d, Bmr. St»ph, « 1581. v
lut enfin des armées pour agir régulièrement con • tre cette armée de brigands \ Les gouverneurs des provinces gauloises^ entre autres Septime Sévère ^ homme habile et ferme qui commandait la province lyonnaise *, réclamèrent du gouvernement des mesures énergiques, L'empereup, à leur demande, envoya un de ses lieutenants^ Pescennius Niger, avec quelques légions '. Ces forces disciplineras eurent bientôt défait et balayé les misérables soldats de Maternus, qui allèrent se rallier en Italie. L'audacieux aventurier complota même de piller Rome pendant une fête publique où, déguisé en prétorien , il devait se glisser près de l'empereur et le poignarder; mais ce fut lui qui, trahi par un des siens, perdit la vie; ses compagnons furent exterminés tous jusqu'au dernier *. Cette guerre des déserteurs avait réuni sur les bords dû Rhône, comme collègues et amis, deux personnages destinés à se rencontrer de nouveau au fond de l'Orient, mais en ennemis, cette fois, et à la tête de deux grandes armées : Septime Sévère et Pescennius Niger ^. Dn jeu bizarre de la fortune rapprochait des mêmes lieux, au même
* Herodian. , ub. tupr. ^ Spartlan. « in Nigr. « 75. *Spariiaa.,5év«r..65.
* Spanian.,iVtflr..75.
* Herodian., 1,16.
' Spariian. , Nig. « lœ, lattd, — Sever., 65.
moment I deux autres généraux romaine, ClocUu» Albinus et Helvius Pertinax, devenus plus tard non moins célèbres. Le premier commandait une des armées rhénanes, et venait de fe signaler par une victoire importante ^ur les Frisons ^; I4 sa<* cond avait été envoyé dans l'ile de Bretagne pour apaiser une révolte militaire; et, en faee des ]^u$ grands dangers^ car une ibis les séditieux le frap* pèrent et le laissèrent pour mort sur la plaoe^ il était parvenu à rétablir Tordre dans le pays et l'obéissance parmi les soldats'. Ces quatre hommes allaient bientôt se trouver mêlés > dans nn mémo but , aux mêmes événements : le sort réservait trois d'entre eux à se combattre et k s'entre^létruire; tous les quatre devaient 1 suivant le mot de Tî* bère, « goûter de l'empire * »^ et trois d'entre eux en devaient mourir.
Cependant Commode déshonorait chaque jour davantage le glorieux nom de fils de Marc-Aurèle; chaque jour sa tyrannie, que rien ne con* trebalançait plus, semblait devenir plus insensée^ Placé, à moins de dix-^neuf ans, avec une tête faible et un cœur corrompu , au-dessus du reste
* Spartian., Albin., 81.
* Ingens periculum adiit, 8edftionelegionl»i«ii#fMMlcn% csMioter mortaos relictus. Spartian. , Pertin. s 54.
> Pio , Lxxii , 8; Lxuii . 4. — Spartian. , ti&. nifir.
« Et ta» Galba, quandoque degiulaltis imperinm. TisiUié»*^ i^*
CHAHTRE i. 917
de rfamuatiité et entre ce$ deiix extrêmes d'une autorité sans limite, pouvoir tout et craindre tout, il fut saisi du vertige qui avait frappé , avant lui, Caligula et Néron. Sa raison s'altéra. Des conspira* lions qui mirent sa vie en péril et où trempaient^ avec des sénateurs , quelques membres de sa famille , kii firent prendre en une haine sauvage et ses parents et les amis de son père, et le corps entier du sénat : le sénat surtout, dont il poursuivait ouvertement, dans tous ses actes, l'abaisse^ nient et l'extermination \ Sa folie cruelle s'étendant avec le cercle de ses soupçons, et ne lui montrant plus autour de lui que des ennemis déclarés ou secrets , il périt des mains d'une courtisane qu'il aimait , de son préfet du prétoire I^tus, et de son chambellan Électus, qui tous trois cru«» rent leurs jours menacés : ils l'empoisonnèrent et le firent étouffer dans son bain par l'athlète Narcisse , le soir du 31 décembre de l'année 192 ^.
L'empire était délivré d'un monstre; mat$ la tjh che n'était qu'à moitié faite, si Ton ne se hâtait de conjurer les dangers d'un interrègne , si l'on n'ecH chainail par un nouveau serment les prétoriene attachés de coeur à Commode^ si l'on ne prévenait
* Dio , Lxxii» 8 , seqq. — Herodian., i , 11. — Lamprid., Commod,, 48, 40.
* ]Mo,4«pi, SS« — HerodUn., i, 28. — Lamprid.. Commact.« 5t.
enfin Tintervention des provinces et le choc des aN mées , comme au temps de Galba , d'Othon et de Vitellius. Malheureusement aucune règle n'existait pour la succession au trône des Césars; seulement, depuis Nerva , c'est-à-dire depuis près d'un siècle, les adoptions successives avaient créé d'un prince àTautre une hérédité de fait, dontla chaîne se trouvait brisée. En remontant par les souvenirs de l'histoire jusqu'à Domitien , le dernier empereur mort violemment, et à la manière dont la puissance souveraine avait été déférée alors à Nerva , sur la désignation de Parthénius, les meurtriers de Commode trouvèrent que cette marche était peutêtre la meilleure à suivre dans l'intérêt de tous, mais certainement la plus sûre pour eux-mêmes. Après avoir passé en revue tous les personnages placés au premier rang, ils arrêtèrent leur choix sur le préfet de la ville, Pertinax , qu'ils aimaient faiblement, mais qu'ils estimaient; et ils se rendirent aussitôt chez lui , avec les gardes du palais.
Né dans une condition obscure^ et d'abord grammairien \ Helvius Pertinax, par ses talents, par son courage, par son caractère ferme et grave, s'était élevé aux premières dignités de l'état et à l'amitié de Marc-Aurèle^ Commode l'avait exilé,
* Capitol. , Pertin, , 54. — Dio , ixxiii , 3.
« Herodian, ii, 30. — J. Capitol., Pertin,, Si.— Anrel. VIct., Cae$,
CUAPITRK I. UH
puis rappelé^et envoyé en Bretagne, comme je Tai dit, pour pacifier la province et Tarraée en fermenta* tion ; à son retour, il l'avait nommé au proconsulat d'Afrique, et à la préfercture de la ville : Pertinax était âgé de soixante-six ans \ Au bruit d'armes et de voix qui le réveillait en sursaut au milieu de la nuit, à cette espèce d'envahissement de son domicile, par les soldats de Lsetus et d'Électus, ministres ordi<» naires des barbaries de Commode, il put croire sa dernière heure venue; et se levant sur son séant, la poitrine découverte, il se contenta de dirc^, avec le sang-froid d'un digne ami de Marc- Aurèle : «c Je vous attendais ^. »Tout s'étant expliqué , Pertinax, après des refus opiniâtres, mais dont aucun historien n'a mis en doute la sincérité, accepta enfin, par des motifs de devoir et de nécessité politique , l'empire qu'on lui offrait ^, et suivit le préfet du prétoire à la porte Nomentane.
C'était près de cette porte, hors des murs de la ville, que se trouvait le camp des prétoriens, entouré d'un mur et d'un large fossé *. Aucune des rumeurs confuses qui commençaient à parcourir
* Cf. TUlem. » BiiU dei Emp, « ii ; d. S , s«r iPertlnai.
îiS €Î9U tTxcv ^t' {kmSoi... Herodian. , ii , 30 , 31.
* Herodian. , ub. iupr. — Dio , lxxiu , 1 , 5.
* Cf. Tac.iiiin.^iy, 5; JSTi'sl.^ i,8i;ii, 9ael|MU#.
la ville n'avait encore pënétré dans cette forteresse lointaine dont les approches étaient bien gardées. LaDtuSy dans quelques explications courtes^ attribua la mort de Commode à une cause naturelle, amenée, dit-il , par l'intempérance du prince ^; et il proclama le nouveau César. L'attitude des soldats pendant toute cette scène fut embarrassée et froide; Pertinax promit de leur faire distribuer pour son avènement 12,000 sesterces par téte^; puis, accompagné des cohortes, dont l'accueil n'était guère propre à l'encourager, il se dirigea vers le lieu où il avait convoqué les consuls et le sénat* De ce côté du moins, la joie était universelle et vive; les sénateurs, comme des gens délivrés d'un grand danger, s'embrassaient les uns les autres en s'abordant ; et la foule, qui encombrait déjàlesavenues de la curie, applaudissait en leur criant : < Tout va bien! la victoire est à vous! vous voilà « sauvés ' ! .» Six ans de souffrances et de périls avaient attiré sur eux la sympathie publique; et les masses, par un généreux oubli d'elles-mêmes, f(Qtaient surtout, dans la commutie délivrance, la délivrance d'un corps si odieusement persécuté.
< Xo[A(AO$oç (xèv lOfAÎv 6 PaoïXibç TÎdvvixtv àffoirXviÇia... HeffOdiân., 11,32.
*Dio, Lxxiii, 1.-3,000 drachmes ou deniers romains valana 9»lt3 îr, 90 c.
cRAPiTBE L an
Mais, comme toutes les assemblées que le vent de la popularité caresse ^ le sénat s'exaltait à ces cris, s'exagérait sa propre force , ne parlait pas seulement de reconquérir J'autorité dont il avait joui sous Marc-Aurèle et sous Trajan, mais portait ses regards encore plus loin dans le passé. A ce sentiment d'ambition collective se mêlaient des ambitions particulières sans limites , et surtout un désir violent de réaction contre tout ce qu'avait &it Commode et de vengeance contre les hommes qui l'avaient servi. Pertinax vint résigner au sein de l'assemblée le pouvoir qu'il n'avait accepté, disait-il, que pour le lui conserver plus sûrement; mais la majorité insista pour qu'il le reprit, et, après de longs débats , il consentit à s'asseoir sur la chaise curule réservée aux empereurs *.
La proclamation des Césars par le sénat était accompagnée de paroles solennelles, improvisées et répétées en chœur, et qui reproduisaient l'impression des circonstances dans lesquelles chaque nouveau règne s'ouvrait : on leur donnait le nom d'acclamations; et leur inscription sur les registres de l'assemblée servait à constater à la fois le vœu public et les engagements que le prince était censé prendre envers le peuple romain , au moment de
• Dio , Lxxin ,1,3.— Herodian. , ii , 34.
son élection. Celles qui furent alors prononcées contenaient plus de haine contre Commode el les siens 9 que de marques d'afiection et de promesse d^appui pour Pertinax. Un cri dominait tous les autres , celui qui réclamait des supplices, qui demandait instamment que le corps du Radiateur ^ du parricide, de l'assassin du sénat, fût traîné, avec le croc, au spoliaire de l'amphithéâtre où l'on jetait les gladiateurs morts; qu'il fût précipité dans le Tibre; que ses statues fussent brisées, sa mémoire abolie \ ses espions chassés des rangs de l'assemblée, ses délateurs livrés aux lions '. Quelqu'un ayant dit que déjà le cadavre avait été déposé au mausolée d'Adrien , on s'écria de tous côtés : « Par quel ordre? Qui a fait ensevelir Tenci nemi du sénat ^?i> Et le consul Sosius Falco, apostrophant Pertinax, s'emporta jusqu'à dire : <x Nous voyons bien quel empereur tu seras , toi « qui viens ici élu par la maîtresse de Commode « et suivi de ses bourreaux *. >> La violence de cette
* Gladiator in spollario lanietar; qui senatam occidit uneo trahatur; gladiatoris statu» detrahantar; parricida ciyium trabator... Mar. Maxim. , ap. Lamprid. Commod. , 5S.
' Delatores de senata, delatoresad leonem. Ihid.
> Quo autore sepellcriint ? parricida sepultas eraatur. Lamprid., Commod. « 53.
« Qualls imperator es faturus Mac intelllgimus, quod LAtnm et llarciam ministros sceleram Gommodi post te videmus. J. Capitol. Parfifi. ,55.
triste scène émut le vieillard et acheva de le décourager; beaucoup y virent un présage menaçant pour le principat qui commençait.
Respectueux envers le sénat ^ qu'il consultait sur tout, et à qui il aimait à répéter: ce que le gou- <x vernement était entre eux chose commune * ; » mesuré dans sa réaction contre les iniquités du dernier règne; capable de rétablir, par son économie, les finances de l'état, compromises par les prodigalités insensées de Commode, Pertinax avait toutes les qualités d'un bon empereur. Si cet hompae vénérable fût arrivé au trône des Césars, par adoption comme Marc-Aurèle, Adrien ou Trajan , son règne eût été non moins facile que bon; mais il éprouva tous les embarras d'une élévation imprévue, tous les contre-coups d'une fortune faite , pour ainsi dire, par surprise. La jalousie lui aliéna beaucoup de ses collègues ; l'ardent consul Falco conspira contre lui^; Laetqs, qui se crut négligé, l'abandonna ^. Au sénat même, où la majorité savait ordinairement apprécier ses concessions, elles n'étaient pas toujours jugées suffisantes : et il ne manquait pas de voix, sincères
^lotxmotv vofitCovroc... HerodUn. , ii , 35.
* Dio , Lxxu I» 8. ^ J. Capitol. , Pertin. , 57. » J. Capitol., FerWnw57.
s'observer et à se meaacer *• Mais le peuple était sans chef y et le lendemain quand il vit que, loin de le soutenir et de le guider^ les riches et les grands désertaient de toutes parts, que les consuls ne se montraient pas , que le sénat ne se réunissait point, il perdit aussi courage et se dispersa\ Quant aux prétoriens , livrés eux-mêmes à Tincer» titude et à la confusion , ils s'étaient hâtés de tuer l'empereur dans un mouvement de passion, sinon sans dessein bien prémédité , du moins sans conspiration bien ourdie au profit d'un autre, et maintenant ils ne savaient plus à qui passer la dépouille ensanglantée. Par une de ces incroyables contradictions que présentent souvent les résolutions spontanées des masses , les mêmes troupes qui venaient d'assassiner le prince légalement institué au nom du sénat, imaginèrent de se concerteravec ce corps pour le choix d'un successeur, et elles déléguèrent à ceteflet deux de leurs tribuns, P. Florianus et Vectius Aper '. Ceux<ci, trouvant les portes de la curie fermées, s'abouchèrent avec un sénateur nommé Didius Julianus , qu'une curiosité in* téressée avait attiré sur les lieux. Ces trois hommes se furent bientôt entendus; et le sénateur, conduit
* HerodIaD., ii, 40. — Dîo, lxxiii, 11.
* DIo, ixvii fil, — Uerodian. , ii, iO.
* Spart., Juk'on., eo.
parles tribuns au pied des remparts du camp, entra en pourparler avec les soldats. Didius avait acquis une sorte de célébrité par l'énormité de sa fortune, et par les prodigalités dans lesquelles il la consumait : sa personne ou son nom étaient donc bien connus des prétoriens. Us se mettent à marchander avec lui le donatif au prix duquel ils consentent à le proclamer empereur. Un autre candidat à la pourpre impériale , le préfet de la ville, Sulpidanus^ intervient et promet plus que ceux-ci ne demandent. Alors s'ouvre un véritable encan; les enchères se croisent et se couvrent l'une l'autre; et au milieu des huées des soldats qui parodient le cri et les formules des ventes publiques % la puissance des Césars est, adjugée à Julianus pour vingt-cinq mille ses* terces par tête de prétorien '. Le soir, quand on sut que le sénat s'était réuni ^ le nouveau prince se mit en marche pour la curie , avec les cohortes prétoriennes, lui placé au centre, et les soldats marchant l'épée au poing, le bouclier sur la tète, dans l'attitude d'une troupe qui va livrer as*
* Il était bean-pére de Pertinai , qui l'avait envoyé au camp pour catmer rémeute.
• kfV^aL^omç ^« Tobç eù^cdvoTaTou; sauTûv iiti to TtXyo^ , 7rpo9cxripUTTO'^ ôviov Tt)v 6a<nXftîav. Herodian., ii, 40. — Dio, lxxiii , II.
^ Vicena quina millia. Spart., Julian,, 61— Dion., lxxiii, 11. —99,000 «est. — 4,484 fr. 79 c. —Les autres soldats recevaient à proportion.
saut *. Que pouvaient les sénateurs? ils décrétèrent que Julianus était empereur, Auguste, père de la patrie, et le titre à^jéugusta fut décerné à Manlia Scantilla sa femme, et à Didia Clara sa fille'.
Didius Julianus était arrière-petit-fils du fameux jurisconsulte adrumétain Salvius, un des conseillers d'Adrien, et, comme nous Favons dit plus haut, rédacteur de l'édit perpétuel. Médiocre et voluptueux, il avait traversé sans éclat les plus hautes fonctions publiques. Ck>mmode l'avait tenu quelques années en disgrâce, puis rappelé à sa oour; et Didius, moitié par politique, moitié par goût, dépensait dans le luxe et les plaisirs , au mi* lieu des parasites et des flatteurs, la plus grande fortune de Rome. Quoiqu'il eût déjà plus de soixante ans '9 l'élévation de Pertinax lui avait tourné la tête, et la soif du pouvoir s'était emparée de lui, malgré la faiblesse de son caractère. Adonné à la magie , travers qui atteignait à cette époque des âmes bien autrement fermes que la sienne, il y trouvait un aliment inépuisableà ses espérances^
* ÂvaXaêovTsç ràc TrovoirXiac , xal çpàÇavTtc aOtoùç 01 arpamÛTai etc çoéXa-^oc «JX^fiia, èv p.^<roic aOroîç î-fftfzttJi tôv S^tov êooiXto... Herodian. « II , il . ^ Dio f Lxxiit f IS.
* Uxor etiam Maalla Scantilla et filia ejos Didia Clara Augustas sont appellate. Spart., Julian, , 61.
' Spart. , JuUan.. 60. — Aarel. Vlct. , EpiU — Cf. HUt dêi Smp, * par Tillemont, iii,4-
* Spart. , JuUan, , 68. — Herodian. , 11, 40.
les plus hardies. Manlia Scantilla et Didia Clara , femmes altières, dévorées encore plus que lui du désir de dominer, caressaient sa folie et iaiguillonnaient sans relâche ses irrésolutions \ Elles étaient donc enfin parvenues au comble de leurs vœux; elles portaient ce titre d'Augusta si ardemment souhaité, elles prenaient possession de ce palais des Césars , objet pour elles d'une si longue envie. Mais l'histoire raconte qu'en pénétrant sous les voûtes où gisait encore le cadavre du dernier hôte^, en touchant du pied le pavé humide de sang, elles frissonnèrent^ et que le cœur leur manqua ^. On peut croire que bien des illusions ne survécurent pas chez elles à cette première, mais terrible épreuve; elles n'étaient pourtant pas au bout.
Julianus sembla s'attacher à faire oublier l'origine de son élévation. Obséquieux envers les séna* teurs, affable et caressant pour le peuple, il ne réussit cependant ni à gagner l'appui des premiers, ni à désarmer la haine du second * : les hu miliatious qu'il avait fait peser sur Rome blessaient trop au
* Iletôoudtv ouy oùtov iiTifi^rh , xai "h 6u^«TiQp..« H^rodian* » u » 40*
a Èv^ov in ToS vexpou xeifxsvoo. Dio , LXXiii . 13. — Spart. , Julian, ,
' Trepidis et invitis eô transeuntibus quasi jam immlnens exitium prnsagirent. Spart. , JuUanu » 6t.
« Dio , I.XXHI, il , 13. — Spart. . Jn^iait^ . «i.
380 CHAPITRE I. t
vif tous les cœurs romams* Il ne pouvait ]sortir du palais impérial sans être insulté, quelquefms même attaqué à coups de pierres^ : le sang cousit dans des rixes perpétuelles entre ses gardes et ft^ ci* loyens. Il essaya de faire distribuer de l'argent, mais la populace même repoussa ses dons: «Non, «non, lui criait-elle, nous ne voulons rien de « toi '. » Une fois, à la suite d'une de ces rixes, le peuple courut aux armes et se barricada dans le grand cirque, envoyant un défi aux prétoriens et les provoquant à une bataille décisive que ceux«ci n'osèrent ou ne voulurent pas accepter.- Alors se passa une scène imposante, mais triste, une des plus tristes sans doute dont l'histoire ait conservé le souvenir. Accablés par le sentiment de leur impuissance, ces milliers d'hommes, dans une acclamation solennelle, firent un appel aux armées de la république, leur remettant le soin de délivrer Rome des prétoriens et de leur empereur. Le nom de Pescennius Niger, qui commandait les légions de Syrie et que la multitude aimait, fut prononcé surtout avec une expression marquée de confiance et d'afiection;on l'invitait à s'embarquer avec ses légions, à venir sans retard au secours de
' Lapides in eum jecere* Spark. , JuUan, , 61.
* Ou •iXofAtv , où Xft{AC«vepkev. Dio , LXXiti, 13. — Spart-, Juitan., SI.
la ville % comme si chef et soldats eussent été là tout près pour entendre et pour obéir. Cet appel désespéré à des libérateurs en armes , ce cri d'angoisse poussé par la capitale du monde n'expira pas sans écho sous les arcades du grand cirque f il retentit d'un bout à l'autre de l'empire, soulevant sur son passage reffroyable tempête qui bientôt le bouleversa tout entier.
Trois hommes dont j'ai déjà parlé , placés à la léte de trois grandes armées, attiraient alors tous les regards : Pescennius Niger qui gouvernait la Syrie, Septime Sévère et Clodius Âlbinus qui commandaient, le premier les légions de Pannonie, le second celles de Bretagne. Niger était Italien, de famille assez obscure, et d'instruction médiocre; mais beau, élégant, affable, homnie de guerre brillant, citoyen magnifique et populaire. Bien qu'il dût en majeure partie sa fortune à la faveur de Commode, sa popularité n'en avait point souffert ; partout il s'était fait aimer et avait laissé après lui des regrets, aux armées, à Rome, dans les provinces qu'il avait administrées ^. Ce fut donc un
• Kàvraudx ^iiTcXcflrav ttiv vuxta xat rnv (Mt' oLÙrh "h^^w amrùt xai
Osoxcwicv , xal toîi; p.rr* olMH iv t$ Supla orraç, ^iraïAÛvoi oç i<n ^idjuvot. DIo, ULXiii, 13, — Herodian., ii, 42. — Pescenniam Nigram ad orbis praesidium Yocavit. Spart. , JuUan, «61.
* Hcrodian. , ii ,4S. — Dio , Lixm, lixit. — Spart. , Nig. « 74.
aBS CHAPITRE L
sujetd'orgueil et de joie pour les provincesd'Orient, que cet appel du peuple de Rome à leur chef, que cette solennelle remise des destinées de l'empire à leur patriotisme et au courage de leurs légions. On décerna la pourpre à Niger * ; et Antioche célé« bra son avènement par des fêtes auxquelles toute L'Asie accourut, où les rois alliés assistèrent par eux ou par leurs ambassadeurs, et où le grand roi des Par thés lui-même voulut être représenté '.Mais l'Orient fut trop souvent funeste aux chefs de parti dans les guerres civiles de Rome. Tandis que Niger se laissait enivrer par les charmes de Tidolàtrie asiatique, par l'encens des pompes et des flatteries , tandis que son armée s'énervait dans les délices de Daphné, un rival mieux avisé s'emparait de l'empire '.
Sévère connaissait mieux le prix du temps. J'ai déjà fait connaître cet Annibal romain \ d'abord avocat, puis soldat, et bientôt le premier général de son siècle; ce chef, tantôt patient, tantôt violent , sobre, opiniâtre, dissimulé, inexorable dans ses rigueurs, et que, par un jeu de mots qui le peignait bien , on avait surnommé « l'homme
* Herodian. , ii , U.
• OiTt JivcKiiva Ti')^pt^o« xat Eâf peétou earpairat xoù êaoïXttc MmKkof owu^opitvot aÔTô. Herodian. , 1 1 , 45.
> Herodian. , ii , U. ^ Dio, lxxit. — Spartlan. , Niff. « 74. « F. plnshaat.p. 184,
CHÂHTRB 1. 3M
« de soo nom \ » Placé en Pannonie) à quelques journées de marche de Fltalie, il- observait avec une attention intéressée la crise qui agitait Rome. Il tenait sous sa main onze légions , et disposait des intrépides populations dalmates et pannoniennes dont les recrues faisaient déjà de bons soldats. Du c6té de l'ouest, il croyait pouvoir compter sur l'appui des trois légions du Rhin , dont les chefs lui étaient connus y et sur Fassentiment des provinces gauloises, où, comme gouverneur de Lyon, il avait laissé des souvenirs honorables^. En admettant même que cet assentiment restât purement passif, il se faisait fort de s'emparer de Rome avec la moitié de son armée. Mais ce n'était pas sans une vive inquiétude qu'il tournait ses regards du côté de File de Bre-^ tagne, où il rencontrait une influence égale à la sienne.
Clodius àlbinus commandait cette lie avec trois liions. Il était Africain comme Sévère , et né à Adrumète^ d'une famUle indigène qui prétendait se rattacher à Fantique maison romaine des Celonius et des Posthumius'; ambitieux comme Sé-
*■ Imperator vere nominis sai , vere PerUnax, vere Severa*. Spart., Sever. , 69.
* Spaitian. , Sever. » 65.
* J. Capitol.» AId«ti.« 80.
d(»4 CHAPITRE I.
vère; et, cdmmeluiy lié d'amitié avec les chefs des légions rhénanes et avec les notables de la Transalpine. Mais ses intrigues, déjà anciennes, car elles dataient du règne de Commode ^j lui avaient acquis, en Gaule et en Espagne, un plus grand nombre de partisans* Âlbinus avait pris un r6Ie qui contrastait avec le caractère dur et impérieux de Sévère; il se posait en défenseur du pouvoir civil, en patron respectueux du sénat,. mêlant à tous ses propos sur les calamités présentes, le regret de ces temps où une assemblée libre et sou<veraine administrait la république avec tant de génie et d'éclat. Il répétait qu'il fallait relever ce corps auguste, lui rendre ses vieilles prérogatives ; et il écrivit à ce sujet quelques lettres destinées a circuler dansRome, et que plus d'un sénateur relisait avec complaisance ^. Albinus, en un mot, s'était fait l'homme du sénat, comme Niger celui du peuple. Sévère sentit qu'il devait ménager un concurrent aussi habile, et, sans l'appeler directement, ou sans le repousser, ce qui eût été également dangereux, il résolut de le compromettre dans sa cause, en se l'associant à son insu, en lui décernant le titre de César, comme un hommage spontanément
> J, Gipitol. , ÂJhin. » 79 « 80 , 81.
* Senatosimpcret, pro?lDcia8dlYidat;ienatos nos consales facitt. BpUU AWin. M ap. J. Capitol. , 84.
rendu a une haute influence et à un nom glorieux. Ses projets ainsi arrêtés , il leva le masque. Ayant réuni son armée , il lui fit le tableau des derniers événements de Rome, retraçant avec vigueur la honte et l'anarchie qui pesaient sur elle, et déclarant qu'il obéirait aux ordres du peuple, qu'il vengerait Pertinax,et ne reconnaîtrait jamais pour son prince un obscur misérable qui avait pris l'empire à l'enchère, de la main des prétoriens \ Ce dernier mot, il le savait, était le mot irritant pour le soldat légionnaire ennemi du soldat prétorien , qui méprisait et abhorrait cette troupe de parade , arrogante et lâche, couverte d'or, engraissée de gratifications par les mauvais princes, oisive, ignorante de la guerre, et qu'on voyait pourtant s'arroger le droit de faire et de défaire les Césars, chefs sacrés de toutes les armées. Il dit que la Gaule et la Bretagne l'excitaient à marcher sans délai à la délivrance de la ville ; que, quant à Niger, il était trop loin et trop occupé aux fêtes des Syriens pour qu'on pût penser à lui. « D'ailleurs, » ajouta-t-il avec cette ironie amère qui faisait un des traits de son esprit , a ne sait-on pas qu'il ne nous vient ja- « mais d'Antioche que des bouffonneries^? »
• Triv ^i piç xal ôaXàrnjç rctsûLÙrr^ «PX''^ àvvjaàeAevdç t.; at(Txp»Ç... Herodîan., |i, 48.
* Étti (A8V 'yàp TO xttpiévTcdç xttt [Lixa irai^iac à'Troocûtl^at J'rriTii^cici 26poi,
Tout se passa comme il le voulait : un soldat s'approchant de lui y plaça sur ses épaules le roautau de pourpre , insigne de la dignité impériale ; Tarmée demanda à grands cris qu'on fixât le jour du départ ; et le nouvel empereur informa de ce qui venait de se passer son rival Albinus j en lui conférant, par une double adoption, suivant Tusage, le nom de Septimius et le titre de César *.
Il y avait trois cents ans que l'Italie n'avait vu la guerre étrangère ', et cent vingt-trois que, dans la lutte de Vitellius contre Othon et Vespasîen, elle avait éprouvé les derniers désastres de la guerre civile. Durant cette longue paix, elle avait désappris l'usage des armes; sa jeunesse, exempte du recrutement deslégions,.depuis le temps d'Auguste, ne servait plus que dans les -cohortes prétoriennes, c'est-à-dire qu'elle faisait là un métier plutôt qu'un service militaire '. Bientôt le développement de la prospérité matérielle, les préoccupations des arts etdu luxe,le bonheur même don tjouit l'empire pendant près d'un siècle, entre le principat de Nerva et celui de Commode , toutes ces causes contribue-
rai [AOcXiara oî ttjv AvTioxsiav oÎjcouvts; , çaal wêpl rèv Ni*)fpov l9?rou^ax^ai Herodian. , ii , 49.
i 1)io , Lxxni . 15.— Cf. iVtm. Amm.
* La bataille de Verceil, gagnée par Marius sur les Gimbres, foi donnée Tan de Borne 652 ^ — 101 av. J.-G.
' Herodian., n, 50.
rent, avec la politique des Césars, à éteindre autour de Rome la passion des armes , autrefois son orgueil et sa force.
Aussi une inexprimable frayeur s'empara des villes italiennes au moment où l'armée d'IIlyrîe déboucha des Alpes orientales par Aquilée ; la population des campagnes se dispersait , les villes ouvraient leurs portes et envoyaient, au devant des légions^ leurs décurions couronnés de laurier*. Mais Sévère, intéressé à ladiscipline, maintenait autour de lui l'ordre le plus rigoureux : point d'excès, point de mauvais traitements, point de pillage; le soldat tremblait devant l'inexorable chef, et l'àme d'un seulhomme semblait faire mouvoir toute celte multitude. Lui-même, au milieu de six cents hommes d'élite toujours cuirassés et armés, ne quittait sa cuirasse ni le jour ni la nuit ^. II traversa ainsi la haute Italie, à grandes journées, sans coup férir; les passages fortifiés de l'Apennin s^ouvrirent devant lui; les troupes envoyées à sa rencontre se rangèrent sous son drapeau , et il vint asseoir son camp près de la ville d'Interamne , à trois journées de marche de Rome '.
Herodian. , Uns. du s gpartUn. , Swer. , 66.
Julianus, depuis la journée du grand cirque, s'attendait à l'orage qui fondait sur lui. Il avait essayé de se prémunir, sur la côte orientale , contre un débarquement de Niger, vers le nord, contre une attaque des troupes de l'iUyrie ou de la Gaule; mais, seul dans sa cause, repoussé par le sénat, raillé par le peuple, le malheureux flottait de projets en projets, tantôt emporté jusqu'aux violences du crime, tantôt abattu jusqu'à l'abnégation la plus puérile. Tout était confusion dans ses préparatifs de défense. Il fortifiait le palais impérial comme s'il eût dû y soutenir un siège contre la ville elle-même. Rome présentait, sur tous les points, l'aspect d'une immense fabrique d'armes et d'un vaste camp où retentissaient, avec le bruit des marteaux, le mouvement des manœuvres et le cri du commandement \ On exerçait jusqu'aux éléphants tirés des amphithéâtres et des ménageries, bétes rétives qui se cabraient et culbutaient les soldats dans leurs rangs ^. Les prétoriens ne montraient, pour la plupart, aucune habitude des exercices militaires, et leur indiscipline mettait le comble au désordre.
#uxT(Ap ^vf^'^v^ , cù^è àirs^'uaavTo irors cxeîvot toù; 6(opaxaç , wptv iv rç frw|A^ -yivéoôai. Dio , LXXVil , 15.
« Herodlan. , II, 51.
* To6;Tt iX^cpavTAÇ i^wtolç , otç tiç irofATrnv ^rniprrûv M vitruv ^ tptw |mtp«To irai^iOeiv. . . Herodlan. , ii , 5|. » Dio , i^xiii , 16.
Didius, désespère, cherchait alors un refuge dans ses superstitions favorites; à défaut des secours humains qui lui manquaient tous, il demandai t à la magie des secours surnaturels, ou tout au moins une dernière illusion \ Sa raison s'altérait sensiblement. Après avoir obligé le sénat, par des menaces, à déclarer Sévère ennemi public, et à le décréter de mort, il vint supplier la même assemblée de le lui donner pour collègue ^. Elle fit mieux; elle déposa cet insensé, et proclama empereur le chef de l'armée d'Ulyrie^ La déposition de Juliauus fut le signal de sa fin ; un tribun et quelques soldats, empressés de gagner leur pardon 9 allèrent le chercher au palais jusque dans la salle des bains, où il s'était caché, le firent agenouiller, le cou tendu, et le décapitèrent comme un criminel M\Ianlia Scantilla et Didia Clara, dispersées un moment par la frayeur, revinrent, avec la permission de Sévère, relever le corps mutilé, pour le faire transporter dans la sépulture de leur maison ^. C'est dans ce funèbre appareil que la
* Spartian. , Julian. , 63. — Bio , lxxui ,16. > ' Herodian , ii , 52. — Bio , lxxiii , 17.
' Herodian. , ii , SS. — Spartian. , Sever, , 66.
* Herodian., ii, 52. — Bio, lxuii» 17. — Spartian., Julian. , 63.— Aur. Vict. , Cœs. « 19.
^ Corpus ejus à Severo uiori Manliœ Scantills ac fiiis ad seputtU'* ramesl rcdditum,et in proavi monumeuto translatam. Spartian.*, Julian, , 63. — Julianus a?ait régné soixante-six jours.
390 GHAMTRE I.
fisunille Dîdia repassa , au bout de deux: mois, le seuil de ce palais fatal , où elle avait trouvé de si cruels dësencbantements.
Julianus n'était plus f et pourtant aucune démonstration de joie n'éclatait dans la ville; l'anxiété se lisait sur tous les visages; tous les yeux étaient fixés sur ce terrible libérateur dont l'attitude orgueilleuse rappelait trop bien Sylla \ et qui, dans sa balte menaçante à Interamne, semblait attendre que le sénat et le peuple vinssent à genoux lui demander merci •' Ni son caractère, ni sa vie passée n'étaient faits pour la popularité. Ce n'était point lui que le peuple avait invoqué dans sa détresse; et quant au sénat, dont on connaissait la prédilection pour Albinus, il venait de commettre le crime, bien involontaire sans doute, de proscrire Sévère; mais il n'en craignait pas moins d'avoir blessé cette àme dure, qui ne comptait point l'oubli dans ses vertus. Sévère reçut pourtant assez bien les députés de l'assemblée , et leur déclara qu'il prenait le nom de Pertinax , en signe de respect et d'attachement pour elle. Il invita ensuite les prétoriens à se rendre auprès de lui, en tenue d'apparat, tels qu'ils étaient
• Sptrtlaa.,iV«^.,76.
< Qaiim Se?eras in caitrli et tentoriis, quasi perhoiticmn yentens,
adhuc maneret. SpaHian, , $m>$r. , ••.
quand ils accompagnaient les empereurs dans les cérémonies publiques : cette tenue n'admettait pour toute arme qu'un long poignard. Mais à peine furent-ils arrivés <[ue les légions illyriennes les enveloppèrent, et,. les ayant désarmés , leur ayant arraché avec ignominie leurs insignes militaires et leurs vêtements, les chassèrent presque nus à travers les champs \ Ce fut un jour de joie pour le soldat légionnaire, dont la vieille haine contre, son compagnon prétorien était enfin et si pleine^ ment assouvie; un jour de joie aussi pour les ci*toyens qui purent se croire à jamais délivrés de cette milice tyrannique; mais l'erreur ne* fut pas de longue durée.
Sévère fit son entrée dans Rome, à pied, entouré dé sénateurs, au milieu du peuple vêtu de blanc , et à travers des rueef ombragées de voiles, et garnies, à droite et à gauche, d'une forêt de rameaux verts ,, de lauriers et de fleurs ^. Ses propos civils et son afiabilité déridèrent les fronts chaînés de tristesse. Mais, dès que la nuit fut venue, les soldats se livrèrent au désordre; des rixes amenées par le vin troublèrent la fête ; rien ne retenait plus la soldatesque ^; Sévère vie-
* HerodiAD., 53, n, &4. — Dio, lxxit , 1. — Spa^t^Un. » Sever», 66.
^ Herodian. , ii , 55. — Dio, uxiv, 1.
' Vastationem urbi minantes. Spàriian. , 5ever, , <6.
torieux avait perdu sur elle son empire absolu. Le lendemain, pendant qu'il siégeait au sénat, un bruit tumultueux se fit entendre à la porte : c'étaient les légions qui réclamaient la gratification qu'avaient reçue, jadis, en pareille circonstance, les compagnons armés de César Octavien, gratification qu'on faisait monter à dix mille sesterces par tête. Les sénateurs pâlirent à la violence livec laquelle la réclamation se présentait ; Sévère lui-même en fut troublé; il vit que son armée lui échappait, et accorda la demande en la réduisant \
Il n'y'avait pas à balancer, il fallait ou renvoyer ces troupes à la frontière , ou renoncer à la paix dans l'intérieur de la ville; et Sévère, qui voulait aller combattre Niger en Orient, avait un égal besoin de l'affection de son armée et de la tranquillité de l'Italie. Il précipita donc ses armements. En un mois, il avait terminé des levées considérables dans la Péninsule, rassemblé les flottes qui stationnaient dans les ports, garanti contre un coup de main la province d'Afrique, et par elle les subsistances de Rome% enfin ouvert déjà, par ses lieutenants, les hostilités dans le nord de la Grèce.
* Quameos volaisset comprtmereSeYeras, nec potaisset , tameD mitlgatos addiU ..liberalitate dimisit. Spartian., Swer., 6ft. — Dio , Lxxiv, 2. — 10,000 sesterces , 1,769 fr. 91 c
* Spartian. , Sever. , 67. — Herodian., ii, 66.
Au milieu de ces préparatifs qu'il poursuivait avec tant d^actîvité, un ^ouci grave le préoccupait. Sûr de ses troupes*, et ne redoutant ni l'opposition des peuples d'Orient, ni l'habileté de Niger qu'il regardait comme un général brillant, mais non comme un rival politique digne de lui, il éprouvait une vive inquiétude à s'éloigner d'Albinus et des provinces gauloises. Il sentait qu'une fois au fond de l'Asie, exposé à tous les hasards de la guerre,, à tous les dangers du climat, il ne pouvait compter bien fermement sur la fidélité de son collègue. Le rusé commandant de la Bretagne se résignerait-il , si près de Rome et si bien vu du sénat , à ne tenir dans le gouvernement qu'un rang secondaire^? Il connaissait aussi par expérience les ardentes jalousies des armées : celles de Bretagne et de Gaule , humiliées du rapide succès des légions de Pannonie, ne viendraient-elles pas, par un sentiment d'orgueil blessé , susciter des embarras au nouveau règne, comme elles avaient troublé jadis, dans une circonstance pareille, l'avènement de Galba et celui d'Othon ^? Si la Gaule profitait de son absence pour se séparer de sa cause, il pouvait perdre du même coup l'Espagne , et bientôt l'Italie et Rome , où il rencontrait plus d'admiration et de
* Herodian, , ii , 56.
' ^ec ferre possent •Germaniani exercitas , quod et ipsi suum specialem principem haberent. J. Capitol., Albin,, 79,
crainte que de sympathie % où la multitude r^et-
tait Niger, et le sénat Âlbinua.
Il travailla à se prémunir contre ces dangers , soit en deçà, soit au delà des Alpes. Quant à Tltalie, il renferma ses soupçons au fond de son âme, afiectant pleine confiance dans le sénat et dans le peuple; n'épargnant ni paroles rassurantes, ni engagements formels i ni mesures bonnes et libérales ^; faisant approvisionner Rome de blé et d'huile '; ayant sans cesse à la bouche les noms de Marc-Aurèleet de Pertinax \ei célébrant lui-même l'apothéose de ce dernier, avec les témoignages d'un respect et d'un regret presque filial, au milieu de pompes dont la splendeur surpassa ce qu'on avait encore vu de plus magnifique ^ Il jura même scdennell.ement de ne mettre à mort aucun sénateur, sans un jugement du sénat; et en vertu d'un sénatus-consulte rendu par son ordre, l'empereur qui oserait commettre un tel acte, et les agents qui l'exécuteraient, furent déclarés ennemis publics, eux et leurs enfants *. Mais en même temps qu'il
^ Herodiaii.,11,55.
* Herodian. , ii , 55. — Dio , lxxiv , a. — Spartian. , Swer. , 66. > J. Gapttol. , Amn. , 64.
* Herodian. , ii , 65.
* Dio, LXXiT, 4. — Herodian. ^ ii , 55. — Spartian. , Sever. « 67,
* Fieri senatus-consuitam coëgit, ne lieeret imperatori inconsulto senatn occidere senatorem. Spartian. , Sever. « 66. — Herodian. , u , 55. — Dio , Lxxiv , S.
GHAMTREi. 395
tâchait d'endormir par ces protestations la frnyeur qu'il inspirait 9 il rétablissait les cohortes prétoriennes , en les réorganisant, il est vrai, sur de nouvelles bases. Les anciens prétoriens institués par Auguste se recrutaient exclusivement en Italie, en Espagne, en Macédoine et en Norique. Les peuples italiques ) à eux seuls , en fournissaient la moitié; c'était une carrière pour leur jeunesse ^ et depuis qu'ils avaient été exemptés , ou, pour mieux dire, exclus du recrutement régulier des légions, ils n'avaient plus que cette voie pour parvenir aux emplois militaires \ Sévère supprima ce privilège; il régla qu'à l'avenir les cohortes seraient composées de soldats d'élite pris dans les légions, faisant de ce service plus doux et mieux rétribué un encouragement pour l'armée et une récompense pour les vétérans. Le principe posé^ il commença par introduire dans les nouveaux prétoriens ce que les légions illyriques renfermaient de plus dévoué à sa personne. Le nombre des cohortes n'avait pas toujours été le même depuis leur établissement; de dix qu'elles étaient sous Auguste, Vitellius les avait portées à seize ; Sévère , s'il faut en croire Hérodien, quadrupla ce nombre^, laissant
Herodian. , n , 56. *- Dio , tx
ainsi après lui une armée pour surveiller Rome et
garder l'Italie.
Pour ce qui concernait la Bretagne et la Gaule^ il se conduisit avec la même mesure et la même prévoyance. Il parla de son fils Âlbinus au sénat dans les termes de la plus vive tendresse, demandant que le titre de César lui fût confirmé; qu'on lui conférât en outre la puissance triliunitienne, le consulat et d'autres honneurs attachés au rang suprême ; qu'on battit monnaie en son nom , qu'on lui dressât des statues \ ne se réservant à lui-même que le titre d'Auguste. Il fit aussi courir le bruit que y comme il prévoyait de grandes difficultés en Orient, et que la goutte, dont il souffrait par intervalles, l'avait repris avec un redoublement de violence ^, avant de partir, il avait fait ses dispositions dernières et désigné Albinus pour son successeur à la plénitude du pouvoir impérial, au détriment de ses propres enfants, trop jeunes, disait-il, pour servir utilement la république. On assure même qu'il écrivit dans ce sens à Albinus'. Celui-ci reçut, avec les signes extérieurs d'une grandejoie^leshonneursdonton affectait de
« Herodian. , n, 57. — J. Capitol. , Albin. , 80, 81. — Cf. Tillcm., Hist. des Emp, . m , S7 , n. , 10 , 11.
» tTTo voffou àpôptTt^o; évoxXcufxsvov. Herodian. , ii, 57. ' J. Capitol. , A\h%n. , 80. — Herodian. , ii , 57. * Herodian., ii, 57.
l'accabler; il répondit aux démonstrations d'affection par des démonstrations encore plus affectueuses; mais Sévère n'en devint que plus soupçonneux et plus attentif à surveiller toutes ses démarches. La campagne d'Orient, compromise d'abord par les lieutenants de Sévère % ne fut plus, dès son arrivée, qu'une suite de succès, quelquefois chèrement achetés. Il battit les troupes de Niger une première foisàCysique , une seconde fois à Nicée, en Bithynie ^ Un torrent grossi par l'orage lui ouvrit, dans les gorges du Taurus, le défilé des Poiies-Cilicîennes réputé imprenable ^. Enfin il attei^it de nouveau son rival, devant le golfe d'Issus , sur le dernier champ de bataille de Darius et d'Alexandre. La lutte des deux Romains ne fut point indigne des grands souvenirs que réveillait cette plage où la monarchie persique avait péri : « Pour la seconde ce fois, dit un historien contemporain , on y vit les a hommes du Nord aux prises avec ceux de l'Orient; « et pour la seconde fois, on reconnut combien « ceux-là surpassaient les autres dans l'art de la ^ guerre*. » La victoire, longtemps balancée, se dé-
* Herodian. , m. — Spartian. , Nig. , 76. — Swer. , 67.
* Herodian. , m , 60, 61. — Dio , lxxiv ,6.— Spartian., Sever,, 67. ' Herodian., ni, 62 ,63.
* Êxeî <foun xftl Aapeîov ÀXe^av^p<ti vh uorànny xxl (Miiamv {asxtiv ou{A6aiXôvTa , i^rmOîivaî tc xal àXmou biço rûv apxTiAttv àv^p&y , xftl tots
oùç dcvaroXixoùç ymxvixoTttv. Herodian. , III , 68,
MB CHAPITRE I.
cida contre Niger qui se relira , laissant vingt mille morts sur la place. Il faisait retraite vers la Mésopotamie où il voulaitraliier les débris de ses troupes, lorsque des cavaliers se vériens le prirent, le tuèrent et lui coupèrent la tête ^ A la vue de cette tête défigurée par la mort et par les outrages , il entra dans l'âme dure de l'Africain quelque chose de celle de César. Se rappelant qu'il avait aimé et admiré autrefois cet homme, il s*émut, et défendit qu'on fit aucun mal à sa veuve et à ses enfants '. II ordonna même de respecter des inscriptions en son honneur : « Il faut qu'on sache, dit-il , quel était l'en- « nemi que j'ai vaincu *. » La victoire d'Issus ne termina pas la guerre : Sévère avait trouvé toute l'Asie réunie contre lui; les rois alliés, à l'exception du roi d'Arménie , et même les Arabes et les Parthes avaient envoyé des secours à son rival; il voulut les châtier , et porta le fer et le feu sur leur territoire, tandis que ses lieutenants réduisaient Bysance, qui était alors la plus forte place du monde *. Il employa à ces suites de la guerre civile la fin de Tannée 195 et une partie de l'année 196; mais il tenait à honneur non moins qu'à intérêt
« Herodian. . m , 64. — Dio , lxxiv , 8. — Spartlan. , mg. . 76, 77.
\ Spartian. , M^f. . 76 ; Sw)w. , 69.
■ Sciant omnea quatom Ticerimus. Spartian. « îHg. , 79.
* Dio, LXXIV, 10 * li, \% 18, 14.
de ne rien laisser d'inachevë et de douteux en Orient ,. quelque inquiétude que lui inspirât d'ailieurs la marche des, affaires en Occident.
Effectivement 9 Albinus^ de son ilede Bretagne, où la voioritë jalouse de Sévère 1q retenait comme consig^në et captif, avait renoue ses intrigues avec la Gaule et l'Espagne d'un côté, de l'autre avec le sénat. Sortant de sa prudence accoutumée, il se plaignait tout haut d'être, non pas le collègue , mais le jouet de Sévère, qui, avec de belles paroles et un titre sans pouvoir, le condamnait à une ridicule et insultante nullité. L'Auguste , il est vrai, n'avait voulu se dessaisir d'aucune des attributions du gouvernement; pour être toujours présent à la mémoire du sénat, il avait exigé qu'on lui demandât et qu'on attendît son avis ou sa décision sur les questions administratives les plus minimes. Des bords de l'Euphrate, il datait des propositions législatives sur l'aliénation des biens des pupilles \ et, sous les murs d'Antioche ou de Laodicée, il s'occupait de quelque monument, de quelque route » construire, aux portes de Rome, et y faisait attacher son nom ^. Toutes choses se traitaient de cette manière, et chaque nouvel acte était un affront qui augmentait l'irritation du César»
< L. I, D. De eœcus. tut,, 9.
^ Inscript. > ap. Spon. , 270. — Tillem. , Mitt, d$$ emp. , ili , 4U
Mais la colère d'Albinus ne manquait pas d'ëchos autour de lui» et parmi les soldats de Bretagne, qui croyaient l'honneur de leur drapeau intéressé à celui de leur chef, eC parmi les légions de Germanie, chez qui vivaient d'anciennes pré tentions à la suprématie, avec des traditions de révolte, et qui ne demandaient qu'un prétexte pour donner cours à leur haine envieuse contre les légions de Pannonie. Les populations de la Gaule entraient aussi dans la querelle \ mais diversement: le peuple suivait, quoique lentement, l'impulsion partie des soldats; tandis que les notables, en favorisant Albinus , croyaient répendre aux désirs du sénat et préparer la résurrection du gouvernement civil. De la Gaule, le mouvement se propageait en Espagne, où stationnait une légion. Quant au sénat romain , composé en majorité de partisans d'Albinus, loin de réprimer les menées de son favori, il le stimulait sous main, il l'engageait à descendre en Italie, afin de fermer à Sévère ou le passage des Alpes orientales ou le retour par mer *. Le frère du commandant de Bi^tagne, Clodius Celsinus, sénateur lui-même, servait d'in-
* Sed quum aller alterum indignaretur, nec GalU ferre possent aut germaniani exercitus quod et ipsi suum fpecUIem principem haberent... J. Capitol. , Atbin, , 79.
* Etç Tt Tiov l^(û{AViv èXÔ8Ïv iwCÔovTaç, àwovTOç «al âoxo^oup.évou toO SiêiQpoit,,. Qerodian. , m , 65.
teimédiaire aces négociations*. Mais Sévère aVait^ jusque dans le sénat, des amis sûrs qui le tenaient au courant de tout ce qui se tramait contre lui. Son rôle était cependant de paraître tout ignorer. D'un côté, il écrivait à Albinus, avec tout le semblant d'un complet abandon.de cœur, des lettres où il l'appelait « son frère en puissance comme en affec*a tion ^ ; » de l'autre, il n'omettait aucune occasion de recommander à l'amitié et à l'appui du sénat' son cher Septimius César. Son adresse fut plus grande que celle de ses ennemis; il les endormit par son apparente crédulité^ et se donna le temps d'étouffer en Orient, jusqu'aux dernières étincelles d'une guerre , qu'autrement on n'eût pas manqué de ranimer, après son départ.
Mais un incident vint précipiter la crise. Sévère avait envoyé en Bretagne des officiers porteurs d'une lettre pour Albinus, et chargés en outre d'une mission administrative qu'ils ne devaient confier qu'à lui , verbalement et en secret *. Ils remplirent leurs instructions exactement, et déjà, après avoir écarté les témoins^ ils entraînaient le César sous une longue galerie qui entourait
* Spartian. , Sever., 68.
* Frater animi mei , frater iraperii. J. Capitol, , AWin, , 83. M. Capitol., Amn„S%.
« Herodian. , 111,65.
4M CHAPITRE i.
probableriient la cour intérieure de sa maison , quand des soupçons d'assassinat se présentèrent à son esprit \ Il s'arrête brusquement, appelle ses gardes, fait saisir ces officiers, et commande qu'on les mette à la question. La torture possède 9 on le sait , le privilège des aveux : les envoyés de Sévère confessèrent tout ce qu'on- voulut '; reconnus coupables de complot contré la vie d'Albinusy ils furent mis à mort. Étaient-ils réellement coupables? Sévère en avait-il fait les instruments d'une trahison infime, ou bien cette accusation et le meurtre d'hommes innocents ne furent'-ils, de la part d'Albinus , qu'une manœuvre non moins infâme pour noircir son collègue et colorer sa propre trahison ? On ne le sut jamais; et chacun des deux princes put adresser à l'autre l'imputation d'un crime odieux.
Il n'y avait plus à différer j de ce jour, la guerre était déclarée. Sévère se hâta de pourvoir à la sûreté de l'Asie; et, Ée mettant en marche pour les bords du Danube, avec une partie de ses lé*
■ Gum ad Albinum venissent, et epistolam dédissent, qua lecta, cum dicerent qusdam secretius saggerenda , et locum semotiiin ab omnibus arbitris postularent, et cum omnino neminem paterentur ad porticum longissimam cum Albino progredi , ea speeie ne mandata proderentur, Albtnus tntellexit insidias. J. Capitol. , Aîbîn. , 82.
* Qai diu primo pernegarunt, sed postea Tlcti necessitate , Copfeisi snnt ea qu» Severus ilsdem prœceperat. Id* , ibid.
GHÂMTttE I 408
gions et une partie de celles de Niger, il arriva à Viminatium, dans la Hauté-Mësie, vers le milieu de Fautomne de l'année 296. Là, il organisa l'armée qui devait agir contre la Gaule, et dressa son plan de campagne. Depuis qu'il n'avait plus rien il ménager envers Albinud, il semblait prendre plaisir à exaspérer ce caractère qu'il connaissait irritable ' : sa raillerie poignante allait le blesser jusque dans ses plus intimes faiblesses, sa vanité littéraire, sa vanité aristocratique, et même son goût pour le vin auquel Sévère affectait d'attribuer le courage et les succès militaires de «on rival *• « Tout est fausseté dans cet homme , dlfc sait-il, mais surtout sa noblesse ^)) Il traitait aussi de contes de vieille, les Milésiennes y que celui-ci avait composées à l'imitation d'Apqlée *. Il le dépouilla enfin du titre de César, qu'il conféra à son fils atné, Bassianus, sous les nouveaux noms de Marc-Aurèle-Antonin; puis une
* Iracandia gravi... J. Capitol., AVbin,, 84.'— Morum acrimonia.., ma. , 83.
* Bt ScTeraa qaidem bec dé eodem loqnitur« ut eum dicat turpem, malitiosum , improbum, inbonestnm, cupidum» luxnriosom, sed h»c belU tempore...Ebriuin etiam in belio foisse. J. Capitol. , AMn'.^ 82,83.
* Fictum illum et ad omnia mendacioram gênera paratum, qui nobllitatem quoque mentitua est. J. Capitol. , ÀMn, , 84.
^ Mllesias nonnulli ejuBdem esse dicunt , qnarum fama non ignobUiababetur, quamyis mediocriter script» sint. J. Capitol., ^Ibiti., 83,
délibération de Tarmée déclara solenuellemeut Aibinus eiiDemi public, et Sévère écrivit au sénat pour l'engager à en faire autant. I^ lettre de l'empereur excita une violente agitation dans l'assemblée; le parti sévérien avait repris de l'audace, et le sénatus-consulte passa après de longs débats '. Sévère se vit 'néanmoins forcé de retirer de Rome une partie de ses fidèles prétoriens , dont il allait avoir besoin. De soncôté, Aibinus, débarqué en Gaule avec ses légions, s'était fait proclamer Auguste. Des levées d'hommes et d'argent s'opéraient de toutes parts dans cette province et dans celle d'Espagne. L'empereur gallo-breton écrivait à tous les notables des lettres par lesquelles il les sommait de se prononcer pour lui sans délai; la plupart obéirent par affection, d'autres par crainte; il y en eut pourtant qui eurent le courage de renvoyer les dépêches circulaires, et d'annoncer hautement leur neutralité^.
Mais ce qui faisait la puissance du parti sévérien, c'était l'activité. Cette éminente qualité du chef rayonnait, si l'on peut ainsi parler, en tout sens autour de lui ; il avait à peine résolu la guerre que déjà la guerre commençait. Les troupes qu'il avait en Italie se hâtaient d'occuper les passages
< Herodian. , m , 68. — Dio , lxxy • 4. — J. Capitol. , AMn. » 89. * Herodian. , m , 69.
des Alpes, et une multitude d'hommes entreprenants se jetaient dans la Gaule, pour y former des bandes de partisans. Ce mouvement d'aventu^ riers, attirés par le besoin d'action ou par l'amour du pillage, donna lieu à une aventure qui fit alors grand bruit par sa bizarrerie , et que l'histoire <x)ntemporaine nous a conservée.
A Rome, en ce temps, vivait un homme dont l'obscure existence se bornait à enseigner à quelques jeunes gens les branches d'études assez étendues/ que les anciens comprenaient sous le nom de grammaire ' : il s'appelait Numérianus. Soit [que les bancs de son école restant trop souvent déserts, le grammairien eût pris en dégoût une profession qui lui refusait du pain; soit qu'à force d'expliquer les combats imaginaires d'Achille et' de Turnus, sa tête se fût exaltée pour des combats plus réels; la passion des aventures guerrières se développa en lui tout à coup , avec une force irrésistible. Il ferma son école, et alla, sans mission aucune , lever, pour le compte de Sévère, une troupe de partisans au delà des Alpes. I^s débuts furent heureux : sa bande de quelques hommes devint en peu de temps une petite armée avec 'laquelle il rançonna les villes, et battit fréquem-
Dio. LXXT)5.
44M CHàPITEE L
ment^ par surprise, d^ Torts délachements des troupes albiniennes. Afin même d'imprimer à son commandement un plus haut caractère d'autorité, Numërianus y de sa volonté propre , se fit sénateur, parla^ écrivit , agit en cette qualité *, et ne trouva point de coqtradicteur; circonstance singulière, qu'on ne peut expliquer que par l'existence de quelque famille sénatoriale de ce nom dans laquelle on le confondit 9 ou par un effroyable désordre qui laissait échapper beaucoup de choses à la réflexion^ Ce qui est incontestable, c'est qu'il fut tenu pour vrai sénateur, non-seulement par ses Compagnons, mais par les officiers sévériens,par Tempereur lui-même , qui lui écrivit et le chargea de coups de main importants. Reconnaissant envers le grand général qui savait l'apprécier, Numérianus le servit fidèlement sur le champ de bataille, et non moins fidèlement lui remit les contributions qu'il levait çà et là en son nom : en une seule fois, il versa dans la caisse impériale soixante-dix millions de sesterces *.
Avec la guerre civile finit le rôle de cet homme extraordinaire. Quand tout fut terminé, il dévoila à l'empereur, dans une entrevue secrète, tout le
» BouXeuTviç eîvat tûv i*(i>pi,a{6>v 7rXa(râf<.evo$. Dlo. LXXY, 5. im\t.^umo, loc. laud. — Septingentiessestertium, lS,l9O)O00fir.
CHAPITIIE I. «01
mystère de sa conduite, ne xlemaiidaiit rien et refusant de rien accepter, qu'une modique pension suffisante pour vivre à la campagne \ Heureux alors et fier de son expérience personnelle, le grammairien put retourner à ses vieilles études, mieux comprendre les batailles d'Homère et de Virgile , et ressaisir dans ces poétiques tableaux une imafge des scènes de péril et d'activité, dont il avait été Imi-mepie le béros»
Tous les chefs de bande, il est vrai, ne furent pas des Numérianus, et le drapeau sévérien avait éprouvé quelques écbecs graves, quand on apprit que Sévère approcbait* Nul ne l'attendait encore, et la surprise fut extrême. Dans les mois les plus rigoureux de l'hiver, il venait de traverser deux fois les Alpes avec son armée ; la première fois pour passer d'iUyrie en Italie, la seconde pour entrer en Gaule. Durant ce long trajet » on Tavait vu con^* stammept ouvrir la marche, le premier djins le^ neiges 9 tête nue 9 vêtu comme les soldats 9 man«* géant avec eux, se privant quand ils n'avaient pas, donnant en toute circonstance l'exemple de. to force d'âme et de l'endurcissement du C'orps, au milieu des froids mortels des Alpes, comme
* Ttp.atç (Jtê^àXaiç ipXout^ te àv aùÇyjôîjvat ^uvyiôsIç , oOx Wïjnav* , àXX' ^v ày^à Tivt , (rpitx^ov ti é^' rfi.épav XotpjSaveov w«p' aùtou , ^iiêwd, Pio^ LXXV, $.
il l'avait fait naguère , sous le ciel embrasé de
l'Arabie*.
Dès qu'il eut touché le sol de la Gaule, il s'établit entre les deux armées ennemies un point d'honneur, une émulation formidables: les légions^ de Germanie et de Bretagne brûlant de conserver iSLtacte leur vieille renommée, celles d'IUyrie ayant à soutenir leur gloire récente. L'armée d'Albinus, plus compacte et plus homogène, avait de grands avantages; elle combattait sur son propre terrain, et le pays était pour elle. L'armée sévérienne , belle et ardente d'ailleurs , manquait d'unité. La refonte que le général avait opérée d'une partie des légions de Niger dans les siennes n'était pas encore complète; le souvenir des querelles d'Orient vivait au fond des cœurs, et même quelques corps pescenniens que Sévère avait gardés dans leur entier, entre autres la légion arabique, inquiétaient, par leurs dispositions à peine dissimulées, l'empereur et les autres légions; on craignait qu'ils ne méditassent quelque revanche perfide des défaites de Cysique et d'Issus.
Ces embarras produisirent leurs fruits. Non seulement Sévère ne porta d'abord aucun de ces
coups brillants qui avaient signalé sa campagne. d'Asie, mais il éprouva des échecs par ses lieute^ nants ; il perdit même une division de son armée dans une bataille où Lupus, un de ceux-ci, fut vaincu \ Sa situation devenant de plus en plus critique , il résolut d'en venir, coûte que coûte , à une bataille décisive , et il se mit à manœuvrer dans cette intention : le. théâtre de ses marches et de ses contremarches était l'est de la Gaule, principalement les approches de la ville de Lyon, où Âlbinus avait placé son quartier général et sa famille *.
Cependant les mauvais succès de Sévère enhardissaient, en Italie comme en Gaule, les partisans de son ennemi. Us arrivèrent à un tel degré de confiance qu'on osa proposer dans le sénat d'accorder de grands honneurs à Clodius Celsinus , ce frère d'Albinus dont j'ai déjà parlé, et qui n'avait d'autre mérite que cette parenté. L'auteur de la proposition, Statilius Corfulénus, en prit occasion pour parler du général gallo-breton , dont lui et ses amis vantèrent en termes pompeux tous les talents , même le talent littéraire. Après avoir écouté complaisamment cet éloge du frère, le sénat rendit en faveur de Celsinus le sénatus-consulte qui n'était qu'^n
' Dio . LXXY . 6. ->* Spartian. , Sever. » 68. a Dio , LXXT ,6,7. — Herodian. , m . 69*
410 GHAnTRE I.
prétexte* Oq peut m figurer l'eflet que cette oou«velle produisit sur l'àoie impétueuse de Sévère. Il écrivit aussitôt une lettre dont la teneur nous a ét^ conservée, et où on Usait ces mots :
«Je me réjouis, pères conscrits, des motifs qui a vous ont fait préférer Albinus à moi. Quels étaient tf en effet mes droits à votre faveur? J'ai délivré d Home, et vous ai sauvés des maux de la tyrance Die ; j'ai rempli les magasins de la ville de plus <c de blé et d'huile qu'on n'en avait jamais vu : voilà « ce que j'ai fait *. Mais vous, vous vous êtes enthou* « siasmés d'un Africain (aussi bon Africain, certes, a qu'un enfant d'Adrumète peut l'être), et vous <x l'aimer parce qu'il tranche du patricien romain , « et qu'il a choisi les Ceïoniuspour ses ayeuK. Il n'a « manqué qu'une chose à la proposition de Statid lius Corfulénus : c'était de décerner dès mainte- « nant à Albinus le triomphe sur moi ^... Mais , a pères conscrits, ce qui m'afflige le plus dans tout « cela , c'est que vous ayez pris pour un homme a lettré le lecteur assidu de niaiseries puériles, l'au-
* mhilmlhi gratius potest evenire,P. G. , quam u( vtstram jttdicium Atbinos haberet potius quam ScTeraa . Ego frumenta relpublic» detuli ; ego mulu belU pro republlca g^saf i ^o popqlo ronano Ifiiiam olei detuli, quantum rerum natura .vii babuit. Ego tos a malU tyrannteis liberayl. J. Capitol., Albin. . Si.
" Unum ei Afris, et quidem Adrumetinls, flngentem quod de Geionlorum stemmate «anguinafii éucereit uique adto eiLtiiliiti8-id. , loe. d(.
GBAPITIIEI. m
« teurde je ne sais quels contes de vieille, copiés a des Milésiennes de son cher Apulée \...» Le reste de la lettre portait le m^me cachet de colère et d'amère raillerie.
Cependant le sort des deux rivaux allait se décider. Le Rhône et la Saône, avant de se réunir au pied des collines de Lyon , parcourent deux côtés d'un grand delta formé par les atterrissements de ces fleuves, sur une longueur de quatre Ueues environ à partir de la ville de Trévoux ^ Ce delta ne présente à l'œil qu'une immense plaine légèrement ondulée et entrecoupée encore aujourd'hui de marais et de landes ; c'est là que les deux armées se rencontrèrent enfin, le 19 février de l'an 197. Sévère prit position sur la route qui conduisait à Lyon, sa droite appuyée sur la Saône, et sa gauche se développant dans la plaine; lui-même se plaça au centre avec les cohortes prétoriennes. Décidé à tout jouer dans cette journée, son pouvoir et sa vie, il voulut y payer complètement de sa personne, et se fit revêtir du manteau de pourpre et des autres insignes de la dignité impériale. Albinus^ de son côté, se rangea en bataille, cou-
■ Major ftiit dolor qaod itlum pro ItUerato landalidiini pleriquc daxisiis, cùm ille Dsniis quibusdam anilibas occupatu8> Inter MUesias Puntcas Apalei sui , et Indicra litlf raria e0ti«eae«e«ret. I. Capitol , Albin, SI.
* kpnà tfimntiim. SpaHIan. , àw^f» , M. Cit, TfItMii , IT. 4. Bmp. , m, eèon. là.
vrant par son centre la route de Lyon , appuyant à la Saône sa gauche composée d'une partie des légions de Germanie, et plaçant à sa droite les légion !$ de Bretagne y contre la gauche de Tennemi. 4 Texemple de son rival y il voulut commander en personne et opposer empereur à empereur, auguste à auguste. Si l'on en croit les auteurs contemporains y les armées en présence ne contenaient pas moins de cent cinquante mille combattants \
L'action s'engagea par l'aile droite de Sévère , pressée d'en venir aux mains. Les Jllyriens qui la composaient combattirent corps à corps et avec un courage opiniâtre contre les légions germaniques; celles-ci cédèrent enfin, et furent poursuivies, l'éjpée dans les reins , jusqu'à leur camp où les lUyriens pénétrèrent avec elles *.
A l'aile gauche sévérienne , mélangée de troupes de l'armée d'Orient, parmi lesquelles se trouvait la légion arabique % les choses prirent une tout autre face. Les légions de Bretagne, qui formaient la droite d'Albinus, avaient, durant la nuit précédente, préparé un stratagème que leur avait suggéré peut-être l'habitude de ces guerres d'embûches qu'elles soutenaient contre les sauvages de la Calé-
< IlevTucftt^txa (aèv (tupia^tc orpaTtuTÛv oùv i^t^ovi^oii uiiTipx^* Dio , LXXV , 6.
* Cette disposition des troupes de Sérère et d'Albinus m*a paru résulter du texte de Spartien comparé avec ceux de Dion et d'H^rpdifn.
GHAPtTtiE f . 413
donie. Elles avaient creusé ou miné le sol à une grande distance en face d'elles, en recouvrant leurs travaux de claies , de terre et de broussailles pour qu'ils ne fussent pas aperçus *. Au signal convenu, ces légions s'avancèrent en poussant de grands cris jusqu'à la liinite du terrain miné, puis elles s'arrêtèrent brusquement, comme frappées de terreur, et se mirent à battre en retraite. Cette feinte trompa les Sévériens. S'élançant avec ardeur à la poursuite de l'ennemi qu'ils voyaient fuir, ;Is arrivèrent en masse sur la voûte fragile, qui fléchit et fut bientôt enfoncée. Il y eut là un désordie et un carnage effroyables. Les soldats de Bretagne, revenus sur leurs pas, n'avaient qu'à frapper et à égorger, tandis que les Sévériens , emportés par leur premier élan, venaient culbuter sur ces monceaux d'hommes et de chevaux expirants '.
Sévère, du centre où il était, aperçut ce désordre et se porta en avant avec ses prétoriens; mais leurs braves cohortes ne purent se fiire jour. Bientôt même, criblées de balles et de traits par les frondeurs et les archers d'Albinus, dles commencèrent à s'ébranler. La cavalerie de réserve.
x83caXupi{Aév«... Dio , LXXV ,6.
«va(i.l^ tTnrcDv T« Kal dcv^pûv. Dio , lxxy ; Ot
41» «HAnTRC f .
qui pouvait tourner le terrain miné et charger le^ Albiniens en flanc, ne paraissait point , et Ton cria de toutes parts que Laetus, qui la commandait , trahissait. Le bruit se répandit aussi que la légion arabique passait avec ses enseignes à Fennemi ^ Ce ne fut pas tout; on vît Sévère, qui était ao* couru à la tête de ses prétoriens, et qu'on distinguait aisément à son vêtement de potirpre, chanceler et tomber avec son cheval, atteint par uiB balle de fronde *. Il y eut alors dans toute l'aile gsiuche une déroute, un sauve qui peut univeriel.
Mais Sévère n'était ni tué ni blessé, son cheval seul a^lt été frappé mortellement. Parvenu, non sats peine, à se dégager, et jetant bas son manteat qui pouvait le désigner aux coups de Tennemi. Use précipita, l'épée à la main, dans ce torrent de hyards qui entraînait tout avec lui. Là, il s'épuisai: en efforts pour les retenir ; il saisissait ses plus prodies voisins, menaçant les uns, suppliant les autre, répétant qu'il voulait mourir pour n'être pai témoin de leur ignominie '. La vue du prince qi'ils croyaient mort, le son de sa voix
' Legio arèlca defecisse ad Alblnum nunciaU est. Sparifan. , SiVêr, « 68. •
* Ita ut moUuug ictu plumbee credltur. Spartian* , Séver, . 68. > Dio, Lxxv, 6
CHAPITAK t. «tft
émurent les prétoriens. Ils s'arrêtent, ils l'entourent, ils lui jurent de ne pas l'abandonner. Uh d'eux amène un cheval et l'y place. Un autre lui remet, sur les épaules^ la pourpre impériale qu'on rapporte toute tachée de boue et de sang % et le oombat se rétablit. Les légions de Bretagne, qui entonnaient déjà le ohant de victoire^, sont réduites à la défensive. Bientôt la cavalerie de réserve se montre et vient charger les Bretons en flanc : cette diversion décide la victoire. Albinus^ battu sur tous les points, prend le parti de la retraite et regagne Lyon , en aussi bon ordre qu'ilpeut. L'inconcevable inaction de Lœtus donna lieu à bien des suppositions: les uns y virent Une hésitation perfide entre les deux empereurs; les autres un calcul plus hardi, celui de s'etnpairer lui-même de la puissance impériale, si les circonstances le favorisaient'. Sévère fut convaincu de sa trahison, mais il n'en fit rien paraître; il attendit un autre moment pour en tirer vengeance *. Dans la courte halte qui suivit la victoire, les vainqueurs donnèrent l'essor à toute Tivresse de leur joie. Bientôt pourtant, quand ils eurent par-
* Tov ^8 Seê-îipcv Tcu tirircu BwsCtêaaav , xat tt.v yi\(HK\»8aL irspiâOioav Ilerodian. , m, 70.
* naiaviÇovTwv twv Bpgrravûv. Herodian. . m , 69, » Dlo, txxv , 6. — Herodian,, m, 69.
* Herodian. , m , 69.
416 GHAHTRE I.
couru du regard ces plaines couvertes de cadavres ^ ces mares de sang que la terre ne pouvait boire % ces armes qui toutes étaient les leurs , ces vêtements qui tous ressemblaient aux leurs, et, des deux côtés , les insignes du soldat de Rome, l'histoire raconte qu'ils s'attendrirent, qu'ils déplorèrent leur propre triomphe comme une défaite cruelle infligée au peuple romain ^. Mais, dans les guerres civiles , les larmes d'attendrissement sèchent vite : au premier signal du clairon, l'armée sévérienne se remit en marche, aussi convaincue qu'auparavant de la bonté de sa cause, aussi im* pitoyable pour ses ennemis, aussi insouciante pour elle-même.
. Les troupes d'Âlbinus devaient se rallier sous les murs de Lyon : l'armée victorieuse arriva presque aussitôt qu'elles au rendez-vous. La ville fut donc livrée sans défense au pillage et à l'incendie, Albinus, contraint de se cacher, trouva refuge dans une maison voisine du Rhône ', où il échappa quelque temps à toutes les recherches. Voyant enfin la maison cernée, et ne voulant pas tomber vivant entre les mains de son ennemi , il se perça de son épée, suivant quelques-uns;
*Dl0,LXXV,7.
I ' Kal TTcXXci xal tuv xparnaàvTiov ùXo^upocvro to irtfBoç. Dio, LXXT» t, ' Éç oîxtav Tiv« -TT^b; râ i*o^av& xei{AcvY)v- Dlo , ti&« fupr.
suivant, d'autres , il se fit frapper par un de ses es<clayes \ il respirait encore lorsque les soldats d'iUyrie l'emportèrent et allèrent le déposer devant le prétoire de leur empereur. Sévère accourut à cette nouvelle. L'aspect de celui qu'il appelait naguère son ami et son frère ne parut réveiller dans son âme que des souvenirs d'où trages, et que le sentiment du péril auquel 11 avait failli naguère succomber. Cet hoîume, qui s' était montré grand en face de Niger mort, éprouva en face d'Albinus un accès de colère sauvage qui ne décelait que trop la violence de ses passions africaines. On rapporte qu'il lança son chieval sur le corps gisant à l'entrée de sa tente; et comme le noble animal ^ par une sorte d'instinct, se cabrait et refusait d'approcher, il le força, avec le mords et l'éperon » à fouler aux pieds les restes encore palpitants ^. La tête, détachée du tronc, fut envoyée par lui à Rome, avec ces mots écrits de sa main : « Voyez tous com- « ment je traite qui m'offense^! » Les membres abandonnés sans, sépulture servirent de pâture aux chiens.et aux oiseaux *.
» Dio, Lxxv, 7.
* Eqaum super cadaver Albini egit, expavescentemque admonuit ut effrenatus audacter protereret. Spart. , Sever, , 68.
' îvA oÙT^ç oio'v Trep i^sucvuev aCiTou t^v 6u(ji.ov i^ xal tt)v n^hç eKetvou; ôpynv. Herodian., ih , 71.
* Jacuisse corpus per dies plurimos dicttur usque ad fœtorem» laniatumque acanibus. J. Capitol., Albin. , 88.
La feainte et les enfants d'Albinus reçurent d'abord leur pardon, puis, par un redoublement de cruauté , Sëvère les fit tuer et jeter dans Te Rhône \ Les révélations que lui fournissaient les papiers de son malheureux rival semblaient aigrir de plus en plus cette nature superbe et irritaUe. Il mit à mort tous les sénateurs pris les armes à la main , ainsi qu'un grand nombre de notables gaulois et espagnols ^ qu'Albinus avait réunis près de lui à Lyon. Un de ces hommes , que la force des choses, plus que sa volonté, avait engagé dans le parti vaincu, suppliait l'empereur de l'épargner, et, après avoir épuisé tous les arguments capables de le fléchir, il lui adressait ces touchantes paroles : a Si le sort des armes t'eût été contraire, « ô César, que souhaiterais-tu maintenant du vainc< queurPque ferais-tu, dans l'état où tu me vois ré- « duit ?» — a Je me résignerais à souffrir ce qu'il ce faut que tu souffres^ » répondit celui-ci avec un sang-froid barbare , et il lui fît trancher la tête ^.
* Quibus primain veniam dédit, postea veroeos percussit, et in profluentem abjici jussit. J. Capitol., Albin,, 89. — Sparitan. , Swer., 68.
» TnmHispanorumet G<illorain proceresmultioccisi SDnt.Spartian., Sever. 68.
* Quid tu facturas es?..-.. Non mollitus tam prudente dieto eum interflci jusslt. Sparttan. , Sever., 70. — Quid , quœso, faceres, si tu esses? Ille respondit : Ea perferrem , qa« tu. Âurel. Vict. » Cœsar.^
Ces atroces représailles , Sévère les excusait sur la nécessité d'un exemple; il voulait , assurait-il, être cruel un seul jour, afin de pouvoir être doux le reste de sa vie^ ; mais s'il le croyait , il s'abusait grandement lui-même. Il y avait dans les exécu^ tiens du Sjrlla punique^ y comme on commençait alors à l'appeler, autre chose que de froides corn* binaisons de système; l'emportement y tenait une grande place; ses vengeances étaient filles de l'orgueil blessé. L'armée albinienne et les populations gauloises, irritées de ses barbaries, continuèrent à tenir la campagne, préférant une guerre sans quartier à une paix sans miséricorde^; mais la fortune n'abandonna plus Sévère; victorieux dans tous les combats qu'il eut encore à livrer, il faisait marcher de front les exécutions , les confiscations et les contributions militaires sur le territoire gaulois , en Bretagne et jusqu'en Espagne ^ Enfin la Gaule épuisée mit bas les armes. Sévère y prit diverses mesures destinées à la maintenir dansl'obéissance; il changea aussi le mode d'administration de l'ile
* At iste delendaram cupidas factionam , qdo deinccps mitiDS agercl... Aurel. Vicl. , Cœsar, , 20.
* Ab aliis Syliae punici , ab aliis Marii nomen accepit. Spartian. , Nig. , 76.
'' Spartian. , Sever. , 68.
^ Magnam partem auri per (rallias, per Hispanias... cum fecistet. Spartian., 50ver.> 68. ^
4âO CHAPITRE I.
de Bretagne, qu'il divisa en deux gouveroements distincts, afin d'abolir le pouvoir immense dont jouissait le préfet unique qui l'avait gouvernée jusqu'alors * ; puis il partit en toute hâte pour l'Italie , sentant bien que ce n'était que là, à Rome, et dans le sénat même, qu'il étoufferait les dernières étincelles de la guerre des Gaules.
ToQ Ittvouc iCouatav, ra -n xarà rkç FftXXiac û; âtro âpirra ^laOetç
Herodian., m, 71.