STRUCTURE DES ROUTES ROMAINES
plancher continu, uni et poli : les roues y tournent et les êtres s'y tiennent sans ces cahots, ces heurts ou ces précautions qui, sur les chemins à surface inégale, ajoutent tellement aux lenteurs et aux fatigues de la marche. A la longue, il est vrai, des ornières se creusent', et, sur ce dos de route solide et compact, il est alors difficile de porter remède par un simple chargement de matériaux : il faut ou refaire tout le système'- ou vivre avec le mal, ce à quoi le Romain se résigna le plus souvent. L'ornière, d'ailleurs, sur cette croûte résistante, n'offre pas les mêmes inconvénients que dans une route faite de terre ou de simple gravier : elle demeure d'ordinaire plane et régulière, quelque peu semblable à un rail de métal, et j'imagine que les conducteurs de véhicules s'en accommodaient volontiers comme de rainures conductrices ^
Pour que cette surface bâtie ne pût ni glisser ni se crevasser, elle reposait sur un soubassement aussi compact et aussi solide qu'elle. Qu'on se figure, au-dessous du pavé ou du béton de la route, une muraille^ invisible qui le porte; cette muraille, constituée par des couches successives de matériaux très divers; ces matériaux, tous choisis de manière à produire un blocage homogène, incapable de céder aux plus fortes pressions d'en
1. On peut en signaler dans les parties conservées de la voie Aurélienne et de certaines routes de montagnes directement taillées dans le rocher. Les plus significatives sont celles de la route de l'Autaret du côté de Mont-de-Lans (cf. p. 87, n. 2), larges de 0 m. 06, avec écartement de 1 m. 44, « ce qui est encore la voie normale de nos chemins de fer » (Ferrandj. Ornières à Aix, Clerc, Aquse Sextiœ, p. 363, 367; à Alésia (1 m. 54 d'écartement), Espérandieu, Bulletin arch., 1914, p. 175; autres exemples de « voies à rainures », Caillemer, Congres arch. de Vienne, 1879, p. 277 et s.; sur les chéraux ou rainures des vieux chemins dans la région rocheuse de la Meuse, de Loë et Rahir, Ann. de la Soc. d'Arch. de Bruxelles, 1907, XXI, p. 355 et s.; dans les Vosges et les Alpes, p. 108, n. 7.
3. La question est même de savoir si, dans certains cas, les ornières des routes de la Gaule n'ont pas été préparées de main d'homme, comme les « voies à rainures » des anciens Grecs.
4. « Relevés sur hautes terrasses », Bergier, I, p. 248; « véritable mur horizontal solidement maçonné », Debauve, Guide du construcleur, II, p. 501 (2' éd. ; \", p. 499). C'est l'impression que veut donner Stace, Silves, IV, 3, 40-53 {saxa ligant, etc.).
no LES GRANDES ROUTES.
haut' : — en partant du sol naturel, un fondement fourni, soit par le roc vif lui-même, soit par un massif de béton dressé en plate-forme -; au-dessus, couché sur ce massif ou à même le roc, un hérisson de pierres larges et plates, posées à la main, soigneusement ajustées, et noyées dans un bain de ciment'; audessus encore, une couche de remplissage, où entrent du gros gravier, de la pierraille, des tessons de poteries, même des scories de fer, le tout étendu à la pelle et tassé à la batte '*; pardessus encore, une nouvelle couche de béton, fine et attachante, égalisée au cylindre, servant comme de seconde fondation^ : — et c'est là-dessus enfin, dernier et seul visible de quatre ou cinq étages de mortier, de pierres et de murs, que vient s'installer la couche de surface'', étalée sans crainte sur un lit qui ne bougera plus '.
Les choses, évidemment, ne se présentaient pas toujours avec la même perfection : on prenait moins de précaution dans les terrains rocheux de la montagne, on était plus sévère dans les terres meubles des régions marécageuses. Le sous-sol des routes
1. Voyez la description de Stace {Silves, IV, 3, 40 et s.): on commence (dans certains cas) par creuser un fossé profond, qui va servir de lit à la construction, et dans ce lit on bàlit, comme une muraille, le corps de pierre qui porte la route, et summo greiniam parare dorso, ne nutent sola, ne mal'ujna scdes det pressis dubium oublie saxis.
2. Ce béton, qui manijue s'il s'agit d'un sol rocheux, est nécessaire dans les parcours marécageux, par exemple aux abords d'Auxerre (Quanlin et Boucheron, p. 21); c'est le « ciment de chaux et d'arène » à la traversée des marais de la Vesle (Bergier, 1, p. 181); etc. Le béton n'exclut pas le hérisson, qui suit, mais le complète et le fortilie dans ces cas-là.
3. Bergier, 1, p. 181; Gautier, p. 7; Quanlin et Boucheron, p. 56; de Fontenay, p. 53 : à la grande rue d'Autun, « assise de moellons de grès houiller posés sur champ ». C'est sans doute le slatuinen de Vitruve, VII, 1, 1-3.
4. Id.; voyez, à la grande rue d'Autun, le ■• massif de béton formé de cailloux roulés et de terrain sableux fortement comprimé ». C'est sans doute le nidus; Vitruve, VII, 1, 1 et 3; Pline, XXXVI, 186 et 188.
5. C'est, dit Bergier (p. 182-3), ce que l'on appelle en Champagne « crouin » [cf. Godefroy, Croion]. Sans doute le nacleus; Vilruve, VII. 1,3; Pline, XXXVI, 187; cf. Virgile, Georg., I, 178-9.
G. P. 108-109; laquelle couche de surface peut avoir jusqu'à un demi-mètre d'épaisseur.