LE CHRISTIANISME ET L'ESCLAVAGE
multipliant sur leurs domaines les foyers de paysans1. Ces distributions de biens dont on fait gloire à Mélanie 2, à Sulpice Sévère3 ou à Paulin 4, ne serait-ce pas quelquefois le morcellement de domaines en parcelles d'exploitation et la remise de ces parcelles aux mains d'esclaves ou d'affranchis6?
Je voudrais mettre à l'actif de l'Église chrétienne une amélioration plus complète de la servitude, le principe ou les préludes de sa suppression. Mais la puissance de la foi nouvelle n'était point encore telle, qu'elle pût pénétrer jusqu'au fond des âmes et en chasser les préjugés et les intérêts séculaires. La société, sous les dehors d'une piété différente, ne se détachait pas des pratiques qu'elle avait suivies depuis plus d'un millénaire, et elle ne songeait pas à abolir l'esclavage. Il y eut autant de serfs chez le plus riche des dévots 6 qu'il y en avait eu chez Valérius Asiaticus7; et quand il se rencontrait un mauvais seigneur, la misère morale ou la détresse physique de ses serviteurs rappelait
1. Cette préoccupation du foyer indépendant pour les pauvres gens est très nette chez Paulin de Noie (Epist., 12, 12, c. 206 et 207, textes remarquables) : Quaniprimum abalienarum sediamexsilio..., terrulam qua victum suum procuret (il s'agit là de deux personnages différents auxquels Paulin s'intéresse; cf. p. 153, n. 3).
2. Voyez les textes chez Rampolla, en particulier ceux cités ici, p. 134, n. 9, p. 135, n. 1 et 2, p. 154, n. 5.
3. Gennadius, 19. Un passage d'une lettre de Paulin à Sulpice Sévère (Epist., 24, § 3, P. L., LXI, c. 288) s'expliquerait fort bien si l'on suppose que Sulpice s'est réservé une partie de ses domaines, mais pour en partager l'usufruit, peutêtre sous forme de division en parcelles d'exploitation, entre ses esclaves (nec in reservatis prxdiis possessor, luorum vernularum confamulus).
4. P. 337, n. 5. Il est vrai que pour Paulin comme pour Mélanie il est question de partage d'espèces et de vente de biens. Mais, outre que les écrivains ont pu. parfois se servir d'expressions vagues et littéraires, Paulin, Sulpice et les autres étaient assez riches pour vendre certains biens et partager les autres; cf. ici, n. 3.
5. Directement ou par fidéicommis ou personnes interposées. Ici, n. 1 et 3.
6. Cf. Salvien, De g. D., 4, 15. Paulin de Pella, si dévot soit-il, demeure surtout préoccupé de garder ses esclaves (Euchar., 207, 479, 537). Il est certain que Sulpice Sévère a conservé nombre des siens (Paulin, Epist., 5, § 21, P. L., LXI, c. 177); cf. p. 158, n. 2. Voyez les cortèges de grands qui viennent au devant de Mélanie l'aïeule sur la route de Noie : senatores prosequebantur, carrucis nutantibus, phaleratis equis, auratis pilentis et carpentis plurimis gementc Appia (via) atque fulgente; Paulin, Epist., 29, § 12, c. 320. El voyez ceux de Rrice le séminariste, t. VII, p. 304, n. 6. Sur les révoltes d'esclaves, p. 175, n. 6.
les pires époques de l'aristocratie républicaine1. Si un maître chrétien n'hésitait pas à affranchir ses hommes, il ne faisait ni plus ni moins que Trimalchion 2. Les Eglises eurent leurs esclaves3 comme autrefois les temples4, et ni les prêtres ni les moines ne s'interdirent d'en avoir5 : ils se bornaient à leur montrer l'égalité de tous les hommes dans le ciel, mais en leur recommandant l'obéissance aux maîtres sur la terre 6. On avait décidé que les affranchissements pourraient avoir lieu dans les églises, en face de l'autel7 : mais c'était simplement substituer l'autel de Dieu au tribunal du magistrat et l'évêque au préteur, c'était créer un droit nouveau pour le prêtre, et non pas pour l'esclave.