CHAPITRE II
Situation de Paris le 22 juin. — Prélude d'insurrection. — Préparatifs de combat. — Scène du Panthéon. — Nuit du 22 au 23. — Le rappel. — La porte Saint-Denis. — Premiers coups de feu. — La Garde républicaine. — Harangue du commandant Bâillement. — Première barricade. — Le commandant Tricotel. — Dispositions militaires de la Garde républicaine. — Mouvement en avant. — Opérations du commandant Lebris. — La barricade de la rue du Faubourg-du-Temple. — Défection partielle de la Garde nationale. — Rappel à l'honneur. — Position difficile. — Le commandant Lebris frappé à mort. — Le général Bedeau. — Belle harangue. — Modération et courage du colonel de Yernon. — Paroles de conciliation. — Enlèvement des barricades. — Scène touchante. — Belles paroles du commandant Bâillement. — Le capitaine Mathieu. — Un coup de poing. — Présence d'esprit. — Acharnement de la lutte. — Le général Gavaignac investi du commandement suprême. — Rôle des représentants du peuple.
Sur ces entrefaites, les craintes d'insurrection dirigées par l'excitation des esprits, et les sourdes menées des conspirateurs à l'état de prévision arrivaient à la veille d'une fatale et sinistre réalité. Les rassemblements nocturnes de la Porte-Saint-Denis, cette sentinelle avancée de l'émeute, étaient un défi jeté chaque soir aux défenseurs de l'ordre par les satellites payés, par les dupes ou les chefs d'un mouvement irrésistible qui entraînait la république sur la pente sanglante des journées de juin.
En effet, les cris incessants de : Vive Barbes ! vive Blanqui! répandus dans la foule, formulaient une protestation et constituaient une menace permanente contre les résultats du 15 mai. Les partis étaient en
présence. D'un côté, la garde nationale, irritée du présent, effrayée de l'avenir; irritée par la perte du crédit et de la confiance qui avaient déserté les boutiques, les manufactures et les comptoirs de la bourgeoisie ; efifrayée par les éventualités d'un avenir plein d'orages. D'un autre côté, le parti des mécontents, des non-satisfaits, grossi par de nombreux ouvriers des ateliers nationaux dirigés sur les provinces, et par ces masses d'hommes sans nom qu'on voit surgir au jour des grandes catastrophes.
Entre ces deux partis, formés l'uii et l'autre d'éléments divers, quelques jours de calme et de sommeil s'écoulèrent; mais c'était* ce calme pesant et lourd qui précède les tempêtes , ce sommeil de plomb que réveille toujours un affreux coup de tonnerre !
Dans la soirée du 22 juin, une masse énorme de promeneurs, élégamment vêtus et parés, encombrait les boulevards; mais cette foule était inquiète et silencieuse ; elle portait empreinte sur le visage l'appréhension de la lutte que couvait l'ombre de la nuit. Sur d'autres points, les ouvriers des ateliers nationaux, qui avaient opposé un refus énergique à l'ordre de départ qu'ils avaient reçu pour les départements du Centre, où des travaux leur avaient été préparés, cherchaient à gagner à la cause de leur résistance la fibre populaire si facile à émouvoir, si prompte à égarer.
rt Nous sommes trahis, disaient-ils! on nous envoie loin de Paris... de Paris, que nous avons seuls rendu libre et républicain. On nous exile dans des contrées où la misère et la maladie nous attendent ; on nous berce, comme toujours, de fallacieuses promesses, et les intrigants escamotent à leur bénéfice le succès des barricades de Février, le prix du sang du peuple. A eux les honneurs, les places, les dignités, la fortune, car ce sont les heureux et les adroits du léhdemain; mais à nous, hommes de la Veillé, les sueurs du travail, les privations de la misère et les douleurs de l'exil!.. »
Ainsi disaient ces hommes ; et prêtant aux lèvres du ministre des travaux publics des paroles impossibles, des paroles qu'elles n'ont jamais prononcées, ils recrutaient de nombreux renforts dans les rangs de la créduUté publique.
Pendant ce temps-là, d'autres masses agglomérées, faisant corps, rangées en ligne, parcouraient le faubourg Saint-Germain et s'avançaient en bon ordre sur la place Saint-Sulpice, où les attendaient de nombreux groupes d'hommes qui, se mettant à l'avantgarde, se dirigeaient rapidement, à la sombre clarté des torches, vers le Panthéon.
Lorsqu'ils furent arrivés à la hauteur du monument, le cri de halte! se fit entendre, et un homme, un chef âatis doute, montant sur une borne, lança avec une farouche énergie des paroles fatales, terminées par un
appel aux armes et un rendez-vous donné pour le lendemain.
Ce n'était que quelques heures d'attente. L'insurrection, impatiente et contenant à peine des efforts longtemps comprimés, mit à profit les heures qui la séparaient du signal de l'attaque. Pendant que les hommes préparaient leurs armes, les femmes fabriquaient de la poudre et fondaient les balles, se servant, pour cette œuvre de destruction, de tout ce qui pouvait recevoir et contenir quelques gouttes de plomb ou d'étain fondu.
Dans leurs mains, les dés à coudre devinrent des moules, et leurs doigts, se faisant les auxiUaires de la mort, se consacrèrent sans relâche à ces préparatifs impies de la guerre civile.
De jeunes filles au front pur et naïf, aux lèvres innocentes et rieuses, des enfants mêmes, les aidaient dans ce travail de mort, tandis que plus loin, dans la rue, d'autres femmes et d'autres enfants choisissaient la place des barricades et remuaient dans leur alvéole les pavés de la voie pubUque.
Pendant ce temps-là, Paris dormait dans une fatale sécurité. Confiant dans la pensée suprême qui devrait veiller toujours, il dormait encore lorsque de nombreuses barricades s'élevaient sans obstacle et sans résistance à ses portes, dans les rues des faubourgs Saint-Jacques et Saint-Marceau, dans les quartiers de l'Hôtel-de-Yille, Saint-Denis et Saint-Martin.
A neuf heures, le tambour battit le rappel pour réunir deux bataillons par légion; à dix heures, il battit la générale pour convoquer la garde nationale tout entière.
A onze heures, des coups de feu se firent entendre, et le combat s'engagea entre une compagnie de la 2® légion de la garde nationale et les insurgés, qui s'étaient retranchés derrière les formidables barricades de la Porte-Saint-Denis. A midi, la garde républicaine, impatiente de mesurer son courage et de donner à la patrie des gages de son dévouement, reçut Tordre de quitter le quartier des Célestins. Mais avant de la diriger sur l'Hôtel-de-Ville, le commandant Baillemont, se tournant vers son bataillon, lui adressa ces belles paroles :
<( Soldats !
<( Le jofir est venu où nous allons être appelés à c( soutenir la Répubhque. Que ceux d'entre vous qui « marcheraient à regret ou qui ne se sentiraient pas c( le courage de combattre sous notre drapeau le di- « sent; je les laisse libres de sortir de nos rangs; car « ceux-là ne sont pas dignes d'être républicains ! »
Aucun homme ne sortit des rangs ; mais tous répondirent à cette harangue par le cri de : Vive la republique !
La garde républicaine est sortie de la caserne ; elle opère sa jonction, sur le quai des Célestins, avec le
,18 bataillon caserne au quartier des Minimes, et continue sa marche à travers les flots pressés de la population, qui salue son passage par les plus chaudes acclamations. L'enthousiasme est à son comble; on dirait une promenade de fête plutôt qu'une étape de mort. Le colonel de Vernon, commandant en chef la cavalerie, arrive au-devant de la colonne; il admire la belle tenue de ses officiers, la fière contenance des soldats, dont les figures mâles et bronzées lui rappellent les guerriers africains qui si longtemps ont combattu sous ses ordres. A leur vue, une pensée fatale a passé dans son âme, et sinistres comme un éclair, les horreurs de la guerre civile se sont tout à coup déroulées sous ses yeux. « Pourquoi, se dit-il, faut-il jeter en ce jour au feu des luttes impies tant de courage, tant d'énergie, tant de dévouement et d'amour à la patrie ! N'importe, il saura remplir jusqu'à la fin ses^ devoirs de soldat. )) C'est en suivant le cours de ces pénibles réflexions qu'il arrive sur la place de l'Hôtel-de-Ville.
Alors le commandant Tricotel, chef du 3® escadron, s'aperçoit qu'une barricade vient de se former sur ses derrières ; il se met à la tête de quelques hommes et s'élance au grand galop dans la direction où les insurgés élevaient leur citadelle de pierre. Le citoyen Valtat, vétérinaire en premier, l'accompagne; ils arrivent sur la barricade en criant vive la république! Ce cri trouve un formidable écho dans les rangs des révoltés. « Notre cri est le vôtre, leur dit le comman-
dant Tricotel; pourquoi donc cette barricade est-elle élevée contre nous, qui sommes vos frères? )> Les insurgés gardent un profond silence; mais leurs mains, devenues inactives ,^ semblent clouées sur leurs préparatifs de défense. Tricotel reprend : « Ne sommesnous pas tous républicains?
— Oui.
— Ne devons-nous pas tous marcher sous le même drapeau?
— Oui.
— Et regarder comme traître à la patrie l'insensé qui se révolte contre elle?
— Oui.
— Que voulez-vous ?
— Des réformes.
— Vous les aurez... attendez... ne marchez pas plus vite que le temps, Tavenir réalisera vos espérances ; fermez donc votre cœur et vos oreilles aux ambitieux qui vous égarent et qui veulent moins que la répubhque ; croyez en nous, qui sommes vos frères, et aidez-nous à détruire cette barricade, qui serait une frontière ennemie entre nous. »
Un instant après, la barricade était renversée par les mains mêmes qui venaient de les élever. Mais ce n'était pas le compte des chefs de l'émeute. « Aux armes! les démocrates, s'écrient-ils, aux armes! » Et prenant la fuite, ils se dispersent dans diverses directions pour renouveler sur d'autres points les tenta-
^0 tives échouées devant le courage et la présence d'esprit du commandant Tricotel.
Le moment est arrivé pour la garde républicaine ; elle va recevoir son baptême de sang ; la gloire est là qui se recueille pour le lui consacrer. En attendant, elle se prépare et prend ses positions. La 1'*^ compagnie du 1^^ bataillon, sous les ordres du capitaine Pierson, et la 2® compagnie, sous le commandement du capitaine Vallot, se rangent en bataille à la tête du pont Notre-Dame, faisant face à la rue de la Cité; la 3^ compagnie, commandée par le capitaine Beaume, occupe la tête du même pont et couvre l'entrée de la rue Planche-Mibray.
La V^ compagnie du 2*^ bataillon, capitaine Mathieu, et la 2% rangées par sections, se préparent à attaquer les barricades élevées dans les petites rues adjacentes jusqu'à l'église de Saint-Merry.
La 3*^ compagnie regarde en face le quai de la Grève et défend le passage ; les 4% 5^ et 6® compagnies, sous les ordres du commandant Tricotel, se massent sur le quai de la Grève, près la rue Geoffroy-Lasnier.
Les 1^% 2% 3% 5® et 6^ compagnies sont en colonnes, dans toute la largeur du quai Pelletier.
Les trois escadrons de la cavalerie sont au grand complet, et le sabre au poing, rangés en bataille sur la place île l'Hôtel-de-Ville.
La 4® compagnie du 1^"^ bataillon, capitaine Noé, a reçu l'ordre de rester à la caserne des Grés pour la
défendre; les 5® et 6® compagnies, sous les ordres de leurs capitaines Monteclergeon et Faucher, occupent l'allée des Veuves, aux Champs-Elysées.
La 4® compagnie du 3® bataillon doit protéger la mairie du VHP arrondissement, sous les ordres de son capitaine Gaulard.
Telles étaient les dispositions de la garde républicaine, lorsqu'à deux heures le commandant Lebris reçut l'ordre de se porter rapidement, par la rue Saint- Martin, sur les boulevards, pour se mettre à la disposition du colonel de la 5® légion de la garde nationale. Cet officier se mit aussitôt en marche. Tandis que ce mouvement s'opérait, les 2% 3®, 5® et 6® compagnies du 3® bataillon remplaçaient dans leurs positions les compagnies du'l®'^ bataillon. En même temps, la 1^® compagnie du 3® soutenait un bataillon de la 8^ légion de la garde nationale, chargée d'enlever les barricades du faubourg Saint- Antoine.
La colonne du commandant Lebris, guidée par un officier civil, s'avança rapidement* dans la rue Saint- Martin, qui l'accueillit par les plus vives acclamations. Les hommes serraient la main de ces braves soldats qui marchaient résolument au combat; les femmes les saluaient de la voix et de la main au cri de vive la Répubhque! qui retentissait partout comme un signe de victoire. Hélas! pour quelques-uns, c'était le prélude d'une voix de mort!
Lorsque cette colonne parvint à l'extrémité de la
rue, et déboucha sur les boulevards, les gardes uationaux de la 5® légion, ranimés par la présence de ces braves soldats, qui portaient empreint sur leur front le courage d'une résolution à toute épreuve, les saluèrent par les cris mille fois répétés de vive nos frères ! vive la garde républicaine !
Le colonel, s'avançant alors vers le commandant Lebris, lui prit la main, et la serrant dans la sienne lui dit :
(( On nous avait trompés, commandant; je vois que nous pouvons et devons compter sur la garde républicaine.
— Jusqu'à la mort! » répondit Lebris.
Et dirigeant la pointe de son sabre dans la direction de la rue du Faubourg-du-Temple, il montra au colonel, des barricades qui s'élevaient comme par enchantement sous les mains de l'insurrection.
« Vous rendriez un éminent service à la cause de l'ordre si vous les enleviez, lui dit le colonel.
— Je ne demande pas mieux, répliqua le commandant. Et vous aussi, n'est-ce pas, mes braves? dit-il en s'adressant à ses soldats ?
— Oui! oui! commandant, s'écrièrent d'une seule voix les gardes répubUcains ; mais nous sommes sans capsules et sans cartouches —
— Vous n'en aurez que plus de mérite, mes amis ; en avant !
— En avant! » répétèrent les gardes.
Et renforcés par une compagnie de la garde nationale, ils s'élancèrent résolument sur les pas de leur chef.
Sur ces entrefaites, l'adjudant Pontis reçut Tordre d'aller chercher des munitions à la mairie du V® arrondissement. Il en revint presque aussitôt sans avoir pu obtenir un seul paquet de cartouches.
- Pendant ce temps, le commandant Lebris, à la tête de sa colonne, était parvenu à gagner la rue du Faubourg-du-Temple. Sur ce point, les insurgés avaient élevé une barricade, véritable citadelle de pierre haute et profonde qui semblait défier tous les efforts de l'attaque.
Le commandant Lebris fit faire halte et s'avança seul vers la barricade, derrière laquelle il avait vu briller des épaulettes de la garde nationale ; plusieui*s officiers se trouvaient en effet parmi les insurgés. L'intrépide Lebris, oubUant le danger de sa position, adressa de vifs reproches à l'un d'eux qui portait les insignes de capitaine, le déclara traître à l'honneur et à la patrie, puis il rejoignit tranquillement sa colonne qui attendait le signal de l'attaque. Mais le commandant Lebris avait reconnu du premier coup-d'œil l'impossibilité d'enlever un retranchement si formidable avec le peu de monde qu'il avait et le manque absolu de munitions.
Il se trouva dès lors dans une de ces positions difficiles où le courage seul ne suffit plus à l'officier pour en sortir.
Marcher en avant eût été folie; battre en retraite
une faiblesse : plus peut-être. Le commaDdaut Lebris envoya chercher des ordres auprès dû général de Lamoricière et il attendit.
Sur ces entrefaites, un homme en tenue de Texgarde répubhcaine, le citoyen Nicolaî, arriva au grand trot de son cheval et se dit envoyé par le pouvoir exécutif pour arrêter les insurgés dans leurs mouvements.
« Je vais les haranguer, dit-il, et bientôt vous les verrez eux-mêmes détruire leurs barricades. »
Il partit, revint, mais sans avoir accompli sa promesse.
A six heures, un nombreux corps d'infanterie, conduit par les généraux François et Fouehé, arriva à la hauteur de la rue du Faubourg-du-Temple ; en même temps, la garde républicaine reçut des munitions. L'attaque fiit aussitôt résolue.
Avant de la commencer, on tente un dernier efiTort sur l'esprit des insurgés pour les amener à conciliation ; ils repoussent toutes les propositions.
« Ce que nous voulons, disent-ils, c'est du travail ou du plomb; du travail pour avoir du pain, du plomb pour donner ou recevoir la mort.
— Eh bien, que leur volonté soit faite! » s'écrie le commandant Lebris. Ils veulent avoir du plomb, qu'on leur en donne.
Alors une pièce de canon est mise en batterie contre la barricade; les hommes chargent leurs armes. Le signal est donné; le canon gronde; la fusillade s'en-
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gage acharnée pour tous, mortelle pour quelquesuns.
Lebris s'élance à la tête de ses gardes ; il est au pied de la barricade :
<( Courage ! mes enfants, leur dit-il en élevant son sabre, ils sont à nous.
— Pas encore ! » lui répond une voix de l'autre côté des barricades.
Et il tombe grièvement blessé d'un coup de feu tiré à bout portant et reçu en pleine poitrine. Le capitaine Pierson lui succède dans le commandement du bataillon, tandis qu'on l'emporte au Val-de-Grâce, où il est mort après quarante-trois jours de souffrance.
Lebris, issu d'une excellente famille de la Basse- Bretagne, était, bien jeune encore, parvenu, par la puissance de son mérite seul, au grade de chef d'escadron d'état-major. Il passait avec raison pour l'un des meilleurs officiers de l'armée ; sa mort est une perle irréparable pour la garde républicaine.
Cependant la barricade tient toujours; elle résiste aux boulets et à la fusillade. Les insurgés qui la défendent se battent avec mi courage admirable, avec une énergie digne d'une meilleure cause ; leur feu nourri et bien soutenu fait de larges trouées dans les rangs des défenseurs de l'ordre ; ils sont pourvus de munitions de guerre, tandis qu'elles vont manquer à leurs adversaires. La garde républicaine a brûlé sa dernière cartouche. Alors le capitaine Pierson fait battre l'as-
semblée ; il rallie ses hommes et les dirige le long 4tf canal du Temple où il prend position.
Au moment où la colonne que nous venons de suivre dans ces diverses opérations s'était ébranlée pour quitler la place de l'Hôtel-de-Ville, le général Bedeau s'était placé sur le front du bataillon serré en masse» #1: lui avait adressé cette courte mais vigoureuse harangue :
« Soldats de la garde républicaine !
« La République est en péril; regardez devant vous, <( on élève contre elle et sous vos propres yeux de Hiij- « naçantes barricades. Vous portez un nom, soMatg « républicains, un nom qui vous donne le droit àe « marcher en tête de tous pour la défense de la Ré- « publique. A vous donc Thonneur d'escalader lespre- « miers et d'enlever ces barricades que les ennemis de « la République ne craignent pas d'élever contre leurs « frères. . . Vive la République !
« Vive la République ! w répond le bataillon d'un^ seule voix comme l'eût fait un seul homme.
Mais l'honneur de marcher les premiers aux barricades est disputé aux soldats de la garde répubhcaine , des murmures s'élèvent dans les rangs du 48® de ligne que le général Bedeau a connu en Afrique. Le général les apaise en disant :
(( Soldats du 48% votre tour arrivera bientôt, que votre dévouement se rassure , il y aura des périls et de la gloire pour tous. )>
Û7 Alors le couimandaut Bailleniont s'apprête à suivre les ordres qu'il vient de recevoir pour se porter en avant; mais désirant encore prévenir l'effusion du sang, et n'écoutant que son courage , le colonel de Vemon s'élance au milieu des insurgés, et il leur adresse avec l'accent du cœur des paroles de conciliation, qui tombent, hélas! sans écho, dans leur foule implacable et menaçante.
« Mes amis, leur dit-il, mes enfants, pourquoi ces annes homicides brillent-elles dans vos mains? Pourquoi et contre qui ces préparatifs de combat? Contre nous ? Mais nous sommes vos frères ; voti*e cri de ralliement est le nôtre, vive la République! Notre drapeau est le même ; nous sommes les fils de la mêmp patrie, ne déchirons pas ses entrailles par le fer impie de la guerre civile. Fermez votre cœur et votre oreille aux trompeuses promesses des hommes qui vous égarent et vous exploitent à leur bénéfice. Frères, voici ma main, donnez-moi la vôtre, et encore une fois vive la République ! )>
Quelques cris de vive le colonel de la garde républicaine se font entendre ; mais une voix perfide les domine et les étouffe par des paroles de Gain : « Frères, ne les écoutez pas, s'écrie-t-elle ; repoussez la main qu'il vous offre, c'est la main d'un ennemi ; n'écoutez pas les paroles qu'il vou^ adresse, elles portent avec elles l'astuce. » Puis, s'adressant directement au colonel, il ajoute : « Tu n'es qu'un aristocrate. » A ce
mot, le cœur du brave africain de Vernon a bondi dans sa poitrine, un éclair a passé dans son regard, et ses lèvres ont jeté à la face de son interlocuteur ces paroles énergiques : « Moi, un aristocrate? Misérable, tu en as menti; moi, le constant ami du peuple, moi, l'un des chefs de la garde républicaine, un aristocrate ? Aristocrate ! celui qui s'est dévoué corps et âme à la cause sacrée du peuple ! Aristocrate ! celui qui, pour garder et protéger la fille et la femme de ce peuple qu'on égare, se prépare à verser ce qui lui reste de sang dans les veines, et à reposer ce soir, cette nuit, s'il n'est point mort, son corps meurtri et déchiré sur les pavés humides de la rue. Le soldat d'Afrique, aristocrate ! Misérable assassin , arrière ; cette main que je t'offrais ouverte, va se refermer pour te punir et me venger ! »
Disant ainsi, le colonel de Vernon se replie sur sa colonne, et il donne l'ordre au commandant Baillemont de déployer trois compagnies sur le quai de la Grève, et d'opérer un mouvement en avant. Le commandant Baillemont se réjouit de marcher le premier au feu, en regrettant toutefois au fond de son âme l'égarement fatal dans lequel les malheureux insurgés ont été entraînés.
Arrivé à la tète de sa colonne en face la rue Planche-Mibray, qu'il trouve fermée par une forte barricade, et défendue par une masse imposante de révoltés, il ordonne un mouvement de halte, fait mettre
rarme au bras à son demi-bataillon, remet lui-même son épée dans le fourreau, et s'avance lentement, seul, tête nue, vers le gros des rebelles qui garnissent le point culminant de la barricade. « Mes amis, retirez-vous, leur dit-il ; » et les insurgés, inaccessibles peut-être à la menace, se retirent devant cette prière, et vont se retrancher derrière une seconde barricade, devant laquelle le commandant Baillemont arrive bientôt après suivi de sa colonne ; elle est également enlevée sans collision ; six autres barricades sont emportées de la même manière.
Les habitants du quartier, les femmes qui s'étaient retirées tremblantes au fond de leurs demeures, reparaissent dans les rues; les insurgés, revenus sur ce point à de meilleurs sentiments, se mêlent aux gardes républicains, et tous ensemble travaillent d'un commun accord à détruire les barricades et à rétablir la circulation.
On vit alors un spectacle touchant ! Les mêmes hommes qui, quelques minutes auparavant, n'attendaient que l'heure de se déchirer, réunissant alors leurs mains dans une étreinte fraternelle, oublièrent tout à coup leurs rancunes et leurs haines, et confondirent leurs voix dans un seul et même cri, celui de vive la République !
Mêlé à tous les groupes qu'il harangue avec chaleur, le commandant Baillemont exerce sur ces masses faciles une influence justifiée parla puissance de sa pa-
rôle brûlante et persuasive ; le soldat s'est fait orateur ; pour lui, le champ de la bataille est devenu le Forum de la place publique. Le commandant Baillemont possède dans sa poitrine républicaine un cœur véhément et généreux, qui communique à ses lèvres magnétiques des inspirations à la hauteur de la position dans laquelle il se trouve ; il est jeune et brave, son geste élégant et facile semble fait pour le commandement; sa voix est vibrante et sonore, elle est sûre de ses eflfets ; sa haute taille svelte, élancée, domine la foule; rien qu'en le voyant, on comprend la puissance qu'il doit exercer sur les masses, toujours si faciles à se passionner pour ce qui leur est supérieur. D'un côté, il leur fait un tableau déchirant des horreurs de la guerre civile, qui arme le frère contre le frère, le fils contre le père, et qui fait la joie de Tétranger. De l'autre, il les encourage, il les exhorte à la patience, il les prémunit contre de perfides conseils. « Comme vous, s'écrie-t-il , nous voulons la république; mais nous la voulons sage, grande, noble et pure ; nous ne voulons pas plus l'aristocratie de la blouse que celle du gant jaune ; notre charte , notre programme se trouvent dans trois mots , et ces trois mots sont écrits sur tou§ nos drapeaux, ils sont gravés au front de nos égUses et de tous nos monuments : Liberté y égalité , fraternité! La liberté sans licence, l'égalité sans catégorie, la fraternité sans distinction. »
Ces paroles, prononcées avec l'accent du cœur, achèvent de désarmer le bras des conibattants ; sur ce point, rindurrection est vaincue par la force seule du raisonnement.
Pendant que tous fraternisaient ainsi, une scène d'un genre bien différent se passait plus loin. Un groupe d'insurgés, sourds aux paroles de la réconciliation, avaient entouré le capitaine de la première compagnie, le brave Mathieu. Ce capitaine, d'une bravoure à toute épreuve et longtemps éprouvée sur tous les points du globe, s'était imprudemment engagé (mrmi les insurgés, qui l'avaient reconnu de suite pour lin des plus vaillants défenseurs de l'Hôtel-de-Ville, rhenàcé le 15 mai. Ils l'avaient aussitôt enveloppé et s'étaient rangés autour de lui pour lui faire subir d'odteux traitements, en joignant l'insulte à la menace. Seul, le capitaine Mathieu était calme, impassible au milieu de tette foule irritée et bondissante de colère. Maître de lui, il opposait le plus admirable sang-froid aux cris de mort qui le menaçaient, et regardait sans pâlir les armes dirigées sur sa poitrine ; quelquefois, cependant, un sourire de dédain passait sur ses lèvres t (( Citoyens, leur dit-il, j'ai vu bien des tempêtes ; mais il m'est avis que les tempêtes de l'Océan Bont plus belles à voir que celles de la rue... Cependant je ^ous dirai franchement que les tempèteiâ de la rue ne m'effraient pas davantage que celles de l'Océan. . i^— U AoUs brave, le scél&»at, s'écria la foule.
— Je ne brave que la peur, répondit le capitaine Mathieu, etje la défie d'arriver là... )> Disant ainsi, il montrait fièrement sa poitrine mise à nu par la violence de ses adversaires.
Cependant, comme toutes choses, la patience humaine a ses limites; le capitaine sentit bouillonner dans son cœur un sentiment d'indignation, qui bientôt gagna son front et le comprima d'un cercle rouge : c( Respectez mon uniforme, dit-il à un homme qui s'approchait pour lui cracher au visage; respectez-le, car c'est celui d'un soldat de la France; arrière, vous dis-je; >» et son bras de fer retint à distance l'insurgé qui, se débarrassant un instant après de son étreinte, s'élança sur l'épée du brave Mathieu. « Misérable, s'écria celui-ci, tu veux me désarmer ! » Et il lui lança en plein visage un coup de poing si vigoureusement appliqué, qu'il l'envoya tomber à trois pas contre l'angle d'une barricade, où il se brisa le crâne. Le capitaine fut aussitôt cerné de plus près, et il allait être mis en pièces, lorsque le commandant Baillemont, se précipitant à sa défense, parvint à le délivrer en disant :
« Citoyens, la justice ne se rend pas dans la rue; sainte et sacrée comme la religion d'où elle découle, elle a son sanctuaire et ses ministres ; il ne nous appartient pas d'en être nous-mêmes les dispensateurs sur la place publique ; je vais faire conduire cet officier à l'Hôtel-de-Ville ; je ne vous promets pas qu'il
sera puni, mais je vous donne ma parole d'honneur que justice lui sera rendue. )>
C'est ainsi que le sang-froid du commandant sauva le capitaine d'un péril qui n'était pour lui que le prélude des dangers inouis qu'il courut pendant toute l'insurrection.
Tandis que ces faits se passaient aux environs de l'Hôtel-de-Ville, une lutte ardente, acharnée s'engageait sur un grand nombre de points entre les insurgés, d'une part, la garde nationale et la mobile d'autre part.
Tout semblait présager qu'elle serait longue et terrible.
Des barricades s'élevaient spontanément dans les faubourgs Saint-Denis et Poissonnière, depuis la rue de Chabrol jusqu'à la rue Bergère. Vigoureusement attaquées par la troupe de ligne, la mobile et les 3^ et 5® légions, elles étaient vaillamment défendues par de nombreux révoltés.
On se battait avec un égal acharnement au faubourg Saint-Antoine et au Marais. Une barricade, d'une profondeur et d'une élévation extraordinaires, défiait dans la rue Culture-Sainte-Catherine tous les efforts dirigés contre elle, et finissait par se protéger d'une seconde barricade dressée par la mort avec des monceaux de cadavres. Les forces qui l'attaquaient avaient été repoussées à quatre reprises différentes; ce ne fut qu'au cinquième assaut qu'elle dut céder de-
vant l'héroïque persistance des défenseurs de Tordre.
Sur un point opposé, près du Jardin-des^Plantes, dans le quartier Saint-Victor, au faubourg Saint-Marceau, dans la Cité, la collision* avait pris des proportions effrayantes; chaque rue s'était transformée en un champ de bataille.
L'insurrection gagnait du terrain ; les rangs brisés de la garde nationale, le manque d'ordres et de munitions, ajoutaient au danger de la situation, lorsqu'une nouvelle se répandant avec rapidité dans Paris vint rendre l'espérance aux soldats de l'ordre. Le général Cavaignac, investi par un décret de l'Assemblée nationale du commandement de toutes les forces mi- Htaires réunies à Paris, allait se mettre lui-même à la tête des troupes. On assurait aussi qu'un grand nombre de régiments arrivaient à marches forcées des environs de Paris, et que les représentants les mieux aimés et les plus influents joignaient en ce moment même l'autorité de leur présence et le concours de leur courage aux efforts des troupes engagées sur tous les points.
^ En effet, de braves représentants, en présence de la patrie en danger, s'étaient faits soldats et mar-* chaient au feu, sans autres armes que leur ardent amour pour la France, chargés de paroles de paix et de conciliation.