‹ Histoire de la Gaule sous l'administration romaineChapitre 2 sur 37 · III · texte numérisé non relu

III

ce reux 1 » ; elle célébra dans ses hymnes « la légion o conquérante du ciel , qui , pour vivre , avait forcé « les portes de la mort 1 ». Le légionnaire thébain devint le type du soldat selon Dieu , et la propagande chrétienne put opposer un grand exemple aux scrupules de l'obéissance militaire. Quant à Maximien , son inflexibilité cruelle , parée du nom de discipline, ne fut point sans effet sur l'esprit des légions rhénanes , et Ton peut croire qu'elle n'intimida pas moins les bandes mal organisées des Bagaudes : il n'y avait que les chrétiens pour qui de pareilles leçons fussent un encouragement à résister.

Cependant le nouveau César, après avoir franchi le Jura , pénétra dans la partie des Gaules la plus maltraitée par la Bagaudie, et il put se convaincre que le mal dépassait tout ce qu'on avait craint ou imaginé jusqu'alors. Partout des champs incuites, des villages déserts ou à moitié dépeuplés que la famine achevait de détruire. La plupart des villes portaient les marques d'une dévastation récente 3 ; les autres se gardaient jour et nuit pour éviter une

1 Reatorum bella et heata certamina. Prjpf. Miss. S. Mauric ex Missal. gothico-gall. ap. Ruio., Act. mart., p. a fa.

* Ut oœtot peteret de n*?ce fecit iter. Fortuoat. Carm. u, i5.

* PopulatU late agris plerasque urbium tentare. Aur. Vkt., Cœs. Ig. —

Gai lia» priorum temporum injurii» efferata» locert., Patug- Maxim ian.

et Constantin. ».

surprise, et leurs citoyens toujours armés, toujours au guet, succombaient sous le poids des fatigues. Plus de communications libres , plus de commerce , plus d'administration régulière; nulle confiance dans le gouvernement , nulle espérance dans les armées du Rhin qui augmentaient l'anarchie générale par leurs discordes, et qu'on redoutait presque à Tégal des Bagaudes. Ce n était dans toutes les cités de l'est des Gaules que misère et découragement sans mesure

Si affligeante que fut cette situation d'un grand territoire, elle ne présentait pourtant point un fait inouï dans l'histoire de l'empire romain. A plusieurs reprises , on avait vu ses provinces ravagées par des brigandages collectifs , comparables à des guerres civiles ; des bandes de voleurs avaient oc* cupé plusieurs fois une partie de l'Espagne et de la Gaule, et jusqu'à l'Italie elle-même. Maternus sous Commode21, Bulla sous Septime Sévère3, avaient fait tête à des armées et tenu en échec d'habiles généraux. Pendant la captivité de Valérien , un chef de voleurs avait opprimé la Sicile assez longtemps pour que l'histoire ait osé le compter au nombre des trente, tyrans qui disputèrent l'empire à Gal-

* Gravissima clades... Latrocinium bagaudicae rebellionis. Eum.,/?ro rut. schol. 4.

* Voir plus haut , 1 1 , p. 364 , 365.

* Dio Cass. ixxxx t p. 876, ed. Val.

lien ,. Sous Probus enfin , le bandit isaurien Lydius, maître de plusieurs forteresses, avait traité d'égal à égal avec l'empereur *. Ces événements se liaient d'ordinaire aux grandes commotions politiques. Chaque fois que la centralisation semblait menacée, que le désordre se mettait dans les armées et la misère dans les campagnes, des malfaiteurs s'associaient pour en profiter : quelque château fort, enlevé par surprise , leur servait de plade d'armes, et ouvrait un asile à tous les hommes perdus. De là leurs bandes dévastatrices dominaient au loin le pays, ouvrant les ergastules d'esclaves , brûlant la cabane du pauvre comme la villa du riche; car si la ruine du riche leur fournissait de l'argent , celle du pauvre leur amenait des bras; et le colon, privé de son pain , finissait par aller vivre du pain d'autrui dans les rangs de ceux qui l'avaient dépouillé. Grâce aux progrès du mal, ce n'étaient bientôt plus de simples bandes, mais des armées, des populations entières qui se nourrissaient de pillage, assiégeaient les villes, et luttaient souvent avec succès contre les forces organisées, envoyées pour les réduire.

Mais en même temps qtie le brigandage s'élevait aux proportions de la guerre civile , l'horreur attachée à ce mot semblait disparaître. On s'intéressait à

1 Treb. Poil. «p. script. Ubtor. Aug.% p. 177 «t 197. * Zozim. x, p. 37, 38.

ces Césars de grande route , qui s'affublaient d'oripeaux de pourpre pour commander à des voleurs , battaient monnaie, et après avoir singé pendant quelques jours les empereurs de Rome, allaient finir au haut d'un gibet 1 ; et l'histoire ne dédaignait pas d'emprunter quelquefois aux légendes l'épopée de leurs aventures 2. Nous retrouvons, dans les documents qui nous restent sur iElianus et Amandus , les traces d'une grande bienveillance populaire pour ces deux chefs bagaudes, comme s'ils eussent été des défenseurs du pauvre et de l'opprimé. C'est ainsi que la tradition chrétienne nous les représente constamment, lors même qu'elle n'ose point les revendiquer pour chrétiens.

Aucune ville dans la Gaule orientale n'avait souffert autant que celle d'Autun , et elle offrit aux regards de Maximien , si cet empereur la visita à son passage, un spectacle vraiment déplorable. Ses murs à moitié ruinés, ses palais, ses temples, son gymnase , renversés ou noircis par la flamme , témoignaient des violences de la Bagaudie; ses aqueducs même et ses fontaines n'avaient point trouvé grâce devant l'esprit de destruction 3. Elle n'avait plus ni magistrats ni curie , et l'on ne pouvait recomposer

• Voir ci-dessus, t. iif , p. 474*

• Herodiau. Hist.t p. 16. — Dio Caw. mu, p. 865 — Zo*ii». <, p. 38.

• Voir d-desetis, t. ta, p. 479» 48°

son sénat avec les éléments locaux , car les familles curiales avaient disparu presque toutes , exterminées ou chassées au loin par la peur. Il y avait là , et dans tout ce que vit Maximien, des avertissements qui le portèrent à l'indulgence : l'histoire nous dit, en effet, qu'il ramena par la douceur les paysans égarés , et leur fit même distribuer des vivres pour les aider à reprendre leurs travaux, réservant toute sa rigueur aux obstinés qui ne Técoutaient point, ou aux brigands de profession f.

Grâce à cette conduite , Tordre fut promptement rétabli dans les cités de Test, et l'insurrection , refoulée de proche en proche, se concentra autour de Paris, où ^lianus et Amandus avaient leur principale retraite. La guerre s'y prolongea avec un acharnement sans égal. Réduits à leurs combattants les plus déterminés, les Bagaudes se retranchèrent dans la forteresse qu'ils possédaient au confluent de la Marne et de la Seine, et qu'environnait de trois côtés le lit profond de la rivière a. Maximien les attaqua par terre et par eau ; mais la place ne céda qu'à la suite d'un long blocus, quand les assiégés furent à demi morts de fatigue et de faim. Il

1 Fusi* hostibus aut acceptîs. Aur. Vict., des. 3t>. — Levibu* praeliis agrestes domuit. Eutrop. n, ao.— Nescio utrum magîs fortitudiue repressum fit au elemenlia roiligatiim. Mamert., Paneg. Maximian, 4.

' Voir ci-dessus, l. 11 , p. 477, seqq;

n'y eut point de quartier pour ce dernier repaire de la Bagaudie. Tout ce qui s'y trouva périt par le fer ou le feu 1 : les pierres même éprouvèrent la colère du vainqueur ; car Maximien fit raser le château jusqu'au-dessous du sol , et déraciner les blocs de pierre sur lesquels il était fondé , ne laissant subsister que le canal creusé de main d'homme, et la muraille garnie de tours qui fermaient l'entrée de la presqu'île a. « Ainsi donc, s'écrie l'auteur ecclé- « siastique de qui nous tenons ces détails, l'édifice « impérial que la main du grand Jules César avait « lancé orgueilleusement vers le ciel , la main d'un • autre César le fit descendre et le ravala plus bas « que terre 3. »

Longtemps ce lieu et les ruines qui le couvraient restèrent abandonnés, et comme protégés par une terreur superstitieuse. La tradition, altérant les faits , voulut y voir un champ de bataille où des chrétiens révoltés avaient péri sous les coups d'un empereur persécuteur, et c'était déjà l'opinion com-

1 Tune Cauar iode progrediens, atque ad Dagaudarum castrum perve- Diens, tamdiu obsidione illud terré et aquA drcumdedit, quouaque post diuturna tempora illud cum habitaloribus cepit, quos ferro et igné occidit. Vit. S. ttabolen., ap. Script, rer. gall. ut , 56g.

* Castrum ad nihilum iu réduit, u( pene absque ruinis fotsatuum, Huila vesiigia in eo a p parèrent quarumeunque munition um. Vit. S. Babolen ap. Script, rer. gall. Ioc. cit.

' Scilicet ut quod inter alia castra fuerat lumens munitione impcriali excellenlius, ab imperalore utique romano deslrueretur altiu*. Vit. S. Babolen. ub. tup.

mune au cinquième siècle ». Vers le milieu du septième, des moines de Saint-Benoit étant venus y fonder une abbaye sous l'invocation de saint Pierre d'abord, puis de saint Maure, on trouva, en déblayant le sol, des monceaux d'ossements humains qui furent recueillis avec respect, et reçurent la sépulture chrétienne. L'Église n'osa point faire davantage ; elle n'ouvrit point officiellement le ciel à des saints d'une nature si douteuse; mais l'imagination populaire qui les avait déjà canonisés , ne partagea point ces scrupules ; et les grandes ombres dVElianus et d'Amandus , chrétiennes et saintes en dépit de tout , continuèrent à planer sur le monastère des Fossés , comme elles avaient plané trois cents ans sur le château des Bagaudes \

Cependant la guerre civile n'avait point fait oublier à Maxiraien ses projets de poursuite et de guerre contre les chrétiens. Aussitôt après le massacre des soldats thébains aux gorges d'Agaune, il avait envoyé des ordres à Trêves, pour qu'on surveillât tout ce qui tenait de près ou de loin à cette légion, et qu'on recherchât les affiliations chré-

1 Amandus et llrlnnus christ una? cultores (Idei, nolcbant romanis principibus sacrilegit subdi. Vit. S. Baboleti. toc. cit. Cette vie fut écrite au septième siècle; mai» à l'époque où furent recueillis les Actes de saint Maurice, la tradition dont je parle existait déjà parmi les chrétiens.

• Habitatores quoque ejusdera castri, quia erant, ut praeliuati sumus, christiani, sperncntes pro nei dmorc curani corponim , aa régna oriesiia iransusse

credeudi sunl per m*rlvrium tb'ut. — Mona»terinm fotsatuum.

tiennes qui pouvaient exister dans l'armée du Rhin. On prit à ce sujet les mesures d'administration ordinaires. Tous les officiers de la police impériale, présidents de province, magistrats municipaux , irénarques, inquisiteurs de toute classe, se mirent à l'œuvre, guidés et stimulés par la redoutable phalange des Curieux 1 ; enfin le préfet du prétoire, Rictius Varus, se rendit immédiatement en Gaule pour tout diriger par lui-même. L'histoire profane ne mentionne ni les actions ni le nom de ce personnage ; mais il occupe une trop large place dans les traditions ecclésiastiques de la fin du troisième siècle , pour qu'on puisse raisonnablement douter de son existence , malgré l'exagération parfois fabuleuse dont il est l'objet Varus, agent direct de la persécution de Maximien , juge des martyrs, et ordonnateur des supplices, est resté chargé par les chrétiens de presque tous les crimes de son maître ; et l'Église a voué son nom à un anathème éternel a. Tout ce qu'on peut imaginer d'odieux et de poétiquement effrayant, a été accumulé sur lui par les légendaires des siècles suivants , comme pour en former le type du magistrat sanguinaire , un Cacus , un Busiris des persécutions chrétiennes.

1 C'étaient les agent* de la police, ainsi qu'on le verra dans le tableau que nous donnerons plus tard de l'administration romaine.

* Les martyrologes ei les légendes ne fool ordinairement qu'un seul nom des deux noms de ce magistral , et ils l'appelleut Riclio varus.

En faisant la part du vrai et du faux , comme F historien la doit toujours faire, surtout quand il travaille sur des documents traditionnels , on trouve , dans Rictius Varus, un juge inexorable, attaché étroitement à la lettre de la loi, un païen fanatique, enfin un soldat qui ne connaît que la discipline militaire , et porte dans ses devoirs de juge toute la brutalité de la vie des camps. Tel les faits, réduits à leur juste proportion, nous représentent le préfet du prétoire de Maximien , et tel il devait être effectivement, si Maximien l'avait choisi à son image.

Ce fut le 4 octobre , date funèbre conservée par la tradition de l'église de Trêves *, que Rictius Varus fit son entrée dans cette métropole des Gaules. Dès le jour même , la persécution commença. Le commandant du détachement de la légion Thébaine , qui avait quitté Maurice en Italie pour prendre la route des Alpes Cottiennes, se trouvait alors à Trêves, avec quelques soldats seulement, ses cohortes étant cantonnées à Cologne. Cet officier se nommait Thyrsus. Avait -il mal dissimulé son indignation à la nouvelle du massacre d'Agaune? Faisait-il, comme les autres, profession ouverte de christianisme? On ne le sait pas bien; mais il fut mis en jugement avec plusieurs de ses soldats et

1 loscript. eccl. S. Paulin. Tretir. — Cf. Hrow. 77w.,««.,t. i, p. 547, 548. — Tillem., Hùt. ecc. iv, p. 456, 4$7-

CH APITRE I

trente citoyens de Trêves parmi lesquels figuraient trois décurions, et le décemvir Palmacius 1 , que les actes qualifient de consul et de patrice. Condamnés à perdre la tête , ils furent décapités au Champ-de- Mars, hors des portes de la ville, et le bourreau jeta leurs corps dans la Moselle. La femme et les enfants de Palmacius, chrétiens comme lui, furent enveloppés dans sa condamnation a, qui avait pour prétexte un complot militaire. Un autre complot ayant été signalé à Bonn, Varus s'y rendit le 10 octobre , et il trouva qu'en effet, un centurion nommé Cassius y avait fondé une petite église composée de huit soldats qui furent condamnés à mort avec lui 3. De Bonn , la justice expéditive du préfet se transporta à Cologne où l'attendait un drame plus sanglant.

Cologne, ou pour mieux dire Colonie Agrippine, ville d'origine et de destination essentiellement militaires, n'était qu'un vaste camp où se confondaient

1 Palmacius qui consul et patricius oliiu estitit et cum beato Tbyrso

duce legioni»Thebea: ejusdemque sociis Tresclarissimi senalores Act.

ap. Boll., ad 5 sept.

' In campo Martio decollatus est, uoa cum uxore et filiis et atiis promiscoi aexus usa. Boll. «a. sup. — Sigebert dit dana sa chronique, qu'en l'an

107 1, on trouva a Trêves, dans l'église de Saint-Paulin, les restes d'un grand

nombre ae marijrs, aooi treize ciaiem nommes uans une inscription eu lettres d'or. Cf. Titlem., But, ecc. iv, p. 456.

* Heliu. ap. Sur., 10 oct., p. 1 4o. — Les martyrologes de St. Jérôme et nTsuart. — Cf. toronins, 10 oct. — Tillcm., Uitt. ecc. iv, p. 4»q.

toutes les croyances avec toutes les nations du monde romain. A l'époque dont nous traçons l'histoire, on y trouvait réunies à côté de légions païennes , les cohortes détachées de la vingt-deuxième , chrétienne fervente , et une division de cavalerie maure où Ton comptait aussi beaucoup de chrétiens. Par un de ces miracles journaliers que la centralisation romaine opérait au profit du christianisme, les (ils de l'église de Carthage étaient venus de l'Atlas aux bords du Rhin, sous la casaque du soldat, donner la main aux fils de la Thébaïde, pour catéchiser les enfants de la Gaule. Le préfet du prétoire ne sépara point en cette occasion les missionnaires des convertis : Gaulois, Africains et Égyptiens figurèrent dans un procès que lui-même dirigea avec un grand mystère, et dont nous ne connaissons que le dénouement. Cinquante soldats, quelques-uns même disent trois cents, furent passés par les armes, et Ton jeta leurs corps dans un puits, audessus duquel les chrétiens construisirent plus tard une église magnifique *. Varus continua ou fit

1 Le martyrologe romain, celui de saint Jérôme et Rode, ont recueilli cette tradition. Grégoire de Tours nous apprend que deux de ces martyrs reposaient dans une même église, bâtie à Kcrtune par Ebrégisile, évèque de Cologne sur la fin du sixième siècle. 11 nous dit encore (Gtor. Mort. 6a, 63) qu'on avait bâti à Cologne, au-dessus du puits où avaient été jetés les soldais martyrs, une fort belle église, qui élait parlicidicrement remarquable par ses dorures, ce qui lavait fait surnommer les Saints dorés* Uélinand en attribue la construction à Hélène, mère de Constantin. Les martyrologes et les

continuer par ses assesseurs la recherche des affiliations chrétiennes dans toutes les garnisons du Rhin, puis il revint à Trêves, persuadé, suivant toute apparence, qu'il avait extirpé le christianisme des armées, et sauvé l'empire avec l'empereur.

Mais la recherche des associations militaires conduisait naturellement à celle des associations civiles, et à la connaissance des hommes qui dirigeaient les principales églises de la Belgique. J'ai raconté ailleurs comment le christianisme avait pénétré dans les provinces belges à la suite de Denis, l'apôtre du nord des Gaules. Procédant à la conquête des âmes, comme un général à l'occupation d'un territoire, ce grand missionnaire, à la tête d'une armée d'autres missionnaires, avait pris la 1 Seine pour sa base d'opération. De là il avait poussé ses reconnaissances et planté son drapeau dans les vallées de la Marne, de la Somme et de l'Oise1. Onze fie ses compagnons ou disciples parvinrent à s'y maintenir, et chacun d'eux , devenu à son tour fondateur et conquérant, recula les frontières de l'association chrétienne, de façon que les églises

hagiographcs diffèrent entre eux sur le nombre des martyrs, mais ils admettent la tradition d'une exécution de soldats chrétiens , et le culte de ces soldats existait incontestablement au sixième siècle. Cf. TiUem., Hln. eee. xtf p. {3o, seqq.

* Voir ci-dessus, t u , p. 307.

CHAPITRK I.

civiles de la seconde Belgique s'étaient bientôt reliées aux églises militaires des bords du Rhin, et les embrassaient dans leur sphère d'action. C'est ce qu'avait reconnu Varus. Parmi les centres de propagande civile, Soissons, Beauvais et Amiens occupaient la première place, soit par le rang même de ces cités, soit par l'importance des personnages qui y représentaient le parti chrétien. Un compagnon de Denis, Lucien , dirigeait avec une grande autorité l'église de Beauvais; celle de Soissons avait à sa tête deux autres compagnons de l'évêque de Paris, Crispinus et Crispiniauus , hommes simples et populaires, et d'autant plus suspects aux magistrats : tous les trois étaient Italiens. Quant aux fidèles d'Amiens, ils pouvaient se glorifier d'avoir pour guides et pour patrons deux hommes célèbres parmi les chrétiens de la Gaule, l'Italien Quintinus ou Quentin , dont nous avons déjà parlé , et l'Espagnol Firminus venu plus récemment, et que la communauté avait choisi pour évêque. Au-dessous de ces personnages, et dans des lieux moins importants, on distinguait encore Régulus ou Rieule *, évêque de Senlis, Fuscianus et Victoricus, humbles apôtres de Thérouane % Piaton et Chrysolius qui

. 1 Àct. S. Regul., ap. Bol!., 3o mut.— Cf. Tillan., But. «ce. it, p. 46a,

* Martyroi. S. Hieroo., ix décemb. — Tilletn., Hist. êce. tvf p. 4<U , 718. — Gall. Chrirt. iv, p. 448.

avaient introduit la foi chrétienne à Tournai 1 , et d'autres encore. Quelques prosélytes courageux , dont la légende a laissé se perdre les noms, s'étaient aussi glissés dans les murs de Reims, et jetaient en secret les fondements d'une église qui devait plus tard être si fameuse.

Pour l'intelligence des faits généraux de cette histoire , je dirai quelques mots de ce Firminus ou Firmin qu'une destinée, en apparence bizarre, en réalité fort ordinaire alors, amenait, des bords de FÈbre à ceux de la Somme, diriger une église et mourir. De même que son collègue et comartyr Quentin , le missionnaire espagnol était issu de noble race, il appartenait à cette aristocratie des curiales provinciaux auxquels on donnait par politesse le titre de sénateurs a. Son père, décurion de Painpelune, païen honnête et religieux, ami sincère de la vérité, visitait assidûment un temple de Diane, bâti hors de la ville, dans un bois de cyprès 3 : plusieurs fois , il avait remarqué sous ces ombrages un vieillard vêtu du pal lin m grec, à la manière des chrétiens ou des philosophes*, qui, discutant de Dieu,

1 Fulbert, Carm. Hymn. 8. Piaton. — Boll., 7 feb.— Tillem., Hist. ecc. iY, p. 443, 4*8.

* Act. 8. Fimun. ap. BoU., a5 sept.

* In luco cupressino. Act. S. Firmin. loe. cii.

* Les chrétiens se serraient do palliuin grec, qui était aussi l'habit ordinaire de* philosophes. Cf. Terlull., de Paliio.

32 CHAPITRE î.

de l'âme y - de la vie à venir, semblait provoquer les passants à de sublimes controverses. Le décurion s'arrêta pour l'entendre, se retira préoccupé, puis revint et revint encore. Un jour, enfin , il le prit à part ét lui dit : « Qui donc es-tu, toi qui parles de si « grandes choses avec une sagesse si persuasive? » L'étranger répondit : a Honestus est mon nom ; je « suis né à Nîmes , dans les Gaules , et le Dieu cruce cifié est mon Dieu » Le décurion l'emmena dans sa maison, et lui confia Firminus, son fils, âgé de dix-sept ans. Le jeune homme grandit près du vieillard , s'inspirant de sa science et de sa foi , partageant les fatigues de ses voyages et l'assistant dans ses prédications. Quand Honestus sentit qu'il allait quitter la vie, il envoya son disciple à Honoratus, successeur du martyr Saturnin us au siège épiscopal de Toulouse , pour qu'il lui imposât les mains et l'ordonnât évèque des nations. Firmin sembla puiser dans son nouvel état une ferveur surhumaine. Toujours catéchisant, il parcourut l'Auvergne et le Rouergue, traversa les territoires de Bourges et de Tours, et passa de là à Angers. Lorsqu'il entendit raconter les merveilles opérées en Belgique par les compagnons de Denis , ému d'une sainte jalousie , il quitta les bords de la Mayenne pour ceux de la Seine , puis se rendit à Beauvais où

1 In urbe Nerausanâ, natum me esse protiteor. — Christian*» sum. Act. S. Firmin. ap. BoU. ub. tupr

il fut d'abord emprisonné. L'emportement du zèle se calmant avec l'âge , Firmin devint pour les fidèles de la vallée de la Somme un pasteur si actif, si courageux, si prudent, qu'ils ne voulurent point avoir d'autre évêque à la tète de leur église *.

Telle était, dans la zone voisine des armées, la situation du christianisme, quand des ordres émanés de la préfecture du prétoire vinrent mettre en émoi les magistrats des villes. Chacun trembla pour sa responsabilité , et ce fut à qui ferait montre de zèle. Des hauts rangs de la société gauloise , l'agitation descendit au peuple ; non pas cette agitation spontanée, ardente, que le seul nom de chrétien soulevait dans les masses cent ans auparavant , et qui entraînait malgré eux les hommes éclairés et les magistrats , mais un mouvement en grande partie factice et provoqué. C'est que, depuis les temps de Marc-Aurèle et de Sévère, l'opinion du peuple au sujet des chrétiens s'était bien modifiée ; les alternatives de tolérance et de persécution avaient appris à les mieux connaître; on les avait vus de

• Act. S. Firmin. ap. Boll., a5 sept. — Cf. TUlem., Hist ecc. v. — Longerai , Bisi. de NgL galbe, t. i , p. i*5. — Voilà ce que nous avons cru pouvoir tirer des Actes de saint Firmin , qui sont fort confus, et qui n'ont guère été rédigés que vers le huitième ou le neuvième siècle, quand la tradition ecclésiastique était déjà mêlée de beaucoup de fables. Au reste, les détails que nous avons choisis n'ont rien que de parfaitement conforme à l'esprit général et aux habitudes du temps. Nous avons suivi en grande partie la version qu'en donne le P. Longueval.

près, on s'était habitué à vivre avec eux : on pouvait les craindre encore par amour de Tordre politique, ou les haïr par fanatisme païen, mais nul ne les croyait plus athées, incestueux, mangeurs d'enfants f, nul ne regardait plus comme un devoir d'exterminer en eux les éternels ennemis du genre humain \ Cette aversion féroce, si on pouvait la réveiller encore, n'avait plus prise que sur la dernière populace. Aussi , quoique l'inquiétude semée d'en haut, jointe aux manoeuvres de police, réussît à amener ça et là quelques émeutes , le débat presque partout resta resserré entre les chrétiens accusés, et les magistrats, accusateurs et juges au nom de la loi. De leur côté , les fidèles , surpris par un orage si soudain, se précautionnèrent comme ils purent: on suspendit les assemblées régulières; des retraites furent désignées pour les prêtres et les laïcs les plus compromis, et Ion disposa des cachettes dans des lieux surs pour y transporter, au premier signal, les écritures et les vases sacrés.

l e chef de l'église de Beauvais, Lucianus, n'était que prêtre. Son austère humilité, qui le faisait coucher sur la pierre nue et ne manger pour toute nourriture que des herbes cuites à l'eau3, s'était

* Voir plus haut t. u, ch. v et pass.

* OJio generis bumani conviai. Tacil., An

* Alius illi cibus non erat aasiduus, .quam e*us herbarum rirentiuro , et aqua frigida polus. Act. S. Ltician., 6 ap. Boll., 8 januar.

toujours effarouchée du titre d'évèque. Vingt fois la communauté le lui avait offert, et vingt fois il l'avait refusé \ mais quand il vit arriver la persécution il se repentit de son refus comme d'une faute , car il sentait que dans le danger l'autorité d'un évèque pouvait être utile au troupeau. Il manda donc près de lui Régulus de Senlis , son ami 1 : « Viens m imposer les mains, lui écrivit-il , bâte-toi , « car je vois s'approcher le jour des épreuves. » Régulus prit son bâton et partit; mais quelque diligence qu'il apportât dans sa marche, il était déjà trop tard. A peine eut-il mis le pied à l'intérieur des portes 9 qu'un spectacle effrayant s'offrit à lui : Beauvais ressemblait à une ville ivre ou en démence3; les rues, les places étaient couvertes de gens qui fouillaient les maisons , qui maltraitaient des citoyens ou les enchaînaient pour les conduire en prison; et le cri de « mort aux chrétiens » fit

1 C'est ce qui résulte des actes de saint Rieule (Eolland., 3o mars, page 81g) rapprochés de ceux de saint Lucien. V. Tillem., Hist. etc. iv, p. 7^7. Bollanduft (8 janvier, p. 46 O a donné deux vie* de saint Lucien, dont la première est attribuée , mais sans preuves, à Odou , qui était évèque de Beauvais sous Cbaiies-le-Chauve. Elle est pleine de choses fabuleuses et insoutenables historiquement. La seconde vie, écrite par* un moine anonyme, qui ne manquait pas d'érudition, est beaucoup moins mauvaise que la première, quoique non exempte de reproches. Noos n'y puisons, au reste, que des faits sur lesquels l'église de Beauvais avait pu conserver une tradition apurée, à savoir : les détails principaux du martyre du saint , et la circonstance de son origine italienne. Cf. Tillem. iv, p. 53 7, seqq.

* (•um ingenli fremitu, rabie furoris accensi. Act. S. Lueian. 7 .

assez deviner à Régulus quelle était la cause de ce tumulte. Il apprit, en outre, que le président de la province, Julianus, était arrivé tout récemment pour rechercher et châtier les ennemis de Tempire Voyant bien qu'il n'avait plus rien à faire à Beauvais, l'évêque se retira prudemment et regagna Senlis comme il put.

Cependant, malgré le trouble où l'arrivée du préfet avait jeté l'église de Beau vais, malgré l'émeute que sa présence avait excitée, les chrétiens réussirent à mettre Lucien en sûreté ; du moins ils l'espéraient ainsi. Des guides dévoués le conduisirent hors de la ville, jusque sur les bords du Thérain, d'où , en côtoyant cette rivière par des sentiers peu fréquentés , il pouvait gagner une petite montagne appelée Amnis a, distante d'environ trois milles. Le vieillard s'achemina donc de ce côté avec deux enfants qui l'assistaient dans les exercices de son ministère, et qu'il ne voulut point quitter. Déjà, nonobstant la lenteur et les précautions de leur marche , ils étaient arrivés sur la montagne , quand ils furent aperçus par des soldats qui faisaient le guet. Trois de ces hommes coururent vers les fugitifs , l'épée à la main , n'eurent pas de peine à les

1 Uoa cum reliquis apparitoribus ad perquirendos Christi milites. Act. S. Luciao. 1a. Voir sur ce Juliaous la note de Tillemont, rr, p. 746.

* Cumque perteiiiaset ad mootem qui vocalur Amnis , qui situs est supe r alvenm Tharae. A et. S. Lucian. 9.

CHAPIT KK I.

atteindre, et les ramenèrent à la ville après les avoir garrottés. Une des légendes dit qu'au moment de saisir le prêtre , ils tuèrent les deux enfants 1 qui , peut-être, avaient voulu leur échapper. Lucien comparut devant le juge, confessa tout ce qu'il avait feit, et reçut la mort avec calme. Julianus lui fit trancher la tête : cette exécution eut lieu le 8 janvier a88.

Mais déjà le sang chrétien avait coulé dans la seconde Belgique. Sur la nouvelle que Varus luimême allait arriver, une émeute avait eu lieu dans les murs de Reims; on avait saisi et tué quelques chrétiens si obscurs, que les légendes elles-mêmes n'en ont retenu ni les noms ni le nombre a. En effet, Varus s'était mis en marche ; il s'était arraché aux fêtes qui solennisaient dans la ville impériale de Trêves le retour de la nouvelle année , pour aller stimuler, par sa présence, l'activité des magistrats, et interroger lui-même les plus grands coupables. H lui tardait surtout d'entendre les révélations de deux chrétiens, au sujet desquels les magistrats de Soissons lui avaient écrit, et qui sous l'habit d'artisans cachaient , disait-on , des personnages considérables. Varus passa par Reims pour se rendre à Soissons. 11 voyageait dans tout l'appareil d'un pré-

1 Cum duobiu pueris Coram beatusimi Lut iaai oblutibiu, gludio eos

pirairi jusserunl. Act. S. Luctan. 9.

* Act. SS. Rufin et Valer. ap. Boll., 14 juq.

fetdu prétoire, avec ses soldats, ses greffiers, ses appariteurs, ses bourreaux; et partout où il passait, on voyait accourir à lui les espions gagés, les officieux, les fanatiques, qui venaient lui dénoncer quelques individus suspects de christianisme, ou signaler à sa sollicitude quelque grand péril pour l'État. Nous essaierons de suivre dans sa tournée le terrible exécuteur, en nous guidant, non sans beaucoup de réserve, sur les souvenirs traditionnels des Églises , tels qu'ils furent recueillis et rédigés par les hagiographes des siècles suivants.

A Fimes , petite ville située à la limite des deux territoires de Reims et de Soissons, ainsi que l'indiquait son appellation latine de Fines, on lui signala une chrétienne qui troublait, disait-on, tout le pays par ses prédications : elle se nommait Macra. Jeune encore et non mariée, cette femme habitait, au point où le ruisseau de la Nore se jette dans la rivière de Vesle , une petite île appelée Litia1. A l'aide de la solitude qui entourait sa demeure, elle avait pu l'ouvrir aux chrétiens , et en faire suivant les cas une église , un lieu de correspondance ou une hôtellerie pour les frères en voyage. Long* temps Macra sut conserver une prudence qui éloignait d'elle le soupçon ; mais un jour, emportée par le zèle, elle se mit à prêcher, c'est le mot dont se

1 In insulam quae dicitur Litia, ubi Arida fluviolus in fluvium iacidît Vidulam. Acl. S. Maine, ap. Boit. f 6 januar.

servent les actes *. Devenue dès lors un objet de surveillance de la part de ses voisins, elle avait été dénoncée , et on l'amenait comme une criminelle au tribunal du préfet du prétoire. Celui-ci, qui avait mieux à faire que de perdre son temps en controverses métaphysiques avec de pauvres femmes, ayant aperçu dans le lointain une chapelle dédiée à Jupiter, dit à Macra d'un ton ironique : « Voilà le Capi- « tole : femme, regarde de ce côté, et brûle de l'en- « cens en l'honneur des dieux. » Macra lui répondit avec fermeté: « Mon Capitole à moi, c'est le Christ, w je ne regarde que lui a, et c'est à lui que je sa- «r crifie dans le secret de mon cœur. » Pour en finir plus vite , Varus lui offrit de l'argent. « Tu ne sais « donc pas, s'écria-t-elle tout en colère, ce qui est v arrivé à Simon le magicien qui voulut acheter le « Saint-Esprit ? que ton argent périsse avec toi 3 ! »

* J es uni Christian sine interroissione incredulis praedicairtem. Ad. S. Macr., i. — On peut consulter ce que dit Tilletnout sur les Actes de sainte Maere. Il les trouTe graves et renfermant quelque chose d'assez bean , malgré les miracles , les lonps discours et les recherches de supplices qui y choquent la vraisemblance ; ils sont anciens cependant et reposent sur un fond traditionnel incontestable, c'est ce fond que nous avons tâché de dégager des accessoires qui l'obscurcissent. Ftodoard 1* connaissait et en donne un abrégé. Sainte Macre avait une belle église à Fîmes, du temps de

dédiée a s^aint Martin. q ^

* Cbristus Capilolium est meum , in quem semper respicio. Act. St. Macr., «A. sup.

* Ignoras quid Simoni niago contigeril....1. Pecunia tua tecum ait in perdilione. Act. S. Macr., i.

Le préfet fit signe qu'on allumât un grand feu dans l'île , et qu'on mit l'accusée à la question afin qu'elle révélât ses complices; et tandis que les soldats entassaient du bois , les appariteurs se saisirent de Macra pour la dépouiller de ses vêtements l.

Les sceptiques magistrats romains avaient fait de la nudité des femmes chrétiennes un supplément à la torture physique , parce qu'ils avaient remarqué que beaucoup d'entre elles, inébranlables devant la douleur, succombaient à la seule idée de cette ignominie. Pourtant, il faut le dire, ils rencontraient parfois en face d'eux des âmes assez hautes pour renvoyer la honte à qui la méritait; et plus d'un préfet romain se sentit rougir sur son tribunal à des paroles telles que celles-ci , adressées à un proconsul par une martyre d'Asie : « Tu crois n'offenser « que moi en m' exposant nue à tous les regards, et a tu ne vois pas que tu offenses en même temps ta « mère et ton épouse, car tu violes en ma personne « la pudeur de toutes les femmes a. » Macra ne fut point brûlée. Varus, pressé de continuer sa marche, la fit mettre en prison , où elle resta près de deux mois , jusqu'à ce que la mort vînt couronner son dévouement.

1 Eam milites exuerunt vestimenlis suis. Act. S. Macr., 3.

* Non me solam, sed et matrem tuaro et uxorem in confusionem induisti per me : oraaes enim militeras iinius naturae suants., Act SS. Theonill* el

Dont niu», elc. ap. Rui» . j». a68.

CIIAP1TRK I. M

A quelques lieues de Fimes, au château de Braine , Varus fut informé que les préposés du grenier public ly Valérius et Rufinus, connus tous deux pour chrétiens , s'étaient sauvés à son approche. Leur qualité de fonctionnaires rendait ces hommes doublement coupables aux yeux du Romain , qui voulut qu'on les lui amenât morts ou vifs. On trouva les pauvres gens blottis au fond d'une caverne près du village a. Le préfet les fit mettre sur le chevalet; puis se ravisant et soupçonnant qu'ils pouvaient être utiles dans l'affaire qui l'appelait à Soissons, il recommanda à ses soldats de les conduire jusqu'à cette ville. On les fit donc marcher la chaîne au cou , derrière le cortège des appariteurs, quoique leurs membres fussent presque disloqués, et que leur sang coulât encore 3. Comme ils furent bientôt hors d'état de se soutenir, on les exécuta au bord de la route 4.

1 Regalium horreorum custodes. Act. SS. Rufin. et Valer., ex M*, •p. BoU., x4 juo.

1 Erat autem procul speluaca, vicina itineri publico , spinosa densitatis , •bkrae séquestrations

1 Carne defluente, sécréta viscerum pandebantur. Flor. ap. Boll., 14 jun., p. 735.

* Les Actes des SS. Rufin et Valcre, dans leur rédaction actuelle, n'offrent rien de bien recominandable, quoique le P. Sinnond en trouve l'histoire probant ac minime dubiam. Ils étaient cependant écrits avant Flores, qui en fait un abrégé assez exact au x 4 juin. Nous en avons extrait le» àrconslancesgénéralet que la tradition pouvait aisémeut avoir conservées,

42 GHAPITRK I.

Le procès qui amenait Yarus à Soissons et qui tenait tout le pays en émoi , n'était pourtant que celui de deux cordonniers , accusés d'avoir prêché parmi le peuple la bonne nouvelle des chrétiens. Mais aux faits du procès , au caractère particulier des prévenus, se rattachait une question générale fort grave que le gouvernement avait intérêt d'approfondir, surtout le lendemain de la guerre des Bagaudes. On devine bien que ces accusés n'étaient autres que Crispinus et Crispinianus à qui nous rendrons les noms vulgaires de Crépin et de Crépinien, sous lesquels ils sont connus chez les descendants de ceux qu'ils étaient venus convertir.

Leur histoire, telle que les actes la racontent, était marquée au coin d'une de ces humilités héroïques, dont le christianisme donne beaucoup d'exemples, et qui révoltaient l'orgueil païen. Us étaient frères , et le plus jeune des deux pouvait avoir cinquante ans. Nés à Rome 1 d'une famille polythéiste distinguée et riche, ils avaient été nourris et élevés ensemble, et suivant le mot d'un de leurs biographes, ils étaient plus frères encore par le cœur que par le sang. L'un d'eux ayant été entraîné par des liaisons de jeunesse dans les rangs de l'association chrétienne , l'autre se fit chrétien aussitôt.

en éloignant les enjolivements fabuleux dont les hagiograpbei des septième et 1 Romœclariiorli natalibus. Ael. SS.Crispin. et Cmpiiiiaa. ap. Sur., aS oc*.

CHAPITK Ë I

C'était le temps où la mission des sept évêques envoyés de Borne en Gaule par le pape Fabien *, occupait tous les esprits dans les réunions des fidèles d'Italie ; on s'exaltait au récit de leurs travaux et de leurs souffrances; on suivait surtout avec admiration le progrès des conquêtes spirituelles de Denis au nord de la Seine. Des jeunes gens , des femmes même *, enflammés d'une ambition héroïque, partaient sur les traces de ces grands apôtres. Crépin et Crépinien furent du nombre ; un jour ils passèrent les Alpes à l'insu de tout le monde , laissant derrière eux, famille, richesses, considération, et allant chercher, dans un pays inconnu , la persécution et la misère. La misère se présenta d'abord à eux. Obligés de quêter leur pain, ils n'en trouvèrent pas toujours et manquèrent souvent d'abri. Dans leur détresse, ils se ressouvinrent que l'apôtre Paul avait appris un métier pour vivre, et ils se mirent en apprentissage chez un cordonnier3. Quels motifs les déterminèrent dans le choix d'un métier si méprisable aux yeux du vulgaire? Ce mépris même

* Voir plus haut, t. h, ch. vu.

* Pass. SS. Benedict. et Leober. ap. du Saussay , Marijrol. Gallic, p. 699, 700. — Boll., 8 oct.

* Cum eis ut pote de Christi fide suspecta hospilia , casteraque humanitatis officia iic£areDtur , Apoitoluni imitati , mauuum labore victum sibi parare statueront. Vit. SS. Crispîn el Crispiuian. ap. Sauss., p. 778. — Àrtem sutriaam diset*ntcs, de labore nianuum victum sibi quœrebant. Act. ap. Sur., 35 oct

chatouillait-il leur humilité chrétienne, ou ne cherchaient-ils qu'un moyen de pénétrer plus facilement dans les rangs du peuple, en vivant avec lui et comme lui ? Ces deux raisons agirent sur eux sans doute, mais principalement la seconde x. Crépin et Grépinien devinrent donc cordonniers , et cordonniers habiles , si nous en croyons leurs actes ainsi que les traditions de l'église de Soissons \

Travaillant et priant tour à tour; ici libres, là emprisonnés , puis relâchés , ils arrivèrent de ville en ville jusqu'à Paris. Denis se garda bien de refuser de pareils auxiliaires. Il les adressa à son lieutenant dans la belge, Quentin, qu'on appelait, pour indiquer son audace et son autorité, a le « porte-drapeau de la cohorte de Dieu 3. » Quentin leur assigna précisément le rôle qu'eux-mêmes s'étaient donné par vocation, celui de la propagande populaire; et qu'on se figure la puissance de cette propagande dans l'état d'ébranlement où se trouvait la société romaine! Qu'on se représente des hommes instruits se faisant artisans , transformant leur boutique en prêche se glissant partout,

1 Adquos etiam propter eorum artem multi geutilium venientes, ab eis convertebantur. Act. SS. Crisp. et Crispioiau. ap. Sur., i5 oc t.

9 Ineâ (arte) Dei beneficio excellentes. Sauss., p. 778. 1 Divins cohorti* antesignanus Vit. S. Quentio. ap. Sauss., p. 797. 4 Multos in suam familiaritatem alleclos ad Christum verbis salutanbus convertebant. Sauss. Martyrol. Gallic., p. 778.

près de l'esclave, près du mendiant, près du riche, partageant les labeurs du peuple, l'assistant dans ses besoins *, étudiant ses moindres faiblesses, et toujours là au moment favorable , pour s'emparer de lui et l'entraîner ; qu'on se représente tout cela, et l'on comprendra peut-être la terreur des magistrats romains , en face d'une religion qui enfantait de pareils prosélytes. Ceux-ci parcoururent de cette façon , pendant plus de trente ans , les campagnes et les villes de la seconde Belgique, et finirent par se fixer à Soissons, dont ils devinrent particulièrement les apôtres. Tels étaient les hommes que le préfet du prétoire avait voulu observer et interroger par lui-même.

Si ce procès, comme autrefois celui des martyrs de Lyon , avait été retracé en détail par des témoins oculaires, si les interrogatoires avaient été conservés jusqu'à nous, nous posséderions là une des pages les plus instructives de 1 histoire du monde romain à la fin du troisième siècle. Le récit contemporain nous aurait montré sur le forum de Soissons, autour du tribunal du juge, une foule curieuse , inquiète, partagée entre les accusés et les accusateurs ; des artisans de tous les métiers, déjà presque chrétiens par le sentiment de l'égalité ; des esclaves écoutant de loin la condamnation de leurs maîtres; des maîtres

1 Inventi sont pauperum calreamenta re fi ci entes. Acl, SS. Crispin. et Critpinian. ap. Sur., *5 oct.

tantôt bouillants de colère, tantôt muets de stupeur; et partout des espions, des soldats; en un mot, d'un côté, la menace impuissante d'une société qui s'en va; de l'autre, le cri de triomphe d'une révolution. Au lieu de ce tableau , qu'un témoin fidèle eût fiait passer sous nos yeux , le biographe des deux apôtres de Soissons, écrivant à une époque où ces impressions étaient effacées, et où , d'ailleurs , la lutte des deux sociétés avait cessé depuis longtemps, ne nous a laissé qu'une relation pâle et sans intérêt politique , une amplification composée d'après le vague souvenir des églises. On n'y trouve plus que des déclamations banales contre le polythéisme , et une description en quelque sorte technique de tortures et de souffrances l. Nous y lisons que les deux confesseurs , après avoir été successivement éprouvés par le fer et les brasiers ardents, furent plongés, une meule au cou, dans les eaux de la rivière d'Aisne, alors glacée * ; mais qu'on les en retira pour

1 Ce» actes ont été rédigés sur un fond traditionnel qui n'a rien que de très-acceptable; et l'on peut dire avec Tillemont: « Noua ne voyous rien « qui empêche de croire ce que l'on dit de ces saints, qu'ils vinrent de Rome « avec saint Denis, saint Quentin et les autres , pour prêcher la foi dans les • Gaules. ■ Kaban, Nolker, et même tiède et le martyrologe de saint Jérôme, parlent de saint Crépin et de saint Crépinien. Leurs actes, à peu près tels que nous les avons aujourd'hui , existaient du temps de Flores. Leur culte en Gaule est très-ancien. Ils avaient à Soissous une église où Chilpéric fit enterrer sou fils aîné Clodobert.

» Mandant ut ligatis ad colla eorum molaribus saxeis, in flumen Axonani

les décapiter, attendu quêtant citoyens romains, ils avaient le privilège d'une noble mort. Leur martyre causa dans la chrétienté une émotion profonde. L'évêque de Rome eut un rêve à leur sujet: il crut les voir apparaître dans l'humble attirail de leur profession , lui demandant de bons et solides ouvriers pour les remplacer dans la vigne des Gaules; et le lendemain il faisait partir pour la seconde Belgique Sixtus et Sinicius, qui furent l'un après l'autre évèques de Reims l. Ainsi le christianisme ne perdait jamais de terrain : semblable à la mer qu'un mouvement constant amène sur ses rivages, et où le flot brisé est recouvert aussitôt par un autre flot , il marchait sans interruption à la conquête assurée du monde.

Le procès de Quentin , qui eut lieu un mois plus tard, présenta une autre face de prosélytisme chrétien. En renonçant à son rang, celui-ci n'en avait point renié les habitudes; et sous le pallium de l'apôtre d'Amiens, on pouvait reconnaître encore le fils du sénateur Zenon.'. Fait pour être homme de

demergerenlur, inique glacie cruciarentar. Àct. SS. Crispin et Crupinian. •p Sur., a5 oct. — Sauss., p. 778.

1 Oslenderunt se per ▼Uum Pontifici roman» ecclesi* « Tuum est

(inquiuDt) ex hinc providere aliquos non segnes neque trepidos, verum stre-

nuos - Act. SS. Xyst. etSin. ex. M«. S. Nicas. Rem. ap. Marlot. Hist.

Kem.t 46. — Hincmar, t. 11 , p. 43i. — Tillem. iv, p. 461.

* Voir ci-dessus, t. 11, 3o4.~ Romanà gente et senatoriA stirpe progenitus. — Zenon» senatoris fîlius. Act. S. Quintin. ap. Sur., 3i oc t. — Mari jr roi. G allie. Sans*., p. 797.

gouvernement, employé et adopté comme tel par Denis, Quentin semblait s'être attaché de préférence à l'apostolat des classes élevées du monde, à la prédication de la haute société gauloise. Une conversion éclatante , celle d'un décurion d'Amiens et de toute sa famille en appelant l'attention sur lui et sur Firmin, avait excité contre eux la haine des prêtres païens. C'était le pontife de Jupiter et de Mercure qui les avait signalés aux magistrats a. On arrêta Quentin ; mais son collègue , plus heureux , sut se dérober à toutes les recherches. Varus voulut interroger lui-même l'accusé. Accoutumé à sonder les mauvais côtés du cœur humain, il découvrit peut-être le levain d'orgueil aristocratique qui résidait dans l'âme du chrétien, et il lui parla longuement de son nom , de sa famille , de sa condition , des honneurs qu il avait quittés pour aller vivre avec des misérables, voués, disait-il, à la plus basse superstition3. « Servir le vrai Dieu , répondit Quen- « tin , voilà la vraie noblesse; et on ne peut appeler « basse superstition une doctrine qui cherche le

1 Act. S. Firmin. ap. BoM., a5 sept.

• Venerabilis templorum , Jovi» et Mercurii sacerdos. Act. S. Firmin , i3, a5 sept.

1 Monet fictà blanditii Quintinum ut a natalibus tam clans, nihil dégénère!. Pudendum esse abjecte sectatorum crucifixi vite, romanee nobffi-

tatis florem subslerni.— His veneuoais sibilis respondit Pas». S. Quintin.

Martyrot. Ga/ûc, p. 797.

« souverain bien. » Varus lui ayant dit qu'il le ferait conduire en Italie pour donner à sa famille le spectacle de son abaissement , il repartit : « Tu es « le maître ; pourtant j'aurais préféré mourir ici. »

11 supporta les épreuves de la question avec un courage inébranlable. Étendu sur le chevalet, il entonna d'une voix ferme un hymne au Christ, et, pour supprimer une prédication d'un genre si nouveau, mais si capable d'émouvoir l'assistance, les bourreaux lui fermèrent la bouche avec de la chaux mêlée de vinaigre f. Pendant la nuit, sa prison étant restée ouverte, par la négligence ou la connivence d'un gardien , il en sortit , et le lendemain matin on le trouva qui haranguait le peuple dans les rues. Les chrétiens crièrent au miracle , les païens à la magie ; la ville entière fut en émoi , et l'on parlait de nombreuses conversions qui se déclaraient de toutes parts a. Varus mit fin à un spectacle dont l'effet tournait contre lui : il prononça la sentence de mort, mais il voulut qu'avant l'exécution , et pour l'exemple, Quentin fût promené dans tous les lieux où il avait prêché 3, et qu'il avait , disaient les païens, infectés des doctrines de sa secte. A Augusta

1 Afterte, inquit Rictiovarus, calcem acetura et sinapim ut infuodantur Laos ejus. Act. S. Quinlin. ap. Sur., 3i oc t.

* Ferme usque ad sexcenloa ad Christ um convertit. Act. S. Quintin. ubi sup.

s Ad terrorem eorum quos tolo hoc tractu cœleslis j>r»ro fuie imbuerat, varia per loca drcumagitur, Sauss. Martyr. G allie,, 798.

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