Ausone, Parentalia
de très bonne heure, à vingt ans, et d'épouser de très jeunes filles1. Paternité ou maternité commencent, avec leurs devoirs et leurs charges, dès la fin de l'enfance. Ces puissants seigneurs voient dans une riche lignée, dans un entourage nombreux de fils, de gendres et de collatéraux, une force de plus pour leur nom, une durée plus sûre pour l'influence de leur maison 2. Il ne s'agit, il est vrai, que des plus nobles. Mais tout porte à croire qu'ils engageaient les plus pauvres à les imiter3 : car la Gaule, plus que jamais, avait besoin d'hommes pour cultiver ses terres, et il était certain qu'elle suffirait de longtemps à nourrir tous ceux qui naîtraient.
Ainsi la terre, qui nourrissait les hommes, invitait à les créer. La Gaule revenait à sa destinée naturelle 4, après ses erreurs inconscientes des premiers siècles de l'Empire, lorsqu'elle s'était laissée éblouir par le mirage des ambitions industrielles et du commerce mondial s, et qu'elle avait préféré bâtir des manufactures au lieu de défricher ses landes et de dessécher ses marécages. La voici enfin ressaisie parla passion de la vie agricole, et de nouveau dans la voie où elle trouvera la plus saine
1. Le père d'Ausone a dû se marier à dix-neuf ans (Schenkl, p. vu), Ausone se déclarant presque du même âge que son père (Epist., I, 13 et s.), et ayant une sœur aînée (Par., 31, 4). Le petit-fils d'Ausone, Paulin de Pella, se marie également à vingt ans (Euch., vers 176 et s.). C'est ce qui explique pourquoi les parents de saint Augustin, au premier indice de puberté chez leur fils, se réjouissent ;ï la pensée qu'on va le marier et que la famille va se continuer (Confessions, II, 3, 6, p. 33, de Labriolle). — Dans un ordre d'idées voisin, remarquez les faits de longévité que présente la famille d'Ausone : son père, mort à près de quatrevingt-huit ans (cf. Ausone, éd. Schenkl, p. vi et s.); lui-même, ayant vécu et écrit au moins jusqu'à quatre-vingt-deux ans; son petit-fils Paulin, écrivant son Eucharisticos à quatre-vingt-trois ans (Paulin, Euch., éd. Brandes, p. 276). — Remarquez enfin la persistance des familles : celle d'Ausone, que nous pouvons suivre sur huit générations, du milieu du ni0 au milieu du v° siècle (cf. t. VII, p. 25, n.4, t. VIII, p. 132, n. 8, p. 344, u. 5); celle de Delphidius (ici, p. 262, n. 7); celle du vieux Paulin (p. 131, n. 1).
2. Cf. Sidoine Apollinaire, Carm., 22, 116; Paneg., XII, 28. Ici, § 3 et 4, p. 128, n. 10. — Il est toutefois certain que le développement du célibat religieux, chez les femmes comme chez les hommes, a dû enrayer d'abord, vers la fin du iv' siècle, cet accroissement de la natalité (p. 299, n. 2, p. 300, n. 1; cf. p. 358).
3. Cf. sous Maximien et Constance, t. VII, p. 92; sous Constantin, ici., p. 133.
5. T. V, ch. VI (pour l'industrie), p. 318 et s. et 326 et s. (pour le commerce).
des richesses matérielles et la plus sûre des libertés nationales. Aujourd'hui, elle remue le sol dévasté pour lui rendre la fécondité; demain, elle recommencera l'antique bataille contre les portions demeurées rebelles, la conquête de glèbes dans les forêts, les broussailles ou les marécages1. En même temps, par la force des choses, elle acquerra la population qu'elle deviendra capable de faire vivre. Le double mouvement de labour à la campagne et de croissance à la famille, qui reprend sous les derniers empereurs romains, ne s'arrêtera plus dans les prochains siècles de son histoire. Champs délaissés à rajeunir, champs nouveaux à cultiver, foyers qui se fixent2 et enfants qui naissent, elle reconnaîtra la loi éternelle de solidarité qui unit les lignées humaines et la terre leur reine et leur mère, et, plus qu'aucune patrie au monde, elle saura donner à cette loi son expression parfaite.
1. Surtout au lendemain de l'an mille ; cf., entre autres exemples, Etienne Clouzot, Les Marais de la Sèvre Niortaise, 1904. 11 y aurait un travail d'ensemble à faire sur les conquêtes agricoles en ce temps-là, lesquelles furent peut-être les plus importantes et les plus heureuses dont le sol de France ait été l'objet depuis les défrichements de l'origine.
2. Remarquez en particulier la naissance, au iv" siècle, de très nombreuses communautés rurales, formées soit par des soldats laboureurs d'origine barbare (p. 81-6, par exemple p. 84, n. 9), soit par des familles de cultivateurs amenés également du dehors (p. 96, n. 3), soit par des groupements de colons ou de paysans indigènes (p. 160, n. 1 et 2, p. 141, n. 1); et notez, à ce propos, que le terme de colonia, qui, sous le Haut Empire, s'appliqua à des formations urbaines, presque toujours d'ailleurs héritières de lieux bâtis antérieurs (t. IV, p. 76 et s. 261-2), s'applique maintenant (p. 160, n. 1) à des formations villageoises, presque toujours, je crois, constituées de toutes pièces. II faudra descendre jusqu'au lendemain de l'an mille (cf. n. I) pour rencontrer chez nous une colonisation rurale, d'une telle intensité. — Ajoutez, dans le môme ordre d'idées, la création de foyers de colons ou d'esclaves sur les casse des grands domaines; p. 139-102.