‹ Histoire de la Gaule sous l'administration romaine (volume 2)Chapitre 2 sur 18 · IV · texte numérisé non relu

IV

pliquaien t et s'envenimaient encore par les rivalité s

des cljiefs et les prétentions des différents ordres.

Des causes que j'ai déjà exposées % et dont la principale résidait dans le caractère même des races kimro-galliques^ avaient nourri de tout temps entre les cités gauloises une incurable désunion. Ce funeste esprit de discorde n'avait que trop bien secondé, pendant les guerres de la conquête, la politique de César et la bravoure de seslégions. L'administration impériale continua d'exploiter des dispositions si précieuses pour les conquérants. Auguste, par de nouvelles circonscriptions territoriales adroitement combinées, brisa les vieilles confédérations, déplaça les centres de suprématie, opposa sous vingt rapports les cités aux cités, les villes aux villes; et l'inégalité que ce prince et ses successeurs introduisirent à dessein dans la répartition des charges ou des faveurs acheva d'aigrir les défiances mutuelles '. Les cités, d'ailleurs, n'arrivaient pas toutes à la fois au même degré dans la civilisation de leurs maîtres : les unes restaient plus opiniâtrement gauloises, les autres se pliaient avec plus de flexibilité aux allures romaines. Il en résultait encore des antipathies, encore des déchirements; et c'était pourtant

* Hist. dei Gaul, 1. 1, Introd.; t. il, c. fl, etpassim*

* Ibid.j t. III, part, m, c. 1.

de ce chaos d'éléments discords qu'il fallait faire sortir un gouvernement unique.

D'abord, la Belgique éleva des prétentions, en apparence assez fondées, à la direction du nouvel ordre de choses. Presque seule, elle avait supporté le poids de la guerre d'affranchissement ; Tutor et Classicus, collègues du batave Civilisdans la glorieuse campagne du Rhin, étaient Trévires : pouvait-on espérer de rencontrer ailleurs des chefs plus braves et plus heureux? L'administration romaine elle-même avait fixé à Trêves la résidence des lieutenants impériaux^ dont l'autorité embrassait une notable partie des Gaules : Tempire gaulois, fondé par des Belges, aurait-il pour premier résultat de dépouiller leur principale ville, et de détruire une suprématie d'usage, que les services récents avaient si solennellement consacrée? £n Belgique, tout était militaire. Placées dans le voisinage des camps romains, habitant péle-méle avec les soldats, fournissant aux armées impériales des cohortes très -estimées, ces populations avaient conservé, mieux que le reste de la Transalpine, les habitudes et le goût de la guerre. A leurs yeux, la vie des armes était la seule vie digne d'une nation; l'autorité incontestée d'un chef, le seul gouvernement propre à la Gaule* Gloire et aventures militaires, domination au dehors, incur-

sionS) pillages : Toilà ce que signifiaient, pour la plupart des cites du nord, ces mots nouveaux de liberté et à^ Empire gaulois.

Ces mêmes mots, dans les cités de Touest et du centre, chez les Armorikes, les Carnutes, les Andégaves, les Bituriges, réveillèrent de bien autres sympathies, excitèrent de bien autres vœux. Du sein de cette terre des superstitions druidiques, le cri de liberté avait évoqué la vieille Gaule avec tout son cortège sauvage. Ce qui survivait de l'ancien sacerdoce, décimé et proscrit par les statuts impériaux. Bardes, Ovates, Druides, sortis des bois et des cavernes, reparaissaient dans les villes, hideux, implacables, traînant à leur suite Fappareil, longtemps abandonné, des sacrifices humains. La foule se pressait à ces afîreux spectacles, devenus nouveaux pour elle; les autels se relevaient; le sang des prisonniers romains recommençait à ruisseler sur la pierre, et les colosses de paille et d'osier se remplissaient encore d'infortunés voués à la flamme. Le fanatisme se hâtait d'émouvoir et de frapper. Lès collèges de prétresses se reconstituaient; et la nuit, du milieu de la mer, des cris de femmes, des bruits de cymbales et l'écho des danses furieuses rappelaient « la mémoire les orgies sanguinaires de Séna *.

* Consulter» sur les orgies de Séna, \HiiU des GatU*, n, 94-97. .

C'était une résurrection complète du passé; et il ne manquait pas de prophètes pour annoncer à la Gaule ainsi régénérée une durée sans fin, avec une puissance sans limite. La destruction du Capitole, incendié par les soldats de Vespasien, fournît surtout une ample matière aux prédictions et à la crédulité. « Rome, disaient les Druides, prise et « pillée autrefois par les Gaulois, n'avait survécu à « sa ruine que parce que le Capîtole était resté de- « bout. Mais des feux allumés par la colère du des- « tin venaient de dévorer ce temple, et de fixer le a moment où la possession du monde passerait aux « nations transalpines '. » On racontait alors comment le Dieu libérateur Marie, exposé aux bêlfes dans l'amphithéâtre de Lyon, sous les yeux de l'empereur Vitellius, avait été respecté par elles, et comment, pour le tuer, il avait fallu recourir aux javelines des soldats romains *. Ces miracles, ces prophéties irritaient les imaginations; on courait aux armes; les anciens sénats, les anciennes assemblées se reformaient ; les ligues se réorganisaient ; et l'esprit des masses, violemment refoulé vers le

' Possessionem rerum bumanarum transalpinis gentibus portendi, superstitione vana, Draid» canebaDt. Tacit., HisU, iv, 54.

' Quia non laniabatur, stolidum vulgus inviolabilem credebat, donec specUnte ViteUio, interfectus est. Ibid.^ u, Bi.— Bfistoire des Gaulois j X. m, p. 412.

passé, cherchait à ressaisir les vestiges d'un temps

déjà bien effacé de tous les souvenirs.

Mais l'exaltation sauvage qui se propageait dans l'ouest, loin de trouver un écho à .l'orient des Gaules, n'excitait là qu'un sentiment de pitié et d'inquiétude. Les grandes cités de l'est, les Edues, les Arvernes, et même les Belges Lingons et Kèmes, objet principal des faveurs de l'administration impériale, s'étaient façonnés rapidement aux coutumes ainsi qu'aux idées de l'Italie. Leur jeune noblesse, élevée dans l'étude des lettres latines, au sein des écoles déjà célèbres d'Âutun, regardait avec un étonnement moqueur cette résurrection d'un grossier fanatisme *. Ce n'est pas que cette partie des Gaules fût tiède à la cause nationale : excepté les Séquanes, qui s'étaient séparés de l'alliance commune par haine des Lingons ; excepté encore la ville de Lyon, qui se regardait plutôt comme une colonie romaine que comme une ville gauloise, toutes les cités orientales avaient embrassé avec chaleur le projet d'insurrection. Elles voulaient l'indépendance, mais sans renoncer à des habitudes, à un état social qu'elles considéraient comme un progrès, sans

* Gravissima elvius, electa juventule...» fanalicam multitudiacm disjecit. . Tacit., Hiat » ii, 61

rétrograder enfin vers un passé qui n'était plus à leurs yeux que la barbarie.

Pour de tels hommes, déjà tout romains au fond, une seule forme de gouvernement pouvait être digne de quelque estime, la forme même du gouvernement de Rome : un sénat avec deux consuls et un empereur. Comme pour compléta la ressemblance des deux empires, un noble Lingon, Julius Sabinus, voulut que la Gaule eût aussi ses Césarsy et il se fit proclamer sous ce titre ', auquel il avait droit, prétendait-il, par la raison que son aïeule, durant les guerres de la conquête, avait cédé à l'amour du conquérant, et que lui, Julius Sabinus, était issu de leur commerce *. De si honteuses folies soutenues par la cité des Lingons, qui voyait dans l'élévation d'un des siens un moyen de prééminence pour elle, ne firent que jeter du ridicule ou de l'odieux sur les sentiments des peuples de l'est et aggraver les embarras gé* néitiux.

Tandis que les deux tiers de la Gaule, travaillés ainsi par des tendances contraires, usaient leur

« Gesarem «e saluUrl jubet. Tacit-, JJitf., i?, 61. — IwXtoc ^oJp -rtç Sxêîvo;.... Kataap iircdvojAàodv}. Dion. Gass. LXVI, 3. Ed. Sturz. Lips. 1824. — Cf., JETiff. ù»t Gml^ t. ni, p. 71.

> Proaviam saain divo Jaiio, per Galliag bellanti, corpore atqne adultério placaUw. Tacit., HUUs iv, 55. — Xi^wv *Tf1fOvoç tou K«(<rapoç Tcû Iou>.{cu avat. Dion. Gass., lœ, dU

14 INTilODUGTIOIf.

énergie eil disputes et eo projets irréalisables, le midi restait étranger au mouvement d'insurrection, soit iddiiférenee, soit plutôt crainte de la province narbonnaise, qui, depuid [Hrès de deux siècles, se* parait constamment ses intérêts de ceux des autres nations transalpines.

Le temps s'écoulait cependant, et l'heure favorable pour s'organiser n'était déjà plus, car l'Italie se pacifiait. Elle se pacifiait, si l'on peut ainsi par* 1er, à force de désastres; Galba, Othon, Vitellius s'étaient dévorés l'un l'autre au profit de Vespasien. La première pensée du nouveau gouvernement se porta vers la Gaule, dont il jugeait la révolution très-grave, par elle-même d'abord, puis en raison de l'exemple; et il envoya sept légions de ce côté des Alpes. Le vertige semblait s'être emparé de toutes les cités. Une troupe <ie Lingons, conduite par le César gaulois Sabinus, s'était jetée sur le territoire des Séquanes, et s'y fit tailler en pièces *. La guerre civile préparait les défaites de la guerre étrangère. Sous le coup de tant de périls, on voulut essayer d'une dernière assemblée gêné* raie qui résoudrait définitivement les questions laissées indécises par les assemblées antérieures,

\Taclt^ Sist s iV| et.;- Dion., uvî, t»b( itip. — Plut., Hi àmat. - BUU de$ Gaul, U m, p. 471, 500.

c*est*à-dire toutes les questions fondabfientâles.

Celle-ci fut plus désordonnée iet plus tumultueuse encore que les précédentes: Lâs et effrayé de tant d'anarchie^ un député rémois^ nommé Jiilius AuspeXy osa parler d'accommodement arec les Romains^ et trouva de l'appui parmi les représentants des cités de l'est; mais les députés de la Belgique y et, par- dessus tous, l'orateur TuUius Valefîtinus, qu'avaient envoyé les Trévires, éclatèrent en invectives contre les timides et les traîtres. Les passions s'enflammaient, et l'assemblée pk*enàit peu à peu un aspect sauvage^ l'aspect de ces diètes de la vieille Gaule, où l'épée ne restait pas toujours dans le fourreau, où le fer des piques intervenait parfois au secours de la parole : on se sépara plus incertains, plus méfiants, plus divisés qu'auparavant \

Il advint de tout cela ce qu'on avait dû prévoir. Les légions romaines ne rencontrèrent point d'opposilion dans l'est; les cités de l'ouest n'envoyèrent point de troupes hors de leur territoire, et la guerre alla tout d'abord se concentrer dans le voisinage du Rhin. Elle s'y prolongea, avec des succès divers, jusqu'à ce que le malheur eût brisé Tâme héroïque de Civilis. Le Batave fit sa paix; ses amis

* aùt âfê Gaul» t. m, p. 478 et inly.

de la Belgique Favaient déjà devancé; le reste de

la Gaule suivit leur exemple.

Impitoyable envers les chefs de l'insurrection^ le gouvernement romain se montra clément eu* vers les peuples. Le lieutenant impérial chargé de la conduite de cette guerre, Petilius Cerialis, aborda les cités gauloises avec des paroles de concorde et de persuasion, qui ne furent pas moins eificaces que Thabileté de ses armes. Il s'attacha surtout à leur démontrer l'impuissance absolue de leurs efforts et la vanité de leurs rêves de nationalité, ce Que gagneriez-vous à être sépare rés de Rome, leur disait-il, sinon la guerre per- « pétuelle contré les Germains et les Bretons? Ne « vaut-il pas mieux faire avec nous partie d'un <c vaste et puissant État? Nous ne vous avons im- «( posé que les charges nécessaires à la commune « défense et au maintien de la paix ; le reste est « égal entre nous: vous commandez nos légions; a vous gouvernez nos autres provinces et souvent « celle-ci ; de vous à nous, rien de partial, rien <c d'exclusif. » Et il ajoutait ces mots remarquables : tt Si les Romains disparaissaient de la terre « (veuillent les dieux empêcher ce malheur!), qu'y <i verrait-on désormais, sinon la guerre univer- « selle entre les nations? Il a fallu huit cents ans M d'une fortune et d'une discipline constantes

a pour élever ce colosse, qui écraserait sous ses a ruines quiconque tenterait de l'ébranler ! Aimez a donc la paix, environnez de vos respects une « ville qui se donnée également aux vainqueurs et a aux vaincus' ! j>

Ces paroles ou d'autres semblables contenaient un fond de vérité que l'expérience du présent ne rendait que trop manifeste : la Gaule obéit donc ; eût-elle pu faire mieux dans l'état d'impuissance que lui révélait trop clairement sa triste et dernière tentative? Elle obéit sans arrière-pensée; elle se résigna à l'idée de vivre d'une vie étrangère, de n'être plus qu'un des membres d'un corps étranger : du moins ce membre était important; et ce vaste corps de l'empire romain couvrait de son étendue presque tout l'univers connu. Une fois résignée à la perte de sa nationalité, elle sut trouver dans sa nouvelle existence, comme province, assez de liberté pour que le caractère de ses peuples ne s'affaissât point; les institutions de l'Italie vinrent, au contraire, ouvrir de plus larges voies à son développement social. Il arriva aussi que, secondée par les événements, la province

* Octingentorutn annorum fortuna discîptinaqae compages bac cônvalnit, qae conveUi sine eiitio coaYellentiuin non polcsl. Tacit., BitU. IV, 74.

gauloise sut se créer, à l'égard de l'Italie^ une indépendance relative, et même, plus tard^ uûepréémineûce qui ne fut point sans éclat, et qui la place, sans contredit, au premier rang des provinces romaines d'Occident.

Je m'arrête à dessein sur ce fait, qui sert de point de partage entre deux grandes phases de la destinée de nos pères, entre l'histoire de la Gaule libre et l'histoire de la Gaule devenue romaine: point commun où vient aboutir la première, et où commence la seconde. Celle-là avait pour objet la peinture des races gauloises à l'état d'indépendance en quelque sorte originelle, de leurs courses au dehors, de leurs développements sociaux au dedans, de leurs luttes contre l'étranger ; celle-ci les présentera soumises sans doute à des lois qu'elles n'ont point faites^ mais introduites par ces lois mêmes dans le système des peuples civili* ses, et s'y créant par leur génie une place brillante. Là, elles appaKiissaient isolées, etinemies, à l'égard des autres races humaines; ici au contraire tout est lié, tout est connexe entre elles et vingt autres races comprimées comme elles sous la même unité sociale; et on voit leurs destinées mutuelles agir et réagir perpétuellement des unes aux autres sous le niveau qui les règle toutes. Ce flux et reflux d'action politique, administrative, littéraire^

INTHODUCTION. tt

sociale, entre la Gaule et les autres portions de r£mpire y \ient imprimer à son histoire un nouveau caractère d'importance et de grandeur, quand la nationalité en est efTacëe.

Mais qu'était-ce que ce système social dont Rome formait le centre, que ce gouvernement qui imposa des destinées communes à presque tout le genre humain, et qui les lui fit accepter enfin sans opposition, durant plus de quatre siècles? C'est ce que je dois m'efîorcer de bien expliquer avant tout, afin de laisser le moins d'obscurité possible dans les récits de mon livre. Bien préciser , avant tout, la valeur des termes , bien arrêter le sens des formules qu'il emploie, est un soin que doit prendre tout historien qui veut prévenir la confusion dans l'esprit de ses lecteurs , et se garantir luimême d'anachronismes de mots et d'idées, plus faciles à copimettre qu'on ne pense. L'histoire romaine, qui, dans une durée de plus de douze cents ans , embrasse tant de grandes catastrophes, et qui se trouve coupée en deux parties bien distinctes par une révolution fondamentale, exige plus que toute autre cette étude attentive des termes politiques et des formules administratives : car, d'une période à l'autre, ils changent fréquemment de signification ou d'étendue. Voilà ce qui m'a engagé à écrire cette introduction , dans la-

«0 INTROAOCttON.

quelle j*6iposerai le caractère et hê progrès 4e i'unitë sociale créée par la puissance de Rome, tels qu'ils m'ont paru ressortir d'un eiuunen serupuleux des faits.

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