Histoire de la Gaule sous l'administration romaine
Gouvernement de Dioctétien* — Majumeii Hercule «? Gàule. — Hagaudes et chrétiens confondus, dans Ja même guérré ; àéciroatioii de la légion thcbaine. — Tableai? xic l;> Iku» udi<* ^défaite d'jEliat'.us et d'Amandus. — Recherche des affiliation* *ehrctiennes dans les armées du Rhin. — Hî< tins Van? , f.réfet ù)i prétoire. — Exécution de soldats chrétiens à TrèveT, ;Bcnir et £bto£tÉe. 5u Recherche des affiliations civiles dans la seconde Belgique ; martyre de Lucien a Beauvais, de Crépin et de Crépinien à Soissons, de Quentin et de Firmin à Amiens.— Exécution de Donatien et de Rogalien à Nantes, de Julien à Brioude, de Ferréol à Vienne. — Victoires de Maximien Hercule ; trahison de Carause; il s'empare de l'île de Bretagne. —Trêves est attaqué au milieu d'une féte. — Qualités militaires de Maximien. — 11 érhoue dans une expédition contre la Bretagne. — Martyre de Victor à Marseille.
Ce qui faisait la faiblesse du gouvernement romain, c'étaient précisément la grandeur et l'unité de l'empire. Les derniers événements avaient trop bien
démontré l'insuffisance d'un seul homme, quel qu'il fût, devant une telle masse de besoins, de travaux, de dangéfs; et le problème qui préoccupait \ous les esprits politiques était celui-ci : étendrte fottion de la souveraineté sans l'affaiblir en la morcelant , et multiplier l'empereur sans porter atteinte à l'indivisibilité du territoire.
Pour réaliser ce but, Dioclétien conçut l'idée d'un Auguste en deux personnes égales, mais dissemblables , dont Tune serait le complément de l'autre, et qui fourniraient, par leur uniôn, une dualité plus puissante Tjue l'individu le plus fort. L'une tiendrait l'Orient, l'autre l'Occident, sans se circonscrire 4 ^ne manière* &»pite dans chaque département}; fyrâjâ "èn ristané Souveraines pour tout l'empire, en -fa^aifclHes:.^ois applicables à tout l'empire, co.niftîf Tiiian&s «y une pensée et d'une volonté comittuy^A !Gâus:.«ë système , l'action était divisée, l'impulsion ne l'était pas. L'un des Augustes devait avoir pour attributs la maturité de l'esprit, l'expérience et la science du gouvernement; l'autre, la science de la guerre, l'activité et la vigueur du corps. Dioclétien comparait le premier à Jupiter, âme providentielle de l'univers; le second à Hercule, symbole de l'éternelle jeunesse et de l'action inépuisable ; et , imprimant à sa con-
' Cf. Aurd. Vict., Ctes.t 39. Epit. 39. — Eatrop. Brew., a, x. — Uct., Mort. péri. 8 et pats. — Paneg. Vet., X, xs , p*tt . 9 Wc.
stitution une sorte de consécration religieuse, il voulut que l'un prit le titre de Jovius, l'autre celui à'Herculius ». Il fut le Jupiter, et Maxiraien, l'Hercule de l'univers romain. Plus tard , pour fortifier les Augustes , il attacha à chacun d'eux un César, son successeur désigné , pourvoyant par là aux besoins de l'avenir et élargissant la base du pouvoir impérial. Cette seconde phase de la constitution de Dioclétien fut appelée tétrarchie.
Au fond , sous une forme monarchique , c'était l'esprit républicain de l'ancienne Rome; une sorte de dictature consulaire, et l'élection venant d'en haut, régulièrement, par 1* adoption, au lieu de venir d'en bas , par l'insurrection militaire. Mais, pour élever les empereurs au-dessus des rivalités ambitieuses, pour les mieux garantir en les isolant, il voulut les entourer d'une cour nombreuse et magnifique, de gardes du corps, de grands officiers, et il créa une hiérarchie de fonctionnaires, dans lesquels s'éparpilla l'autorité trop étendue et trop redoutable des préfets du Prétoire. Ces établissements furent en partie empruntés à la monarchie des Perses, en partie conservés des institutions ' romaines antérieures. Enfin les empereurs reçurent
* Huic, cultu numinis, Herculiï cognomenlum accessit, uti Valerio Jo- Tian. Aarel. Vie*., Cars., 39. — Joviorum et Herculiorum cogoomina,
qua primom à Dioclete ac Maximiano insolenter accepta Lan.,
Mort,pers. 5a. — Mamerlin., Pantg. M*ximian.%\f a. — Eum., Pro rest. ukol., 10 , 11 et pou. — OreUi, Inscript., t. 1 , p. a3i.
une consécration religieuse plus positive, plus matérielle que celle des anciens Césars ; ils eurent partout des temples, des autels, des sacrifices; on ne les aborda plus qu'à genoux et en leur donnant les titres de Seigneur et de Dieu I.
Dans le partage des deux grands départements dont l'empire se composait, Dioclétien prit pour lui l'Orient , où la politique avait plus à faire que la guerre, et donna l'Occident à son collègue : il fixa sa résidence à Nicomédie , et celle de Maximien à Milan pour l'Italie , à Trêves pour la Gaule , de sorte que Rome cessa d'être le siège du gouvernement, même en Italie. Avant de se séparer, les deux empereurs voulurent poser en commun les bases de leur administration, et ils s'entendirent aisément sur tous les points importants, un seul excepté, la question des religions; mais là leur désaccord fut complet. Maximien avait été jeté dans le même moule que tous ces soldats de fortune que la Pannonie envoyait depuis un demi-siècle sur le trône des Césars; il était païen, d'une conviction sincère, niais étroite et haineuse, nourri de préjugés grossiers contre les innovations, et en particulier contre le christianisme \ À ses yeux , un chrétien n'était
1 A dora ri se juaiit , cum ante eum cuncti salutarentur, Eutrop., ixv 26. — Se primus omnium Calipilam post, Domitianumque, Do m in uni palam dici passus, et adorari *e, appcllarique uli Deuro. Aurcl. Vict., Cœs. 3g.
* Lact., Mort.ptrs^ i5. — Eucher., 1. — Àct. S. Vicier., 1. ap. RuinM Act. Martyr, sine.
point un Romain, quels que fussent son origine et son rang; c'était un étranger, c'était surtout un ennemi. Se refusant à toute distinction entre le bandit qui, sous le nom de Bagaude, attaquait, dans les provinces occidentales de l'empire, Tordre matériel de la société, et le sectaire, qui prétendait en réformer Tordre moral , il partait pour la Gaule , décidé à frapper du même coup insurgés et chrétiens , et bien convaincu que la Bagaudie ne serait déracinée que le jour où le christianisme aurait cessé de vivre.
Bien différent de son collègue , Dioclétien apportait, dans l'appréciation des matières religieuses, la tolérance d'un esprit supérieur. Polythéiste aussi sincère que Maximien , mais intelligent, et plein de respect pour la liberté de conscience, il estimait la nouvelle doctrine ; il se sentait même un secret penchant pour elle. Il eût voulu travailler à la conciliation des deux cultes, ou du moins les laisser se rapprocher l'un de Tautre , par l'effet d'une indulgence mutuelle et à la faveifr du temps : c'était , à son avis, la meilleure politique, et celle qu'il se proposait d'appliquer aux provinces d'Asie, où les chrétiens et les païens , se trouvant en nombre à peu près égal, avaient leurs temples et leurs églises contigus dans les mêmes villes , et s'habituaient à se toucher sans se heurter. Toutefois, si désireux qu'il fut de voir une politique si conforme à la prudence,
CHANTRE f.
en même temps qu'à l'humanité , devenir la loi de l'empire, il comprit qu'elle convenait moins à l'Occident, où les chrétiens étaient en minorité, à F Italie surtout , où le culte national avait , dans le sénat de Rome, un gardien jaloux, toujours armé contre les novateurs, toujours prêt à réclamer contre eux l'exécution des lois d'interdiction. Dioctétien pensa qu'en de telles.conjonctures , le parti le plus raisonnable et le plus juste, consistait à ne rien régler d'une manière absolue, à ne point faire, de la question des religions, une question générale, à laisser en un mot chaque empereur libre d'agir, dans son départeme/it, suivant les circonstances et comme il l'entendrait. Ces choses arrêtées, Maximien Hercule fut proclamé César et Auguste, le iw août 286, dans une grande plaine, voisine de Nicomédie, en présence du peuple et de l'armée; Dioclétien plaça sur ses épaules le manteau de pourpre des empereurs, le nomma son frère, et le fit partir sans délai pour la Gaule.
La tâche que Maximien devait remplir au delà des Alpes n'était rien moins qu'aisée : anarchie militaire, révolte de paysans, absence prolongée de toute autorité, voilà ce qu'il allait trouver en Gaule *. Pour comprimer l'insurrection des Bagaudes, les empereurs n'avaient pu raisonnablement compter sur les légions rhénanes , qui depuis deux ans sem-
1 Voir If tom»' deu vieille de cette histoire, chapitre «.
blaiept 1? ménager et l'entretenir en quelque sorte à plaisir, à moins qu'une autre année ne vint par sa présence les piquer d'honneur ou les tenir en respect. Or, llllyrie n'avait pas trop de toutes ses forces pour se garder contre les Barbares , et Dioctétien craignait justement de dégarnir la ligne du Danubç qui couvrait la Grèce et F Italie. Il préféra mettre à la disposition de son collègue plusieurs corps de l'armée d'Orient qui restaient sans emploi, entre autres la vingt-deuxième légion appelée la Thébaine parce qu'elle avait ses quartiers d'hiver il Thèbes dans la haute Ègypte. Pour le moment, elle stationnait en Palestine; et ce fut là qu'elle reçut Tordre de s'embarquer pour l'Italie et Home, où elle devait trouver les instructions de Max i mien. Ces instructions portaient que les différents corps tirés d'Orient, de Grèce et d'Italie, se réuniraient vers le milieu de septembre à Octodurum, aujourd'hui Martigny en Vajais, première ville gauloise en descendant des Alpes Pennines. L'empereur annonçait qu'il s'y rencontrerait luimême pour passer la revue des troupes et inaugurer, par un sacrifice solennel , son entrée en Gaule et l'ouverture de la campagne ».
1 In auiilium Maximiano ab Orienlis partibus ncciti Kucher., Act.
S. Maorie. , a. ap. Ru in. Act. Mart.— Ad suppleineotum exercitus ex orientalibus militibus. Act. S. Mauric. ap. Bollaod. %a «ept., i.
La vingt-deuxième légion occupait un rang distingué dans l'histoire des armées romaines : sa bravoure, presque toujours couronnée par le succès, lui avait mérité le titre A1 Heureuse*; mais elle était placée encore plus haut dans l'estime des chrétiens d'Orient. Cantonnée à Thèbes, près de ces solitudes depuis si fameuses , où le goût de la vie contemplative attirait déjà quelques chrétiens d'élite, recrutée parmi des populations en grande partie chrétiennes, elle avait reçu de bonne heure la semence de la foi nouvelle. Un changement de garnison l'ayant transportée, comme par un dessein caché de la providence, de Thèbes à Jérusalem , au milieu des scènes vivantes de la passion du Christ, elle y fut convertie presque entièrement par les prédications de l'évêque Hyménée \ Trois des principaux
ap. Bolland., x. L'annonce de pareils sacrifices pouvait effaroucher plus aisément les chrétiens d'Orient que ceux d'Occident. Dioclétien régnait déjà depuis dix-huit mois, et il poussait la tolérance jusqu'à exempter les fonctionnaires chrétien» de toute participation à des actes païens qui répugnaient à leur conscience , particulièrement aux sacrifices. Le rigorisme païen de Maximien, qui contrastait si fort avec l'indulgence de son collègue, dut inspirer de vives alarmes à des chrétiens arrivés d'Asie.
1 Lej;io felix. Oreg. Turon., Gtor. martyr., if 75. — Forhinat. Carm. vnit 4- — Cf. Ruin. Praf. ad. Act. S. Mauric. — Tillem. But, ecc, iv, p. 423* —On peut cousuller sur l'autorité des Actes de saint Maurice, une note que sa longueur m'a fait rejeter à la fin de ce volume. Cest par le catalogue des lésion* de l'empire que nous savons que la légion cantonnée en Egypte était la vingt-deuxième. — Cf. Brottier et j. Lips. Mil. rom.
* Ah hierosolyraitao» urhis epUcopo. Act. S. Maur, ap. Bolland., 1.— Tillcm hù. su/k
officiers, chrétiens infatigables, tenaient en main les fils d'une propagande qui embrassait tous les rangs :c étaient le primicier, ou premier centurion, Mauricius, l'instructeur Exupérius, et Candidus que les Actes qualifient de sénateur des soldats1. Les associations chrétiennes correspondaient alors entre elles avec promptitude et secret, d'un bout de l'empire à l'autre; et la nouvelle religion connaissait exactement ses forces dans les armées, dans les villes, dans les moindres bourgs, sur toute la surface du monde romain. On savait donc à Rome, quand la légion thébaine arriva pour y séjourner, ce qu'étaient Maurice et ses compagnons, et quels conseils ils pouvaient recevoir de l'évêque de la ville éternelle.
Ces conseils ne leur manquèrent point. Les Actes racontent que les trois officiers , au nom de tous 9 leurs compagnons, s'engagèrent par serment, entre les mains du pape Caïus, à refuser obéissance à l'empereur, si l'empereur, ainsi qu'il en annonçait le dessein, voulait transformer la guerre des Bagaudes en une persécution contre les chrétiens a. « Nous périrons par le glaive, dirent-ils avec fer-
« Coin Eiuperio campi doclore et Candido senalore raililum. Euch., 4.
entre les officiers des armées. Cf. T il lent. u6. sup.
* iEqualibus sîbi animis contra Bagaudarura tarons esse puguandum ebruliaiiosque. A et. S. Maur. ap. Boll , a.
« meté, ayant de tirer le glaive contre nos frères et « contre le Christ r. » Les choses étaient ainsi convenues quand la légion quitta Rome. Elle reçut en route un ordre qui lui enjoignait de se diviser, d'envoyer une partie de ses cohortes, par Turin et les Alpes Cottiennes, à Vienne ou à Lyon , et de là dans le nord des Gaules par le Rhône et la Saône a. I^e gros de la légion avec l'aigle continua sa marche sur Octodurum , où il arriva le ai septembre.
Octodurum était situé en Gaule , comme je l'ai dit , à la descente des Alpes Pennines, près de l'endroit où le torrent de la Drance se jette dans le Rhône. La route côtoyait ensuite le fleuve sur sa rive gauche, puis le traversait pour aller gagner, au bord du lac Léman , la station appelée par les Romains Penno-Locus, et par les Gaulois Pen-Loc , c est-à-dire Téte du Lac. Entre ces deux points, la • distance était de vingt-cinq milles; et à moitié chemin à peu près se trouvait le bourg de Ternada, où la route franchissait le Rhône. Pour y arriver en
1 Ad urbera romauam attingentes , ficlem apud Marcellinum , praedicta» urbis pontiûcem , confirma verunt , ut ante gladio inierirent quam sacram fidem Chrisli violarent. AcL S. Mauric, ap. Bolland., p. 347.— Ce n'est pas Marcel lin, mai* Caïus qui était pape à cette époque. Cf. Tillem. Hùt. ecc. iv, 4»3.
a C'est la tradition des églises de Trêves et de Cologne, ainsi qu'on lè
verra plus bas. Cette séparation des cohortes de la légion thébaine , en même te m nu airelle rend l'événement d'À£âime dIlls exnlicable. concilie entre elles les différentes traditions qui parlent des soldats Uiébajiis
venant d'Octodurum, on passait par un défilé qui ne laissait entre les montagnes et le fleuve qu'un sentier miné par les eaux ; passage dangereux , où quelques hommes déterminés pouvaient tenir en échec une armée entière f. Ce lieu se nommait Agaune , d un mot gaulois qui signifiait roche a. Au sortir des gorges d'Agaune, la vallée s'épanouissant tout k coup, l'œil apercevait, dans une plaine fertile et bien arrosée, le bourg de Ternada qui dominait la rivière et le pont 3.
Beaucoup de troupes étaient déjà concentrées autour d'Octodurum , quand les cohortes de la vingtdeuxième légion, conduites par le primicier Maurice, débouchèrent des Alpes Pennines. L'empereur, fatigué du voyage et malade, était retenu dans sa tente * ; mais on voyait au loin les apprêts du sacrifice solennel projeté pour l'ouverture de la campagne. Maurice , sans s'arrêter , poursuivit sa marche, et atteignit Ternada après avoir fait double étape ; il dressa son camp dans la plaine , donna du
• Qoo in ïoco iia vastis rupibus Rhodani fluminis cursui arclatur ut
comtratis pontibns Act. S. Maorie, ap. Boll., 3.— Infeatus Rhodanus
aaxon moniis radicibos, vix pervium aggerem relinquit. Eucb. 3.
• Agaunom accola; interprelaUone gallici sennonis saxum dicunt. Act. S. Mauric, ap. Boll., 3'.
3 Pan us quidem, aed amœniu irriguis fontibus campus includitnr. Act. S. Maorie, ap. Boll., 3.
• Se circa Octodorum itinere fessus teaebat. Euch., a. — Act. S. Mauric, ap. Boll. i.
CHAPITHK 1.
repos à ses soldats et attendit les événements qui allaient se dérouler.
Le lendemain matin , on vit arriver un officier porteur d'un message de l'empereur. Attribuant à une erreur le mouvement de la légion tbébaine , celui-ci lui mandait de revenir à Octodurum, en même temps qu'il lui indiquait sa destination dans la guerre contre les Bagaudes. 11 parait que ces instructions faisaient mention de recherches contre les chrétiens a, car la lecture en fut interrompue par un grand tumulte : chefs et soldats se montrèrent en proie à l'agitation la plus violente. Maurice et ses deux amis, passant de rang en rang 3, interpellaient chaque soldat; on se consultait, on s'encourageait à résister : de toutes parts on entendait ces cris : « Nous ne partirons pas ! nous sommes « chrétiens , nous n'égorgerons pas nos frères 4 ! » En vain l'envoyé de l'empereur essaya-t-il de dominer le désordre ; il partit sans avoir pu obtenir un mot de soumission , et vint annoncer à son maître que la vingt-deuxième légion était en pleine révolte.
1 In hoc legioconsederat. Kuch., 3. — Ubi fes&i milites...., ap. Boll. 3. 1 Euch., a, 3! — Àct. S. Mauric., ap. Boll. 3.
* Vociferatio passim ac turoultus in castris exoritur lucitamenlura
maximum fidei pênes Mauricium fuit qui cum Exuperio et Candido,
exhortando singtilos et moneudo (idem Euch. 4.
* Extra expcriri satius eue quam adversus christianatn fidera venire. Euch., a. - Acf. S. Mauric, ap. Holl. 4-
C'étaient assurément un mauvais début pour un nouveau règne et de fâcheux auspices pour une guerre entreprise contre des rebelles; mais ce qui blessait Maximien par dessus toutes choses , c'est qu'il recevait un pareil affront de ces Galiléens qu'il affectait de tant mépriser. Aussi n'hésita-t-il pas à choisir dans les lois militaires, qu'on sait avoir été si sanguinaires chez les Romains, ce qu'elles contenaient de plus rigoureux pour la circonstance; il prononça contre les cohortes insurgées la peine de la décimation L'application de cette peine terrible n'était point rare dans jes fastes de la discipline romaine : c'était le grand épouvantait au moyen duquel l'auîorité militaire pouvait retenir encore des armées échappées à l'autorité civile. Le doux Alexandre Sévère lui-même avait invoqué ce remède énergique deux fois dans le cours de dix ans'. Pour l'exécution de sa sentence, Maximien fit marcher sur Ternada plusieurs corps de troupes dont le dévouement lui était connu 3. On eut pu craindre que le dangereux défilé d'Agaune ne fût gardé ; et avec la bravoure bien connue des soldats de la vingt-deuxième , la chance n'eût pas été pour les légions de Maximien; mais celles-ci le fran-
* Decimum quemque gladio feriri jubet. Euch., 3.
* Voir ci-dessus, t. u, p. f»6, xa?, 129.
* Satellites mittit. Act. S. Mauric., ap. Roll. 4.— Martusc. S. Maximin. Trer.t ap. Boll. aa sept.
chirent sans obstacle. Elles trouvèrent libre également l'accès de la ville et celui de la plaine , où la légion se tenait immobile, en bon ordre, mais résignée. La décimation s'accomplit suivant toutes les règles du code disciplinaire , sans exciter de la part des condamnés, ni cris ni résistance; on eût dit plutôt que ceux dont le sort amenait les noms, s'en trouvaient heureux et glorifiés, tant ils mettaient d'empressement à s'élancer hors de leurs rangs. Quand le dernier appelé eut été passé par les armes, le primicier Maurice, s'approchant du lieutenant de l'empereur, lui présenta, pour être remise au prince, une lettre où il exprimait, au nom de tous ses compagnons , leur résolution inébranlable ,.
« César, » y était-il dit dans ce style antithétique qui commençait à être en usage parmi les chrétiens, « nous sommes tes soldats, mais nous sommes aussi « des serviteurs de Dieu; nous te devons l'emploi de « nos armes, nous lui devons l'innocence du cœur; « tu nous donnes la solde , il nous a donné la vie « Conduis-nous à l'ennemi : mais nous ne tirerons « point l épée contre des frères... Tu cherches des
1 Euch. 4. — Art. S. Maurîe., ap. Boll. 4.— Pas*, ex ma n user. S. Maxim. Trevir., ap. Boll. aa sept.
" Milites stimtis, Imperator, tui : »ed tarm-n servi Dei. Tibi militiaoi del^moi, ito ioooceDtiajn; a te stipendium labom accepimus, ab illo v,i* exordium «uœpsimu*. Euch. 4.
« chrétiens > ô Empereur, et ta en as devant les « yeux ! Le sang de nos camarades a rejailli sur « nous et nous ne les vengeons point ; nous avons « des armes et nous ne résistons point x, car nous « ne sommes pas des rebelles... Fais maintenant « comme il te plaira, mats sache bien que s'il fout « poursuivre et tuer des chrétiens, nous n obéirons « pas \ »
Malgré toutes les protestations de Maurice, il était difficile d'accorder que lui et ses compagnons ne fussent pas des rebelles au point de vue des lois militaires et politiques; quant à Maximien, irrité au-delà de toute mesure , et cédant à sa violence naturelle, il crut remplir le devoir d'un conserva* teur de la discipline, en ordonnant de procéder à une seconde décimation , puis à une troisième, jusqu'à ce que les cohortes se fussent soumises sans condition 3. Alors commença une scène à la fois terrible et touchante dont les hagiographes nous ont transmis la peinture. Lorsque Y officier qui parlait au nom de l'empereur annonça que la décimation allait recommencer, les soldats s'écrièrent : « Nous « demandons qu'on nous y comprenne tous. » Candide, ayant arraché l'aigle des mains du porte-
• Tenemus ecce arma et non resialimus, quia mori quam occidere salis malumus. Euch , 4.
* Eoeb., 5. — Aet. S. Mauric. ap. Boll. ti, la.
enseigne, la brisa contre terre en disant d'une voix forte : « C'est à présent moi qu'il faut suivre ! Com- « pagnons, je porte l'étendard du ciel » De tous côtés les soldats faisaient leurs préparatifs de mort; les uns jetaient bas casque et cuirasse, comme pour être plus promptement atteints par l'épée des exécuteurs 3 ; les autres au contraire sortaient de leur rang tout armés et presque menaçants, comme pour se bien assurer qu'on ne les épargnerait pas. Il y en eut pourtant qui , entraînés par l'amour de la vie, traversèrent l'épée à la main le cercle de fer qui les environnait , et se réfugièrent dans les montagnes , d'où ils gagnèrent la Gaule par des chemins détournés 3.
Les exécuteurs massacrèrent tout le reste du jour. La nuit venue, ils allumèrent des feux, partagèrent les dépouilles des morts et se mirent gaiement à manger et à boire4. Un vétéran qui s'en allait de Gaule en Italie, porteur de son congé de
1 Tune Exuperit» correptis legioni» sua signU Projiciant dealer»*
Dostrse arma Uta cum militaribus «iguis, praestabit boc Christus ut alia vobù Exuperium vestrum videatis signa mo&strarc'Act. S. Mauric, ap. Boll. n.
ijepoMlis arrais cer\ices percussoribus pncnenies wl intectum corpus oiïcrente». Euch., 5.
* Kuch., 6, 7. — Act. S. Mauric. ap. Boll. ta. — Greg. Turon., Glor. mari. 6a. — Cf. Sur., to oct.
4 Divisa omnium proeda , ad vesceodum , epulandumque victrix turba consedit. Act. S. Mauric, ap. Boll. ta. -Paasim epulabantur laeti.
F.noh., 6.
réforme *, tomba sur un de ces bivouacs , et arrêté par des soldats déjà ivres , il fut contraint de s'attabler sur l'herbe avec eux. Tout en mangeant , il apprit les événements de la journée , et aperçut le butin amoncelé qu'on venait de tirer au sort. L'horreur alors le saisit; il Se leva, et rejetant loin de lui le morceau qu'il portail à sa bouche, il maudit les assassins avec leurs viandes arrosées de sang *. Les soldats surpris l'interrogent; il leur dit qu'il s'appelle Victor, qu'il est chrétien ; son procès est bientôt instruit, et on l'envoie rejoindre, au delà de ce monde , les rebelles dont il se déclarait le complice3.
Ce fut une grande joie pour les païens, lorsqu'en examinant les morts , ils reconnurent les cadavres de Maurice et des deux autres officiers instigateurs de la rébellion ; mais la joie fut peut-être plus vive encore parmi les chrétiens, qui savaient par expérience que le sang des martyrs d'une haute condition était pour leur foi une semence doublement féconde. L'Eglise enregistra au nombre de ses plus glorieuses journées « cette guerre des bienheu-
1 Emerils? jam militiœ vétéran us. Euch., 6. — Ullima* aetalis senio fatigants. Act. S. Mauric. ap. Boll. n.
* Ad conveseendum invitalus quum prolatam ab exullantibus causam cogDOTissel , detes talus convivas, detestatiisque conmium... Euch., 6.
* Station ab irrueniibus interfectus, caeterisque martyribus conjunctus est. Euch., 6. — Act. S. Mauric. ap. Boll. la.