LA CONSTRUCTION EN PIERRE
On a pu pressentir ce fait en constatant le grand nombre de carrières qui furent ouvertes sur le sol gaulois et que les temps antérieurs n'avaient presque pas effleurées. Toutes ont dû livrer des milliers de tonnes de matériaux, toutes étaient de très bonne pierre, et les entrepreneurs y surent trouver pour chaque emploi le gisement ou le banc qui convenait. Nous n'aurons jamais mieux, pour le pavé des rues, que la lave ou le porphyre de l'EstéreP, ni, pour la façade des grands édifices, que le calcaire de Saintônge, et les Gallo-Romains le savaient aussi bien que nous-. On dirait même qu'ils ont évité, dans le choix des matériaux, ces écoles ou ces méprises qui ne sont pas épargnées aux constructeurs d'aujourd'hui. Du premier coup, ceux d'autrefois s'arrêtaient oii il fallait ^ Et ce flair, cette sorte d'instinct, ou, si l'on veut, cette sûreté d'expérience dans la découverte et le choix de la matière première, est un des traits dominants de l'industrie romaine. Elle fut, au moins à son origine, entre les mains de techniciens admirables.
Sur l'extraction des blocs \ leur transport et leur débitage^
1. Employés en particulier pour les pavés dans les rues de Fiéjus romain (Texier, 'i" niém., p. 249); cf. n. 4.
2. Ici, p. 214. Voyez, p. 21."), n. 1, les enquêtes de Texier et de llarold de Fontenay, enquêtes qui sont des modèles.
3. Il y a cependant trace d'essais successifs en matière de pierre à sculpter (p. 214, n. 6).
4. Le porphyre qui a servi à Frèjus et dont on a retrouvé les carrières romaines (ù mi-cole de la montagne du Grand Défens), « était exploité par banquettes et à la trace; on remarque, dans le roc taillé à pic, les rainures pratiquées pour enlever le bloc. Elles se traçaient à la masse et au poinçon, suivant une pente de 50 degrés; lorsque l'ouvrier était arrivé au bas de la roche, il reprenait dans un sens opposé, ce qui formait sur la pierre de grandes hachures en épi <>; Texier, 3" mém., p. 2Co. — Ou a supposé (Bazin d'après Aurès, Nîmes, p. 104) (jue les gros blocs des Arènes avaient été taillés sur place et non pas amenés tout taillés de la carrière. Je ne crois pas cependant que ce fut l'habitude des Romains; cf. l'inscription des marbriers de Saint-Rèat, p. 212, n. 3, les remarques très précises d'Ardaillon, Dict. des Anl., VI, p. 1861, les constatations de Texier (/. c), qui a reconnu aux carrières des blocs ; araissant •■ avoir été préparés pour des fûts de colonnes >■.
5. A l'aide, pour les pierres dures, d'une scie linéaire, longue tige de métal sans dents, qui jouait sur du sable humide (Pline, XXXVl, 51; von Cobausen et Wœrner, Rœm. Stcinbriiche au f de m Felsbcnj, Darmstadt, 1870, p. 31, fig. 11-16). Ausone rapporte que, pour tailler les marbres sur l'Erubris (P.uwcr, aflluent de la
nous n'avons aucun renseignement particulier à la Gaule. Mais il suffit (le voir, sur les façades de nos édifices romains, la grandeur de certains blocs aux Arènes de Nîmes \ la régularité des milliers de cubes de pierre dont sont faites les murailles de Fréjus-, et, partout, la rectitude des lignes, la netteté des arêtes et des angles, le poli des surfaces, le resserrement des joints % pour constater l'extrême habileté du travail chez les tailleurs de pierre de ce temps. Je ne sais s'ils allaient vite en besogne et si la discipline des journées était rude. Mais, contrainte ou volontaire, la dignité professionnelle, l'aspiration à la tâche bien faite fut la loi chez les ouvriers du bâtiment : et c'est là une autre qualité que nous aurons souvent à signaler dans l'industrie romaine \ Pour monter et appareiller les pierres, on se servait, comme aujourd'hui, de crics ou de treuils^ et d'échafaudages". Le détail
Moselle), on faisait aclionner la scie par les eaux de la rivière, stridensque IrahcDs per levia inarinora serhas {Mos., 363). — Les pierres très tendres de la Belgicjuc (p. 213) étaient débitées par la même serra qua lignuni (Pline, XXXVI, 159; cf. Vilruve, il, 7, 1).
2. A Fréjus, la dureté des matériaux n'a pas empêché les constructeurs de former un appareil très régulier; Texier, 1"' mém., p. 181.
3. A Autun, dans les constructions du temps d'Auguste, les joints des blocs de calcaire sont tellement serrés « que la plupart sont presque invisibles au premier abord •■ ; du Fontenay, p. 38. On arrivait à ce procédé en introduisant dans un trou de la pierre un levier, et, à l'aide de ce levier, en imprimant à la pierre un mouvement qui usait sa surface d'appui et resserrait les joints. — On a remarqué, aux Arènes de Nîmes, que « les Romains apportaient tous leurs soins dans la taille des lits », tandis qu'ils « négligeaient un peu celle des parements « (Grangent. p. 65). — Les blocs pouvaient être en outre reliés par des clés de mortier introduits dans des vides ménagés au centre. Quant aux dilTérentes agrafes de scellement en métal, ou même en bois ou en marbre, voir Choisy, Art de bâlir, p. 115-6.
4. Au moins au i" siècle. — On a relevé des malfaçons dans les joints verticaux des Arènes de Nîmes, qui laissent souvent des jours entre eux (Aurès ap. Bazin, p. 104); mais je ne sais si ces jours existaient à l'époque romaine. Négligences dans les surfaces des parements, n. 3. — Il ne faut pas cependant nier qu'il ait pu y avoir des édifices mal construits et qui n'ont pas eu la vie très longue. D'assez nombreuses inscriptions mentionnent des œdificia vctustate conlapsa (en bien moins de deux siècles, XIII, 939; 7506 a, etc.).
5. Espérandieu, n° 2779'? (Sens); Vitruve, X, 2 (trodeae); cf. Choisy, Art de bâtir, p. 117-8; Germain de Montauzan. Essai sur la science et l'art de iingénieur aux premiers siècles de l'Empire, 1908, p. 82 et s.
6. En particulier « des échafaudages volants, portés en surplomb sur des cor-
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nous échappe, mais le résultat est encore visible, au Pont-du-(iard et ailleurs. C'est, en tant qu'ajustage, un merveilleux travail. Les joints sont si adhérents que, le temps aidant, certains blocs appareillés paraissent former une seule massée Nulle part la solidité n'excluait une certaine recherche esthétique. Le plus souvent, les joints verticaux formés par les arêtes se succédaient à assise passée : je veux dire que les arêtes verticales d'un bloc de pierre arrivaient au milieu des arêtes horizontales des blocs qu'ils soutenaient '.
Cette parfaite symétrie, qui donnait aux plus rudes murailles l'aspect d'un élégant damier, demeura si impérieuse pour les architectes romains qu'ils hésitèrent toujours à y renoncer. Dans les constructions en pierres de taille, de gros ou de moyen appareiP, il fut évidemment difficile de l'observer absolument : elle en disparaissait souvent, et je doute qu'on l'y rencontre après le premier siècle '". Mais elle se maintint pour les bâtisses maçonnées en petit appareil^ jusqu'à la veille des inva-
beaux, et se déplaçant à mesure que !a construction s'élève »; Choisy, p. 118 (Pont-du-Gard).
1. « L'ensemble de la maçonnerie prend l'aspect d'une seule masse »; de Fontenay, p. 38 (porte d'Arroux à Autun).
2. En cas, bien entendu, de posément des blocs à plat. — Mais dans le petit appareil dit « réticulé » ou « en filet » {opus reticulatuin) , où les cubes de pierre sont posés sur l'arèle, la recherche esthétique est plus grande encore, puisque l'ensemble lorme un réseau complet de , losanges réguliers. Le type le plus parlait, en Gaule, de cet appareil réticulé est l'aqueduc du Gier à Lyon, où « le caractère déjà un peu mièvre du parement en réseau » est encore complété par « l'alternance des deux couleurs, blanc et gris bleuté (grès calcaire et gneiss) ». Comme ce parement od'rait moins de garanties de stabilité que le parement à plat, il est assez rare en Gaule. Cf. les excellentes remarques de Germain de Montauzan {Aqueducs, p. 236-241), qui croit cet aqueduc contemporain d'Hadrien.
3. Le gros appareil coinporle généralement, pour un bloc, deux pieds en hauteur d'assise, autant et bien davantage en longueur de parement. Le moyen appareil ne dépassait pas un pied par dimension de bloc. Les deux forment également ce qu'on appelle Vopus quadratum-^ cf. p. 222, n. 10.