III. SI
482 CHAPITRE ÏX.
le poids d'un crime, et il fallut que la main du ciel le relevât de son abattement. Martin crut voir près de lui un ange, et cet ange lui disait : « Tu as raison « de pleurer, car tu as failli ; mais tu as failli pour « sauver des hommes. Reprends donc courage , de « peur de perdre dans l'abandon de toi-même ta « gloire et jusqu'à ton salut 1 ! »
Malgré ces consolations de la charité , Martin ne se raffermit pas tout-à-fait; il s'imagina sentir la grâce diminuer en lui, et il avouait naïvement à ses amis que les démons ne lui obéissaient plus comme auparavant. Tl rompit dès lors avec les affaires du monde; il évitait même la compagnie des évêques, et refusa d'aller à un synode qui se réunissait à Nîmes. Il n'eut plus de rapports avec les grands que pour leur arracher, quand il pouvait, la vie de quelques malheureux. Un commissaire impérial , nommé Avitianus, ayant passé par Tours avec des prisonniers, probablement politiques, qui devaient être exécutés le lendemain , le vieil évêque voulut le voir; et comme la porte d' Avitianus restait fermée, Martin passa toute la nuit agenouillé et la tête sur le seuil de la maison, dans l'attitude de l'humilité et de la prière ». Il fallut bien qu'on lui ouvrit; et Avitianus lui accorda, malgré lui, la grâce qu'il
1 Prépara virtutem , résume constanliam , De jam non periculum glorite , sed salutis incurreris. Sulp. Sev., Diaf. m, i5.
* Ante liinina cruenla prosternilur. Sulp. Sev., Mal. in, 5.
demandait. On prétendait que, par une vertu toute particulière, les magistrats les plus cruels devenaient miséricordieux , sitôt qu'ils avaient touché les pavés de la ville de Tours1.
Martin vécut ainsi encore onze ans, puis ses forces s'affaiblirent : il entrait dans sa quatre-vingt et Unième année. Quelques différends ayant éclaté dans le clergé de l'église de Cande , lieu situé à l'extrémité du diocèse de Tours, du côté d'Angers*, Févêque voulut s'y rendre, afin, disait-il, de finir sa vie par la paix. Mais il tomba malade; la fièvre le prit, et on reconnut bientôt que sa dernière heure approchait. Il ne voulut ni quitter son cilice, ni coucher autrement que sur la cendre. Comme ses disciples fondaient en larmes autour de lui , et lui disaient : a Pourquoi nous quittes-tu? » il leur répondait avec une simplicité évangélique, qu'il était prêt à travailler encore sur la terre , si telle était la volonté de Dieu. 11 tomba ensuite dans un long assoupissement, dont il ne sortit que pour mourir. Au moment suprême , son regard s'anima tout-à-coup, et on l'entendit qui disait avec force, comme s'il eût été assiégé de quelque vision : « Que «cherches-tu ici, bête cruelle? tune trouveras rien « en moi qui t'appartienne : je serai reçu dans le sein
1 Turoim lantum innocens erat. Sulp. Scv. Dîal. m, 8. Uonuaiuni ; i.onuaicnsis uurccsis. s>uip. aev., » u, atnrt. au jtn.
a d'Abraham I. » Ce fut ainsi qu'il rendit Famé.
A la nouvelle de sa maladie , il était accouru de tout le pays environnant, surtout du diocèse de Poitiers, qui regardait Martin comme un de ses enfants, une multitude innombrable de fidèles qui entouraient la maison, etl>ivouaquaient sur les places3. Quand il fut mort, un débat très-vif s'éleva entre ceux de Tours et ceux de Poitiers pour la possession de son corps. Ceux de Poitiers se rendirent maîtres du lieu où le cercueil était déposé; mais pendant la nuit , les Turons s'y introduisirent par une fenêtre , descendirent avec des cordes la précieuse relique et la transportèrent sur un bateau 3. Le convoi se dirigea par la Vienne et la Loire. Toute la ville de Tours, toute la population des environs vinrent au-devant pour le recevoir; on y vit jusqu'à deux mille moines 4. Martin fut conduit comme un triomphateur, au chant des psaumes et des hymnes , dans le sépulcre qu'on lui avait préparé à un petit quart de lieue de la ville5. Ainsi s'éteignit une des grandes gloires de l'église gallicane, la plus grande peut-être dans la vénération
* Quid bicaslas, cruenla bestia? Nihil in me, funeste , rvperies. Abrabas me sinus recipiet. Sulp. Sev., Eput. 3.
* Greg. Turon , ttist. t, 48.
* Greg. Turon., Uht. i, 48 ; Fit. Mart. ir, 45.
4 Lamenta monnehorum , qui eo die fera ad duo millia convenue dicunlur. Sulp. Scr., Epist. 3.
■ Greg. Turon., Nht. ir, 14 ; x, 3r. — GaU. christ., t. iv, p. 61t.
des peuples. Martin n'eut pas l'éloquence comme ' Hilaire, ni la science comme Irénée; mais il eut toutes les vertus qui popularisent les hommes : la simplicité dans la p la tendresse du cœur jointe à l'obstination de la volonté, la charité et le courage. Il précipita la chute du paganisme, et se fit respecter des païens; ses plus grands ennemis furent dans le clergé chrétien , où il trouva toute sa vie des jaloux et des détracteurs1. Cet homme, d'une foi naïve, vivait si pleinement dans ses rêves, qu'il était parvenu à les rendre en quelque sorte palpables aux autres : nul ne doutait de ses miracles, parce qu'il était le premier à y croire. Sulpice Sévère, qui s'était fait son disciple, écrivit son histoire dans un petit livre, dont le succès effaça celui de tous les ouvrages du siècle. On se l'arrachait; on en composait d'autres sur ce modèle; on le trouvait en Italie, en Afrique, en Orient, dans les déserts de la Thébaïde, et jusqu'au milieu des mers, dans la main des matelots. Tout voyageur venant de Gaule était interrogé aussitôt sur les aventures de Févêque de Tours. « Parle gaulois , lui disait-on ; « parle celte , si tu veux ; mais parle-nous de Mar- « tin 2. »
• Non tlii fuere insectatores ejus qutm episeopi. Sulp. Ser.. Fit. S.
Mart.t a6.
1 Celttce aut, si roavis , gallice loquere, dummodo jani Martinum loquaris. Snlp. Sev., Dial. r, ao.
Cependant la question vitale du paganisme romain , le rétablissement de l'autel de la Victoire , était agitée de nouveau en Italie. Le sénat de Rome, profitant de Féloignement que Valentinien II semblait ressentir pour Ambroise, lui députa ses principaux membres païens, espérant obtenir, à la faveur des circonstances, l'abrogation des dernières lois de Gratien. Ce fut alors que Symmaque présenta au prince ce mémoire célèbre , cette Relation , comme on lappelle , où, montrant la vieille religion liée indissolublement au maintien de l'Empire, il mettait dans la bouche de Rome ces mots , résumé du paganisme romain : « Voilà le culte qui a soumis « l'univers à mes lois1 ! » Ambroise, par un contremémoire , réfuta celui de Symmaque au nom de la liberté de conscience, et Valentinien réconcilié avec lui , congédia les députés. Une crise politique semblait être devenue alors le corollaire inséparable de toute manifestation païenne partie du sénat : la députation avait eu lieu à la fin de 384 ; en 386 Maxime passait les Alpes à la tête des légions gauloises, et Valentinien, chassé de l'Italie sans combat, s'embarquait avec sa mère pour aller se réfugier à Thessalonique près de Théodose. Ce n'est pas que Maxime eût donné aux païens le droit de compter beaucoup sur lui; mais ils avaient assurément pris leurs précautions ; on n'en saurait douter quand
» Hic cullus io leges meas orbeni redegtt. Symm., Relût, Ep.x,6i.
on voit Symmaque recevoir avec empressement le nouvel empereur d'Italie et réciter son panégyrique, et quand on le voit lui-même revêtir la robe de souverain pontife *. Sa conduite vis-à-vis des juifs prouve bien de sa part un plan de restauration des lois de liberté : il blâma par un rescrit la populace romaine d'avoir* brûlé une synagogue. Les chrétiens, qui commençaient à le soupçonner, publièrent alors qu il s'était fait juif a.
Théodose se tenait prêt à tout événement : néanmoins, au dernier moment, il hésita, regardant Valentinien comme un insensé qui ne méritait pas qu'on se compromit pour lui , et l'on prétend qu'il fallut toutes les grâces de G alla, sœur de ce jeune homme, pour entraîner sa résolution. L'adroite Justine, qui savait le cœur de Théodose enclin à l'amour, lui avait tendu ce piège où il se fit prendre en effet : veuf depuis peu de temps, il voulut épouser Galla dont la beauté l'avait séduit; la guerre fut une condition de ce mariage 3. Maxime , que sa politique indécise n'avait fait le représentant d'aucun parti, se vit servi froidement par tout le monde : ses généraux furent battus successivement sur la Save et sur la Drave ; lui-même , assiégé dans Aqui-
1 Zosim., iv, c. 44- — TUlcm., Hist. Emp., v. » Àmbros., Epist, 17, p. a 14.
itxti rfsv Gw^fliTipa irpi* ^âjiev... Zosim., ivt c. 44*
lée , fut livré au vainqueur qui lui fit trancher la tête; et Valentinien , devenu maître de tout l'Occident , alla s'installer à Trêves. La mort de Justine arrivée dans le même temps compléta la victoire du christianisme en rétablissant l'unité : le nouvel empereur des Gaules n'eut plus d'autre parti à prendre que de se ranger, comme Gratien, sous la tutelle d'Ambroise.
Valentinien II, âgé d'environ dix-sept ans, fut alors plié à des habitudes presque monastiques. Gomme , du vivant de sa mère , on l'avait accusé d'un vif penchant pour les femmes, il afficha les dehors austères d'un vieillard ; comme on lui avait reproché le goût de la table , il se mit à jeûner en anachorète; comme enfin on l'avait vu passionné pour les jeux du cirque, il y renonça à ce point qu'il fit égorger en un seul jour toutes les bêtes conservées dans les cages de l'amphithéâtre de Trêves Il ne manquait d'ailleurs ni de grâces naturelles, ni de qualités morales, entre lesquelles on pouvait compter la justice et l'économie1; mais c'était un enfant plus faible encore que Gratien. Son gouvernement marchait assez paisiblement sous l'égide d'un général frank nommé Arbogaste, comte romain et maître des milices en Gaule, qui condui-
» Philoslorg., u, i.— Ambras., Epùt. 57, p. 3ai; Z>iV.,p. 107, 108, 5«mW.— N. B.,p. 11 78, ii79,teqq.
• Sozom., tu, aa.— Suid., Les. a. p. 16.
sait les affaires militaires avec beaucoup de bonheur, quand il lui survint de la part du sénat de Rome un grave embarras.
Rien ne décourageait cette assemblée dans ses démarches pour le rétablissement de la statue de la Victoire, ni les refus , ni les humiliations multipliées: c'était pour elle un devoir de conscience patriotique et religieuse, une obligation envers l'avenir comme envers le passé. Elle s'était adressée, en 388 , à Théodose, après la défaite de Maxime, sans rien obtenir ; en 3ga , elle se décida à envoyer à Trêves une nouvelle députation, la quatrième depuis Gratien. Ce fut encore Symmaque qui la présida: banni par Théodose, puis rappelé , il revenait courageusement faire entendre à un empereur romain le dernier cri de la religion du Capitole. Ce cri se perdit sans écho sous les voûtes du prétoire de Trêves ; et cette fois le refus appartenait bien à Valentinien , car Ambroise n'était pas là.
Le comte Arbogaste , chargé par Théodose de la tutelle militaire de l'empereur, était un déserteur frank réfugié jadis en Gaule *. 11 était païen sincère et déclaré, et jamais les moindres dehors de la religion n'avaient été sacrifiés par lui aux intérêts de sa fortune. On portait donc de sa personne et de son administration deux jugements absolument opposés
* Socr., v, «5. — Philoslerg., u, i. - Zoswa., iv, 53. — Greg. Turon., Hl$t, n, 9.— Claudian., m, iv. Cou*, ffonor.
Cil A1MT KL IX.
suivant qu'on appartenait aux rangs des chrétiens ou aux rangs des païens. Ceux-ci ne tarissaient pas de louanges sur son génie guerrier, son désintéressement , qui était incontestable en effet , et sur la sévérité de ses mœurs; ils l'appelaient la colonne de la dignité impériale et le censeur de la cour À les entendre , on eût dit un nouveau Caton sous la figure d'un Germain. Pour les autres, Àrbogaste n'était qu'un homme rude et sanguinaire, qu'un barbare ambitieux qui ne mettait ni limite à ses désirs , ni frein à son audace a , enfin un tyran qui n'avait point à cœur &e bien diriger Yalentinien , mais de l'avdir, de le gouverner, et de mettre sous ses pieds la pourpre impériale. Il y avait bien quelque chose de spécieux à cette dernière accusation , car Arbogaste, dont l'autorité sur l'armée était grande, s'était décerné à lui-même le titre de maître des milices sans attendre l'initiative de l'empereur des Gaules , ou lui demander son investiture 3. Les sentiments païens d' Arbogaste étaient empreints d'une violence sauvage que la foi romaine n'avait plus et qui ressemblait plutôt aux inspirations du Valhalla qu'à celles qui partaient alors du Capitole. Chose singulière, le polythéisme, expirant dans la
* Or<»., vu, 35.— Socr., v, a5. — Marcel., An. 39a.
1 Tnv aTpaTtu-ruiàv tiç Èwrà» iripuamae , (ioiatXewç où $s£c«x9T9(..* Zosim., iv, c. 53.
molle croyance ou le scepticisme de ses partisans civilisés, allait se renforcer du fanatisme plus vigoureux des barbares du Nord , et le marteau de Thor venait en aide aux foudres émoussées de Jupiter Férétrien.
Valentinien avait donc réellement deux maîtres , Ambroise et Arbogaste : il préférait le premier par affinité religieuse d'abord , et ensuite parce qu'il était absent, mais le second le tenait sous sa main. Sachant qu'à plusieurs reprises il avait essayé de s'échapper de Trêves pour se rendre soit près de Théodose, soit près d' Ambroise , et aviser avec eux à son émancipation, Arbogaste l'emmena dans la ville de Vienne, où il le fit garder comme un prisonnier. Là tout le monde tremblait devant le maître des milices; personne n obéissait à l'empereur, qui n'avait plus le pouvoir de nommer ou de révoquer ses officiers : aucun d'eux n'eût osé faire ce qu'il lui commandait sans avoir consulté le véritable souverain l. Peu confiant dans sa propre énergie , Valentinien écrivait à Théodose , à Ambroise surtout ; tantôt les adjurant de venir, tantôt leur annonçant qu'il allait s'enfuir près d'eux» La plupart du temps ses lettres étaient interceptées, ou bien Arbogaste savait neutraliser ses plaintes. Enfin Valentinien imagina un moyen infaillible d'atti-
1 Sulp. Alex. ap. Greg. Turon., But. i. — Zosim., iv, 53.— Ambros., Div. a, p. io5,seqq.
rer l'évêque de Milan, même malgré lui : il lui écrivit qu'il désirait être baptisé de sa main , sur-lechamp , car il n'était que catéchumène. Cette prière si elle fut parvenue à son adresse, eut été reçue comme un ordre. Le jeune empereur y comptait si bien qu'ayant expédié son courrier vers le soir, il demandait dès le matin du troisième jour si Ambroise ne paraissait point f.
Cette attente lui donna du courage. Impatient de secouer le joug, il se décida à le faire sans plus tarder. Étant monté sur son trône en habit impérial, au milieu de ses gardes, il manda le Germain devant lui, et lui remit de ses mains un rescrit par lequel il le destituait de la charge de maître de la milice. Arbogaste lut le papier, puis le déchira et en jeta les morceaux à terre, a Auguste , lui dit-il a froidement, ce n'est pas toi qui m'as donné cette « place : tu n'as pas le pouvoir de me l'enlever1. » Valentinien fit un mouvement pour saisir l'épée d un garde qui se trouvait près de lui; ce garde l'arrêta; et l'empereur dut s'humilier à des excuses envers son subordonné. Quelques jours après , on le trouva pendu avec son mouchoir à un arbre du jardin, qui s'étendait jusqu'au bord du Rhône3. On
1 Ambros., £>it\ a, p. io5, ixo, 116; rit.t p. 86.
• Oû« rry àpjpiv 05ri iyt\i<sbxi Ju-ntap. Zonm. , nr, c. 53.
* Tè tfAiriCtov aùroû tm TpaxijXw fJpo'xw Tpoirov wtpnXt£amç... Philoslorg., ii, i. — Cf. Zosim., iv, c. 53.— Socr.,T, a5. — Sozom.,vu, «. — Ruf . f M, 3i.— Oros., vu, 35.
fit courir le bruit qu'il s'était tué; et on lui savait l'esprit si débile que beaucoup de personnes, même parmi les chrétiens, ajoutèrent foi à ce mensonge d'un suicide x. Valentinien mourut le i5 mai 39a, âgé de vingt ans et quelques mois : Arbogaste lui fit célébrer de magnifiques funérailles, puis envoya son corps à Ambroise.
Arbogaste avait pour ami à la cour de Trêves un ancien professeur nommé Eugénius, parvenu patson talent au poste politique de maître des offices : bel esprit élégant, en correspondance avec Ambroise et Symmaque, honnête d'ailleurs et recherché de tout le monde Il hantait surtout les généraux de race barbare, qui l'adulaient et aimaient à se former près de lui aux manières de la haute sociélé romaine. Le Frank Rikhomer, ancien généralissime des milices des Gaules , après avoir vécu dans son intimité, l'avait recommandé en partant pour TOrient à l'affection d' Arbogaste 3. En matière de religion, Eugène partageait l'éclectisme intéressé de beaucoup d'hommes de sa classe, dont on démêlait malaisément les convictions véritables : il pratiquait le christianisme, mais beaucoup le
1 Ruf., 11, 3f. — Sozom. , vu, aa. — Prosp., Citron. — August., Ch. y, a6.
* Aia <rcu$ti'&{ (nrtpécXr,v xat rAv &Xnv tcO f&w ott&voniTQU.... Zosim., tr, 5'».— Socr., y, a5. — Philostorg., h, a.— Ambra., Epist. x5, p. aïo.
* 2? tàça x«pîmoc xai daritov ix<ov... Zosim , nr, c. 54.
croyaient païen, et ses principales fréquentations étaient avec des païens, avec Rikhomer et Arbogaste, avec Symmaque qui l'appelait son frère et son seigneur1, enfin avec le Romain Nicomachus Flavianus, qu'on regardait alors comme la tête du parti païen. Confident habituel d'Arbogaste, l'ancien professeur avait reçu froidement la révélation des projets du Barbare, et il avait refusé quant à lui d'y participer*. On ne le décida qu'avec peine à revêtir cette pourpre ensanglantée : s'il l'accepta ce fut évidemment dans un intérêt de parti, car on ne peut point trouver d'autres motifs à la révolution qui venait de s'opérer. Arbogaste au second rang n'avait rien à désirer sous Valentinien; il ne voulait pas monter au premier; et Eugène ne se chargeait qu'à regret de l'Empire.
Le paganisme, en effet, se trouvait acculé dans une position extrême où il lui fallait vaincre par un effort désespéré, ou se résigner à n'être plus. On le voyait poursuivi , traqué sans relâche et de tous côtés : en Occident, par les entreprises du clergé sur lesquelles le gouvernement fermait les yeux; en Orient, parles attaques du gouvernement lui-même. Le sénat de Rome s'était abaissé jusqu'à solliciter par quatre fois le rétablissement de Y autel de la Victoire , par quatre fois il avait échoué ; et
1 Symm., Epist. m, 60, 61.
1 AuoapioroOvT* toïç Xrppt*o< tëwv... Zosim., rv, 54.
la leçon infligée à Gratien n'avait point intimidé son. frère. Il y avait, pour le parti païen, une sorte de devoir à tenter un dernier coup de fortune en Occident , avant que le paganisme fut complètement étouffé en Orient ; et Théodose marchait à ce but
faissement du culte attaqué , et la confiance de l'autre. Le système de proscription graduée , commencé en 38 1 contre les pratiques païennes, s'étendait chaque jour, et chaque jour se trouvaient frappées d'illégalité et assimilées aux crimes publics des observances où Ton ne pouvait soupçonner ni magie, ni intention immorale. En 3g i , les immolations furent défendues sous peine de la vie *. Bientôt, ce fut un délit d'entrer dans les temples ou d'invoquer, au sein de la famille , les pénates , antiques protecteurs du foyer; et l'offrande d'une fleur ou d'un fruit faite aux divinités champêtres, fut assimilée aux sacrifices. L'administration, par des mesures régulières , fermait , dépouillait, démolissait les principaux temples , et pour la suppression des autres , laissait le champ libre aux instincts destructeurs de la populace, ou aux marteaux des hommes vêtus de noir" (c'est ainsi que les païens désignaient les moines) qui descendaient par milliers des montagnes
1 BuaiaLç ti tlpÇt ràç aîwvcc vtvo{M<yjuvaç xai jràtaav irarptov érpirztixi, Zosim., tv, 37.— Cod. Theod., 1. xn, t. 10, 1. 7 ; t. n, I. ia.
1 Eunap.— Liban.
du Liban, ou des solitudes de la haute Egypte. Déjà même ,. les apologistes orientaux du polythéisme n osaient plus parler de leurs dieux; ils demandaient qu'on épargnât les images et les édifices sacrés, au nom de l'architecture ou de la statuaire1.
Le premier acte d'Eugène fut d'ordonner le rétablissement de l'autel de la Victoire , de restituer aux temples leurs revenus, aux pontifes leurs privilèges 3 ; en un mot, de rapporter toutes les mesures prises par Gratien. En même temps , Arbogaste négociait avec les nations germaines d'outre-Rhin, surtout avec les Franks, pour obtenir des troupes auxiliaires; il en obtint, disent les historiens, de quoi composer une armée formidable , et cette armée était toute païenne, car le christianisme ne pénétra que beaucoup plus tard parmi les Germains occidentaux. La jeunesse gauloise, quoique chrétienne en grande partie, accourut sous les drapeaux d'Eugène 3, parce qu'il s'agissait d'une guerre de conquête, et qu' Arbogaste ne se proposait pas moins que de renverser Théodose et de s'emparer de l'Orient. Flavien, intime ami de Symmaque, le meilleur augure de son temps , et le plus pur représentant des traditions religieuses et aristocratie
1 Liban., Ont. pro templ.
• Paulin., Fit. Ambros.t p. 85.— Ajnbrot., Epitt. i5.
I * Collectif Gallorum Francorumqae viribus, extrada vit» nixus etiam pre-
Oros., vu, 35.
ques de Rome, fut placé à la préfecture du prétoire d'Italie par Eugène , qui le connaissait, comme je l'ai dit. Par son influence , la restauration païenne dans la péninsule marcha à grands pas ; partout l'encens fumait, le sang des victimes coulait T, et Flavien, appelant à son aide les conjurations les plus puissantes, consacra des statues d'or de Jupiter tonnant pour les placer sur le passage de l'ennemi, dans les défilés des Alpes Juliennes1. Sous ces mobiles divers de fanatisme, de passions belliqueuses, de besoin de changement , l'Occident , profondément ému, semblait entraîné par un élan unique. Des hommes graves de la Gaule, de l'Italie et de la Grèce , allèrent trouver Théodose pour le dissuader de faire la guerre; des évéques se joignirent à eux, et, chose bizarre, plaidèrent la cause d'Àrbogaste 3. Voulaient- ils se prémunir contre une victoire possible du paganisme, en se retranchant d'avance dans la liberté des cultes? Craignaient-ils un échec pour l'empereur chrétien, et désiraient - ils l'arrêter à propos? On ne le sait pas bien ; mais les chances paraissaient se balancer tellement, que le comte Gildon , qui commandait l'Afrique, refusa de se déclarer d'un côté ou de l'autre , et attendit l'événement.
* Riif.,11, 33.— Sozom., vu, Tbeodorct , v, a*
* August», AV. v, «6.
* Kuf., ii, 3i.— Cf. Zo*im., iv.
Au printemps de l'année 3o,4, l'armée gauloise descendit en Italie, où le préfet Flavien la vint recevoir. A son approche, Ambroise s'enfuit. Arbogaste et Flavien voulaient que leur empereur fût admis aux prières et à la communion" de l'église de Milan : ils le demandèrent; mais le clergé s'y refusa sous différents prétextes. « Eh bien ! dit Arbogaste, quand « je reviendrai victorieux , je ferai de cette église « une écurie pour mes chevaux , et j'enrôlerai tous « ces clercs dans mon armée f. » Chargé de couvrir les Alpes Juliennes, Flavien s'y rendit pour l'exécution des travaux de défense, et fit placer au milieu des tours crénelées et des redoutes, ses statues consacrées, comme une seconde fortification, plus inexpugnable à ses yeux que la première.
A la même époque, Théodose, prenant l'offensive, partait du Bosphore de Thrace pour les Alpes II— lyriennes et l'Italie. Le rempart militaire ne l'arrêta pas plus longtemps que le rempart magique ; le passage fut forcé , et Flavien se tua. A la vue des statues d'or qui dominaient la route, armées de leur tonnerre, les soldats de Théodose lui dirent en riant, qu'ils voudraient bien recevoir de pareils coups de foudre *, et l'empereur leur abandonna libéralement tout ce butin. Les armées se rencontrèrent dans
1 Cum victores reversuri e&sent, stabulum se esse facturos in basilica, atqueclericos sub armis probaturos. Paulin., Fit. Ambros., p. 86. * Se ab eis fulmiuari velle. August., dvm v, «6.
une plaine, à trente-six milles d'Aquilée , sur les bords d'une petite rivière appelée la Froide1. L'empereur d'Orient comptait aussi autour de lui beaucoup de Barbares ; des Goths chrétiens-ariens , et des demi-chrétiens du Caucase , conduits par le sauvage Bacurius , leur roi , qui se fit tuer sur des monceaux de morts. De même qu'à la bataille d'Adrianople, entre Constantin et Licinius, les dieux se trouvèrent en présence des dieux : Eugène opposa , sur son labarum , l'image d'Hercule à la croix du labarum ennemi a. Théodose lut d'abord vaincu : ses auxiliaires Barbares avaient été taillés en pièces; ses généraux lui conseillaient de faire retraite, et plusieurs menaçaient de se retirer sans lui , quand le soir arriva 3. Pour empêcher ce mouvement , Arbogaste envoya des troupes sur le flanc des montagnes et fit occuper tous les défilés , de sorte que l'armée orientale resta bloquée comme dans une vaste muraille.
La nuit se passa pour F empereur chrétien dans des angoisses inexprimables. « Où donc est, s'écriait- « il , le Dieu de Théodose < ?» 11 se rendit à une petite chapelle bâtie sur le haut d'une colline, s'y mit en prière la face contre terre, et accablé de fatigue et
1 Soer., t, a4.— Philostorg., «, a.— Clâudian., m, Cons. Hon. 99.
• Théodore 1., v, a4, a5.
5 Theodoret. , a4. — Oros., iti ,37. — Sozom. , vu , a4. — Zosim.
4 Ubi est TheoUosii Deus PAinbros. , oh. Theod. , c. 7 .—Cf. Theodoret,. /.<?.
de faim il s'endormit. Il crut voir alors arriver à lui à toute bride deux hommes vètùs de blanc, montés sur des chevaux blancs1, qui l'exhortaient à avoir bon courage, et à prendre les armes sans rien craindre , dès que le jour paraîtrait; et ils lui dirent qu'ils étaient, Jean l'évangéliste et Philippe, envoyés tous deux à son secours. Il redescendit tout réconforté, et raconta son réve : son vêtement était tellement trempé par la sueur et par les larmes qu on fut obligé de l'étendre sur un arbre pour le sécher2. Au lever du soleil, il mit ses troupes en bataille; mais, durant la nuit, une défection avait été complotée , dans les troupes d'Eugène, parle comte Arbitrion , chargé de couper la retraite aux Orientaux. Quelques-uns de ses officiers vinrent trouver Théodose, et lui proposèrent des conditions qu'il accepta, et dont il signa rengagement, a l'instant même, sur des tablettes de cire, faute d'encre et de papier3. La bataille allait commencer; il sauta de cheval , lira l'épée et se précipita en tête des siens. Mais tout à coup il s'éleva une tempête d'une violence sans exemple. Le vent s'engoûffrant dans ces gorges avec une impétuosité irrésistible soulevait des masses de poussière qu'il lançait
xûv.Theodoret., v, »5.
• Oros., vu, 35.— Tillem., Bist. Emp.t v.
* Gros., %u, 37.— Soxom., vu, 34.
contre les positions occupées par l'armée d'Eugène. Sa force était telle que non-seulement elle obligeait les Occidentaux de fermer les yeux , mais qu'elle rompait leurs rangs, qu'elle enlevait leurs vêtements, et faisait rebrousser contre eux les dards et les flèches qu'ils lançaient à l'ennemi1. Au contraire, les soldats de Théodose s'avançaient en bon ordre, entraînés par une impulsion surhumaine; et beaucoup d'entre eux crurent reconnaître à travers les tourbillons de la tempête , ces cavaliers vêtus de blanc que leur chef avait aperçus pendant son sommeil.
Devant cette double attaque de la nature et des hommes , les troupes gauloises se débandèrent ; Eugène fut pris, conduit à Théodose, et décapité, dans le temps même qu'il restait prosterné à ses pieds pour lui demander merci a. Arbogaste plus fier gagna les sommets escarpés des montagnes et se transperça de deux glaives à la fois 3. La dernière lutte religieuse semblait avoir été décidée par un miracle, et la victoire de la Rivière-Froide fut rangée par les chrétiens à côté de celles que Jehova avait données jadis à Moïse, à Josué, à Samuel et à David. Tout fut
• On»., vu, 35. — Ruf . , ii, 33 — Socr., v, a5.— Sozom., vu, 14.— Ambros,, /m. 36. — -Théodore!., v, 24*
\Socrat., v, a5.-~Sozom., vu, 34. — Chron. Alex., p. 710.— Theodoret., v, 14. — Claadian., rv, Cons.Uon.
* Clandiao., ut, Coin. Hon. ; iv, M.— Zosiro , iv.— Oros , ver, 35.— Socr.,v, a5. — Sozom., vit, «4.
dès lors fini. Le paganisme, devenu fataliste, baissa la tête sous la nécessité; et reconnut que la victoire venait d'une puissance assez redoutable pour soumettre à ses ordres les divinités païennes comme de timides esclaves. « Prince trop cher à Dieu, disait a en beaux vers le polythéiste Claudien à Théodose , a Éole envoie pour toi , du fond de ses antres , les « tempêtes armées; l'air combat pour ta cause; et les « vents conj tirés accourent au signal de tes clairons! 1 » }
Théodose installa son second fils Honorius empereur d'Occident , confiant à la double tutelle d'Ambroise et de Stilicon cet enfant qui n'avait que dix ans. Avec lui la Gaule reçut toutes les lois de son père , et celles qui abolissaient le paganisme , et celles qui abolissaient les hérésies. Dans le sein du christianisme comme en dehors du christianisme, la liberté de conscience cessa d'exister. L'édit de Milan était déchiré au bout de quatre— vingt— un ans de durée, pendant lesquels il avait à peine eu quatorze ans d'exécution sincère. Le monde romain , légalement du moins, fut ramené à une double unité religieuse, l'unité chrétienne et l'unité catholique.
]>a période qui se termine ici embrasse environ un siècle ; mais ce siècle est assurément le plus im-
1 O oimium dilecte Deo , cui fundit ab antris
jEolus armatas hiemes ; cui militât aether ; Et conjurât! veoiuDtad da&sica vcnti.
Claudian., m, Cous. Uon. y, 16.
portant de tous ceux que l'humanité a traversés. Il renferme la lutte des deux principes sur lesquels les grandes sociétés ont été fondées depuis l'origine du monde : le polythéisme et le monothéisme chrétien ; lutte religieuse, politique et sociale , qui se resserre avec une énergie et un éclat admirables , dans un espace de quatre-vingt-onze années. Le polythéisme commence la guerre par les mains du gouvernement; puis, les deux principes deviennent légaux par transaction, et les deux sociétés marchent de pair, jusqu'à ce que le christianisme , reprenant la guerre à son tour, au moyen du gouvernement dont il s*est rendu maître, établisse sa prépondérance exclusive. Cette époque est le point de séparation de l'antiquité et des temps modernes. Là, s'élaborent les matériaux de notre civilisation : les croyances, l'esprit, le droit, les habitudes; en un mot, les idées et les formules qui constituent la vie actuelle des peuples
C'est en Gaule que s'accomplit ce grand travail, dont les résultats immédiats devaient appartenir au monde romain : les résultats lointains à l'humanité. C'est en Gaule que le principe de la liberté religieuse est proclamé par Constance Chlore; que le christianisme conquiert son existence légale sous le labarum de Constantin; que s'opère ensuite, autour de Julien, une réaction païenne, amenée par l'esprit intolérant de Constance ; et que revient, sous Valen-
tinien, le règne de la liberté religieuse. C'est de là, enfin , que part la dernière protestation armée du paganisme, qui vient expirer tout sanglant devant la fortune de Théodose. La Gaule est un double théâtre d'action et de réaction : divisée elle-même, elle sert tour-à-tour les deux partis ; et d'un côté comme de l'autre, elle n'est pas seulement le bras qui combat, mais presque toujours la tête qui dirige. Trêves représente à lui seul , en Occident , Alexandrie et Constantinople ; il est la métropole des doctrines , et celle du gouvernement. A l'ardeur enthousiaste des résolutions, à la vivacité des entreprises, aux idées organisatrices qui succèdent à la guerre, on reconnaît, comme à une empreinte ineffaçable , le peuple qui influe le plus sur ces grands événements. L'esprit d'initiative souffle déjà de la Gaule sur le monde.
Les récits qui vont suivre nous montreront l'empire romain occidental se concentrant de plus en plus dans la province des Gaules. La noble et intelligente race qui l'habite est la dernière à soutenir le nom romain en Occident. C'est à elle que , dans le déluge de la barbarie, la Providence confie le dépôt de la civilisation qui s'éteint, avec le devoir de la rendre plus tard au monde.