T. II, p
2. Le fait est surabondamment prouvé par la comparaison des ruines de Bibracte et de Gergovie avec celles d'Autun et de Clermont. ruines qui. dans le temps, se substituent les unes aux autres. — La date peut ôtre tirée de ce que les monnaies, à Bibracte. s'arrêtent vers 6 ou 5 av. J.-C. (Bulliot, Foui7ies, 1, p. 473: Décbelette, Les Fouilles du mont Beuvray, 1904, p. 118-119) : la mesure a du être prise, au moins pour Bibracte. vers le temps du cens et de Uaulel du Confluent. et par Drusus (p. 81, 89-90). — De semblables transferts de capitales ont du se ])roduire sur bien des points. En Belgique : Augusta. Soissons. dans la plaine, sur les bords de l'Aisne, a dû remplacer alors Voppiduin voisin de IS'ovioduinim (à Pommiers?, t. II. p. 483): Cœsaromagus. Beauvais, celui de Bra/nspantium (t. II. 1). 482); Augusta. Saint-Quentin, celui de Yermand. Vraisemblablement aussi, eu Aquitaine : Cahors ou Divoiia (nom de source; cf. t. II. p. 499), Périgueux ou Vesanna (id.). Limoges ou Augustorilum (ritum= » gué ■■. sur la Vienne), et Agen sur la Garonne, ont remplacé des oppida installés sur des collines voisines : Cahors a pu succéder à .Mursens, Périgueux à Voppidum d'Écornebeuf, Agen à celui de l'Ermitage (.Momméja, L'Oppidum des N.itiobriges, 1903, extrait du Congrès arcii. d'Agcn, LXVllI); on a supposé, pour le précurseur de Limoges, le Montceix à Chamberet. c"est un peu loin de la ville romaine. De même, Toulouse en Nar-
• bonnaisc ; ici, p. 77, n. 2. On en trouverait d'autres en Armorique et dans les cités de la Loire moyenne. — CL t. V.
hiver, éloignées des grandes routes de la plaine, juchées sur des sommets à la fin de rudes montées, elles imposaient aux marchands italiens un surcroît de fatigues et de dépenses inutiles. La descente dans la plaine fut donc décidée. Autun se bâtit pour les gens de Bibracte, et ("Jermont pour ceux de Gergovie. C'étaient villes de plaine ou de coteau à pentes légères, étalées sous des cieux cléments, au milieu de riches campagnes, à portée de tous les hommes; les voies du commerce les traversaient sans détour et sans effort; et leur sol aplani put recevoir les nobles constructions des édifices à la romaine.
Enfin, ce qui était plus grave encore, ces villes acceptèrent des noms nouveaux, qui sanctionnaient la gloire et l'empire des maîtres du jour : le mot de Bibracte s'oublia pour faire place à AiiQustodunum, « la ville d'Auguste », celui de Gergovie à Aufjnstonemetum, « le sanctuaire d'Auguste »'. Ces célèbres et puissantes peuplades, Eduens et Arvernes, ont beau subsister comme corps de nation, comme patries municipales : leurs foyers ne sont plus à la même place, et ils tirent leur chaleur, non plus des souvenirs du passé gaulois-, mais des énergies présentes du peuple romain. Après la défaite de Yercingétorix, c'était pour la Gaule une autre étape vers la fin suprême que la mort de Bibracte et de Gergovie.
J'incline à croire qu'elle l'accepta sans trop de déplaisir. Aucun écrivain ne nous parle de révoltes à ce propos. Les hommes du pays, marchands, cultivateurs, industriels, riches ou désœuvrés, eurent intérêt à changer leurs solitudes du Morvan ou des Pu3's pour les gaietés des bonnes terres. Même avant l'arrivée des Romains, les Celtes s'étaient disposés à
1. Autres métropoles nouvelles à noms impériaux, p. 73, n. o.
2. Un fait cependant à noter, au sujet de ce lien avec le passé, est que l'on adore à Autun, comme si elle s'y trouvait, la déesse éponyme, source et ville, de Bibracte (inscriptions d'Autun deœ Bibracii, XII, 2652-3). Peut-être y a-t-il eu quehjue transfert solennel de culte et de nom. comme IWuliquité en a connu (Schmidt, Kultiibcrtraijiuujen, 1909), ce ([ui expli(|uc que le Panégyriste ait pu donner à Autun le nom de Bibracte (p. 36. n. 2).
70 LES ROMAINS A LYd.N, ALGLSTE ET AGRIPPA.
(juilter les montagnes afin de se rapprocher des lleuves et des roules. Une nouvelle période était déjà commencée dans l'histoire des sites de grandes villes'. Auguste et Agrippa se bornèrent à pousser les hommes, d'une main peut-être un peu rude, dans la voie oi^i ils s'étaient engagés.
Du reste, ces villes neuves, Autun et Clermont, restèrent villes de Celtes. Nulle part dans la Gaule Chevelue Auguste ne fonda de colonie. Il la laissa obéir et se transformer d'ellemême, sans la contrainte de forteresses romaines ou d'immigrants italiens. Peut-être les hommes d'Etat qui réfléchissaient alors le plus sur les choses de l'Empire, Agrippa et Drusus, firent-ils comprendre au sage empereur que, pour obtenir des Gaulois ces profonds changements dans leur vie, il fallait ne pas leur infliger le voisinage insolent d'une troupe de maîtres. I Mieux valait, pour le bonheur de l'Empire, des villes celtiques qui se métamorphosent, que des colonies latines qui se dressent, des marchés indigènes sur les fleuves que des camps romains sur les routes-.
Il en alla tout autrement dans la Gaule du Midi. Sur le Rhône et la Méditerranée, la dislocation des peuplades indigènes, commencée par César ^ s'acheva sous son fils, sans ménagement chez les chefs, sans résistance chez les sujets. Aux six ou sept colonies fondées par le dictateur, Auguste en ajouta une douzaine, qui relièrent les autres entre elles \ Et si, à côté des vétérans qui s'y installèrent, il admit comme colons et bour-
1. Voyez les exemples d'Arras, Amiens, Reims, dans le Nord (t. 11. p. 480 et 485), etc. (t. II. p. 246 et s.). — Je me demande même si rinstallation de Celles à Aulun et Clermont comme métropoles (p. 74, n. 2) n'a pas précédé la dénomination de ces villes au nom d'Auguste (p. 73, n. 5). En effet. Slrabon cite comme métropole des Arvernes Clermont, et sous le nom de N3u.a)(7(7Ô? (IV, 2, 3); et .\utun, avant de sâppeler Augustodiimim. a peut-être voulu prendre le nom et le culte de Bibracte (ici. p. 75. n. 2).
2. Auf:uste {Bes gestse, 5, 35, p. 119) spécifie quil n'a envoyé de colonies qu'en Narbonnaise. Sa politique, à cet égard, a pu élre délibérément différente de celle de César (cf. p. 35-30).
geois un certain nombre d'indigènes', ces villes d'Auguste n'en furent pas moins les très fortes citadelles du nom latin. La colonie de Toulouse, bâtie sur les bords de la Garonne non loin de la colline qui avait porté jusque-là la vieille capitale des Volques Tectosages, fit à tout jamais disparaître ce nom depuis longtemps fameux'. Celle de Nîmes enveloppa de ses remparts, présent de l'empereur, la source divine la plus célèbre de la Gaulée Dans les riches terres du* Comtat, quatre nouvelles
1. Cf. p. 255 et p. SI, n. 6. Gela résulte de l'importance des indigènes (noms et cultes) dans lo plupart de ces cités coloniales, chefs-lieux et territoires. Mais je ne peux pas ne pas admettre également l'envoi de colons, légionnaires, soldats auxiliaires, civils d'Italie, vu la très grande importance de l'élément latin au moins au chef-lieu. D'ailleurs, achat de terrains, installation de vétérans. » fondations nombreuses », sont formellement attestées pour la Narbonnaise, par exemple en l'an 10-15. lors de son troisième séjour (p. 55. n. 8); Dion, LIV, 23. 7; Res gestœ, p. 6"2-5. 119. — C'est de ce voyage d'Auguste (Dion, ib.) que doivent dater la plupart de ces colonies : voyez l'inscription de Nimes (ici, n. 3); et remarquez que Pline, qui paraît se servir des Commentaires d'Agrippa, sans doute antérieurs à celte date, n'en mentionne aucune. — Je n'attache pas une grande importance à la présence ou à l'absence du nom de Augusta, car ce nom a pu être omis sur les inscriptions. — La plus grosse question que provoque l'étude de ces colonies, est si elles sont latines (cf. p. 244-5, p. 37, n. 2) ou si, comme celles de César (p. 31-35), elles sont romaines. Ce qui, avec grande hésitation, me les fait croire romaines, c'est : 1° la multiplicité des citoyens, mentions de tribus, etc.. qu'on y constate; 2° les titres et noms impériaux qui leur furent donnés; 3" l'importance qu'Auguste attribua à leur dedaclia. Mais il n'empêche que la qualité de ville romaine a pu être réservée à la colonie du chef-lieu, et la condition latine attribuée aux pagi et oppida dépendant de ce chef-lieu (cf. Pline, III, 37). Ici, p. 356, n. 5. Débat semblable sur Vienne, p. 32, n. 3. — Cf. Zumpt. Commentationes, I. p. 412 et s.; Herzog, p. 91-6; Kornemann ap. Wissowa. IV. c. 517-8; Clerc, Aquœ Sextiœ, p. 15i-163.
2. Cf. t. II. p. 505, t. m. p. 6-3-5. — Mentionnée comme colonie seulement par Ptolémée (II, 10, 6). Mais il me parait impossible que la colonisation ne date pas d'Auguste ; la ville était trop importante et elle renfermait trop d'éléments latins; c'est elle qui a livré la plus ancienne inscription de la Gaule, datée de 47 av. J.-C, et trouvée à Vieille-Toulouse (C. /. L.. XU. 5388). — L'abandon de la colline de Vieille-Toulouse pour la plaine où est aujourd'hui Toulouse, est p«sléricur à cette date de 47, mais, je crois, contemporain d'Auguste (C. L L., XII. 5386-7). Cf., hidessus, les excellentes remarques de B'Larry], //. g. de Languedoc, I, p. 184. — Dans la même région des Volques Tectosages, il faut également citer, comme colonie d'Auguste. Carcassonne. c(olonia) J{uUa) C{arcaso) (C. I. L.. XII, 5371). — Chez les Sordes ou les Bébryces du Roussillon (t. I. p. 182, 266, 462), Rascuio, Roussillon, a dû devenir colonie (cf. Pline, III, 32: Thiers, Bull, arch., 1912, p. 85); mais l'argument tiré d'une monnaie doit être écarté (Chabouillet, Catalogue, p. ix-xi).
3. Cf. t. I. p. 106-7. — Nîmes était chez les Volques Arécomiqucs. et, comme Toulouse chez les Volques Tectosages, en qualité de métropole (Strabon. IV. I, 12; t. II, p. 505). Son titre officiel est colonia Augusta Nemausus. L'inscription de
78 LES Rd.MAINS A LYON: AUGUSTE ET AGRIPPA.
colonies, Apt', Cavaillon-, (larpentras", Avignon % vinrent renforcer celle d'Orange. Aux portes de Marseille, Aix se transforma en grande ville, et, devant la gloire de son nom colonial, on oublia l'antique acropole des Salyens, Entremont, tristement abandonnée sur son plateau aux portes de la cité neuve ^
la Porle d'Augusle(C. /. L.. XII. 3151) montre que la déduction de la colonie est au plus tard de 10 av. J.-C. : celle inscriplioa indique que, à celte date, Augustus portas, muros coloniw dut, sans doute lors de scn séjour en Gaule (p. 55, n. 8), et, comme à celle dale il fonda en (iaule nombre de colonies (p. 77, n. 1), on peut croire que Nimes fut de ce nombre. Il est possible, cependant, qu'il y ait eu alors seuhMuent une nouvelle déduction de vétérans, et que Nimes ait déjà joui, peut-être depuis le triumvirat ou depuis 27. du titre colonial : car les monnaies à la légende NE.M COL (aro-ent, Cab.. n°' 2717-24: petits bronzes, n"' 2725-39) paraissent antérieures à cette date de IG. En revanche, les fameuses grandes monnaies de bronze de Nimes (n"* 2740-2877), à la légende COL NEM "remarquez l'interversion], au crocodile enchaîné, au palmier, aux tètes d'Augtiste et d'Agrippa, paraissent contemporaines de celte date et peut-être la conséquence des mesures alors prises par lempereur. Ces images font évidemment songer à quelque rapport avec l'Egypte : ce qui parait confirmé par l'existence à Nimes de cultes et de noms égyptiens (C. /. L., XII, 3043, 3058-61). D'où l'hypothèse (Ilirschfeld, Wiener Stiidien. V. 1883, p. 310 et s., et C. I. L., Xll. p. 833: Allmer, Rev. épùjr., II, p. 8-10), qu'Auguste y aurait envoyé des soldats d'.Vntoine soumis ou transfuges autrefois, au temps de la bataille d'Aclium. Et c'est possible; comparez les colons grecs amenés par César à Cùme, Slrabon, V. 1, 6. Je me suis demandé si cet emblème, crocodile et palmier, ne rappelle pas l'enseigne de la troupe qui aura colonisé Nimes. Kl j'incline à croire, comme Frœhner (Le Crocodile de Nimes, 1872), que la monnaie représente moins un symbole que des objets déterminés, conservés dans quelque sanctuaire nimois. — Autre colonie chez les Volques .\récomiques. je crois : Lodève, Forum Neronis (Pline. 111, 37). ensuite Ciolonia) Claud(ia) Luteva (C. /. L.. XII, 4247): peut-être seulement sous Claude, peut-être sous Auguste en l'honneur du père de Tibère, qui y aurait établi un marché (p. 34, n. 6). — 11 a dû y avoir une autre colonie dans la région maritime, sans doute Substanlion près de Montpellier, le Scxlantio des textes (C. /. L.. XII. p. 507 et n" 4180).
1. Colonia Julia Apta (C. I. L.. Xll. p. 137). Je crois le litre de Julia antérieur et étranger à celui de colonia, et donné ou pris dés le temps de César (Apta Julia ViiUjientium, Pline, III, 36; cf. p. 3i, n. 6).
2. Légende COL CABE dans des monnaies d'Auguste, entre 23 et 6 av. J.cC. (petits bronzes; Cab., n"' 2350-02; cf. n°" 2363-85).
3. Colonia Julia [Carpentorate] Meminorum, C. I. L.. XII. 1239; cf. t. II, p. 515, n. 1. Ce paraît être, comme Lodève (p. 77, n. 3), un ancien Forum Neronis transformé (p. 34, n. 6).
4. C(olonia) J{ulia) [plus lard aussi Had(rianay Avennio, chez les Cavares; C.I.L., XII. 1120; Ptolémée, 11. 10. 8.
5. Cf. t. 111. p. 12-13: t. 11, p. 512-4. Col(onia) Julia ou Julia Au<justa Aquœ Sextiœ: C. I. L., Xll, p. 65. — Lors de la création de la colonie, on opéra une délimitation entre les territoires d'Arles, fines Arelatensium, et d'Aix, fines Aquensium, et nous possédons encore bon nombre d'inscriptions des pierres de bornage; en dernier lieu : Albanès, Gallia Ctirisliana novissima, Aix. c. 3-10; Clerc, Aquœ Sexliœ, p. 165 et s. — Autres colonies à l'est du Rhône : Riez. Alebece Reiorum ApoUinarium
PREMIERES TRANSP^ORMATIONS POLITIQUES. 70
Ce contraste entre la Gaule Chevelue et la Xarbonnaise, là peuplades indigènes, ici colonies romaines ou latines, détermina l'empereur Auguste à ne point placer ces deux régions sous le même régime provincial. Quand il eut fini sa tâche dans le Midi, bâti les colonies ' et tracé les routes, il en remit le gouvernement à un proconsul désigné par le sénat (22 av. J.-C.)- : ce qui fut la situation normale des provinces paisibles, dépourvues de garnisons, aux allures déjà latines''. Il garda la haute main sur les Alpes, sur les trois provinces de la grande Gaule, sur la frontière du Rhin; des légats ou des préfets l'v représentèrent comme imperalor suprême : et cela signifiait que ces pays étaient encore soumis à la loi militaire, surveillés par des postes de soldats, exposés à des dangers, vivant à la merci du « droit du glaive » \
Mais qu'on se garde d'insister sur ces différences politiques entre les deux régions et les deux régimes, provinces du sénat et provinces de l'empereur, pays à toges et pays à soldats. C'étaient subtilités du droit public, dont les provinciaux s'apercevaient rarement •'. Sous le respect un peu malicieux des apparences, Auguste insinuait sournoisement les règles d'un droit uniforme. Les pouvoirs de tous les gouverneurs, quel que fut le type de leur province, furent établis de la même manière ^
(Pline. III, 36), ensuite colonia Julia Aiigusta ApoUinaris Reionim (C. I. L.. XII. p. 49). — Chez les Voconces. Die, col. Dea Auyusta Vocontioruin (XII. 090). le litre de colonia sans doute postérieur au nom et à Auguste (cf. p. 262, p. 356, n. 2). — Dans les Alpes Maritimes, Digne, col. Dinia Lub[entia?], peut-être également postérielire à Auguste; XII, 6037. p. 863.
1. Il y a doute sur ce point : car, même après la remise de la Narhonnaise au sénat, il parait y être revenu pour coloniser p. 77, n. 1 et 3).