‹ Histoire de la Gaule (volume 2)Chapitre 415 sur 415 · VII. — JALOUSIES COLLECTIVES · texte numérisé non relu

VII. — JALOUSIES COLLECTIVES

Mais, de ce que le pauvre s'est senti plus près du riche, gardons-nous de conclure qu'il y ait eu de l'un à l'autre une lutte moins vive et une plus grande bienveillance.

Du pauvre au riche, le sentiment dominant demeurait celui de la jalousie. Par le fait même que les richesses étaient plus visibles et plus accessibles, elles excitaient de plus fortes convoitises. Le paysan éduen de jadis avait dû se résigner plus aisément à la force quasi divine d'un Dumnorix ou d'un Diviciac que l'ouvrier de Lyon à la vaisselle d'argent ou aux festins somptueux d'un sénateur clarissime : c'étaient choses, après tout, qu'il pouvait comprendre et prendre, dont il voulait et saurait jouir.

Le genre même des bienfaits que la plèbe recevait des classes dirigeantes, ces spectacles coûteux, ces bains voluptueux, étaient de nature à lui rendre plus cuisant encore le désir de la vie facile, le goût du plaisir dérobé. Ces présents qui venaient à elle, c'étaient joies grossières, passions féroces, jouissances morbides, heures d'oisiveté et contagion de luxe. Elle sortait de ces lieux de spectacles et de bains moins disposée à accepter sa misère et à travailler pour l'adoucir.

Elle en sortait aussi avec l'impression, plus dangereuse encore pour l'ordre public, qu'elle était la multitude et qu'elle avait la force du nombre. Celte impression, que la réunion publique ou la manifestation dans la rue donne aujourd'hui aux ouvriers en grève, une séance aux arènes la donnait au commun peuple d'une cité gauloise.

Aucun des éléments qui préparent et provoquent les insurrections populaires et les révoltes sociales ne manqua à la Gaule romaine. Dès que l'autorité publique faiblissait, l'émeute

commcnrait à gronder partout. I^orsquc, dans le cours du troisième siècle, l'Etat se montra impuissant à gouverner, les prolétaires de la Gaule, paysans ou plébéiens, se conjurèrent pour prendre part au grand pillage '. Et je suppose qu'ils attendaioiii depuis longtemps cette heure.

D'autres aussi la guettaient, qui vivaient hors de l'Empire, les Barbares de Germanie et d'ailleurs. Ceux-là, par rapport à la Gaule, étaient les pauvres d'à côté. Ils ne pouvaient ignorer les richesses de ses villes, de ses villas et de ses temples. Quelquesuns, comme hôtes, esclaves, ambassadeurs ou curieux, avaient dû voir les tables des grands et les trésors des dieux'-. Dès le jour oîi l'Empire prit contact avec la Germanie, l'envie folle de cet or et de ce vin grandit sur le sol barbare ^

La prospérité de la Gaule l'exposait donc aux convoitises de tous les misérables, ceux du dehors et ceux du dedans. Seule, la force de l'Etat et de ses armées réussirait à contenir les uns et les autres. Car on -ne pouvait changer le caractère des hommes; et, du reste, aucun régime politique ne s'est moins préoccupé des esprits et des âmes que l'Empire romain, n'a eu moins le souci de les diriger, de les instruire, de les améliorer.

C'est cet état moral de la Gaule qu'il nous faut étudier maintenant.

1. Dès Marc-Aurèlo et peut-être dès Anloiiin; t. IV, p. 475, 478, 503, 002-3.

2. Cf. t. IV, p. 146. 11 y eut toujours des Germains dans l'Empire, en Italie et à Rome même (p. 16, n. 7), en particulier les chefs fugitifs et leur suite (Dion, LVI, 23, 4; Tac, Ann., II, 63; XI, 16). A Fréjus, Tibère installa en l'an IS Calualda, roi des Gotoncs [les Cotini de Silésie?], le vainqueur de Marbod (Tac, Ann., Il, 63); et il semble que l'empereur n'était rassuré qu'à moitié au sujet de ces Barbares, puisqu'il installa leur suite ne quictas provincias immixtl lurbarcnt.

3. Sans parler de ses convoitises éternelles sur le sol de la Gaule; Tac, IlisL, IV, 73. Cf. t. IV, p. 214, 56.J-0, 598 et s.

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