‹ Histoire de la Gaule (volume 3)Chapitre 326 sur 473 · NOUVELLES SOURCES D'INSPIRATION LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

NOUVELLES SOURCES D'INSPIRATION LITTÉRAIRE

Assurément, depuis trois siècles, elle avait produit nombre de poètes et d'orateurs : mais c'était pour les donner à Rome. Aveuglés par l'éblouissant éclat de la cour impériale ou de la gloire latine, aucun d'eux n'avait fait de la Gaule la patrie de son intelligence, la Muse de son inspiration1. Maintenant que l'empereur réside à Trêves, un écrivain gaulois peut, sans blesser son amour-propre de Romain, ne point quitter la Gaule et lui consacrer sa vie et son talent. Minervius y est revenu après ses étonnants succès dans les deux capitales2. Pour Ausone, Rome n'est qu'un nom vénérable et un soleil lointain : c'est entre Bordeaux et Trêves qu'il passe sa vie, et il ne voit et ne glorifie le monde latin que par la beauté et le charme des horizons gaulois3. Les Chrétiens eux-mêmes aident leur patrie provinciale à prendre sa place dans le domaine des lettres : s'ils honorent l'Eglise Universelle, ils se laissent surtout attirer par les saints de leur entourage, et Sulpice Sévère l'Aquitain, en même temps qu'il écrit l'histoire du Christianisme, réserve à saint Martin de Tours les plus vivantes de ses œuvres*.

Il en résulta que les poètes et les orateurs de ce siècle trouvèrent des sources d'inspiration neuves et profondes, qui avaient échappé à leurs prédécesseurs des premiers temps de l'Empire. Je ne mets pas en doute leur infériorité en fait de style, d'imagination, de puissance créatrice : je ne veux parler que des émotions qui animent leurs œuvres, des êtres ou des choses qui les ont fait sentir, rêver et écrire. Or, chez un écrivain du quatrième siècle, l'émotion est plus vive, elle vient de sujets plus proches de son âme, plus liés à sa vie, plus voisins de

2. P. 260, n. 7; Patéra sans doute aussi, après être allé à Rome, p. 262, n. 5.

3. Remarquez que daus ses Urbes nobiles Ausone se débarrasse respectueusement de Rome par le premier vers, mais par un seul (prima urbes inter, divum domus, aurea Roma), et qu'il termine, et fort longuement, par Rordeaux.

son regard. La littérature de ce temps est une littérature de sentiment, et je le dis des auteurs chrétiens comme des autres.

Un auteur parle volontiers des êtres de son entourage, de ceux qu'il a chéris; on sent, dans ce qu'il écrit, un appel à ses souvenirs, un reflet de ses tendresses. Si Sulpice a composé la Vie de saint Martin, c'est surtout parce qu'il l'a connu et profondément aimé, et dans son admiration pour le prêtre il ne dissimule pas l'affection pour l'homme1. Même chez les rhéteurs d'Autun, même en face de l'empereur, on saisit la note personnelle, le mot qui évoque leur passé ou dévoile leurs espérances 2.

Cette note dominera toute l'œuvre d'Ausone. Regardons-la de plus près. — Ici3, c'est l'hommage aux professeurs de l'école, ses collègues et amis, depuis le plus humble jusqu'au plus célèbre : à chacun d'eux il décerne une pièce de vers, il apporte les épithètes qui feront deviner les traits et l'humeur du maître. Là*, c'est sa propre famille qu'il fait revivre, aïeux et descendants, enfants morts en bas âge et vieillards au souvenirjvénéré, femmes et jeunes filles qui ont accompagné sa jeunesse ou qui réjouissent ses derniers jours; et puis, c'est la poésie touchante où il retrace la belle vie de son père5, et les vers attendris où il donne à son petit-fils les suprêmes conseils du grand-père qui s'éloigne6. Professeurs ou parents d'Ausone, ce n'étaient pour la plupart que des âmes de valeur moyenne et

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