I. — COMMUxNAUTÉ DE NOM
Il faut, pour constituer une nation, autre chose que des ententes aux frontières et des relations commerciales, autre chose encore que des ressemblances entre les langues, les institutions et les dieux : il faut une conscience commune à toutes les tribus associées, c'est-à-dire la persuasion dune parenté morale, le désir de vivre en une fraternité politique, l'amour et l'orgueil de leur nom d'alliance. Quelle que soit la durée et la force des contrats entre les hommes, il n'y a pas de patrie réelle sans cette pensée de l'idéal : même morcelés par des haines de cités ou de tribus, les Grecs ou les Juifs ont toujours formé une nation et une patrie, parce qu'ils ne renoncèrent jamais au culte de leur nom commun.
Chez ces deux peuples, en effet, le souvenir d'une même origine avait survécu à la dispersion qui suivit la conquête de leurs derniers domaines; les populations antérieures ellesmêmes, les anciens possesseurs du sol Unirent par oublier qu'ils étaient d'une espèce différente. Il y eut en Grèce comme en Judée des sanctuaires et des fêtes; des lieux et des jours do
rendez-vous réunissaient les hommes du même nom ; des prêtres et des pot'tts les rappelaient sans cesse à la dévotion de re nom et de la famille «juil désignait ; on chantait Hellen ou Israël, leurs fils et petits-fils, l'histoire de leur race, la protection de leur dieu, l'inéhranlable unité de la patrie en marche. Beaucoup de ces récits étaient mensongers : l'histoire patriotique d'une nation ressemblait souvent à une glorieuse légende; de pieux intérêts dénaturaient l'antiquité pour la transformer en symbole. Mais cette légende et ce symbole mêmes sont des faits (11- prtiiiitr ordre. Ils montrent «juf ceux qui les ont créés avaient au plus haut point la passion de l'unité nationale; et s'ils bâtissaient à leur peujdo, presque de toutes pièces, un passé de liens consanguins et d'union fraternelle, c'était sur le modèle de la patrie idéale qu'ils rêvaient pour le présent.
L'idée d'une semblable patrie existait en Gaule. Au-dessus des intérêts de chaque peuple, Arvernes ou Eduens, Allobroges ou Volques, flottaient dos pensées cumniunes à tous les hommes du nonj gaulois, la ojnviction qu'ils étaient une seule race', l'espérance de leur union.
Kt tout dabord, ils acceptaient de prendre un même nom. Tous les peuples d'entre Marne et Garonne se disaient Celtes dans leur langue : ils avaient conservé, encore au temps do César, le vocable qu'avaient porté les conquérants venus cin(| siècles auparavant des terres transrhénanes'. Tous ceux d'entre Marne et Ilhin s'appelaient d'un nom dilTérent. celui de Belges*. Seulement, les uns et les autres se réunissaient sous la dénomination roininuiie de Galates ou de Gaulois, (]ui était tirée de l'idiome indigène' ; et si les Romains avaient Uni par donner sur-
1. Tito-Livc, XXÎ, 20, 0 : Genlis sux hommes; t.i^nr, VII, 77. 8 : Propinquif eon- $finguinri$i,ue nostris; id., 6,
2. (A»ar, I, I, 1; rf. Avionus. 133; Tile-Lire, V, 34, 2; ici, t. I, p. 2ÔI-4.