XI. — EMIETTEMENT DES FORMATIONS MILITAIRES
Ce qui était pour cette armée romaine un autre signe de déchéance, un prodrome de dislocation, c'était l'émiettement de ses troupes, l'effritement de ses principales unités tactiques : je pense surtout aux légions, qui, malgré l'accroissement des corps spéciaux ou des formations auxiliaires, constituent toujours l'infanterie de choc ou de résistance1. Les empereurs, surtout après Julien, ont pris plaisir à les désagréger2. Plus rien que le nom ne rappelle cette huitième3 ou cette trentième légion *, forte de six mille hommes, flanquée de ses cavaliers et de ses services d'appui, fière de ses épithètes et de ses souvenirs, et qui était à elle seule un monde et une histoire5. Une légion, maintenant, c'est tout au plus un millier d'hommes6, et
1. Au moins jusqu'à Julien et même Valentinien (p. 112, n. 2). Cf. Végèce, n. 5.
2. C'est peut-être ce qui a causé l'impopularité de Gratien, du moins dans un certain milieu (cf. t. VII, p. 290-2) : Alanos anteferret veteri ac Romano miliii [la légion? ou plutôt, les corps célèbres genre Bataves?] (Epil. de Cses., 47); cf. Végèce, I, 20. Mais la chose est nettement indiquée pour Théodose (Zosime, IV, 27, 6) : 'IXip/a; xai Xo/ayoùç vcai Ta£iâp/<rj; et; tc/ïjÔo; ^yaye tojoûtov, et cela fait allusion aux innombrables prsefecti (légions et numeri) et tribuni (cohortes) que nous avons vus dans la Notitia (ici, p. 99, n. 1, p. 107-109, notes).
3. L'ancienne légion de Strasbourg (t. IV, p. 469) : le reste forme les Octavani d'Italie (Not., Occ, 5, 153; 7, 28), où on vient de l'appeler (p. 97, n. 5).
4. Le dernier tronçon tient toujours garnison à Xanten (p. 100, n. 1); cf. t. IV, p. 469, n. 2. — La legio I Minervia, peut-être encore en Gaule sous Julien (t. VU, p. 195, n.8), est en Orient (Minervii; Or., 9, 37). — On peut reconnaître dans les Divitenses (t. VII, p. 114, n. 8) la XXII" Primigenia (car j'hésite à la voir dans les Primani de Bretagne, Occ, 7, 155, et d'Orient, Or., 6, 45). — Ce sont les quatre légions du Bhin depuis Trajan (t. IV, p. 469).
5. Cf. t. III, p. 176, t. IV, p. 136. Magnitudo Bomana semper cam legionibus dimicans, a très bien vu Végèce, II, 2.
6. Dès le temps de Constance (cf. Ammien, XIX, 2, 14). Mais il serait possible, au moins jusqu'à Valentinien, qu'on ait voulu remédier à l'affaiblissement des légions en groupant, et d'une façon permanente, les corps militaires en brigade, à raison de deux par unité de combat ou de marche (p. 85, n. 5 et p. 86, n. 1, p. 86, n. 2 et 3, p. 87, n. 1, p. 93, n. 4, p. 94, n. 5).
souvent même la moitié', car on s'est imaginé à la fin2 de la couper en deux3, ici « les anciens », seniores, là « les jeunes », juniores, comme si le meilleur moyen de former les recrues n'avait pas été, sous l'ancien Empire, de les mêler aux vieux soldats; et ces deux demi-légions sont d'ordinaire campées à cent lieues l'une de l'autre, sans aucun lien entre elles*. Il semble qu'on se soit acharné à briser la force matérielle et morale que représentait un corps aux traditions séculaires5.
Entre les légions et les troupes auxiliaires, ailes ou cohortes, les différences s'atténuent chaque jour6, et, pour connaître et regretter cette division originelle et fondamentale de l'armée romaine, il n'y aura bientôt plus que quelques écrivains militaires, attardés aux émouvants souvenirs d'un monde disparu7. Comme les légions, les principales de ces troupes ont leurs escadrons de « jeunes » et d' « anciens » ; il n'y a plus guère de brigades mixtes, fantassins et cavaliers associés, et les éléments à cheval forment presque partout des unités distinctes8. Quan-
1. Une légion peut constituer une garnison de bourgade (p. 99, n. 1, p. 100, n. 1).
2. Étant donné la place insignifiante qui est faite dans les récits historiques (Ammien, les Panégyriques, Zosime) à la distinction entre juniores et seniores, il est fort probable que ce dédoublement définitif en corps distincts et indépendants est l'œuvre de Théodose, et qu'il y est fait allusion par le Scn^auioyç de Zosime (IV, 27, 6; cf. p. 115, n. 2). Il se peut cependant que la chose ait été fixée par Valentinien ou plutôt par Gratien (cf. p. 97, n. 5). Et je ne suis pas sûrj qu'au bout de très peu de temps les qualificatifs de seniores et janiores n'aient pasj,été de purs vocables, sans rapport avec la date du service.
3. Outre cela, on a dû constituer en détachement indépendant la cavalerie légionnaire (cf. le texte de Zosime.jp. 115, n. 2).