VI. — LES GARNISONS DU RHIN
Ce qui contribue à enraciner l'armée dans le pays, c'est la manière dont elle tient garnison, et c'est celle dont elle fait campagne.
En dépit des efforts de Valentinien, l'armée de frontière * ne reprit jamais le rôle qu'elle avait joué depuis César jusqu'à Constantin, et Théodose, sans doute féru des Goths qu'il traînait à sa suite, fit tout pour l'affaiblir encore2.
Sur le Rhin supérieur, entre le lac de Constance et le coude de Bâle, le secteur du duc militaire de Séquanie3 ne possède qu'un centre de défense4, celui d'Olten5 aux abords des lacs,
1. L'armée de frontière se comprise de deux groupes (cf. C. Th., VU, 1, 18). — 1° Des territoriaux ou même des vétérans disséminés en temps ordinaire comme cultivateurs sur le territoire des castra (territoria ou loca castellorum; C. Th., VII, 15, 2 : soit ceux que mentionne la Notitia, ici, n. 4-5, p. 99, n. 1, soit des stationes ou burgi de moindre importance, cf. p. 221, n. 2), comme Alzci ou autres restitués par Valentinien (cf. 1. VII, p. 245), lesquels castra leur servaient sans nul doute de lieux de rassemblement en cas d'alerte : ce sont les milites limitanei, ripenses (ou riparienses) ou castriciani du Code Théodosien (VII, 1, 18; Vil, 15). La Notitia, naturellement, n'en parle pas, et je ne sais s'ils ont eu en Gaule quelque importance, à moins de les voir pour partie dans les colons barbares dont nous avons parlé (p. 81). — 2° Les legiones pseudocomitatenses et numeri assimilés, qui forment une armée active à poste fixe, et dont la Notitia (cf. Occ, 5, 256 et s., 7, 90 et s.; ici, n. 5, p. 99, n. 1, p. 100, n. 1) nous donne les noms et les lieux de garnison. Comme la Notitia ne mentionne pas, à côté de ces légions, des vexillationes de môme titre (pseudocomitatenses), il est très probable que ces légions renfermaient encore des cavaliers, ce que rendait indispensable leur service à la frontière. Au surplus, Maures et Dalmates, qui appartienuent à ce groupe, ne peuvent être que des cavaliers (p. 93).
2. Cf. Zosime, IV, 27; cf. t. VII, p. 320-1, ici, p. 25, n. 2.
3. Dux provinciœ Sequanici; Not., Occ, 30. Cf. p. 24, n. 5, p. 25, n. 2.
4. Je dis centre, car il est possible que le corps mentionné à Olten n'y ait que son chef et ses bureaux, et que des détachements en soient dispersés dans d'autres castra que les ruines ou les textes nous font connaître en Suisse, Haute Alsace ou Franche-Comté : Soleure, Winterthur, Robur ou Bàle (t. VII, p. 244, n. 3), Horbourg, Besançon (cf. p. 118, n. 6), etc. Mais c'est bien peu de monde pour suffire à ces forteresses. — Il est vrai qu'on peut songer aux territoriaux (n. 1).
5. Milites Lalavienses Olitione [var. Olicione, Olinone] : c'est une très ancienne cohorte du Rhin (cf. t. IV, p. 137, n. 2). Le lieu d'Olten est d'ailleurs bien choisi : c'est l'héritier de Windisch, au carrefour des routes de Lyon à Augst et de Lyon vers le passage du Rhin à Zurzach, si important au iv8 siècle (cf. t. VI, p. 507, n. 13, t. VII, p. 72, n. 4, p. 226, n. 6 et 7, p. 276, n. 7 et 11, p. 277, n. 1). Voyez,
en arrière du Rhin : et nous sommes en face des Alamans, sur la ligne qu'ils ont si souvent franchie au cours des siècles antérieurs l.
En Alsace, de Bâle à la Lauter, c'est encore contre les Alamans qu'il faut se protéger : et l'on sait combien de fois ils ont envahi et occupé ces belles terres, et qu'ils les regardent déjà comme leur butin légitime 2. Et cependant, s'il y a un comte à Strasbourg pour y commander3, on ne voit sous ses ordres aucune force armée d'importance4, tout comme si l'Empire en était toujours au temps des Antonins, avec une Souabe romaine de l'autre côté du Rhin5. De Constance à Lauterbourg, la Gaule s'offrait plus qu'à moitié aux invasions et aux malheurs 6.
Elle était infiniment mieux gardée en aval de l'Alsace, entre la Lauter et la Sieg. Nous trouvons là un duc à Mayence7, et
F. Stœhelin, Rev. des Et. anc, 1923, p. 57 et s. La VIIIe légion était encore dans ces parages sous Valentinien (t. VII, p. 243, n. 1). — Je placerai à la même époque, lors de l'organisation militaire de ce pays, le campement (pedatura) des Tungrecani seniores [plus tard en Italie; Not., Occ, 7, 6] à Laupersdorf dans le Jura helvétique (Corp., XIII, 5190); F. Stœhelin (Rev. des Et. anc, 1923, p. 58) met l'inscription de la pedatura des Tungrecani en rapport avec le col de l'Obérer Hauenstein, par où passait la route d'OIten à Bâle et au Rhin.
1. Cf. t. IV, p. 565 et 598, t. VII, p. 87, 156, 163 et s., 171 et s., p. 226, n. 4, p. 236 et s., 276.
2. Cf. t. VII, p. 174-5, p. 175, n. 11, p. 225, n. 8; cf. ib., p. 244, n. 3.
3. Le titre de comte étant supérieur à celui de duc, et le chef militaire de Strasbourg étant le seul sur le Rhin à porter ce titre, alors qu'il n'y a que des ducs en Séquanie, à Mayence et à Cologne, et que cependant c'est le comte de Strasbourg qui paraît posséder le moins de troupes, on peut supposer que ce litre éminent est la survivance d'une époque antérieure; cf. ici, p. 25, n. 2.
4. Cornes Argcntoratensis, avec sub disposltione... tractus Argentoratensis (Occ, 27) : remarquez cette expression de tractus, qui signifie un ressort militaire indépendant des provinces; celui-ci se ramène sans doute maintenant à la civitas, mais il a dû être primitivement plus étendu (sur ce mot, p. 25, n. 2, t. VII, p. 54, n. 7). Point de troupes signalées ni à Strasbourg, ni dans les forteresses de Saverne et de Sarrebourg (cf. t. VII, p. 203), et pas davantage dans les munimenta de Tribunci et Concordia (t. VII, p. 196, n. 5). Peut-être faut-il faire intervenir ici les Hmitanei (p. 97, n. 1).
."). T. VI, p. 497. Cf. de même en Suisse, p. 97, n. 4.
6. On aura beau alléguer ici les soldats territoriaux (p. 97, u. 1 et 4; ici, n. 4), les invasions du début du siècle suivant montreront surabondamment combien celte frontière du Ithin était mal protégée (cf. Salvien, Dr, ;/. D., VII, 12, 50, où il faut maintenir la tradition des manuscrite (lermaniam Primant).
7. Dux Mogontiacensis; Not., Occ, 41. — Y avait-il, en arrière, un dux Belgicœ l'rimx'l C'est possible, si on le voit dans le dux qui se trouve à Trêves au temps