‹ Histoire de la garde nationale; récit complet de tous les faits qui l'ont distinguée depuis son origine jusqu'en 1848Chapitre 5 sur 21 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Mouvement de la Presse. — Affaire de Nancy. — Menace» contre la garde nationale. — Ses opinions politiques en 1790. — 28 février 1791. — Les démolisseurs de Vincennes et les chevaliers du poignard. — 18 avril 1791. — Démission de La Fayette. — Fuite de Louis XVI. — Massacre du Champ de Mars. — Lois constitutionnelles relatives à la garde nationale.

Les espérances d'union qu'on avait conçues le 1 4 juillet 1 790 ne tardèrent pas à se dissiper. L'ordre, dont la garde nationale était le plus ferme appui, ne pouvait être maintenu. Louis XVI couvait Tarrièrepenséede reconquérir son autorité ; les nobles rêvaient le retour de leurs privilèges, tandis que le parti populaire attaquait avec énergie la fixation d'un cens électoral, le veto accordé au roi, les millions votés pour la cour, la loi martiale, les décrets rendus contre la presse, et les imperfections nombreuses de la Constitution. La fermentation qui régnait dans Paris dicta

à M. de La Fayette un ordre du jour conçu en ces

termes :

« Le commandant-général, persuadé que la révolution, qui a rendu au peuple ses droits et prépare son bonheur, ne peut s'affermir que par Tordre public;

« Regardant comme ennemi de la liberté et de la Constitution quiconque ne hait pas la licence et l'anarchie ;

« Sachant que ce n'est pas en vain que la force armée du royaume s'est liée par un serment sacré;

« A partagé l'indignation de ses frères d'armes en voyant les efforts de quelques hommes pervers ou égarés pour agiter la capitale, qui, après avoir donné au royaume le signal du courage, lui doit l'exemple non moins utile de la soumission à la loi.

« Depuis quelques jours les poignards et la calomnie se sont multipliés ; les conseilsles plus incendiaires ont été répandus dans les écrits et les lieux publics; on a prêché l'insurrection contre les décrets de l'Assemblée nationale et de l'autorité constitutionnelle du roi ; de coupables manœuvres et un agent corrupteur ont élé employés, et tandis que les citoyens de Paris soupirent après cet ordre public, fruit essentiel d'une constitution libre qui garantisse à chacun sa sûreté, son repos, sa propriété, les moyens de faire valoir ses talents et son industrie, on ne voit pas sans étonnement celte effervescence factice qui cherche à compromettre ici, comme dans plusieurs parties du royaume, la fortune publique et le sort des créanciers

de TKtat, par des terreurs, des désorilresoule refus de riiïipôt ;

«Qui mettant à profit tous les événements, inventant à leur défaut d'absurdes mensonges, essayant d'éveiller toutes les prétentions, toutes les jalousies, n'ont éviilemment pour but que de renverser la Constitution naissante, et d'y substituer les horreurs de l'anarchie et de la division intestine.

« Mais c'est en vain que les ennemis publics espèrent, en multipliant les fatigues de la garde nationale, décourager son activité et sa constance.

« Voués par nos principes comme par nos serments au maintien de la Constitution et de l'ordre public, sûrs (et le commandant-général est autorisé à le déclarer en leur nom), sûrs d'être soutenus par tous les gardes nationaux de France, nous ferons notre devoir avec un zèle inaltérable, et, s'il le faut, avec une inébranlable fermeté.

« En conséquence, toute personne qui criera autre chose que des actes émanés de l'Assemblée nationale du royaume, d'une autorité légale, sera arrêtée et amenée au comité de police de la nation.

« Les gardes nationaux qui ne sont pas de service sont invités à commencer, dès dimanche, à être en uniforme. Le commandant-général s'en rapporte à leur vigilance et à leur patriotisme pour déjouer les tentatives des malintentionnés. »

Cet arrêté fut inséré avec éloges dans le Journal de ParîSy mais il souleva les réclamations virulentes de

liB HISTOIRE

tout le parti exalté. «Voilà donc, s'écriait Loustalot (l), la garde nationale, même n'étant point de service, séparée du corps du peuple en vertu de l'habit bleu. — Y a-t-il rien de plus tyrannique? disait Camille Desmoulins (2). M. Mofier é\e\e un nouvel ordre, le plus formidable de tous, l'ordre des citoyens armes de fusils et de sabres ; il assimile les gardes nationales aux anciens Francs, conquérants des Gaules, et toujours armés; et nous, nous devenons les Gaulois vaincus, et sans armes ! » Marat traitait La Fayette de f.... général, chef des contre-révolutionnaires, souillé d'une longue chaîne d'horreurs (3) ; et pendant que les écrivains populaires accusaient le gouvernement de vouloir asservir la patrie, les pamphlétaires de l'aristocratie letraitaient de démagogue. « Espérons, disait l'un d'eux, que ce héros des halles et du Palais-Royal expiera tous ses crimes par une chute honteuse; il mérite la mort comme traître et chef de révoltés (4). » Un auire follicula:re avait rédigé ce dialogue :

D. Que sont les Parisiens?

R. Des rebellesqui, pour soutenir leur insurrection, se sont constitués en corps d'armée permanente, et ont pris à leur solde six mille hommes de troupes de ligne, qu'ils ont débauchés.

(1) Rèvol. de Paris, n" 56.

(2) No 37, p. 616.

(3) L* Ami du Peuple, n° 251, p. 13.

(a) Nouveau dictionnaire français, composé par ua aristocrate ^ en France, d*v?ie imprimerie aristocratiriue.

I). Qu'est-ce que M . de La Fayette ?

R. Un factieux (l).

Les pamphlets royalistes de 1790 abondent en pareilles diatribes. Celui qui a pour titre le Nouveau ta^ bleau de Paris est destiné presque en entier à flétrir la milice parisienne et surtout la troupe soldée. Selon l'auteur anonyme, « les volontaires, guidés par l'ambition de porter l'uniforme national, bien plus que par le désir d'être utiles à leur patrie, ont abandonné leurs travaux, la conduite de leur ménage, pour promener leur oisiveté et leurs ridicules. Les compagnies du centre sont le refuge des brigands, des vagabonds errants €t sans aveu, dont fourmillait la capitale avant la révolution. La garde soldée n'est, à proprement parler, que Télite de la canaille parisienne, qui siest servie de cette ressource pour se mettre à Tabri de la misère et du travail (2).

Toutes ces excitations avaient pour effet la désunion ; la garde nationale perdait de son prestige, et plusieurs fois, pendant le courant du mois d'août, elle fut assaillie à coups de pierres en conduisant en prison des voleurs que le peuple voulait pendre : plu-

(1) Dialogue entre le docteur Quickly et Mmnen, patriote impartial de la garde nationale parisienne, touchant M. Motier de La Fayette, maréchal- de-camp des ci-devant armées du roi, actuellement commandant des gardes nationales parisiennes. Londres, 1790, in-8% p. Ix.

(2) Nouveau tableau de Paris, Paris, de Vimprimerie de la A'mïe, 1790, iii-8%p. 51.

sieurs t'ois les détachements furent obligés de faire usage de leurs sabres.

On marchait à la guerre civile. Elle éclata avec violence à Nancy. Los régiments du roi, de Châteauvieux et de Mestre-de-camp, cavalerie, y étaient en rébellion ouverte contre leurs officiers. Chargé par l'Assemblée nationale de réprimer le désordre, le lieutenant général marquis de Bouille arriva à Nancy, le 31 août, avec deux mille quatre cents hommes de troupes, et les gardes nationales de Metz, de Toul et de Pont-à-Mousson. Un combat sanglant s'engagea, et se termina par la défaite complète des insurgés. Dans cette cruelle affaire, les gardes nationales « montrèrent le plus grand zèle et le plus courageux dévouement (1). » Louis XVI le constata dans la lettre qu'il adressa à l'Assemblée nationale. « J'ai chargé M. de la Tour-du-Pin de vous informer des événements qui ont rétabli l'ordre et la paix dans la ville (îe Nancy. Nous le devons à la fermeté et à la bonne conduite de M. de Bouille, et à la fidélité des gardes nationales et des troupes qui, sous ses ordres, se sont montrées soumises à leur serment et à la loi. »

Les événements de Nancy furent diversement appréciés. Le parti populaire approuvait l'insurrection et accusait le marquis de Bouille de n'avoir pas assez fait pour éviter l'effusion du sang. Sur les soixante bataillons de la milice parisienne, vingt-cinq repous-

(1) Lettre du marquis de Bouille, \" septembre.

sèrent tout d'abard la motion faite par le commandant général de voter des remercîments aux gardes nationaux de la Meurthe et de la Moselle. Elle finit par être adoptée, mais les journaux hostiles à La Fayette en profitèrent pour l'attaquer avec une nou^elle acrimonie. Dans le numéro 67 des Révolutions de Paris, la garde nationale fut même menacée. Le rédacteur, après avoir réclamé la suppression de l'uniforme, ajoutait: «Citoyens, si vous ne prenez ce parti, craignez le ressentiment mal étouffé du peuple. Le peuple sous les armes au mois de juillet offrait une phalange de trois cent mille guerriers. Vingt -quatre mille hommes bien vêtus auraient mauvaise grâce de menacer de la loi martiale une phalange de trois cent mille individus jaloux de leurs droits et armés. Craignez de teindre votre uniforme de votre propre sang versé par vos frères trop longtemps méconnus. »

Insensible aux outrages, la milice parisienne suivait d'un pas ferme le sentier politique qu elle s'était tracé depuis 1789. Elle protégeait les lois constitutionnelles contre les rétrogrades qui redemandaient l'ancien régime et contre les patriotes ardents, dont les progrès obtenus ne satisfaisaient pas les vœux. Organe d'un parti considérable, elle se maintenait entre les deux extrêmes, entre l'oligarchie nobiliaire , et la démocratie, entre le passé et l'avenir. On la vit,

idans une même journée, le 28 février 1791, combattre les agitateurs des faubourgs et les gentilshommes des Tuileries.

On réparait le donjon de Vineennes. « C'est une nouvelle Bastille, disent les ouvriers du quartier Saint-Antoine;» et, au nombre de deux mille, ils partent pour le démolir. La garde nationale de Vineennes ne s'oppose pas à leurs projets, et lorsque celle de Paris accourt, rassemblée par la générale, elle trouve l'œuvre de destruction commencée. Les lits et autres meubles qui garnissaient les cachots avaient été mis en pièces, et les parapets de la plateforme du donjon encombraient le fossé de leurs débris.

Le détachement parisien reste d'abord spectateur indifférent du désordre; quelques soldats vont jusqu'à dire que le mal n'est pas grand et qu'on fait bien de renverser la forteresse. La Fayetle parcourt les rangs, harangue les soldats-citoyens, et, lorsqu'il s'est assuré de leur concours, va trouver le maire de Vineennes. « Monsieur, lui dit-il, en qualité de commandant de la garde nationale, je suis sous vos ordres, je ne puis agir sans votre autorisation ; mais je vous préviens que si vous manquez de fermeté, si vous ne faites pas respecter la loi, je vous dénonce demain à l'Assemblée nationale. »

La municipalité prend une décision conforme aux vœux du commandant général. Un escadron de cavalerie entre dans la cour, qu'elle fait évacuer sans éprouver trop de résistance, pendant que la garde à pied arrête sur la plate-forme soixante-quatre démolisseurs.

Le retour ne s'opéra pas sans obstacles. Une avant-

garde et quelques pièces de canon précédaient la colonne, au centre de laquelle étaient placés les prisonniers. Depuis la barrière du Trône jusqu'à la Conciergerie des cris tumultueux partirent des groupes qui couraient sur les flancs de Tescorte ; des pierres furent lancées et atteignirent un aide-de-camp ; un cavalier fut blessé dans le faubourg d'un coup de feu tiré par une fenêtre.

Pendant ce temps, on avait arrêté aux Tuileries, dans les appartements du dauphin, le chevalier de Court-la-Tombelle. Conduit au comité de la section des Feuillants, il fut trouvé muni d'un couteau de chasse et de pistolets Ce fut assez pour accréditer le bruitqu'onavaitvouluattenterauxjours de Louis XVI. Sous prétexte de le protéger, mais en réalité pour tentei' un mouvement contre-révolutionnaire, arrivèrent en foule des hommes connus par leur patriophobie, les députés de Beauharnais, Foucault, Frondeville et Despréménil, MM. de La Bourdonnaye, d'Agoult et plusieurs membres du club monarchique de la rue du Mail. Tous portaient des pistolets et des poignards. M. Gouvion, major général, alla prévenir le roi de l'invasion de ses appartements par une bande de gens armés. Louis XVÏ sortit de son cabinet et s'avança au milieu d'un groupe de conjurés, auxquels il demanda l'explication de leur conduite. « Sire, répondit l'un d'eux, c'est votre fidèle noblesse qui

I accourt auprès de votre personne sacrée pour la défendre. — Ma personne, répliqua Louis XVI, est en

sûreté au mili( u de la garde citoyenne. Si vous voulez me protéger, c'est sous l'uniforme qu'elle porte qu'il faut vous présenter. Retirez-vous! »

Les conjurés obéirent. Le matin, la garde descendante, pressentant une alerte, n'avait pas voulu quitter les Tuileries et avait obtenu la permission de rester avec la garde montante. Toutes les deux réunies formèrent aux portes du château une double haie très -serrée pour fouiller les chevaliers du poignard. 11 se passa une scène tragi-comique, que Camille Desmoulins raconte plaisamment (l) : « La garde nationale parisienne en général est bonne, et très-bonne, en dépit de Tétat-major et de son chef. Ces braves soldats-citoyens, indignés de voir cette multitude de croix de saint Louis, de gardes-du-corps, d'archinoirs et d'uniformes de toutes les couleurs, inonder les galeries et y mesurer leurs forces, ont enveloppé tous ces ci-devant, qui ont rendu leurs pistolets, leurs poignards, leurs cannes à sabre. Not( z qu'on a trouvé dans les appartements de ces mannes où l'on sert les plats, lesquelles étaient remplies de pistolets. Notez qu'il s'est trouvé beaucoup de pistolets semés dans le jardin des Tuileries. Tout ce qu'on devine que je prescrirai dans mon Traité des délits et des peines, au chapitre des huées, boues, crachats, étrivières, fut administré avec une justice distributive admirable. Il y eut un de ces régicides, et, ce qui est plus criminel

DE LA GARDE NATIONALE. 9ô

encore, de ces liberticides, à qui un grenadier arraclia son cordon rouge. »

Lafayetle , revenu vers dix heures du soir, réprimanda vivement MM. Villequier et Duras, gentilshommes de la chambre. 11 commanda qu'on ne laissât entrer au château que des citoyens en uniforme national et sans armes, et rendit compte de révénement par 1 ordre du jour suivant :

« Le commandant général croit devoir prévenir l'armée qu'il a pris les ordres du roi, pour que les appartements du château ne se remplissent plus de ces hommes, dont quelques-uns, sans doute, par un zèle sincère, mais dont plusieurs aussi, par un zèle ticsjustement suspect, ont osé, hier, se placer entre la garde nationale et le roi. Le commandant général , d'après les ordres du roi, a intimé aux chefs de la domesticité du château, qu'ils eussent à prendre des mesures pour prévenir pareille indécence. Le roi de la Constitution doit et ne veut être entouré que de soldats de la liberté. »

On supposa, avec quelque raison, que l'intention des chevaliers du poignard avait été d'enlever le roi. Les appréhensions universelles n'étaient pas calmées, lorsque , le 1 8 avril , Louis XVI se prépara à partir pour Saint-Cloud. Le peuple s'ameuta immédiatement pour s'opposer à un voyage qui pouvait être le prélude d'une évasion. Au son du tocsin de Saint-Roch, une multitude immense accourut au Carrousel. Plusieurs compagnies de garde nationale s'y rendirent

en même temps; mais la. plupart avaient les baionnettes renversées en signe de fraternité. Le roi monta en voiture ; mais une muraille d'hommes , compacte et impénétrable , s'élevait devant les chevaux , et des milliers de voix répétaient : « Le roi ne partira pas! Nous ne voulons pas qu'il parte ! »

Des officiers, des aides-de-camp parlementèrent vainement avec la foule pendant plus d'une heure. La Fayette parla à son tour : il rappela les services rendus par lui à la liberté des deux mondes. « C'est moi, ajouta-t-il, qui ai rédigé le premier une déclaration des droits de l'homme ; il m'est permis de vous parler au nom de la loi. Obéissez, ou je renonce au commandement. » Ces paroles furent sans effet. Désespéré, le commandant général ordonna à la garde nationale d'ouvrir le passage , et la garde nationale demeura immobile. Il se rendit à la municipahté, et de là au directoire du département, pour réclamer l'application de la loi martiale; mais ils n'osèrent pas assumer sur eux la responsabilité d'une pareille mesure. A deux heures, Louis XVI renonça à son projet, et remonta dans ses appartements.

Trois jours après, La Fayette envoya sa démission à la municipalité. Sitôt que la nouvelle s'en fut propagée dans les sections, les bataillons furent convoqués, et, les uns sans armes, les autres armés, enseignes déployées et tambours en tête, ils allèrent chez LaFayette pour l'engager à reprendre le commandement. Il était absent. Les bataillons y laissèrent une députation , et

se transportèrent à l'hôtel de ville, où le corps municipal s'était rassemblé, pour délibérer sur une résolution qu'il regardait comme une calamité publique.

Rentré à huit heures du soir, La Fayette se voit assailli par les députés des bataillons. On détèle les chevaux de sa voiture ; on la traîne dans la cour ; les prières, les supplications , sont mises en œuvre pour obtenir une rétractation. Le commandant général oppose un refus formel à toutes les instances. Toutefois, ses refus ne découragent pas ses frères d'armes. Ils dirigent sur la place de Grève la masse de la garde nationale, et réclament à grands cris l'intercession de la municipalité. Le maire, Bailly, et plusieurs membres du conseil, vont trouver le commandant général, qui répond avec émotion aux instances des magistrats de la Cité , et demande la permission de porter le lendemain sa réponse au conseil.

Il s'y rendit le lendemain, vêtu d'un simple habit bourgeois, et après avoir laissé calmer l'agitation qu'occasionnait sa présence , il remercia ses camarades des sentiments qu'ils lui manifestaient, et rappela les principes constitutionnels en vertu desquels il avait demandé leur concours. Un orateur , répondant au nom des députés des bataillons , exprima l'attachement de toute l'armée pour son général. Des cris unanimes et répétés présidèrent alors La Fayette de retirer sa démission, a On attache, répliqua-t-il , trop d'importance à ma personne ; le salut pubhc ne dépend pas d'un individu , mais des moyens qui peu-

vent assurer à celui qui commande la certitude d'être obéi. 11 importe qu'il puisse garantir les personnes, les propriétés et la tranquillité publique, qui ne saurait exister sans la plus entière soumission aux lois. Maintenant que je vous ai fait connaître mes idées, permettez-moi de me retirer. L'expression de vos sentiments de bienveillance me jette dans une agitation que j'ai besoin de calmer. »

Le lendemain 23 avril, cinquante-et-un bataillons prirent un arrêté ainsi conçu :

(f Tous les soldats-citoyens renouvelleront individuellement, et parleurs signatures, le serment d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi , et d'obéir dans toutes les circonstances à M. de La Fayette, auquel ils jureront de nouveau un attachement inviolable et une confiance sans bornes. Celui des volontaires et de la compagnie centrale qui sera réfractaire à ce serment, sera expulsé du bataillon. »

La Fayette ne résista plus, et reprit le commandement, aux applaudissements universels du parti constitutionnel. Celui de l'opposition protesta énergiquement. Dubois-Crancé, député, et grenadier du bataillon des Blancs-Manteaux , déclara , dans une lettre remlue publique, « qu'il eût porté sa tête sur l'échafaud plutôt que de signer le serment formulé par les cinquante-et-un bataillons. » Dans les groupes du Palais-Royal, aux clubs des Cordeliers et de la Société frateimelle, il fut question de lanterner La Fayette à la première occasion. Le journal des Révolutions de

Paris, compara les Parisiens aux Siamois, adorateurs àeV Eléphant blanc (l). « Si les arts étaient plus avancés à Siam , il y aurait un beau tableau à peindre. Qu'on se figure deux mille automates bien Têtus, jurant sur leurs javelots soumission parfaite et dévouement entier aux ordres de \ Eléphant blanc. C'était la condition tacite du retour de ses bonnes grâces ; et près d'un tiers de la ville de Siam eut la lâcheté d'y souscrire. Aussi , depuis ce moment , on ne rappelle plus que la ville des idolâtres ; et on nomme serment des aveugles, la promesse d'obéir en tout à Y Éléphant blanc. »

L'un des premiers soins du commandant général fut de resserrer les liens qui unissaient la garde nationale au roi de la Constitution.

La démonstration du IvS avril n'avait pas fait renoncer Louis XVI au projet de iuite qu'il méditait depuis quatre ou cinq mois (2) ; mais il jugeait prudent de dissimuler. Il avait- témoigné au corps municipal une sainte indignation de ce qu'on avait pu soupçonner son dévouement à la Constitution et aux lois, qui devaient et pouvaient seules la maintenir (3). 11 acheva de dissiper la méfiance, en adressant aux puissances étrangères un manifeste tout patriotique (4). On yli-

(2) Mémoires de madame Cavipan, t. II, p. 312.

(3) Journal de Purifi, n" M, p. û^S,

(û) Séance de V Assemblée cojistituaiUe du 23 avril 1791, Point du jour, par Barèro, n" Gâi, p. 301.

sait : « Les ennemis de la Constitution ne cessent de répéter que le roi n'est pas heureux ; comme s'il pouvait exister pour un roi d'autre bonheur que celui du peuple ! Ils disent que son autorité est avilie ; comme si l'autorité , fondée sur la force , n'était pas moins puissante et plus certaine que l'autorité de la loi! enfin, que le roi n'est pas libre ; calomnie atroce , si Ton suppose que sa volonté a pu être forcée; absurde, si l'on prend pour défaut de liberté le consentement que Sa Majesté a exprimé plusieurs fois de rester au milieu des citoyens de Paris, consentement qu'il devait accordera leur patriotisme, même à leur crainte, et surtout à leur amour. »

Deux députés par compagnie se réunirent à l'hôtel de ville, le 26 avril , pour aller remercier Louis XVI de sa déclaration solennelle. La Fayette les conduisit aux Tuileries , et, au nom de la garde nationale parisienne, il félicita le roi d'une aussi éclatante et aussi patriotique démarche. « Sire , dit-il en terminant , nous sentons plus que jamais le besoin de déposer dans le sein d'un père tendre et indulgent le serment que nous avons tous renouvelé, de remplir nos devoirs avec une constance infatigable, avec une inébranlable fermeté. Recevez, sire, cet hommage de notre obéissance à la loi, de notre zèle pour le maintien de Tordre constitutionnel , de notre horreur pour l'intolérance, le désordre et l'anarchie. — Je reçois avec sensibilité, répondit Louis XVI, les assurances d'attachement et de zèle que vous me donnez au nom de

la garde Dationale de Paris. J'aimerai toujours à compter sur la fidélité de ceux à qui le soin de maintenir la liberté et la tranquillité publique est particulièrement confié. C'est à la garde nationale parisienne qu'il appartient de donner l'exemple de cette obéissance constitutionnelle qui doit faire la force et la sûreté de l'État; qu'elle ne doute jamais de mes sentiments pour elle et pour son chef, si digne de sa confiance (l).

Tout en redoublant ses protestations , Louis XVI s'occupait de ses préparatifs de départ et des moyens d'assoupir la vigilance de la milice citoyenne. Il paraissait difficile d'y échapper. Tous les jours, cent gardes nationaux montaient la garde aux Tuileries , et partageaient les postes avec les gardes-suisses. Des sentinelles étaient échelonnées de cent pas en cent pas sur la terrasse du bord de l'eau ; toutes les issues du château et du jardin étaient occupées parla milice citoyenne; elle avait deux corps-de-garde au Pont- Tournant, jeté sur le fossé du côté de la place Louis XV , et deux gardes à cheval stationnaient sans cesse devant la grande porte du Carrousel. A l'intérieur , les officiers de la garde nationale faisaient le service de gardes-du-corps, et l'on trouvait des sentinelles jusque dans les corridors des combles et les escahers de service.

Comment se dérober à tant de surveillance? Ce fut

(1) Journal de Paris, n" 50, p. Û79.

Page 1