VIII. — LA PERSÉCUTIOX DE DÉCIUS
Décius, le successeur de Philippe, eut le courage d'entreprendre la suppression de l'Eglise chrétienne : ce fut le premier empereur qui osa cette tâche, maintenant presque surhumaine. Une foi profonde dans les dieux de Rome, un ardent désir de fortifier et de rajeunir l'Empire, le besoin de réveiller les devoirs civiques pour mieux résister aux Barbares, et sans doute les excès de la propagande au temps de son prédécesseur, le décidèrent à une persécution générale (230-2ol) \
En Gaule, on rapporta à cette persécution la fin de quelquesuns des récents missionnaires. Den3's de Paris, après avoir sul)i mille tortures, fut décapité '. Saturnin de Toulouse fut attaché à un taureau furieux, que l'on chassa du haut de l'escalier du Capitole \ Et il dut 3' avoir, çà et là, d'autres victimes.
1. Easèbe, VL 39 et s. : le principe de Ledit fui de rendre obligatoires l'abjuration et le sacrifice aux dieux devant les autorités publiques. — Cf. Tillemont, Mémoires, III, p. 305 et s.; Aliard, Histoire des pcrst'cutions pendant la première moitié du troisième siècle, p. 277 et s.
2. Grégoire, Hist. Franc, I, 30 : Diversis pro Christi noniine adfeclus pœnis prvesentem vitam gladio imminente Jînivit; Forlunat. Carmina, I. 11. — Grégoire place évidemment le martyre sous Décius. Une tradition ultérieure, moins croyable, le plaçait sous Aurélien (cf. p. 597, n. 1). — Tillemont, Mémoires, IV, p. 440 et s. Les Acta (9 octobre, IV. p. 792-4) n'ont point d'autorité.
3. Grégoire, 16. : Tauri furentis vestigiis allegatiis ac de Capitolio prsccipitalus. De même, Sidoine Apollinaire, Epist., IX, 16, 3; Fortunat. Carmina, II, 7. Le martyre paraît le résultat d"une intervention populaire plutôt (]ue d'un procès régulier. Ce genre de supplice est particulier: il peut se raltacber à quebiue rite indigène plutôt qu il l'usage romain ou grec de précipiter le coupable de saxo (cf. t. I, P- 437, n. 4). — On a supposé avec vraisemblance qu'il y avait un lien entre ce taureau et le culte de la Mère et que la nuirtyre de Saturnin était un nouvel épisode de la lutte entre les deux religions (cL p. 490, n. 3, p. 497, n. 3); E. M[abille], //. <j. de Languedoc, n. éd., I, p. 337-8. — Les Actes donnent la date de 2i)0, (jui est évidemment celle (lu martyre (29 nov., Acta sincera de Iluinart. 1089. p. 109-113); cf. Tillemont, 111. I). 297-8; Aliard. j). 328. Ce sont les seuls de Gaule, relalifs à des martyres antérieurs ù Dioclétien, qui paraissent authenliciues; l'auteur les dit extraits ex actis publicis et rédigés par lui annos L '?] après l'événement.
Îi62 L'KMPIRE EN DANGER.
Toutefois, la tradition ajoutait que les cinq autres missionnaires moururent paisiblement au milieu de leurs églises, enrichies par leurs soins'. Je la croirais volontiers sur ce point : car, d'ordinaire, elle exagère l'horreur des persécutions, et, quand elle l'atténue, c'est pour se rapprocher de la vérité. Sans doute Décius n'eut-il pas le temps d'agir vigoureusement contre les églises de Gaule, ou ne les jugea-t-il pas dangereuses au point de mériter une répression sanglante".
Après lui, les disciples des sept missionnaires reprirent paisiblement la pieuse tâche. On les vit à Bourges ^ peut-être à Reims*, peut-être plus loin encore, à Bordeaux" près de l'Océan, à Trêves'' près de ces armées du Rhin qu'Irénée avait déjà failli atteindre '.
1. Grégoire, ibidem. — Aucune de leurs Vies ne me paraît avoir de valeur : sur celles d"Austrenioine, en dernier lieu Leclercq, Dict. d'Arch. chrét.. fasc. 30, c. 1906 et s. (cf. Grég. de Tours, In gl. conf., 29).
2. Hirschfeld (Zur Gesch. des Ckristcnthams, p. 397) suppose, dans le libeliicus d"uiie inscription de Lyon (C. I. L., XIII, 1979), un fonctionnaire impérial chargé d'expédier les libelli, ou attestations de sacrifice, accordés aux Chrétiens renégats : mais y avait-il assez de Chrétiens à Lyon pour exiger un fonctionnaire spécial? Sur ces libelli, cf. Mitteis et Wilcken, Gnmdziige, I, p. 130-1, n''' 125-0.
3. Grégoire, Ilist. Franc, 1, 31; In gloria confcssorum, 79, où il est question d'Ursinus, mais où la tradition est beaucoup plus corrompue. Grégoire rapporte que l'établissement des Chrétiens à Bourges fut facilité par Lcucadius, descendant de Vettius Épagathus (p. 496, n. l},primus senator Galliarum : membre ou président du conseil des Gaules?^ et grand propriétaire dans le pays, notamment à Déols, où on montra plus tard la tombe somptueuse de son fils Lnsor (saint Ludre): In gloria confess., 9); H. Fr., I, 31 [peut-être le fameux sarcophage, d'ailleurs plus ancien, Espérandieu, n° 1.560]. Je ne peux attribuer de valeur à la Vie de saint Ursin publiée par Paillon, II, c. 424-8. — Peut-être la mission pénétra-t-elle aussi dans le Gévaudan (p. 567. n. 3).
4. Cela peut être tiré du fait que Reims et Trêves avaient, au concile d'.\rles en 314, chacune son quatrième évêciue (Mansi, II, c. 476; cf.. pour Trêves, Mon. Germ. Scriplorcs, XIII, p. 298, et, pour Reims, Flodoard, Ilist. Bem. ecclcsiœ, I, 5, Script., p. 417). — La tradition donnait pour premiers evèques à Reims Sixte et Sinice, dont on faisait également des évêques de Soissons. Cf. Flodoard, I, 3, Scriptores, Xlil, p. 414; Acla, l'^sept., I, p. 125-9; Tillemont, IV, p. 494 et s.
5. C. /. L.. XllI, 057, 633. — Il n'existe aucune tradition ancienne pour celle ville, où cependant le Christianisme a pu pénétrer de bonne heure, comme dans toutes les villes de commerce, pleines d'étrangers et dOrientaux.
6. Cf. n. 4 et C. I. L., XIII, 633. — Si ces résultats sont exacts, c'est alors seulement que les Chrétiens auraient attaqué les métropoles des Trois Gaules autres que Lyon.
DECHIREMENT DE L EMPIRE SOUS GALLIEN. o63
Mais ils trouvèrent rarement ces miraculeux triomphes qu'ils rêvaient. Il n'arrivait à leur foi que quelques pauvres, toujours prêts à entrer dans le royaume d'un dieu '. Les fidèles n'avaient pas toujours de quoi acheter ou louer une maison où tenir leur assemblée-. Quand un riche sénateur se convertissait, on racontait le fait comme un prodige voulu par Dieu ". A ce compte, pour conquérir la Gaule, il faudra aux Chrétiens un temps infini, à moins que les empereurs ne viennent à leur secours *.
Il n'y avait plus, en ces assemblées chrétiennes de l'extrême Occident, ni grandes passions ni folles ardeurs. On n'y trouvait aucun prêtre qui eût Tallure d'un vrai chef. 1/hérésie y était mollement combattue ~\ Si les évêques du pays avaient pris l'habitude de se réunir ^ il ne sortait pas de leur conseil des résolutions énergiques. Dans la persécution comme dans la liberté, l'église de Gaule, depuis la mort d'Irénée, demeurait la plus terne du monde chrétien.
Les Germains ne faisaient pas plus de progrès du côté de ce même Occident. Tandis que les Goths, organisés en empire, devenaient un redoutable ennemi pour les provinces du Danube,