nationale.

Ces nouvelles surprennent Paris au milieu d'une famine cruelle et d'un malaise universel. Le peuple s'émeut; les femmes sont les premières, le 4 octobre, à former des groupes sur la place de Grève, chamarrées de rubans et munies de lances, de fourches, de bâtons, de fusils et de pistolets. Elles veulent entrer à

Thôtel de ville, et appellent à grands cris le maire et les représentants de la Commune. M. d'Ermigny, aide-major-général de la garde nationale, ne pouvant se décider à employer la force contre de? femmes, imagine de leur céder la place, et de leur confier la g^rde de rhôtel. En effet, elles s'emparent de tous les postes, ne Ic^issent approcher que des personnes de leur sexe, et repoussent les hommes arrnps de piqye? et de bâtons, qui cherchent à occuper la liaison commiine ; piais leur zèle e<t infructueux. L'attroupement grossit, envahi^ les cours, brise les portes, enlève un amas de piques, de hallebardes et de fusils, et allume des torches, pour brûler les papiers de la Commune. Sans le courage (le trois compagnies de grenadiers, qui parviennent à faire évacuer l'hôtel de ville, les archives et peut-être l'édifice tout entier devenaient la proie des flammes.

Cependant, aux sons du tocsin et de la générale, les bataillons se rassemblent sur les places de chaque district. La majorité des compagnies du centre paraît sur la place de Grève, où elles sont accueillies par les plus vives acclamations. « Ce ne sont pas des applaudissements que nous vous demandons, s'écrient les soldats; la nation est insultée, prenez les af mes, et venez avec nous recevoir les ordres des chefs.» Des détachements de tous les districts se rangent successivement sur la placp ; une députation de grenadiers se présente à La Fayette : « Mon général, dit l'un d'eux, noiis ne vous çroyoi}s pas un traître, mais nous nous croyons trahis

par le gouvernement. Le peuple est malheureux ; la source du mal est à Versailles ; il faut aller chercher le roi et l'amener à Paris. Nous ne pouvons tourner nos baïonnettes contre des femmes qui nous demandent du pain. Nous irons à Versailles exterminer le régiment de Flandre et les gardes-du-roi qui ont osé fouler aux pieds la cocarde nationale. »

La Fayette hésite ; il harangue les grenadiers, leur rappelle le serment qui les lie à la nation, à la M et au roi ; mais sa voix se perd au milieu des cris sans cesse renouvelés : « Du pain! à Versailles! » Il espère ehfcoré maîtriser le mouvement, mais « l'impulsion était irrésistible. La garde nationale, tout entière, était alors sous les armes, et la garde nationale, tout entière, partageait le vœu public (1). » Vers cinq heures du soir, le Conseil de ville prend cet arrêté : « Vu les circonstances et le désir du peuple, et sur la représentation faite par M. le commandant général, qu'il lui est impossible de s'y refuser, l'Assemblée autorise M. le commandant général et même lui ordonne de se transporter à Versailles. En même temps, elle lui recommande la sûreté de la ville; déclare que, pour le surplus, elle s'en rapporte à sa prudence; nomme quatre membres de l'Assemblée pour l'accompagner, et arrête qu'elle ne se séparera que lorsqu'elle sera assurée de la tranquillité de la capitale, et qu'elle aura reçu des nouvelles de Versailles.»

(1) Hist. de la Réc, par deux amis de la liberté, 1792, in-8, t. TTL, p. 162.

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La Fayette était à cheval, à la tête de l'état-major» attendant les ordres du pouvoir civil. En les recevant, dit Prudhomme (i), il change de couleur et promène un regard douloureux sur la brillante armée et sur le peuple qui remplissait la place. 11 détache aussitôt, pour former Tavant-garde, trois compagnies de grenadiers et une de fusiliers avec trois pièces de canon. Sept à huit cents hommes, armés de fusils, de piques ou de bâtons, marchent en éclaireurs, sous les ordres de M. Col lard, lieutenant de la troupe non soldée du district Saint-Germain-rAuxerrois.

A cinq heures sept minutes, la garde nationale débouchait par le quai Pelletier sur trois rangs. Le corps d'armé3 mit quarante minutes à défiler, salué par d'unanimes applaudissements. Quelques citoyens en uniforme , qui étaient parmi les curieux , furent accablés d'injures; on leur lança même des pierres, notamment sur la terrasse des Tuileries. « Le peuple , ajoute à ce sujet Prudhomme , ne songeait pas que si l'on eût dégarni Paris de toute la garJe nationale, les aristocrates qu'il renferme dans son sein auraient sûrement fait quelque tentative. »

« La bonne contenance de nos guerriers, malgré la pluie, la fatigue de tout le jour, l'incertitude où ils étaient de trouver des subsistances et des logements , communiquait à toutes les âmes une joie martiale. Allez, bravez le trépas ; vous portez avec vous le destin

(1) HévohU. de Paris, n» XlII, p, 13.

de la France ; nos cœurs vous suivent; secourez notre roi ; sauvez nos députés ; soutenez la majesté nationale : quatre cent mille bras sont prêts à vous applaudir ou à vous venger. »

Plusieurs groupes , composés en majorité de femmes, avaient précédé le corps d'armée. L'un d'eux fut admis chez le roi; un autre entra à l'Assemblée nationale ; un troisième déboucha sur la place d'armes, dirigé par le garde national Brunout. Ce chef s'approcha de M. de Savonnières , lieutenant des gardesdu-corps, et le somma de quitter la cocarde blanche; celui-ci ne répondit qu'en tirant son sabre; mais au moment même une balle lui fracassa l'épaule. Le coup partait du poste où la milice de Versailles s'était retranchée ; elle pouvait craindre des représailles de la part des compagnons du blessé ; toutefois , elle fit si bonne contenance, que les gardes-du-corps n'osèrent entamer les hostilités.

Le comte d'Estaiug était au château. M. de Gouvernet, comman:lant en second, avait pris place dans les rangs de la garde du roi. Lecointre , lieutenant colonel de la première division , s'empare de l'autorité; fait annoncer au son du tambour l'approche des Parisiens, en invitant chaque citoyen de Versailles à leur donner l'hospitalité. Puis, suivi d'un aide-de-camp et d'un aide-major , il s'avança hardiment vers les gardes-du-corps, rangés en bataille devant le château. « Le peuple se croit en danger , dit-il, et nous désirons savoir ce qu'on doit attendre de vous. — Mon-

iff HISTOTRK

sîeilr, tépond iin officier , nous oublions le traitement fdit à l'un des nôtres , et nous ne sommes animés que du désir de vivre en bonne intelligence. » Après avoif fait part à la milice de ces dispositions pacifiques , LecOintre apostrophe les officiers du régiment de Flandre, qui s'écrient : « Jamais nous n'avons eu fintention de faire du mal aux bourgeois ; » et les soldats, pour gage de leUrs sentiments, délivrent aux volontaires nationaux une assez grande quantité de cartouches.

Un moment après, les Parisiens arrivent, et à la luèiii* des torches , se rangent en bataille sur la place d'armes. La Fayette entre dans le cabinet du roi. ot Sire, lui dit-il , la commune de Paris , instruite que votre auguste personne n-est pas en sûreté, nous envoie vous offrir ses services. » Louis XVI fait une réponse affectueuse, et déclare qu'il se verra avec satisfaction protégé par la milice parisienne. En effet, une partie des gardes nationaux se distribue dans les postes extérieurs du château ; d'autre^, cédant à des invitations réitérées, vont loger chez les habitants; quelques-uns , harassés de fatigue et trempés de pluie, se réfugient dans les églises. Le calme semble rétabli ; mais , vers cinq heures et demie, une bande armée s'élance vers le château et menace de l'envahir. Un garde-du-corps tire un coup de fusil par une fe-nêtrè et tue un garde national , fils d'un sellier de Paris. Aussitôt la foule pénètre dans les appartements: trois gardes-du- corps sont saisis et décapités;

et tous auraient péri victimes de la fureur populaire, si Lafayette n'était sorti du cabinet du roi en criant : Grâce ! et si la garde nationale , accourant à la hâte , n'avait répété le même cri. C'est ce que constata plt^s tard le Comité des Recherches , chargé de faire une enquête sur les événements des 5 et 6 octobre.

« Le forfait exécrable qui a souillé le château de Yersailles, dans la matinée du mardi 6 octobre, n'a eu pour instruments que des bandits, qui se sont mêlés et confondus parmi les citoyens. Le comité ne rappellera point tous les excès auxquels ces brigands se sont livrés, et qu'ils auraient multipliés sans doute s'ils n avaient été arrêtés par ies troupes nationales destinées à réprimer les désordres et à assurer la tranquillité du roi et de l'Assemblée nationale. Elles remplissaient à leur arrivée cet objet sacré, dont elles s'étaient fait Is^ loi par le serment de fidélité et de respect pour le roi, qu'elles avaient renouvelé à leur entrée à Versailles, Placées à l'extérieur du château, dans les postes que le roi avait ordonné de leur confier, elles s'occupèrent h y maintenir le bon ordre. Tout paraissait calme, grâce à leur zèle et aux dispor sitions sages de leur commandant; la confiance ef l'harmonie régnaient partqut; on ne parlait que de reconnaissance, d'amour et de fraternité, lorsque, entre cinq et six heures de la matinée du mardi, une troupe de ces jjandjts arnjés^ accompagnés de quelques femmes et d'hommes déguisés ea femmes, fit, par des passages intérieurs du jardin, une irruption

soudaine dans le château, força les gardes-du-corps en sentinelle dans Fintérieur, enfonça les portes, se précipita vers Tappartement de la reine, massacra quelques-uns des gardes qui veillaient à sa sûreté et pénétra dans ses appartements, que Sa Majesté avait eu à peine le temps de quitter pour se retirer auprès du roi. La fureur de ces assassins ne fut réprimée que par les gardes nationales, qui, averties de ce carnage, accoururent de leurs postes extérieurs pour les repousser, et arrachèrent de leurs mains d'autres gardesdu-corps qu'ils allaient immoler. »

En empêchant cette mémorable expédition de dégénérer en massacre, la garde nationale en assura les résultats. Louis XVI sanctionna la constitution commencée et consentit à fixer son séjour à Paris ; et la faction rétrograde, surveillée désormais par des forces redoutables, dut renoncer momentanément à ses projets.

Dès les premiers jours de son arrivée, le 18 octobre, Louis XVI passa en revue une division de la garde nationale, dans l'avenue des Champs-Elysées ; il s'y rendit à pied, malgré la pluie, escorté de cinq cents gardes d'honneur, sans armes, de la troupe non soldée, et parcourut les rangs, accompagné de La Fayette. Dans une seconde revue, qui eut lieu le 20 novembre, le commandant général recommanda aux citoyens la bonne intelligence entre eux et la régularité du service. Il annonça qu'on avait à craindre de nouveaux troubles, et que tous les volontaires nationaux de-

valent se tenir prêts à prendre les armes au signal donné par trois coups de canon que tareraient des batteries établies sur le terre-plein du Pont-Neuf. On mit en vigueur un règlement rédigé par le comité militaire de la municipalité. On y déterminait avec soin le service journalier des postes, détacbements et patrouilles, les formalités auxquellejs étaient astreintes les gardes montantes et descendantes. On peut juger, par les extraits suivants, que les obligations imposées aux soldats-citoyens étaient alors plus rigoureuses qu'aujourd'hui.

« Une sentinelle ne pourra jamais quitter ses armes, même dans sa guérite. Elle ne pourra ni dormir, ni s'asseoir, lire, cbanter, siffler, manger, ni fumer. Elle se promènera portant l'arme au bras, sans s'éloigner du poste de plus de trente pas.

« Les soldats et les bas-officiers de la troupe non soldée s'absenteront une heure pour prendre le repos, avec l'agrément du commandant du poste. Le soldat ou bas-officier non soldé qui aura été absent plus d'une heure sera puni par un tour de service de plus.

« Tout soldat ou bas-offitier soldé qui s'absentera du poste sans permission sera envoyé à la salle de discipline pour quatre jours. Celui qui quittera le poste sans y revenir, y sera mis pour quinze jours, au pain et à l'eau.

« Lorsque deux patrouilles se rencontreront de nuit, celui des deux commandants qui découvrira le premier l'autre patrouille criera : Qui vive'î On lui

£6 HISTOIKE

répondra : Patrouille. Il criera : Quel bataillon? On lui répondra le nom du batail}on. Alors il ajoutera : Halte làj avance qui a l'ordre. A 1" instant les commandants des deux patrouilles s'approcheront Tun de l'autre, cb^cui^ ayant deux fusiliers deux pas en arrière; celui qui fiura été sommé de s'avancer donnera à Tautre la moitié du mot d'ordre, et en recevra l'iautre moitié.

« Les patrouilles arrêteront tous ceux qui, après neuf heures en hiver et dix heures en été, porteront des paquets, des malles et des meubles, à moins qu'ils ne justifient sur-le-champ et évidemment de la propriété desdits effets ou d'une destination non suspecte ; en un mot toutes personnes qui commettraient ou seraient accusées d'avoir tenté de commettre quelques actions contraires à Tordre et à la sûreté publique (1). )?

Chargée en outre de dissiper les attroupements, .d'arrêter les contrebandiers, d'appréhender au corps les colporteurs d'imprimés non autorisés par la Ville, ia garde nationale y suffisait à peine. Un vieillard de de soixante-quatre ans, M. Callières de l'Étang, avocat au parlement et caporal du bataillon des Cordeliers, proposa d'échauffer le zèle des citoyens découragés en formant une troupe de vétérans , dont l'exemple enflammerait la jeunesse et la virilité. Il

(1) Le règlement complet se trouve dans l'Encyclopédie méf^diû'i/l?, jurisprudence, t. X, p. 2 lu.

DE LA GARDE NATIONALE. m

demanda à l'assemblée de son district, Je 24 novembre n89, qu'il fût créé un bataillon de cinq cent quarante vieillards, tous âgés de plus de soixante ans; que chaque district fournît un contingent de neuf vieillards, et que leur drapeau eût pour devise : Bulce et décorum est pro patrià mori. « Je réponds, ajouta le motionnaire, de la facilité de former ce bataillon. Je me suis déjà assuré 4 un bon nombre de vieux patriotes, qui sont impatients de voir agréer leurs services. Quant à moi, qui sens sur ma tête le poids de soixante-quatre années, je vous prends à témoins si, dans ces funestes révolutions, l'ardeur et les forces ont manqué à votre caporal ! » L'assemblée générale du district des Cordeliers, présidée par Panton, adhéra à la motion, qu'elle fit imprimer à ses frais, en exprimant la certitude « qu'une pareille institution était faite pour imposer aux ennemis de la régénération française et pour les ramener dans le sein de leurs frères. »

Ce but, auquel aurait médiocrement contribué le bataillon de vétérans projeté, fut atteint par les affdiations et fédérations qui se succédèrent depuis le moi^ de novembre 1789 jusqu'au 14 juillet 1790. Rouen, le Havre, Clermont-Ferrand, Lyon, et beaucoup d'autres villes, fraternisèrent avec Paris, par lettres et par députations.

L'adresse des Lyonnais, Tune des plus énergiques, peut donner une idée des intentions qui présidaient à ces démarches : a La milice de Lyon, dont l'existence

est si ancienne, a juré et vous renouvelle ici son serment de rester invariablement unie à ses principes, de braver avec vous tous les dangers qui menacent la Constitution et ses intrépides défeu'^eurs. Tels sont les sentiments de vos frères, de vos amis, de vos émules, les gardes nationaux de la ville de Lyon. Ils y persisteront jusqu'à leur dernier soupir, et ils ne regretteront pas la vie, si leurs derniers regards ont vu périr enfin cctt3 aristocratie intolérable et si justement abhorrée (l).» Les jeunes gens des villes de Bretagne et de Normandie signèrent un pacte, par lequel ils s'engageaient, « de concert avec les Parisiens, à soutenir, par la force des armes, Tœuvre sacrée et difficile de la liberté. La seule ville de Laval se soumit à fournir soixante mille livres pour les frais du voyage de l'armée, s'il fallait venir à Paris exterminer les ennemis de la liberté (2). » En Dauphiné, douze mille six cent cinquante soldats citoyens se rassemblèrent sur les bords du Rhône, le 29 novembre, et prêtèrent serment en ces termes : « Nous, soldats citoyens de Tune et l'autre rive du Rhône, réunis fraternellement pour le bien de la chose publique, jurons à la face du ciel, sur nos cœurs et sur nos armes consacrées à la défense de l'État, de rester à jamais unis; abjurant toute distinction de province; offrant nos bras et nos fortunes à la patrie, pour le soutien des lois émanées de

(1) Journal de Camille Dcsnioulins, n" 5, p. 199.

(2) Annales palrioliques de Carra.

FAssemblée nationale; jurons de nous donner mutuellement toute assistance pour remplir des devoirs aussi sacrés :

« Jurons de voler au secours de nos frères de Paris, ou de toute autre ville de France qui serait en danger pour la cause de la liberté. »

Le 13 décembre, on vit sous les murs de Montélimart six mille gardes nationaux, représentant les milices du Vivarais, de la Provence et du Languedoc. Ils jurèrent « à Dieu et à la patrie de veiller jusqu'à la mort à l'exécution des décrets de l'Assemblée nationale, et de se porter à cet effet tous les secours nécessaires (J): » Draguignan eut sa fédération le 30 mai 1790. On écrivait de cette ville à Camille Desmoulins (2). « Nous venons d'assister au spectacle imposant d'une confédération des gardes nationaux des districts de Draguignan et Avignon, dans la plaine de Valbourges. Huit mille citoyens soldats étaient sous les armes, et plus de vingt mille spectateurs embellissaient l'amphithéâtre des coteaux voisins. Après la messe, célébrée avec tout l'appareil militaire, le bruit du canon annonce la prestation du serment. Il est prononcé par le général. Les officiers et les volontaires levèrent la main, et comme si ce geste sacré n'était pas assez manifeste, tous les chapeaux sont élevés subitement au bout des armes, et l'explosion de mille et mille voix frappe les

(1) Moniteur du 24 décembre 1789.

(2) Jiévolutions de France etde Brahant^ n" 30, p. 261.

çiirs ; Tarmée de frères quitte les rangs, se confond avec la foule des spectateurs; on s'embrasse, on se répand dans les bosquets d'alentour; chaque a^rbre ombrage un festin; on dirait les noces de la Liberté. »

Lyon eut sa fédération le même jour. CinquantiB mille hoi^imes, divisés en vingt-huit bataillons, se rangèrent en bataille au Grand-camp (plaine des Brotteaux). Leurs drapeaux, comme ceux de$ Parisiens, portaient différents emblèmes ; c'était Hercule assommant un aristocrate ; la Belle Cordière offrant ses vers à la Liberté ; Minerve présentant à un voyageur le livre de la Constitution ; le Saint-Esprit dans un nimbe tricolore; un garde national veillant sur la tour de Pierre Size, etc. Près de deux cent mille spectateurs, retenus par un simple ruban tricolore, envirrpnnaient la plaine des Brotteaux, au milieu dé hquelle s'élevait un monticule, couronné par un^ statue de la Liberté. Le piédestal, formé par un faisceau de colonnes, reposait sur un autel où quatre ecclésiastiques officièrent simultanément. Une salve d'artillerie annonça l'élévation. Après la messe, le général en chef, Dervieux de Villars, gravit le rocjier, et prononça d'une voix éclatante la formule du serment, et les troqpes nationales, disposées en dquble carré, firent entendre commue un seul cri, ces p[iots : « Noqs le jurons! »

De semblables cérémonies eurent lieu à Tours, à Clermont, à Metz, à Lille, à Dijon, à Bar-le-Duç, à

DE LA GARDÉ NATIONALE. !f

Tarascoii. Louis XVI fit dire à l'Assemblée bâlionale, parle ministre de la guerre, LaTour-du-Pin, le 4 juin, « qu'il approuvait ces associations fraternelles, j) Le lendemain, Bailly, maire de Paris, à la tête d'une dèputation de la commune, proposa Un pacte fédéràtif de tous les Français. La capitale, dit-il, a reçu dé toutes parts des gages d'amilié et des promesses de Secours. La commune de Paris s'est empressée dé rendre hommage à ces promesses et ces témoignage^ d'amitié; elle a adhéré à plusieurs de ces fédérations; elle est jalouse d'en proposer une à son tour. Toutes nos sections (l) se sont réunies pour lin même sentiment et pour un seul vœu, c'est celui d'une fédération générale de tous les départements, celui de ne plus former qu'une garde nationale, animée d'un même esprit pour défendre la liberté publique, pour faire respecter les lois de l'empire ft l'autorité légitime du monarque. On admire partout le zèle, lé courage et lé patriotisme de la garde nationale. Nous en pouvons juger par Tarmée parisienne; on voit que c'est la vertu civique qui lui a fait prendre les armes, et en observant la composition et la tenue de ce corps qui a crû tout-à-coup au milieu de nous, on reconnaît un général citoyen qui commande une armée de citoyens.

« Nous proposons à nos frères de venir, par députés des districts et des départements, se réunir à nous,

(1) Les soixante districts de Paris étaient remplacés par quarante-huit sections.

dans nos murs, en votre présence, et d'ajouter au serment civique, déjà prêté par tous les Français, celui d'être lousinséparablement unis, de nous aimertoujours et de nous secourir, en cas de nécessité, d'un bout du royaume à l'autre ; et nous proposons que cette réunion, que cette fédération générale soit jurée le 14 juillet prochain, que nous regardons tous comme l'époque de la liberté ; ce jour sera destiné à jurer de la défendre et de la conserver. »

Sans attendre la décision de l'Assemblée nationale, la Commune avait expédié une adresse dans tous les départements. «Venez, leur disait-on, chers et braves amis ; dix mois sont à peine écoulés depuis l'époque mémorable où des murs de la Bastille conquise s'élança un cri soudain: a Français! nous sommes libres; n qu'au même jour, un cri plus touchant se fasse entendre : « Français ! nous sommes frères ! »

Déjà, au mois de mai, les villes d'Arras et d'Orléans avaient sollicité une fédération générale; le côté droit l'avait fait ajourner ; cette fois, il ne put que cédera Tentraînement de la majorité, et un décret fut rendu, sur le rapport de Talleyrand, conformément aux vœux exprimés parBailly. Les gardes nationales furent convoquées dans chaque district (l), pour élire six hommes sur cent; ceux-ci auraient à choisir, dans la totalité des gardes nationales, un député sur deux cents, qui se rendrait à Paris aux frais du district. Chaque

(1) Les départements avalent été divisés en districts.

régiment de rarmée devait être représenté par un officier, un bas-officier et quatre des plus anciens soldats, grenadiers, chasseurs, fusiliers ou tambours.

Dans la même séance, La Fayette dissipa les alarmes qu'avaient inspirées les projets de quelques flatteurs, qui rêvaient pour lui le titre de commandant général des gardes nationales du royaume. « Par l'organisation des gardes nationales, s'écria-t-il, la liberté française est assurée à jamais ; mais il ne faut pas qu'à cette grande idée d'une nation tranquille sous ses drapeaux civiques, puisse se mêler un jour de ces combinaisons individuelles qui compromettraient l'ordre public, peut-être même la Constitution. Je crois, messieurs, qu'au moment oùVAssemblée nationale et le roi impriment aux confédérations un si grand caractère, où toutes vont se réunir ici par députés, il convient de décréter que personne ne pourra avoir un commandement de gardes nationales dans plus d'un département( 1 ) .»Des applaudissements universels accueillirent ce discours, et le principe fut immédiatement adopté.

Pour faire un corps homogène de la grande armée patriotique, l'Assemblée nationale ordonna qu'on supprimerait toutes les compagnies spéciales : clercs de bazoche, compagnie de l'Arquebuse, chevaliers de l'Arc et de Saint-Jean de Latran ; que leurs drapeaux seraient déposés aux voûtes des églises principales, pour

(1) Exposé des truvavx de Vass. génér. de la commune, pa Godard, 1790, in-8°, p. 203.

y demeurer consacrés à Tunion, à la concorde, à la paix; que tous les chefs de citoyens actifs (l) s'inscriraient, à l'âge de dix-huit ans, sur des registres spéciaux, en quahté de gardes nationales.

Déjà s'était constitué un régimefit des Enfants de Paris, composé, non de jeunes gens de dix-huit ans, mais d'enfants de douze à treize ans au plus. Il vint, le soir du samedi, 12 juin, offrir à l'Assemblée nationale ses hommages et ses dons patriotiques. Tous ces petits soldats étaient en uniforme etparfaitement équipés. Leur orateur, qui n'avait que huit ans, débita sans se troubler une harangue emphatique : « Nosseigneurs, disait -il, nous sommes cette génération destinée à recueillir les fruits de vos augustes travaux... Voiis ne verrez pas sans attendrissement les enfants de cette capitale... Nous vous supplions de nous permettre de porter les armes, pour concourir à la garde de ^héritier présomptif dutrône, à la garde de ce prince que le ciel destine à être le père de son peuple, et non l'esclave des flatteurs. Nos mains innocentes jurent, daiis le temple de la liberté, de ne jamais porter lés atmes que pour^lle/d'être fidèles à la nation, à la loi et au roi, de maint^ir un jour de tout notre pouvoir la Constitution du royaume. »

c( C'est pour vous surtout, répliquale président, que la Révolution sera heureuse; pour vous, qui perdrez

(1) On nommait ainsi ceux qui, payant une contribution de la valeur de trois journées de travail, jouissaient du droit électoral.

bientôt le souvenir des troubles qui ont accompagné sa naissance, pour jouir des biens qu'elle doit perpétuer (1). » Tel était l'esprit du temps : confiance illimitée dans l'avenir, rêves de bonheur et de stabilité. Il semblait que les bases sociales dussent être à jamais fixées par la fédération. On y préludait avec enthousiasme, en. multipliant les fêtes partielles, les revues, les adresses, les banquets. On remarqua celui que donnèrent les gardes nationaux du bataillon de Henri IV à la compagnie du centre, le 13 juin, au grand salon de Vaugirard. Après le repas, ils firent entrer dans le jardin , et placer à table plus de deux cents pauvres , qui furent successivement remplacés par d'autres ; et, pendant qu'ils dînaient, on fit, à leur bénéfice, une quête abondante. M. Caries, commandant du bataillon , reçut le lendemain la lettre suivante, qui n'est pas la pièce la moins honorable des fastes de la garde nationale.

« Paris, 14 juin 1790.

c< Je n'ai pu apprendre sans attendrissement, monsieur, la conduite tenue hier par votre bataillon. Déjà, la Garde Nationale avait donné de grands exemples de patriotisme et de valeur ; mais les soldats citoyens que vous commandez ont bien prouvé, dans la journée d'hier, que le véritable courage est inséparable de la bienfaisance et de l'humanité.

(1) Journal de Paris, n" 165, p. 662,

76 HISTOIUE

« La place à laquelle la confiance publique m'a élevé m'impose la douce obligation de prendre aux pauvres un intérêt particulier ; je ne puis être insensible au bonheur qu'ils éprouvent, ou aux maux dont ils sont soulagés; et dans ce moment je ne résiste pas au plaisir de vous charger de faire agréer aux soldats citoyens de votre bataillon les sentiments de ma plus vive reconnaissance.

«Après avoir recouvré et maintenu la liberté publique, il est beau de voir la Garde Nationale faire un si noble usage du prix de sa conquête; et il était naturel de retrouver les pères des pauvres sous le drapeau du bataillon de Henri IV.

(( J'ai l'honneur d'être, etc.

« Le Maire de Paris, « Bailly. »

Pendant un mois, Paris entier ne s'occupa que des préparatifs de la grande fête patriotique. La municipalité publia une instruction où elle en faisait ressortir le véritable caractère.

« Quoique le décret de l'Assemblée nationale n'appelle au pacte fédératif que les gardes nationales du royaume, la confédération ne sera pas moins celle de tous les Français. Dans l'esprit de la constitution et dans l'état d'un peuple libre , tout citoyen doit être soldat ; c'est sous ces deux rapports que tous les Français vont se réunir pour le maintien de la constitution.»

Dix commissaires municipaux et cent vingt délé-

gués des sections furent chargés de régler le cérémonial de la grande journée. Quatre emplacements leur étaient proposés : la plaine de Saint-Denis , la plaine de Grenelle, la plaine des Sablons, et le Champ de Mars, lis choisirent ce dernier ; et quinze mille ouvriers furent employés à le niveler; mais on reconnut bientôt qu'ils seraient insuffisants. Alors la population se mit à Toeuvre. Les bataillons accoururent, portant la pioche et la pelle, précédés de leurs tambours, et répétant la chanson nouvelle de Çà ira. Des femmes, ouvrières, bourgeoises, modistes, dames de la halle, dames de la cour, marchaient pêle-mêle dans les rangs. Les laboureurs des villages voisins arrivèrent, sous la conduite de leurs maires. Les invalides, les collégiens, les moines de différents ordres, les corps de métiers, les élèves de Técole vétérinaire et de l'académie de peinture, les. acteurs, les journalis'es, les facteurs de la poste, formèrent une armée de cent cinquante mille terrassiers. « On voyait , attelés au même chariot, une bénédictine, un invalide, un juge, une nymphe de l'Opéra ; les plus jolies filles de Paris, vêtues de robes blanchies élégamment rattachées par des ceintures et des rubans aux couleurs nationales, allaient, venaient, chargeaient, piochaient, roulaient, traînaient, et à l'aide de 'quelques aides officieux, arrivaient au haut des talus, d'où elles redescendaient avec rapidité pour charger de nouveaux matériaux et de nouvelles terres (1). » En vingt jours, la surface

(1) Hisl. de la Rév., par deux amis de la liberté, t. V, p. Iâ6.

irrégulière du Champ de Mars fut aplanie ; une enceinte circulaire établie et entourée de talus; un arc de triomphe élevé à l'entrée principale ; un pont de bateaux jeté sur la Seine, et un vaste amphithéâtre adossé à l'École militaire.

Les fédérés, à mesure qu'ils arrivèrent, firent vérifier leurs pouvoirs à l'hôtel de ville , et reçurent une médaille portant ces mots : Confédération nationale. Manuel , administrateur de la police, avait inscrit les noms des citoyens qui étaient jaloux de loger leurs frères (i). La concurrence fut ardente : c'était à qui recevrait les nouveaux venus ; à qui leur ferait les honneurs de la 'ville. L'Assemblée nationale avait disposé pour eux de toutes les places des tribunes. Louis XVI leur avait ouvert tous les établissements dépendant de la couronne. Les théâtres jouaient pour eux à l'envi des pièces de circonstance : le Réveil d'Epiménide , avec une scène nouvelle ; le Chêne patriotique ; la Famille patriote^ ou la Fédération ; le Camp du Champ de Mars ; la Fête du grenadier au retour de la Bastille.

Le 13 juillet, la commune de Paris offrit un oriflamme aux représentants des troupes, et quatre-vingttrois bannières aux députés des départements. Ceuxci allèrent en corps saluer TAssemblée, qui vota des remerciments pour les services que tous les gardes nationaux du royaume avaient rendus à la liberté et à la Constitution.

(1) X^eUres auj; journatia:, 15 juin 1790.

DE LA GARDE NATIONALE. n

Le 14, dès le point du jour , les fédérés s'écheloniièreut de la Porte Saint-Martin à la Bastille.

Le cortège se mit en marche à sept heures du matin, parles rues Saint-Denis, la Ferronnerie et Saint- Honoré. 11 s'ouvrait par un détachement de la garde nationale à cheval , et une compagnie de grenadiers ; puis venaient successivement les électeurs de 1789, une compagnie de volontaires ; les représentants de la commune ; le comité militaire ; une compagnie de chasseurs ; les tambours de la ville ; les présidents des soixante districts ; les députés de la commune pour la fédération ; les soixante administrateurs de la municipalité ; ua corps de musique et de tambours ; le bataillon des enfants ; les drapeaux de la garde parisienne ; un bataillon de vétérans, organisé tout exprès pour la cérémonie , suivant le plan de M. Caillères de l'Etang ; les députés des quarante-deux premiers départements , par ordre alphabétique ; le porte-oriflamme ; les députés des troupes de ligne; les députés de la marine ; les députés des quarante-un derniers départements; une compagnie de chasseurs volontaires , et une compagnie de cavalerie. A la place Louis XVi, l'Assemblée nationale, présidée par M. de Ronnay, se plaça entre les enfants et les vétérans , et rimmense convoi prit la route du Champ de Mars, où Tattendaient cent soixante mille spectateurs.

Au centre de Fenceinte , sur un stylobate carré , était posé un autel de forme cylindrique , devant lequel se rangèrent en demi-cercle les doyens d'âge des

départements et des troupes. A trois heures et demie, révêque d'Autun, assisté des soixante aumôniers de la garde nationale, officia, et bénit les drapeaux. Puis La Fayette, que le roi avait nommé major de la fédération, tenant de la main droite son épée, dont il appuyait fortement la pointe sur l'autel, dit, au milieu du plus religieux silence : o Je jure d'être à jamais fidèle à la nation, à la loi et au roi ;

De maintenir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi ;

De protéger , conformément aux lois, la sûreté des personnes et des propriétés; la libre circulation des grains et subsistances dans l'intérieur du royaume , et la perception des contributions publiques , sous quelque forme qu'elles existent ;

De demeurer uni à tous les Français par les liens indissolubles de la fraternité I »

Tous les fédérés s'écrièrent : Je le jure ! et saisis d'un transport subit, s'élancèrent sur les marches de l'autel, pourvoir de près La Fayette, pour l'embrasser, lui serrer les mains, a Cette effusion de tendresse, dit Camille Desmoulins (t), pensa lui coûter la vie : étouffé par les caresses , il était devenu plus blanc que son cheval. » Celait le héros du jour, l'idole de la France constitutionnelle.

L'Assemblée nationale prêta serment. Le roi, placé sous un dais près de l'école militaire, se leva, et tendit

(1) N» 3/J, D. ÛCa.

le bras droit vers Tautel, en disant : « Moi, roi des Français, je jure à la nation d'employer tout le pouvoir qui m'est délégué par la loi constitutionnelle de rÉtat, à maintenir la Constitution, et à faire exécuter les lois. »

Des salves d'artillerie annoncèrent la fin de la fête. Le commandant général , en se retirant, fut abordé par la femme d'un imprimeur, qui avait récemment publié un libelle intitulé : Vie privée de Blondinet , général des Bluets. Elle se jeta aux pieds de La Fayette, qui la releva, et lui promit la grâce de son mari. Les fédérés présents applaudirent; car l'oubli des injures, le sentiment de la fraternité , étaient dans tous les cœurs. Les repas , les illuminations , les danses, les concerts, se prolongèrent pendant plusieurs jours ; et les poètes exercèrent leur verve pour célébrer l'alliance qui venait d'être scellée (i).

On avait remarqué les vêtements disparates des fédérés : ce fut l'objet d'un rapport de Lechapelier , au nom du comité de Constitution ; et l'Assemblée décréta, le 19 juillet :

« Il n'y aura qu'un seul et même uniforme pour

(1) Poé'me séculaire, ou chant pour la fédération (par de Fonlanes); Hymne, par M. Chénier; Pacte fédéraiif, par François, peintre, citoyen de Paris; Le Serment des Français, par Charleniagne, Paris, in-8° de lu pages. Ode à la Nation Française^ par La Martelière, garde national. Paris, in-û" de h pages. Couplets, chantés par Sedaine, cités dans les Actes des Apôtres, n» 145, p. 15.

toutes les gardes nationales. En conséquence, tous les citoyens français admis dans les gardes nationales no pourront porter d'autre unifornae que celui qui va être prescrit.

« Habit bleu de roi , doublure blanche ; parements et revers écarlate; le passe poil blanc; collet blanc et passe-poil écarlate; épaulettes jaunes ou en or; la manche ouverte à trois boutons ; les poches en dehors en trois pointes (sur le bouton il sera écrit : district de...) ; le retroussis de l'habit écarlate. Sur Tun des retroussis, il sera écrit, en lettres jaunes ou en or, le mot de constitution y et sur l'autre retroussis, le mot liberté, »

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