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CHAPITRE III

La barricade du Petit-Pont. — Attaque. — Horrible décharge. — Blessure du commandant Baillemont. — Intrépidité de Taide-major Menessier. — Combats. — Horrible blessure. — Derniers adieux. — La plus belle des morts. — Trêve. — Trahison. — Valtat vétérinaire en chef. — Attaque du Petit-Pont. — Les six coups de canon. — Générosité du colonel de Vemon. — Combats du faubourg Saint-Jacques. — Courage du représentant Recurt. — Le colonel de Vemon est blessé. — Belles paroles. — Opérations du capitaine Zehler. — Belle conduite du sergent Ceccaldi. — Mouvements divers. — Les capitaines Lisbonne et Lefort. — Noble attitude de la cavalerie. — Tableau sinistre. — Paris la nuit du 23 au 24 juin.

Parmi les barricades les plus habilement construites, les plus vaillamment défendues, et, nous devons le dire, elles l'étaient toutes avec une incroyable intrépidité, se trouvait celle du Petit-Pont, protégée par d'autres barricades moins importantes.

Cette barricade contrariait singulièrement les mouvements de la garde républicaine, chargée d'opérer sur ce point. Le colonel de Vernon résolut de l'enlever. Il la montre du bout de son épée au commandant Baillemont, qui venait de le rejoindre. Celui-ci a conipris. c( Colonel, il suffit, dit-il. » Et prenant une compagnie, il lui adresse ces quelques paroles :

(( Soldats !

<( Vous recommander le courage serait une offense , c( presque tous vous avez fait vos preuves en Afrique ; <( depuis longtemps la victoire a signé vos brevets

c( d'honneur. Aujourd'hui, nous combattons sur la <( terre de France. Nous avons pour adversaires des « frères égarés, ne l'oubHez pas; soyez humains et c( généreux; la valeur dans le combat est le signe disc( tinctif des braves, la modération dans la victoire en « est la vertu... En avant, marche!.. »

El faisant mettre l'arme au bras à sa colonne, il se dirige vers les premières barricades, qu'il enlève sans coup férir et sans tirer un seul coup de fusil.

Les insurgés, surpris de son courage et de sa modération, se retirent derrière leur plus forte barricade, où, malgré la promesse faite et la foi jurée, ils préparent leurs armes pour faire feu sur des poitrines découvertes. Le commandant Bâillement s'avance toujours. Tout à coup une horrible décharge se fait entendre, et une grêle de balles partage en deux sa compagnie. Le sang, qui coule à flots, se mêle au ruisseau de la rue;. le sol est jonché de cadavres. Le capitaine Cressan et le sous-lieutenant Liémans sont mortellement blessés, le commandant Baillemont est atteint lui-même. N'importe; la barricade est toujours debout, elle se dresse menaçante devant lui. <( En avant, les braves, s'écrie- t-il, et à la baïonnette! >» Mais arrêtés par la pluie de plomb qui les décime, les gardes républicains se sont dispersés en bon ordre pour se garantir par les accidents du terrain. Encadrés dans l'angle des portes, ils engagent un combat de tirailleurs, combat fatal, où tout le désavantage est

S7 contre eux, car que peuvent leurs balles contre une citadelle de granit et des murailles de grès.

Le commandant Baillemont, haletant, couvert de sang et de sueur, veut se précipiter, l'épée à la main, sur la barricade ; mais il est arrêté par le sous-lieutenant Lacoste et deux hommes de sa compagnie, dont l'un est le garde Lenfant. Ces braves gens entourent leur chef; ils lui font un rempart de leurs corps, et lui représentent que vouloir attaquer de front la barricade, c'est s'exposer à une mort certaine sans résuUat. Pendant ce temps, moins long que celui que nous mettons à le décrire, les insurgés s'emparent des barricades enlevées précédemment, ils les couronnent de baïonnettes, et les gardes républicains se trouvent pris tout à coup entre deux feux. Par cette opération, habilement conçue, plus rapidement encore exécutée, le groupe où se débat le commandant Baillemont devient le point de mire des insurgés. La retraite est impossible; l'inaction est un danger presque aussi grand que celui de l'attaque. Baillemont n'hésite plus; suivi des hommes qui n'ont pu le retenir, et parmi lesquels se fait remarquer par son courage un simple garde, un enfant, Gustave de Vernon, neveu du lieutenant-colonel, Baillemont s'élance de nouveau sur la barricade et tombe au même instant frappé à la tête par un coup de feu tiré presque à bout portant par un insurgé nommé Masin, ex-sergent de la garde républicaine. Alors Tintrépide et intelligent chirurgien

aide-major Menessier, qui a déjà rendu tant et de si grands services, s'élance avec courage, se précipite à travers le double feu des insurgés, enlève le commandant Baillemont et l'arrache à une mort certaine ; ensuite il le fait transporter à l'Hôtel-de-Ville, soutenu par le garde Lenfant, qui ne veut point l'abandonner, malgré la blessure qu'il vient de recevoir à l'épaule sous le feu de la dernière décharge.

Cependant le colonel de Vernon, averti du danger que court en ce moment la colonne engagée, se met à la tète de l'infanterie dont il dispose, et l'animant du geste et de la voix, il s'élance, l'épée à la main, avee ce brillant courage dont, pendant seize années, il a donné tant de preuves sur la terre française de TAfrique.

Son petit corps d'armée, animé par son exemple et plein d'enthousiasme, a dépassé la rue Constantine# lorsque tout à coup, sous le feu nourri qui le crible de toutes parts, il se voit forcé de se disperser en tirailleurs pour égaliser la lutte. Dans ce moment, l'intrépide Valtat, vétérinaire en chef de la garde à cheval, qui, oubliant sa spécialité, avait courageusement suivi la colonne pour soigner les blessés et faire évacuer les morts, aborde le colonel et lui dit : « Le capi^ taine Cressan et le heutenant Liémans viennent d'être frappés à mort; ils sont étendus dans la boutique d'un marchand de vin, où ils demandent à vous voir pour vous donner le dernier adieu. — J'y vais, répondit le

(ianio |{(MHil>linnnr. iniantorio. imifomio adoplt*.

colonel. )» En eftet, il suit le citoyen Valtat, qui l'accompagne là où les deux otficiers , mortellement blessés > râlaient le soupir de Tagonie.

Leurs blessures étaient atroces. Une balle» tirée à bout portant, avait dénudé les entrailles de lun d'eux. Le colonel de Vemon leur prit la main et la serra dans la sienne.

— Adieu, colonel! lui dirent-ils. Nous mourons pour la patrie.

— Votre mort est la plus belle que le soldat puisse désirer, répondit leur digne chef, car c'est la mort des braves.

Sur ces entrefaites, la fusillade avait cessé tout à coup, non que des deux parts les positions fussent abandonnées, mais parce qu'après un si terrible assaut on éprouvait réciproquement le besoin d'une trêve qui permît d'entrer en pourparlers et de trouver des explications à cette lutte qui faisait couler des flots de sang au même cri de ralliement, au nom du même principe. Les insurgés, debout au sommet de leurs barricades, élevaient leurs armes couronnées de leurs bonnets et de leurs mouchoirs transformés en étendard de concihation. Deux capitaines, trompés par cette apparence de paix, entraînèrent une quarantaine de gardes, escaladèrent la barricade et se trouvèrent tout à coup débordés par des flots d'insurgés qui les déclarèrent prisonniers.

Dans ces fatales circonstances le vétérinaire en chef

Valtat s'est fait remarquer de tous par son sang-froid et son rare courage en relevant, ainsi que nous l'avons déjà dit, les nombreux blessés et les morts. Ce brave citoyen, qui a laissé les plus beaux souvenirs aux spahis de Constantine, peut être considéré comme un martyr de son art. En 4844, il faisait partie du train des équipages en garnison à Bayonne. Le département de la guerre venait d'ouvrir un concours sur les meilleurs mémoires traitant la nature du farcin, et le traitement le plus favorable pour combattre les effets désastreux de cette horrible maladie. Valtat se livre alors à des dissections sur des cadavres de chevaux morveux et farcineux avec un zèle tel qu'il finit par devenir lui-même victime de cette funeste affection. Pendant plus de dix-huit mois, il vécut aux portes du tombeau ; son bras gauche percé de cicatrices larges et profondes est aujourd'hui une véritable étude anatomique.

Peu de temps après le retour de la garde républicaine à l'Hôtel-de-Ville, et au moment où les officiers réunis en conseil décidaient qu'il fallait recommencer l'attaque et enlever la barricade contre laquelle étaient venus échouer les premiers efforts, un jeune officier de la garde nationale et faisant partie des insurgés se présenta en parlementaire et fut conduit auprès du général Bedeau ; c'était un capitaine en grand uniforme. On voyait à sa figure qu'il ne s'était pas épargné au feu, on jugeait à ses paroles qu'il était décidé.

6i lui et les siens, à pousser les choses jusqu'à la dernière extrémité. Fier et superbe, impérieux même, il ne venait pas demander des conditions, il les apportait. Oubliant son rôle, il prit sans réplique celui de la partie adverse : « Général, lui dit-il, vous soutenez une injuste cause , vous serez vaincu , car nous combattons, nous, pour le droit commun. Il en est temps encore, arrêtez vos soldats sur la pente fatale qui vous entraîne. Nous vous promettons de mettre fin de notre côté à la guerre civile, si vous nous promettez sur l'honneur de votre épée :

i ^ La dissolution de l'Assemblée nationale ;

2® La délivrance immédiate des prisonniers de Vincennes et de tous ceux que vous avez faits depuis le commencement de la lutte ;

3® Le rétabhssement des ateliers nationaux ;

4® La dissolution du pouvoir exécutif,

— Vous parlez comme si vous étiez à cheval à la tête de mes troupes, répondit le général Bedeau, ou bien comme si vous étiez à la place du général Cavaignac ; vos prétentions sont tellement impossibles que je me surprends moi-même de les avoir écoutées jusqu'au bout.

— Général, quel est votre dernier mot?

— Le voici : la guerre civile est un crime dont sont responsables ceux qui ont pris les armes contre la justice et le droit. Chargé de défendre le droit et la justice, je saurai remplir mon devoir. Allez, monsieur.

allez y et que le sang innocent que vous allez faire ré^ pandre retombe tout entier sur vous. »

Le parlementaire qui» tout le temps , avait conservé son chapeau sur la tête, s'inclina sans Tôter et partit accompagné du lieutenant Lacoste qui voulut tenter un dernier effort en se rendant lui-même au camp dés insurgés ; mais cet officier ne put arriver aux barricades : « N'avancez pas, lui crièrent les insurgés, nous ne voulons point traiter avec un homme couvert de l'uniforme de la garde républicaine ; arrêtez, ou nous tirons sur vous. »

Dans ce moment l'aide-major Menessier, perçant le groupe d'officiers qui entouraient le général Bedeau, s'approcha et lui dit :

« Mon général, mon uniforme sera plus heureux, peut-être; ordonnez, et j'irai trouver les insurgés, j'irai leur porter des paroles de paix et de conciliation, j'irai leur démontrer une dernière fois l'erreur fatale qui les entraine à une perte certaine. Il est temps, peut-être encore, de prévenir la reprise des hostili^ tés. Ordonnez, mon général, je suis prêt, w

Le général Bedeau ne put qu'applaudir à ces nobleé paroles, expression du plus généreux dévotiemettt.

L'arrogance des insurgés avait rendu toute concession impossible , l'absurdité de leurs prétentions avait creusé entre les deux camps un abîme qui ne pouvait désormais se combler que par des cadaVred.

Le spectre de la fatalité antique secouait la poud»-

6S sière de son vieux linceul sur la capitale de la France. Malheureuse ville de Paris !

Il était alors cinq heures du soir. Les insurgés avaient profité de la suspension des hostilités pour réparer les brèches de leur barricade et la réédifier plus soUdement encore, pendant que le général Bedeau^ Marrast, les colonels de Vernon et Guinard, réunis en conseil, décidaient que l'attaque commencerait sur tous les points.

Âlorsi se plaçant à la tête de Tartillerie de la garde nationale et du 48^ de ligne , le général Bedeau se mit en marche, traversa rapidement le pont d'Arcole pour se rendre sur le parvis de Notre-Dame et attendre qu'un signal convenu entre le colonel de Vernon et lui leur permît de commencer simultanément une double attaque.

Ce signal consistait en six coups de canon tirés à boulet contre la barricade. Pendant ce temps-là le colonel de Vernon, chargé de l'attaque du pont, manœuvrait par le pont Saint-Michel.

Un silence de mort, interrompu seulement par le bruit sourd des pièces qui passent, règne dans les rues désertes comme aux jours des grandes calamités publiques. Les maisons sont fermées, et si de temps en temps une tête s'encadre dans l'ouverture d'une fenêtre, c'est à coup sûr la tête d'un ennemi qui attend l'instant propice de commettre sans danger un lâche assassinat.

Cependant les deux colonnes qui manœuvrent de manière à relier entre elles le centre de leurs opérations, avancent toujours ; le général Bedeau a rangé sa division en bataille sur le parvis de Notre-Dame, et il attend avec impatience le signal convenu; pour un grand nombre de ses hommes ce court moment d'attente est une trêve entre la vie qui s'écoule et la mort qui vient, moment fatal, où si fort que l'on soit on sent un frisson glacé courir dans les veines ? Tout à coup un premier coup de canon se fait entendre :

« Soldats, préparez vos armes! dit le général Bedeau. »

Un second coup succède au premier, puis trois, le quatrième est bientôt suivi du cinquième, qui ne précède que de quelques secondes le sixième; c'est le dernier.

« En avant, les braves! s'écrie le colonel Guinard. »

Et les braves s'élancent résolument à la voix de leur chef sur les flancs de la barricade, pendant que le colonel de Vernon , de son côté , l'attaque de face avec cette brillante intrépidité qui le faisait admirer à la tète de ses cavaliers africains.

Alors un combat à outrance eut lieu sur ce point, un véritable combat d'abordage, fer contre fer, poitrine contre poitrine. Le bruit du canon qui gronde au loin, la voix stridente du tocsin qui se mêle à celle du canon, les détonations répétées des feux de mousqueterie qui se croisent, les cris de colère des insur-

gés qui dominent les cris de vive la République! des soldats, le roulement sourd des tambours faisaient de cette scène, atroce à voir, horrible à décrire, un chaos lugubre où tous les éléments de la destruction se trouvaient aux prises.

Enfin, après Irois-quarts d'heure d'une lutte acharnée, sans exemple dans l'histoire des guerres civiles, les défenseurs de la barricade commencent à plier, le pied leur glisse dans le sang ; ils reculent devant les soldats de toutes armes qui s'avancent pêle-mêle, garde nationale, garde républicaine et mobile, troupes de ligne. Un long cri de vive la République ! se fait entendre. La barricade est enlevée, une seconde barricade est franchie, puis une troisième ; mais tout à coup une horrible décharge vient prendre par le travers les soldats qui s'avancent toujours la baïonnette en avant, elle est partie d'une maison occupée dans le bas par la boutique d'un marchand de vin. Le colonel de Vernon en fait enfoncer la porte, et, le premier, il pénètre dans la boutique, au fond de laquelle il aperçoit un grand nombre d'insurgés armés, le front couvert de sang, les habits en désordre et les mains noires de poudre... Les baïonnettes dirigées contre sa poitrine ne l'arrêtent point, il se dirige vers eux... une admirable pensée d'humanité s'est ghssée dans son âme, à travers les cris de mort et de vengeance qui s'élèvent autour de lui.... il jure de les sauver.

« Rendez-vous, leur dit-il en leur tendant la main,

rendez-vouSi déposez vos armes, il ne vous sera fait aucun mal... »

Les insurgés hésitent, car l'attitude des soldats de toutes armes groupés sur les débris de la porte est des plus menaçantes.

u Laissez-les nous, colonel, disent-ils; le sang de nos frères lâchement assassinés crie vengeance. . . point de quartier pour ces misérables. »

Ainsi placé entre la vengeance exaspérée qui demande à se faire justice et le sentiment de Thumanité qui conseille le pardon, le colonel se trouve un instant exposé aux coups des deux partis, il lutte avec une incroyable persistance contre l'un et l'autre. Tour à tour il commande, il ordonne, il supplie ; le temps presse, car le feu continué sans relâche.

Le colonel de Vernon , illuminé par un de ces élans subits qui éclairent et sauvent les situations les plus critiques, le colonel jette alors son chapeau sur le comptoir du marchand de vin, et faisant un rempart de son corps aux malheureux insurgés qui se trouvaient à leur dernière heure, il s'écrie :

« Je le jure sur l'honneur! je vous sauverai. »

Le colonel a tenu parole, il les a sauvés,

Un instant après, rallié par le général Bedeau, qui de son côté fait des prodiges de valeur et s'expose comme le dernier de ses soldats, il lui dit :

(( Mon général, j'ai sauvé la vie à un grand nombre d'insurgés vaincus.

-^ \ow avaz bien fait, colonel, » lui répond le gêner aU

Puia l'altaque recommence de front sur la rue Saint- Jacques,

Le colonel de Vernon, suivi de Flambart, lieuternant de îa garde à cheval, de Yaltat, de Benoit, adju- ^QUt, et du vaillant Oubert, lieutenant au premier escadroUy pénètre dans la rue de la Cité; il emporte en psissapt de nouvelles barricades et opère de nombreu-' ses arrestations, parmi lesquelles il trouve des gardes ^its prisonniers précédemment.

Par une fatale méprise, un lieutenant de cette caté^ gorie sa trouve exposé à lexaspération de ses cama-^ r^es, et à la vengeance de la mobile qui ne fait plus de quartier. Un cri de inort mêlé à celui de trahison s'élève contre lui; il est perdu. Mais le généreux Valtat se précipite >entre la menace et son exécution ; il s'interpose entre la victime innocente et les justiciers irrités; U lui fait un rempart de son corps et parvient enfin à le sauver en en répondant sur sa tête. Plus tard, il lui remit les lambeaux de son épaulette que las soldats de la mobile lui avait arrachée.

Dans ces divers combats , de Vernon prouve par son brillant courage que dans sa famille Thonneur est héréditaire. Ce jedne homme, qui mérite une récompense, n'est encore que simple soldat dans la garde où son oncle est lieutenant-colonel!...

Terminée dans la Cité, la lutte s'engage et se pro-

longe dans le faubourg Saint-Jacques, malgré le jour qui baisse et la nuit qui vient. Le général Bedeau est toujours à la tête des troupes ; il coramande en personne ce mouvement qui terminera glorieusement cette fatale journée, premier acte du sinistre drame de juin. Une pluie de balles se mêle à la pluie du ciel qui tombe par torrents. Les représentants Recurt, Guinard, Edmond Adam accompagnent la colonne dans sa marche victorieuse; cène sont plus des hommes, ce sont des héros. Leur présence anime et exalte les troupes qui admirent leur courage, leur sang-froid et leur intrépidité. Ils sont partout; ils se multiplient et se précipitent sans armes au devant des insurgés. Le premier monté sur une barricade, Recurt enlève de ses propres mains un drapeau à l'ennemi, et s'écrie : vive la République !

Il est près de huit heures et demie, la fusillade commence à se ralentir; quelques instants encore, et la nuit aura jeté son voile de deuil sur la ville de Paris devenue un affreux champ de bataille.

La rue est un sable mouvant et détrempé de sang. Le sol est jonché de cadavres, et cependant les braves avancent toujours. Bixio est à leur tête; il les encourage du geste et de la voix :

« Au Panthéon! s'écrie-t-il, au Panthéon! »

Dans ce moment, le général Bedeau tombe frappé d'une balle, et presque au même instant son digne frère d'armes, son compagnon d'Afrique, le vaillant

colonel de Vernon chancelle ; il vient d'être atteint par une balle au genou droit.

Flambard et Valtat s'élancent pour le soutenir ; ils le mettent sur une échelle et le transportent sur les dalles de THôtel-Dieu.

La garde républicaine à cheval stationnait toujours sur cette place. A la vue de son chef qu'on ramène blessé, les soldats de cette garde pâlissent et témoignent un profond sentiment de douleur; ils se découvrent devant ce martyr qui passe. Les cris de vengeance circulent dans les rangs de l'armée ; le colonel de Vernon se fait arrêter devant eux, et surmontant les déchirements de la souffrance, il leur dit :

<( Soldats,

« Votre colonel vient d'être blessé en combattant pour la France républicaine ; faites comme lui , combattez pour elle, et versez au besoin tout votre sang pour la soutenir, la défendre et la sauver. Me le promettez-vous?

— Nous vous le promettons, colonel.

— C'est bien, mes enfants... Vive la République!

— Vive la République! » répondent ces braves gens.

Ils brûlent d'impatience de marcher au combat; mais l'heure de l'action n'a pas encore sonné pour eux.

Pendant celte première journée du drame de juin, l'infanterie de la garde républicaine s'était trouvée en-

gagée sur tous les points où l'insurrection s'était présentée en armes.

Le commandant Blainville» parti de la caserne des Minimes à onze heures du matin, à la tête de son bataillon, mit la ¥ compagnie à la disposition du lieutetenant-colonel de la S"" légion de la garde nationale, occupant le quartier des Tourn elles, puis, suivi du 2® escadron, il traversa sans résistance plusieurs barricades élevées sur son passage, et vint se ranger en bataille sur la place de l'Hôtel-de-Ville, quartier-général de la garde républicaine.

A peine ce bataillon avait-il pris ses dispositions que le capitaine Zehler, de la V^ compagnie du 3® bataillon , reçut Tordre de se joindre à la 8° légion pour détruire les barricades de la rue Saint- Antoine. Il se mit aussitôt en marche, enlevant sans obstacle les premières barricades ; mais arrivé à environ 60 mètres de l'église Saint-Paul, il fut accueilli par une fusillade vive et bien nourrie.

La garde nationale qui marchait en tète éprouva alor^ un moment d'indécision pardonnable à des pères de famille dont les lèvres étaient chaudes encore des larmes de leurs femmes, des baisers de leurs enfants; ce moment d'indécision les fait replier cependant en bon ordre sur la garde républicaine. Le capitaine Zehler a mis Tépée à la main :

« Camarades, dit-il à ses soldats, voici le moment de montrer aux ennemis de l'ordre ce qu'il y a de cou-

riagfe et de dévouement dans le cœilr des soldats vraiment républicains. Nous allons marcher sur ces barrii^adés la baïonnette en avant, et nous les enlèverons sans tirer uri feotip de fiisil: Suivrez-vous voire capitaine?

-^ Jus(|il'à la mort, s'il le faut, pour sauver la République.

— Eh bien; mes enfants, en avant! et vive la République! »

Gitiq minutes après, la barricade était enlevée et léi^ insurgés mis en fuite.

La troupe de ligne et la garde mobile qui venaient d'arriver occupèrent aussitôt les points enlevés, et le capitaine Zehler reçut du commandant Boumard Tordre d'aller réjoindre son bataillon rangé en colonne à la tète du pont Notre-Dame. Il exécuta immédiatement ce mouvement après avoir félicité sur sa belle conduite Ceccaldi, sergent des zouaves*

Ce brave soldat s'était en effet admirablement comporté sous le feu meurtrier de lennemi. Arrivé le premier sur la barricade Saint- Antoine, il avait puissamment contribué à l'enlèvement de ce point fortifié i ihalgré une forte contusion reçue à la cuisse.

Le lieutenant Dagôuin s'est aussi particulièrement distingué par un courage qui ne peut être comparé qu'à son remarquable sang-froid.

Pendant que les scènes que nous venons de décrire se passaient sur les divers points de la capitale occu-

pés par rinsurrection, la 4® compagnie du 3® bataillon, détachée à la mairie du VHP arrondissement sous les ordres du capitaine Gaulard, quittait cette position pour se rendre avec un bataillon de la 8® légion de la garde nationale sur la place de la Bastille ; mais ces troupes n'étaient pas suffisantes pour répondre au feu des insurgés, qui avaient concentré la plus grande partie de leurs forces sur cette place, si souvent témoin des luttes populaires. La 8® légion opère en bon ordre son mouvement de retraite, en entraînant la ¥ compagnie vers la rue des Tournelles. Arrivés là, les gardes républicains oublient leur petit nombre, s'embusquent bravement derrière une barricade, et échangent des coups de fusil avec les insurgés, jusqu'au moment où un représentant du peuple leur donne Tordre de se porter à la hâte à la mairie du VHP arrondissement pour y reprendre leurs premières positions. Mais un instant après M. Adam, adjoint au maire de Paris , arrive sur la place des Vosges avec un bataillon de la garde mobile ; il rallie la ¥ compagnie et la dirige sur la place de THôtel-de-Ville. De là, impatiente de combattre, malgré la fatigue des marches et des contre-marches qu'elle opère depuis le matin, elle va rejoindre son bataillon campé partie sur le pont Notre-Dame, partie sur le quai aux Fleurs ; elle y arrive assez à temps pour avoir sa part de péril et de gloire à l'-attaque des barricades du Petit-Pont, de Tarchevêché et du quai des Tournelles.

A peu près dans le même temps, la 5^ compagnie, capitaine Lefort, prenait également position sur le pont Notre-Dame, et recevait l'ordre de se porter au pas de course sur les barricades de la rue de la Cité, pour soutenir le mouvement hardi des 2*^ et 3^ compagnies.

Dans cette attaque, le capitaine Lisbonne, commandant la 5® compagnie , reçoit deux coups de feu au bras droit. « Ce n'est rien , » dit-il , et il continue d'animer ses hommes; mais on rentraîne à l'Hôtel- Dieu pour le faire panser. Le pansement terminé, cet officier trouve le moyen de s'échapper et de rejoindre ses frères d'armes. « J'avais bien dit que ce n'était rien , s'écrie-t-il : allons , mes amis, en avant!...» mais ses forces trahissent son courage ; vainement il veut lutter contre la douleur, la douleur le terrasse. On est obHgé de l'emporter sur une civière.

Cet engagement fut très-meurtrier pour la garde républicaine. Outre le capitaine Lisbonne mis hors de combat, le sergent Jacquet y fut gravement blessé. Les gardes Heufaut, Vannieux, Hugodot, Schmalotz, Loiseau et André payèrent aussi bravement leur dette à la patrie avec leur sang.

Les sergents Lebrouvillet et Auberge , ainsi que le tambour Nicolle , se distinguèrent par leur courage et leur sang-froid.

N'oublions pas le capitaine Lefort, qui, le même jour, recevant le commandement de la troisième division formée de la 5® et de la 6® compagnie, barra le

pstssage du quai Pelletier dans toute sa largeur, un peu au-dessus du poqt d^Ârcole.

Lors de l'attaque des barricades de la Cité , ce \^h\e officier se mit à la tête de la 6^ compaguie, et rejoignit au pas de course les autres compagnies du troisième bataillon. Se voyant ainsi en position;- de prendre l'offensive, il tourne aussitôt les insurgés par le quai Napoléon, les rues d'Arcole et de Gonstantine, les prend par le ûanc et les disperse sur toute la ligne.

Cette manœuvre habilement conçue et plus rapidetnent exécutée , il déploie ses hommes en tirailleurs de chaque côté de la rue , pour surveiller les fenêtres et les rues adjacentes transformées en véritables emhusçades.

Tandis que l'infanterie de la garde républicaine manœuvre ainsi dans toutes les directions , massée en colonnes ou jetée par petits détachements sur les lignes principales de l'insurrection , la cavalerie con-r tinue d'occuper , sur la place de l'Hôtel-de-Ville , la position indiquée dans l'exposé des dispositions gé-r nérales. Impatiente de concourir d'une manière active à la défense de la patrie en danger , et de partager le& dangers de ses frères de l'infanterie , elle se résigne avec peine au rôle passif qu'elle est obligée de subir. La nature ardente de ces braves , qui pour la plupart sont de vieux soldats faits au feu , leurs instincts militaires comprimés par les exigences de la discipline , se révoltent intérieurement devant celte inaction sur—

excitée à chaque instant par les bruits du canon et de la fusillade qui grondent au loin. Cependant ils se résignent, et ils attendent que l'heure soit aussi venue pour eux de donner à la patrie menacée les preuves de leur courage et de leur dévouement.

La place de THôtel-de-Ville présente à cette heure un singulier aspect... Il est tard, le silence de la nuit qui vient de succéder aux bruits de la destruction n'est plus troublé que par les cris incessants des qui vive? et par ceux des factionnaires avancés qui répètent de seconde en seconde le sinistre sentinelle,

• prene% garde à vous !

Des pièces de canon se dressent, bouche béante, auprès des nombreux bivouacs où les soldats de toutes armes reposent leurs corps fatigués. Les feux de ces bivouacs projettent leurs sinistres clartés sur le visage pâle de ces hommes , les uns étendus sur la paille humide et détrempée , les autres debout sur leurs armes.... tous sont tristes et inquiets. La journée qui vient de finir sera-t-elle la dernière de ce drame impie mis en scène par l'insurrection..? Non, il aura ses trois actes et son épilogue ; le 23 juin n'en est que

-* le prélude Le principal personnage de ce drame

atroce, la mort, est là qui veille enveloppée dans son linceul ; elle marque du doigt les comparses qui demain seront ses victimes... La nuit vient de baisser

; son rideau noir sur les premières scènes , mais les principaux acteurs répètent dans la coulisse des bar-

ricades le rôle que le génie du mal leur a confié.

En attendant, on apporte de minute en minute des corps sanglants et mutilés ; de longues lignes de cadavres gisent étendus à l'angle des maisons ou sur le bord des trottoirs qui ont servi de témoins à la lutte. Le sang rouge des victimes se mêle à la boue des ruisseaux, et Ton voit, pour compléter ce sombre tableau, l'on voit passer des femmes qui vont, les yeux mouillés de pleurs, interroger le dépôt des morts, l'ambulance des blessés.... Elles font queue à la porte de la morgue ! . . .

Ter est l'aspect de Paris le 23 juin 1848 à 10 heujfes du soir... C'est l'heure de la trêve, mais elle expirera avec la nuit, et la nuit est courte au mois de juin. Mon Dieu! mon Dieu ! sauvez la France!

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