‹ Histoire de la Gaule sous l'administration romaine (volume 2)Chapitre 1 sur 18 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

PEKUOTIN, FJ)n El K

I)t: LA METHODE WILHEM ET DE L'OHrHÉOS

MurccxLvi

L'ouvrage que je présente au public fait suite à mon Histoire des Gaulois , publiée pour la première fois en 4 828. Au moyen de ces deux livres, j'ai essayé de donner à Thistoirede France, sous le point de vue Gaulois, une inifeûduction, et, si Ton me permet ce mot, dès" prolégomènes qui lui manquaient . \ ^--^ .•J'^'V.^ • * " * \.

V Histoire des Gaulois aviït-podï -but-^^^ quer les origines des races qttiyon^tpeûpîô primitivement notre pays, de pëijMU^ leur -gouvernement et leurs mœurs, dcTaconter leurs migrations et leurs guerres, jusqu'au jour où , subjuguées par les armes des Romains, elles entrèrent dans une nouvelle vie sociale, dans la vie que Rome imposait, avec son joug, à toutes les Dations de l'ancien monde. Cette grande péripétie , qui termine la série des faits relatifs à la Gaule indépendante, sert aussi de conclusion à mon premier ouvrage.

L'Histoire de la Gaule sous r administration romaine reprend la suite des temps où Y Histoire des (iaulois Tavait laissée. Elle expose une nouvelle série de faits , ceux qui regardent les peuples gaulois devenus provinciaux romains ; les changements successifs introduits par ce nouvel état dans leurs idées , dans leurs mœurs , dans leur condition politique; les événements dont la Gaule fut alors le théâtre^ son action sur Rome et sur le monde romain , en tant que province romaine^ jusqu'à ce que , conquise, pour la seconde fois , «ijçfeîiquise par les peuples du Nord, elle représpjjita'^^ejjtre les Pyrénées et le Rhin , rélémeaj*i^p8Wiî.i*^.et/Mvilisé, soumis à la barbarie gerrna^g^^^ seconde péripétie ferme à sqâ«tô\îplfriérJteMes faits gallo-romains; et là timV'jhôn sêcfe'ùd ouvrage. A ce point d'arrêt commence une troisième série de faits, étrangers au plan que je me suis tracé, et qui constituent rhistoire de la Gaule sous la domination des Franks.

En approchant de cette dernière période, j'ai tâché de faire aboutir mes travaux à ceux de deux écrivains qui l'ont traitée avec une supériorité incontestée, et qui ont donné à l'histoire (le France proprement dite des bases, à mon

vir

avis, inébranlables. Le lecteur a déjà nommé ces deux maîtres delà science historique, dont l'un, illustre •dans toutes les carrières, me permettra d'acquitter envers lui une dette déjà bien vieille, en joignant ici l'expression de ma reconnaissance à celle de mon admiration , et dont l'autre me tient par des liens trop chers pour que j'ose parler plus longuement de sa gloire.

Une introduction qui occupe une grande portion de mon premier volume explique par quel enchaînement d'idées, parti d'un point de vue extérieur à la ville de Rome, du point de vue romain provincial , j'ai été amené à caractériser autrement qu'on ne le fait ordinairement Taction de Rome sur l'ancien monde. Le développement de cette introduction me dispense d'entrer à cet égard dans des explications qui ne seraient ici qu'une redite.

J'ajouterai un seul mot sur la méthode que j'ai suivie dans la rédaction de mon livre. Je n'ai point été économe d'indications de sources, et de citations de textes; et j'ai reproduit intégralement, dans mes notes, tous les passages qui m'ont paru de nature, soit à fournir la preuve de quelque assertion de détail, soit à for-

tifier, dans les points de vue généraux, la confiance du lecteur.

Voilà pour les auteui:s anciens; quant aux modernes, j'en ai cité un très-grand nombre, et j'aurais pu en citer bien davantage^ si je n'avais craint de multiplier mes notes outre mesure ; car il n'est guère d'ouvrages tant soit peu importants, sur les matières que j'ai traitées, soit français, soit étrangers, dont je n'aie pris connaissance. J'ai surtout consulté le recueil des Mémoires de TÂcadémie des inscriptions et belles-lettres, ce trésor de recherches patientes, de découvertes ingénieuses, de points de vue hardis et sûrs; et le plus beau monument, sans nul doute, que le génie d'une nation ait élevé à la science de l'histoire. Entre autres emprunts faits à ces beaux travaux, je dois indiquer, dans le second volume de mon ouvrage , la période de l'empire gallo-romain, où j'ai tâché de compléter en certaines parties et de continuer les mémoires si remarquables de M. de Brequigny sur le règne de Posthume.

L'Histoire de la Gaule sotis la domination romoine doit former trois volumes, dont je publie aujourd'hui le premier : les deux autres suivront à de courts intervalles.

La Gaule, lorsque les Romains en firent la conquête, présentait un aspect à demi sauvage. Des forêts, des rivières débordées, des fiiches immenses y couvraient une partie du sol; les races d'hommes qui l'habitaient, et qui difîéraient essentiellement des races italiques, par l'origine, le langage, les institutions, les croyances religieuses, vivaient dans un état social comparativement trèsimparfait : en un mot, la Gaule était, suivant l'expression grecque et latine, une contrée barbare \

Cinq cents ans plus tard, quand les races germaniques vinrent à leur tour subjuguer et ocou-

* Histoire de$ Gaulois depuis les temps les plus reculés Jusqu'à V entière soumission de la Gaule à la domination romaine, par M. Amédée Thierry. «• édition. Paris, 18U5.

s INTRODUCTION,

per celte même contrée, Taspect en était bien difTérent. De riches cultures, des villes nombreuses et magnifiques, ornées de temples, de palais, d'amphithéâtres égalant souvent en grandeur et en beauté les monuments de l'Italie; un peuple vêtu de l'habit romain, portant des noms romains, parlant généralement la langue latine ; des écoles où les lettres et la science romaines, déjà éteintes au midi des Alpes, jetaient encore un éclat assez vif; enfin des armées romaines : voilà le spectacle qui frappa les yeux des nouveaux conquérants de la Gaule. La dernière bataille livrée sous les enseignes de Rome le fut près des bords de l'Aisne; le dernier sang versé au taom et pour ïa cause de Tempire romain fut du sang gaulois.

Que s'était-il donc passé, durant cet intervalle de cinq siècles, entre les Pyrénées et le Rhin? Quelles causes avaient produit cette espèce de métamorphose du sol et des hommes? Par quel travail intime, par quel enchaînement de profondes modifications, ce peuple, de gaulois qu'il était, devint-il romain? Toutes les fois qu'une nation plus civilisée en subjugue une autre qui l'est moins, il s'exerce de la première à la seconde deux actions distinctes et successives. Après l'occupation matérielle des corps et des choses, commence l'occupation dei idées, des croyances, 4^$

INTRODUCTION. ft

habitudes dii^ peuple vaincu^ au ffidyen des lois, de lu religion^ de Tadministration^ du mélange du peuple vainqueur : seconde cohquéte^ lente ^ graduelle^ mais sans laquelle la première manquerait de solidité et de durée, et qui a, comme celle^ ci, ses résistances, ses tortures el;. seâ larmeâ. Comment s'opéra en Gaule cette conquête des intelligences et des habitudes? Quels accidents partictiliers la signalèrent, quel résultat en sortit ? La vieille Gaule perdit-elle jusqu'aux dernières traces de soti passé, et les traditions de son ancien état, et ses énergiques superstitions, et l'originalité native de ses races ? Fut-elle romaine sur lé modèle de l'Italie, sur celui de l'Espagne, de VA-^ frique, de l'Asie-Mineure, de la Grèce, ou sur le sien propre? Dans ce dernier cas, à quelle limite d'identité s'arrêta l'assimilation, et quelles causes déterminèrent celte limite? En d'autres termes, et si l'on me permet une expression insolite, mais qui rend ma pensée, comment et dans quelle me* sure la Gaule fut-elle romanisée? Voilà le problème que j'ai osé aborder, la question que j'ai essayé de résoudre dans cet ouvrage.

Pour un pareil travail, si ardu qu'il paraisse et qu'il soit en effet, les matériaux ne m'ont poîht manqué. Rome concentra sous l'unité d« ses lois et de ses mœurs tant de races d'hom*

mes i^épandues sous tant ée dimals, qu'on peut étudier son action civilisatrice simultanément sur les éléments les plus dissemblables, dans les circonstances de temps et de lieu les plus yariées. Une étude approfondie de l'empire romain fait surgir aux yeux du lecteur tous ces rapproche* ments, qui ne servent pas moins à l'intelligence philosophique de l'ensemble qu'à la couleur du récit. On y voit se dessiner de province à province, sous l'uniformité imposée du gouvernement et de la civilisation, les diversités de fait qui constituent l'individualité provinciale. L'IUyrie et l'Egypte, le Pont et la Bretagne ne fournissent pas à l'Empire, si je puis ainsi parler, la même espèce de citoyens; on n'est pas Romain à Athènes comme à Carthage; et TEspagnol, le Syrien, le Gaulois, furent des frères qui se ressemblaient peu. Il m'a paru que la mise en saillie de ces différences donnait une vue toute nouvelle de l'empire romain, et leur comparaison m'a servi à édaircir nombre de faits obscurs, inexpliqués, parmi ceux-là particulièrement qui se rapportaient à la Gaule.

Dans les récits qui vont suivre, j'aborderai donc fréquemment les faits généraux de l'empire romain; et, si l'on trouvait que mes jugements sur les maîtres de l'ancien monde et sur leurs institutions ne sont pas toujours conformes aux opinions

reçues, aux jugements portés avant moii qu'on veuille bien ne pas oublier quelle est ici ma tâche, et quel est mon but. Les événements considérables, ceux qui, bouleversant la condition des peuples et sillonnant profondément les voies de l'humanité, font sentir leur action au loin, à travers l'espace et le temps, apparaissent souvent dans l'histoire sous des aspects tout différents, suivant le point de vue d'où l'œil les examine, parce qu'ils sont complexes, parce qu'ils embrassent ucie grande multiplicité d'intérêts humains. Je n'ai point entrepris ici d'écrire l'histoire romaine eh vue de Rome, de suivre la ville aux sept collines dans les phases variées de sa fortune, de prononcer si elle a toujours bien fait pour son bonheur, pour sa gloire, pour sa durée; mon terrain est en dehors de ses murailles, quoique dans son empire. Annaliste d'une province, c'est du point de vue des intérêts provinciaux que j'ai dû considérer la me^ tropole; historien d'une des nations conquises par les Romains, c'est du point de vue de l'univers conquis que j'ai envisagé l'action de Rome conquérante sur l'humanité.

J'ai exposé, dans un premier ouvrage, comment le peuple romain s'établit dans la Gaule '. Il y

* HiiU de$ Gaul, t. ii, p. 159 et suiv.

pénétra d'abord par le littoral de la Méditerranée^ cent cinquante-quatre ans avant notre ère, et réduisit successivement en province une partie des cités méridionales. Un siècle plus tard, Jules -César l'ônvahit du côté des 'Alpes, et la subjugua tout entière, après une guerre de dix ans.

Les nations gauloises avaient été accablées, mais non soumises; leurs soulèvements fréquents, sous Auguste, sous Tibère, sous Claude, témoignèrent hautement que Fesprit d'indépendance vivait toujours en elles, et, quoiqu'aflaibli d'année en année par la durée de l'asservissement, n'était pas facile à éteindre i. Il se réveilla même, avec une vigueur toute nouvelle, pendant les guerres civiles qui, au moment de la mort de Néron, semblèrent précipiter Rome vers sa ruine, et le monde romain vers sa complète dissolution.

Ainsi que je l'ai raconté ailleurs plus en détail, Yitellius, qui traînait après lui en Italie l'élite des . légions romaines cantonnées sur le Rhin, n'avait pas encore passé les Alpes, que déjà un paysan boïeii, nommé Marie, prenant les titres de Dieu et de libérateur^ proclamait l'affranchissement de la Gaule.

* JETist. ûAi Gaul, t. m, part, m, c, 1.

* Assertor Galliarum et Deus, nomen id sibi indiderat. Tacit.,

Propagée hardiment, l'insurreclioD devint générale. Les commencements en furent héroïques. On vit, f rès de Lvon, huit mille paysans, compagnons de Marie, attaquer presque sans armes les troupes de Vitellius et se faire tailler en pièces. Sur les bords du Rhin, le courage fut mieux récompensé. Les camps romains, dégarnis, il est vrai, d'une portion de leurs cohortes, mais encore redoutables, capitulèrent ou furent emportés d'assaut par une multitude à peine organisée; et le soldat des Césars, dépouillé de ses enseignes remplacées par le drapeau gaulois, contraint de prêter, soùs des chefs gaulois, serment de fidélité à Y Empire des Gaules^ subit une humiliation qui dépassait toutes les ignominies des fourches caudines \

Tout alla bien tant qu'il .ne s'agit que de combattre; mais, dès qu'il fallut constituer un gouvernement et préparer la défense ultérieure d'après un plan commun, les difficultés se manifestèrent, et, de toutes parts, la dissidence éclata. Quelle serait la forme de ce gouvernement? Dans quel lieu ^ en placerait-on le siège? Quelle cité aurait la prépondérance parmi toutes? Ces questions, sur lesquelles, au fond, il n'était pas aisé de s'entendre, se com-

* Juravere qui aderant:pro imperio GalUaruin. Tacit., UiiU.

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