‹ Histoire de la Gaule sous l'administration romaineChapitre 18 sur 37 · IH · texte numérisé non relu

IH

l'un un instrument, l'autre un chef de réaction religieuse, une guerre générale s'organisa contre la liberté des cultes. Théodose inaugura dans l'Orient la nouvelle politique en se faisant baptiser par un évéque orthodoxe ; et immédiatement toutes les églises, tous les sièges épiscopaux furent remis aux catholiques. Défense fut faite aux ariens de tenir aucune assemblée dans les villes 1 ; et des villes , l'interdiction s'étendit aux campagnes. Un général , suivi de son armée, parcourut tous les diocèses, chassant les hérétiques à la manière des loups , dit un historien; les débusquant de leurs églises, les balayant dans la plaine , les traquant au bois. Tout fléchit devant cet apôtre en casque et en cuirasse, qui se nommait Sapor, de même que le grand roi des Perses , et était peut-être un Persan romanisé *. Après les hérétiques , ce fut le tour des polythéistes dont on vit le culte , à partir de Tannée 38 1, battu en brèche et démantelé par une série de lois prohibitives. Comme une muraille par les coups répétés du bélier3.

En Orient , c'était l'empereur qui menait : en Occident, il était mené. Le faible enfant qui régnait à Trêves, se trouvait poussé par une force à laquelle, dans le &ecretde son cœur, il était heureux

1 Cod. Theod.,1. i6, t. v, 1. 6. — Theodoret., v, a.

f Theodoret., v, 9. — Socrat., v, 10.— Philostorg., 1*, 19.

* Cod.Theod., I. 16, t. 7, 1. 1.

de céàet. Le catholicisme gaulois , vivi6é par l'esprit d'Hilaire, n'avait pas courbé patiemment la tête sous la dure tolérance de Valentinien. Suppléant par le zèle à ce que la légalité lui refusait, il avait poursuivi avec ses seules armes la guerre de dogme contre l'hérésie , et combiné contre le paganisme un système de représailles qui ne semblaient que justes, après la persécution de Julien. Une vie merveilleuse circulait d'une église à l'autre , comme d'une veine à l'autre , dans ce grand corps de la chrétienté gauloise : sous l'excitation des hommes de doctrine, les hommes d'action avaient peine à se contenir. On eût dit quHilaire renaissait dans une école de théologiens éloquents et d'évéques hardis , qui prenaient pour mot d'ordre cet axiome chrétien de l'un d'eux : * L'empereur est de l'église et dans « l'église, et non pas au-dessus de l'église1. » Il s'opérait une réaction exagérée, sans doute, mais noble et morale, contre les bassesses du clergé arien. C'était en Gaule, dans les plus pures retraites du catholicisme, à Trêves, à Poitiers, à Bordeaux , que s'alimentait ce foyer de savoir et d'indépendance qui s'étendit ensuite sur l'Italie. Ambroise, fils d'un préfet du prétoire des Gaules, s'était trouvé de bonne heure en contact avec les grands évêques transalpins. Jérôme avait fait ses études chrétiennes à Trêves, où il copia de sa main les principaux

1 Imperator inlra Ecclesiam, non supra Ecclesiam wt. Ambr., ep. a i.

ouvrages d'Hilaire1. Paulin, depuis évéque de Noie, disciple favori d'Ausone et comme lui poète et consul, se trouvait à Bordeaux quand il se convertit et passa de Virgile à la Bible, tandis que ' Sulpice Sévère , son ami, méditait à Agen le plan de cette histoire ecclésiastique qu'on dirait écrite avec la plume de Salluste. Mais l'éclat de la chrétienté occidentale se concentrait surtout en deux hommes d'une indomptable volonté, qui, dans des sphères d'action différentes , dominèrent , en réalité , nonseulement l'empereur , mais l'empire : je veux parler d'Ambroise et de Martin.

Ambroise, sorti de l'aristocratie romaine, avait pris naissance dans la métropole des Gaules, où son père résidait alors. C'était dans le jardin du prétoire de Trêves, qu'un essaim d'abeilles, voltigeant autour de son berceau , était venu se poser sur ses lèvres , et avait fait prédire au nouveau-né le don de la parole avec tous les triomphes de l'éloquence *. Entré dans la carrière des emplois publics à la suite de son père, il gouvernait la Ligurie, quand mourut cet évéque arien , Auxentius , qui avait tant agité Milan. Les catholiques milanais choisirent pour lui succéder leur gouverneur, laïc et non baptisé 3. Am-

* Apud Treriros manu niea ipte descripscraui. Hicron. , Epi st. 6 , eut

Florent.

* Paulin. Ambro*. m%t p. 80. — Tillem., U'ut. ecc, x, p. 8a, 83.

* Pauliu. Ambn>$. Fit., |>.79, 80. - Tillem., Wst. ecc. ub sup.

broise ne se laissa revêtir de la robe épiscopale, que pour donner à l'épiscopat un caractère politique qu'il n'avait point eu jusqu'alors : il ne voulut pas que le préfet dérogeât dans l'évèque. Les circonstances semblèrent le porter d'elles-mêmes à l'accomplissement de son dessein. Gratien et sa mère avaient besoin de l'évèque de Milan pour combattre les intrigues politiques de Justine en Italie ; l'évèque de Milan avait besoin d'eux , pour combattre les intrigues religieuses de cette princesse , qui entretenait en face de lui un évêque intrus, et une église hérétique 1 ; l'alliance se fit entre Ambroise et l'empereur; et naturellement, elle tourna au profit du citoyen énergique , rompu aux affaires, qui réunissait à l'autorité d'une position élevée dans le monde celle d'une vie sainte dans l'église. Ambroise devint le conseiller ou plutôt le maître de Gratien : il s'empara du gouvernement par les hauts rangs de la société, dans le même temps que Martin l'escaladait par l'influence de sa popularité, en partant des rangs les plus humbles de l'Eglise.

Celui-là ne sortait pas de la souche des Scipions. Fils d'un vétéran de Pannonie , fort zélé païen , il avait mené, dans son enfance, une vie abandonnée. A dix ans, on le trouve à Pavie où il n'étudiait guère, car il fut toujours fort ignorant, mais où il

• Ambros., Ep. i,p. 109, — TUIcm., Hi$t. ecc.,x, p. 101.

se faisait catéchumène 1 ; à douze, il voulut se retirer dans le désert , et il se bâtit , on ne sait où) une cellule dans laquelle il vivait en ascète. À seize ans, la loi romaine , qui obligeait les fils de vétérans à suivre la profession de leur père , vint le saisir et l'envoyer, bien malgré lui, comme cavalier, à l'armée des Gaules. Il se trouvait en garnison à Amiens, et non encore baptisé, lorsque arriva l'aventure célèbre de ce pauvre avec lequel il partagea son manteau. L'état de soldat lui convenant assez mal, il demanda son congé et courut se ranger sous la discipline d'HUaire, qui venait d'être nommé évêque de Poitiers, L'évêque vit d'un coup d'oeil tout le parti que l'Église pourrait tirer d'un caractère tel que Martin, inflexible envers les idées, indulgent envers les hommes; à la fois humble et impérieux, tendre et hardi ; et plein surtout de cette foi simple, irrésistible , qui déborde autour du cœur et n'a besoin que de. toucher pour vaincre. Il le sollicita d'entrer dans les ordres sacrés, et ne put jamais lui faire accepter que le titre d'exorciste. Martin ne comprenait bien que les extré/nes : la vie de lutte et de fatigue ou le repos absolu dans la contemplation solitaire. Les paisibles travaux de l'église de Poitiers ne surent pas le retenir; il partit un jour pour aller convertir sa famille, en Pannonie. En tra-

1 Sulp. Scv., Vil. S. Mort., i, a, a6.

versant les Alpes, il fut attaqué par des brigands, qui voulurent le tuer. L'un d'eux, surpris de son sangfroid, lui ayant demandé s'il n'avait pas peur, «Non, « reprit -il, car vous ne pouvez rien sur moi; mon « Dieu me protège 1 ; » et il se mit à leur parler de Jésus - Christ. Les voleurs interdits le laissèrent partir. Un peu plus loin, dans une vallée étroite, il crut reconnaître le diable qui lui barrait le passage , l'interpella , et chemina quelque temps près de lui*. Martin vivait beaucoup avec ses rêves, et il puisait à ce contact d'un monde fantastique , uné confiance invincible dans ses idées, un élan héroïque dans son action.

Il ne convertit point son père , mais il eut le bonheur d'amener sa mère à la foi qu'il prêchait. Placé à Sirmium vis-à-vis d'un évêque et d'un clergé ariens , l'élève d'Hilaire ne put se contenir, et commença une rude guerre qui le fit chasser* U se retira à Milan, d'où on le chassa encore, à la sollicitation de l'évèque Auxentius; traqué de toutes parts, il se sauva avec un prêtre dans un îlot de la cote de Ligurie, appelé Vile des Poules 3. Il y vivait obscucurément , moitié de racines , moitié de poisson , quand il apprit qu Hilaire, renvoyé en Gaule par

1 Quœrebat ab eo an limeret ? Tum vero constanlissime proUtelur nunquam se fuisse tain securum. Sulp. Se?., Vit. S. Marf. 4.

4 Diabolus in iiinere , humana specie jssumpla, se ei obvium tulU, Sulp. Sev., Vit. S. Mart. 4.

* Insulam Gallinariam. Sulp. Sev., Vit. S. blart.y 4. — rattr.vaîata... Soz.

Constance, venait de débarquer en Italie. 11 courut à Rome pour le rejoindre; mais l'évêque gaulois était déjà parti, et les deux amis ne se rencontrèrent qu'à Poitiers. J'ai déjà dit que Martin établit alors à deux lieues de cette ville , à Locogiacum , aujourd'hui Ligugé1, un monastère, qui fut le premier de tout TOccident : l'Italie , non plus que la Gaule, n'avaient encore admiré, que dans les récits des voyageurs, la discipline et les «austérités de la vie cénobitique.

Ce fut un grand événement pour ce siècle, et Martin excita dans toutes les âmes un tel enthousiasme, que les fidèles de l'église de Tours ne voulurent pas avoir d'autre évêque, lorsque, en 371, ce siège épiscopal devint vacant par la mort de Litorius. Le plus difficile, était d'obtenir la présence de Martin pour son élection : il fallut lui dresser une véritable embûche , et employer tour à tour le mensonge et la violence, pour l'attirer hors des clôtures de sa retraite. On le prit enfin ; et des postes-, échelonnés de distance en distance sur la route', le conduisirent comme un captif jusque dans l'église de Tours. Mais Martin trouva des ennemis acharnés dans les évêques des sièges voisins,

1 Locogiarense monaslerium, Grcg. Turon., Mtr. S. Mart.% ir, 3o. — Sulp. Sev., Fit. S. M art., 5.— Sozom., m, 14.

* Disposais jam in îtioere civiutn turbift, sub qtiadam custodia ad civiul«n deducilur. Si dp. Sev., Fit. S. Atari., 7

réunis pour l'ordination, et dont sa popularité blessait l'orgueil. Quand ils le virent arriver, porté sur les bras de la foule, avec son air humble , sa chevelure inculte et son vêtement de poil de chameau , ils crièrent à qui mieux mieux, qu'un tel rustre déshonorerait l'épiseopat1, et ils cabalèrent ouvertement pour l'écarter; Défensor, évêque d'Angers, protesta même qu'il ne l'ordonnerait pas. Cette résistance des évêques irritait la multitude, quand un des assistants, ouvrant au hasard les livres dç David, sans doute pour consulter les sorts , tomba sur un verset du psaume huitième, où il était dit qu'il fallait détruire le défenseur et Y ennemi*, et lut ce verset à haute voix. Le peuple eût mis en pièces l'évêque d'Angers, s'il ne se fût désisté de son opposition. Ainsi, Martin entra en possession du siège épiscopal de Tours , en 37 1 , à l'âge de cinquante-cinq ans.

En devenant évêque il resta moine , et alla se fabriquer une cellule de bois à une demi -lieue de la ville , dans une petite plaine resserrée entre un circuit delà Loire et l'escarpement de sa rive droite 3,

* Contemptibilem essepersonam... indignum episcopatu. Sulp. Sev.,/. c. 9 Ex ore iofantium et Jaclentium perfeckti laudem propter inimico* lues,

lit deslruas inimicum et dejensortm.— La Vutgate porte ultorem , au lieu de defetuorcm. Dans les écrivains ecclésiastiques, dans Tertullien par exemple, defema est souvent pris pour vindicte.

* Ex irao enim latere précisa mentis excelsa rupe ambiebatur ; reliquam plaoitiem Liger fluvius, reducto paullulum sinu, dauserat. Sulp. Sct., Vit. S. Mari., 7.

au-dessous de ces grottes naturelles qui avaient servi jadis d'église , de demeure et de tombeau à saint Gatien. Quatre-vingts moines s'y placèrent sous sa discipline , ayant tous leurs cellules séparées f et la plupart creusées dans le roc vif. Dans ce monastère, personne ne possédait rien en propre; on ne pouvait ni vendre ni acheter; on n'exerçait aucun métier, que celui de transcrire des livres, encore n'y occupait-on que les jeunes gens, les plus âgés ne vaquaient qu'à l'oraison On ne sortait de sa cellule que pour la prière ou les repas; nul ne buvait de vin* Beaucoup de ces moines devinrent évéques par la suite, «car, dit un contemporain, quelle « église ou quelle ville n eût pas souhaité tirer son « évêque du monastère de Martin a? » Tels ont été les commencements de cette célèbre abbaye appelée depuis Marmoûtier3, c'est-à-dire, le Grand- Monastère. Il est remarquable que le travail des mains, si recommandé par tous les autres fondateurs d'ordres monastiques , n'y fût pas en usage.

À peine installé dans l'épiscopat, Martin donna l'essor à sa double passion de repos et d'activité, de vie intérieure et d'expansion violente sur le monde. Il se mit à parcourir son diocèse, comme un général

Ars ibi , excpptis scrtptoribus, nullu habebatur ; cui tamen opcri mi-

nor artas deputabatur. Sulp. Sev.» Vit. S. M art., 7.

* Sulp. Sev., Vit. S. Mort., ttS. tup.

* Majus Monasterium, d'où Ton a fait Mair-Mouslicr el Marmoùtier.

parcourt un champ de bataille qu'il veut étudier , examinant les habitudes des gens de la campagne , leurs superstitions, les objets de leur culte, et se préparant à les combattre à force ouverte , si la persuasion se trouvait impuissante. C'étaient de pénibles et parfois dangereuses expéditions; ear, si le peuple des villes , à cette époque , était chrétien en très- grande majorité, le polythéisme dominait la classe ignorante des campagnes , et même parmi les nouveaux convertis de cette classe, les coutumes superstitieuses restaient tellement enracinées, que, dans la langue latine du temps, paganus, paysan , était devenu synonyme de polythéiste, et que c'est de là que vient notre mot français païen. Lors donc que Martin s'était retrempé dans la quiétude de son monastère , que le besoin d'action se faisait sentir en lui, il méditait quelque hardie entreprise , et partait en compagnie d'une troupe de ses moines. Je réunirai ici sans date , comme ont fait les hagiographes, quelques-unes des aventures de cet apostolat militant.

Il y avait dans le bourg d'Amboise une idole , comme rappellent les écrivains du temps, construite en pierre de taille polie , et présentant la forme d'une tour conique très-élevée : sa masse , pleine de majesté, entretenait , disent-ils , la superstition chez les habitants du pays ». On peut reconnaître

' In % ico A rnli.iii nsi idoluni ^rsocli oj *rc constJ*uctuiD * polilissiniis

à la description qui précède un monument druidique de la forme de ceux qu'on nomme pierres levées, Martin avait souvent recommandé au prêtre Marcel, qui résidait dans ce bourg, de démolir l'idole ; et Marcel répondait qu'une légion de soldats y suffirait à peine , mais que quelques moines infirmes , à coup sûr, n'y parviendraient pas. Martin se chargea de la réussite. Qu'une tempête, comme l'affirmèrent ses disciples, fut venue à sa prière travailler pour lui, ou que des bras humains , ce qui est plus facile à croire, se fussent chargés seuls de l'ouvrage , le lendemain la pyramide n'offrait plus qu'un amas de débris ; et le château d'Amboise se transformait en succursale fortifiée du Grand- Monastère. A Louroux , Martin fit abattre un temple, sous les yeux même des païens qui voulaient le défendre , n'opposant à leur colère que son corps, exténué par le jeûne et couvert d'un cilice. Dans un autre lieu , ayant mis le feu de sa propre main à un temple , il faillit brider les maisons voisines , et fut obligé d'escalader les toits pour éteindre lui-même l'incendie *. Langeais, Chisseau-sur- Chcr, Sauves , Tournon, Cande, Châtres a , furent

s axis raofcs turrita surrexerat que in contrai sublime procédera , supersliliooem loci, operis dignitate servabat. Sulp. Sev., Fit. S. .V art.

* Martinus rnpiJo cursu tectura seau dit, obviant seadvenientibus fia ni mis inférera... Sulp. Sev., Fie. S. Mare. n.

• Sulp. Sev., Fit. Blart., el Dial. pass. — Greg. Toron.

les théâtres de semblables exploits. On devine bien que tout cela ne s'accomplissait point sans danger pour l'évêque de Tours. Un jour que des campagnards l'assaillirent, l'un d'eux allait le tuer sur la place , quand Martin d'un signe de croix fit dévier l'arme , et renversa ie meurtrier. Un paysan, qui voulait l'assommer avec un coutre de charrue , tandis que le saint abattait une idole, vit le fer s'échapper de ses mains Chaque expédition heureuse devenait un thème où s'enchâssaient des incidents merveilleux en rapport avec l'état des esprits, parmi les assaillis , non moins que parmi les assaillants. Mais la vraie merveille, c'était le courage et le sang-froid de cet homme en face des fureurs les plus sauvages.

Il avait entrepris de couper, on ne sait où, un grand sapin qui était, pour la population de ces cantons, l'objet d'un culte tout particulier; car on sait que les Gaulois adoraient les arbres. Irritée , la multitude s amasse autour de lui, et lui fait cette proposition : « Si tu as confiance au Dieu que tu sers , « reste sous cet arbre , et nous nous engageons à « l'abattre nous-mêmes : ton Dieu étant avec toi , « ainsi que tu nous l'assures, tu ne peux avoir rien « à craindre a. » Martin accepte résolument. On le

Lum eu m idola uestruonicm cimro quidam lerire voluissei... fcuip. >e\,, rit. S. Mort. 14.

* Si tubes atiquam Je Deo luo, quem dieu colère, ûductam, nosmel ip&i

saisit, on l'attache à un piquet dans la direction qui semble aux païens celle que doit prendre l'arbre ; et des hommes robustes , la hache en main , au milieu des rires et des cris de joie , se mettent à frapper à sa racine le tronc qui bientôt crie et chancelle. Les moines, placés à l'écart, pâlissent ; déjà ils perdaient toute espérance, quand Martin, élevant la main, fait le signe de la croix; et l'arbre va tomber de Pautre côté. Les païens n'avaient plus qu'à se convertir; ils le firent tous, et une église se construisit sur le théâtre du miracle. C'était un des triomphes de Martin d'amener par l'admiration de son courage ses adversaires à s avouer vaincus. A chaque temple démoli, à chaque idole détruite, succédaient dans le lieu même une chapelle, une église, un monastère1, afin de greffer, pour ainsi dire, la nouvelle foi sur les habitudes du passé. Sa seule vue frappait de stupeur les polythéistes, et semblait les paralyser au milieu de leurs cérémonies. Un jour qu'il traversait les champs, il rencontra une troupe de gens qui promenaient sous un drap un objet qu'il ne vit pas. Croyant qu'il s'agissait d'une de ces processions que faisaient les paysans gaulois dans la campagne, pour la bénédiction des fruits de la terre, en portant

sucridemus banc arborem, tu ruentem cxcipc Sulp. Sev., Fit. S.

M art. 9.

4 Nam uhi fana dealruxerat, statim ibi aut ecdesias, aul monaMeria confttroebat. Sulp. Sev., rit. S. Mari. io.

leurs divinités recouvertes d'un voile blanc 1 , il étendit la main; et le cortège, en l'apercevant , s'arrêta comme pétrifié. L'évêque s'était trompé, ce n'étaient point des dieux qu'on promenait processionnellement , mais un mort que sa famille conduisait à sa dernière demeure. Ayant reconnu son erreur, il leva le charme , et le cortège reprit librement sa route.

Cette croisade contre l'idolâtrie, Martin ne la borna pas au territoire du siège de Tours ; il passa sur les diocèses voisins, et de proche en proche arriva dans Test jusqu'à Autun, dans le nord jusqu'à Chartres et Paris. Les grands évêques de ce siècle militant ne se laissaient point emprisonner par les limites d'une juridiction , mais se portaient sans scrupule partout où le cri de guerre les appelait : c'est ainsi qu'Hilaire était allé au delà des Alpes régenter les églises d'Italie; c'est encore ainsi qu'Ajnbroise vint disputer à Sirmium une élection épiscopale. L'exemple du destructeur d'idoles fructifia dans toute la Transalpine ; ce fut à qui l'imiterait , à qui s'armerait de la hache ou du marteau contre l'ancienne religion de l'État; ce ne furent plus, comme au temps de Constantin et de Constance, des émeutes que les troupes impériales auraient pu ré-

1 Quia esset Gallorum rusticû çonsuetudp simulacra dœmonum candido

tecta vclamine, misera per agros circumferre demenlia. Sulp. Set. , Fit. S. Mart.t g.

primer au nom du bon ordre , mais des actes personnels d'évèques et de .moines dont la répression était plus délicate pour un empereur chrétien. Les couvents de Martin servaient de pépinière à cette milice Rabatteurs de temples; et chaque moine s'y considérait comme un soldat.

, Valentinien s'accommodait mal de ce système qui poussait le gouvernement ou à sortir de la loi de liberté, ou à sévir contre des chrétiens pour protéger le paganisme. Martin eut de fréquents démêlés avec les magistrats; une fois aussi, qu'il courait à quelque expédition, monté sur un âne, des soldats le frappèrent à coups de bâton et le laissèrent pour mort Valentinien lui-même refusa de le recevoir dans son palais , à Trêves , où quelques affaires l'avaient amené; et l'évèque de Tours fut obligé de recourir à une intervention miraculeuse pour forcer le cabinet impérial Justine, toute gonflée de râneunes ariennes, avait soin d'entretenir les répugnances de son mari ; mais la mort de Valentinien changea tout , et Martin devint en Gaule ce qu'était Ambroise en Italie. Le silence que Gratien garda sur les opérations des démolisseurs passa pour un consentement tacite. Enhardie par là , la guerre marcha avec plus d'ensemble et de rapidité :

on étalait sous les yeux du jeune prince chaque

1 Sulp. Sev., DiaL a, 4.

1 Sulp. Sev., Dial. a , 6.

nouvelle violation de la loi civile comme un triomphe que lui devait la foi ; et ses oreilles étaient rebattues des mots fameux de Firmicus Maternus aux fils de Constantin : « Très -sacrés Empereurs, en- « levez - nous , balayez - nous tout cela : vous le « pouvez sans danger ni crainte 1 ! »

Les choses en étaient là quand tout à coup un rescrit , daté du mois d'août 38a, ordonna que Tautel de la Victoire serait enlevé du lieu où le sénat de Rome tenait ses séances ; que les anciennes concessions et les revenus affectés par l'État à l'entretien des temples rentreraient dans le domaine impérial , le public n'étant point tenu de payer des superstitions criminelles ; que les immunités et exemptions attribuées au clergé païen cesseraient désormais ; qu'il en serait de même des prérogatives des Vestales, lesquelles seraient privées en outre du droit de recevoir des legs immobiliers \ C'était frapper le paganisme romain au plus profond du cœur, dans le point où pour lui s'était réfugiée la vie, où la politique venait le raffermir contre le délaissement des croyances. Le christianisme éteignait le feu de Vesta allumé dans le berceau de Rome ; il chassait comme des folles impures ces altières patriciennes que leur chasteté , devenue jusque dans les lois un objet de risée , égalait jadis aux consuls ; il posait

1 Tollite, tollite fecuri... Fini». Malern., êt Err. profan. rrt., p. 33. • Symm. , Epist. x, 54. — Cod. Theod., I. 16, t. io, I. ao.

466 CHAPITRE ÏX.

enfin une main profane sur la Victoire , cette dernière des divinités que Rome devait renier. Dans la curie Julienne , où le sénat tenait ses séances , existait un autel surmonté d'une statue de cette déesse, conquise sur lesTarentins au temps de la république. Auguste l'avait orné des plus riches dépouilles de l'Égypte. Chaque sénateur , en entrant, brûlait un grain d'encens aux pieds de la « Vierge gardienne de l'Empire » , comme disaient les poètes1; et l'assemblée prêtait devant elle serment de fidélité aux Césars a. Constance, en 357, avait fait retirer cet autel pour des motifs qui n'avaient rien de religieux 3 ; Julien s'était empressé de le rétablir; Gratien maintenant voulait l'enlever pour toujours. Le sénat, hors de lui, fit partir pour Milan, où se trouvait l'empereur, une députation composée de ses plus illustres membres professant le polythéisme. Mais le sénat de Rome n'était plus tout entier païen; il s'était glissé dans son sein une minorité chrétienne , et , comme toutes les minorités , celle-ci était ardente , exclusive : elle fit remettre au prince , par l'intermédiaire de l'évêque de Rome, une protestation contre la démarche de la majorité. La majorité parlait au nom de la poli-

1 Custos imperii virgo... Oaudian., tt. Cons, Stilie. v. ao6. * Claudiao., vi. Cons. Honor. v. 5q8.

" On croit que c'était pour le transporter à Coostantinople , commo son père avait fait des statues et des monuments les plus renommés.

CHAPITRE ÏX. 467 tique > ia minorité au nom de la liberté religieuse qui ne permettait pas qu'il existât un autel païen là où siégeaient des chrétiens l. L'empereur, qui laissait briser à coups de marteau les temples des Gaules , jugea que la minorité avait raison.

Il reçut froidement les députés; il refusa même de s'expliquer avec eux \ Dans le but de fortifier leurs paroles et d'émouvoir le cœur de leur souverain pontife (car les empereurs chrétiens n'avaient point cessé de prendre ce titre), ils apportaient la robe pontificale pour lui en donner Y investiture; mais Gratien les repoussa dédaigneusement « Ce « vêtement, dit-il, ne convient point à un chrétien 3. » Les sénateurs se retirèrent la douleur dans l'âme. On assure qu'à leur sortie du palais, l'un d'eux, jouant sur les mots qui désignaient en latin le souverain pontificat , dit à ses collègues : « Puisque « Gratien ne veut pas être pontifex maxirnus, « Maximus sera pontife 4. » Magnus Glémens Maximus était un général entreprenant , adroit, ambitieux, qui commandait File de Bretagne avec une forte armée destinée à la couvrir contre les attaques maintenant continues des Pietés et des Scots. Cette

* Ambros., Ep, nt p. 195. — Symm., Ep. x, 54.

* Syroin. Epis t. y 54.

3 AftiirtfoaTo rh* atnjoiv, iôfturov itvoci Xpttmatvâ rh <r/.raa veat'ca?. Zosim., iv, c. 37.

* Et fi* poserai w©vn'?t$ ô PaatXtù; evcuaÇsaôai , Tamara fiwiT» m*- TtçiÇ Mai;i(icç. Zosim., iv, c. 3;.

armée, comme celles des Gaules, était mal disposée pour Gratien, que Ton accusait de préférer les Barbares aux troupes romaines, et qui s'était donné une garde composée d'Alains x. Il fallait peu de chose , tout le monde le sentait, pour que les mécontentements militaires mêlés aux mécontentements religieux éclatassent comme un orage sur la tète de l'empereur; et Maxime n'était pas si discret qu'on ne pût prophétiser sur lui presque à coup sûr. . Quelques mois au plus s'écoulèrent, et il fut proclamé Auguste par les soldats de Bretagne. Passant aussitôt la mer, il vint débarquer à l'embouchure du Rhin avec ses légions grossies d'une foule de volontaires à qui il promettait des concessions de terrain en Gaule , ce qu'on n'accordait qu'à des soldats vétérans. Ils s'enrôlèrent en tel nombre , au dire des historiens bretons, que toute la jeunesse sembia partie 2. Après la guerre , Maxime les établit sur cette pointe de l'Armorique qu'on appelait la Cornedes-Gaules 3, et que ces étrangers choisirent probablement parce qu'ils y retrouvaient , mieux conservés que dans le reste de la province, des habitudes et un idiome identiques à ceux de leur patrie 4. Voici

4 Nam dum exercitum ncgligeret, et paucos ex Alaois, quos ingenti auro ad se transtulerat, anteferret vetcri acRoraano militi... Aur. Vict. Ejnt, 47, 1 Tota florida juTentutis alacrilate spoliata Britannia. Bed., 1, îa.

* Cornu Galliae, Cornu Galliarum, Cornouailles.

* On peut consulter là^cssus l'introduction dé mon WstoirtJes Gantes, 1. 1, p. ex, exi et suiv.,3e édition, Paris 1845.

ce que rapportent les traditions nationales de l'île de Bretagne , traditions mêlées de trop de fables pour qu'on les puisse accepter sans de bien grandes restrictions. Suivant elles, ces Bretons colonisés auraient servi de noyau aux émigrations postérieures qui , peuplant de proche en proche toute Tétendue de ce canton, lui firent donner le nom de Petite-Bretagne i ou de Bretagne armoricaine

Le débat ne dura que cinq jours entre Maxime et Gratien , les légions et les provinces gauloises passant Tune après l'autre sous les drapeaux du nouveau venu. Gratien , battu à Paris dans la personne de ses généraux , se dirigea sur Lyon accompagné de trois cents cavaliers, seule troupe qui lui restât fidèle a[; mais Andragathius, maître de la cavalerie de Maxime, se lança à sa poursuite avec quelques hommes , et l'atteignit au moment où il traversait une rivière , probablement la Saône , à peu de distance de cette ville 3. Andragathius qui voulait le prendre, et le prendre vivant, lui dépécha un soldat chargé de lui dire que l'impératrice Léta arrivait en litière : c'était une seconde femme que le jeune empereur avait épousée depuis quelques

1 Minor BriUonia ; Britaniii super Ligerim siti ; Britooes Aremorici. * Zosim. , iv, c. 38. — Aurel. Vict. , Epit. 47. — On»., vu, 34. — Prosp., Chron. — Marcel., Citron,

5 tiravri tm paoïXtï «pô Aw^gOyw tt; ev retXXîa itotojaÔv txtvcvTt. Socr., v, ti.

mois seulement et qu'il aimait avec tendresse. A cette nouvelle, il revient sur ses pas; il s'approche, le cœur tout ému, d'une litière que des soldats entouraient ; mais au lieu de sa femme , il en voit descendre Andragathius qui le fait garrotter et le transporte à Lyon dans cette prison ambulante l. Il paraît que Maxime donna plus tard Tordre de le tuer, et que le malheureux lutta longtemps contre ses assassins; car on montrait sur les murailles de sa chambre, l'empreinte de ses mains ensanglantées , comme s'il eût voulu s'y cramponner tandis que le fer cherchait sa poitrine. On raconta que le dernier mot sorti de sa bouche avait été le nom d' Ambroise : était-ce souvenir ou reproche ?

Maxime , né en Espagne , catholique baptisé depuis peu , et époux d'une femme très-catholique , n'avait point été l'instrument d'une conspiration païenne, mais les païens le favorisèrent dans son entreprise, parce qu'ils désiraient avant toute chose le châtiment de Gratien, et que tout autre, quel qu'il fût, leur valait mieux que le pupille d' Ambroise. Dans cette situation , le nouvel Auguste dut se garder de rompre avec le clergé chrétien ; il chercha au contraire à l'apaiser, en appelant près de lui les évêques et les consultant sur tout , tandis qu'il amusait les polythéistes par de vagues pro-

fàp i*roû çtpsTpct» Àv$pa7*0toç... Socr.,v, xi.

messes. Ces avances, ces faveurs , cette reconnaissance de leur force, venant d'un usurpateur qui devait beaucoup au paganisme, chatouillaient la vanité des évêques gaulois , qui se pressèrent à sa cour1, sauf un petit nombre. Quant à Ambroise , que ses antécédents plaçaient dans une situation toute particulière , il refusa de communiquer avec Maxime , mais il ne s'éleva point contre lui 5 il accepta même le rôle de médiateur entre l'usurpateur et le jeune Valentinien, qui s offrait à le reconnaître pour souverain des Gaules , de l'Espagne et de la Bretagne, à la condition que lui-même ne serait point troublé dans la possession de l'Italie \ Maxime avait cru la guerre inévitable, et se préparait à la commencer ; mais la proposition du jeune Valentinien le fit réfléchir. Il l'agréa par la pensée surtout qu'elle enlevait à Théodose toute raison ou tout prétexte de mauvais vouloir. Mais l'arrangement ne plut point au sénat de Rome, en ça qu'il laissait la direction du gouvernement de, l'Italie entre les mains d' Ambroise qui devenait par là le tuteur de Valentinien , comme il l'avait été de Gratien. A la vérité , cette tutelle était menacée de bien des orages par la violence de Justine * ches* qui la haine religieuse étouffait la reconnaissance poli-

• Sulp. Hist. saer., n, 6a ; rit. 3. Ififrf.y a» | Dki; »> 7 ? 3, ii. —Cf. Oros., vu, 34.

a Ambros. , Eput. 56, p. 319, 3ao *, Div. p. 109. — Cf. Ttflem., Hist, ece.t x.

tique , et qui eût sacrifié à son fanatisme arien jusqu'à la pourpre de son fils. Entrée en lutte ouverte avec Ambroise pour la possession d'une basilique qu'elle voulait attribuer aux ariens de Milan, elle appela à son aide la force matérielle , Ambroise la force morale. Des soldats assaillirent l'évêque au pied de l'autel; mais celui-ci , sous l'inviolabilité de sa faiblesse même , désarma les soldats , prêcha contre la nouvelle Jésabel 1 , et établit les droits de l'Église en face du gouvernement temporel dans des formules nettes et précises qui frayèrent la route aux théories des Boniface et des Grégoire*. C'était du sein du clergé catholique , luttant contre les empereurs chrétiens, que sortaient, depuis un demi-siècle, ces déclarations qui ébranlaient assuré» ment l'empire dans des jours où il avait besoin d'unité , mais qui du moins ramenaient l'indépendance dans le monde et la dignité dans le cœur

Cependant Maxime , au nord des Alpes , n'était guère plus tranquille que Valentinien au midi : il avait aussi ses difficultés théologiques, et celles-là furent plus graves puisqu'elles firent répandre du sang. Voici en peu de mots ce qui les avait occasionnées. Dans les dernières années de Gratien, vers 38o, une hérésie importante avait éclaté en Espagne.

• Ambras., Epist. 14, p. ao8.

> Ambra».., Db.k., x, p. 99.

Des Gnostiques, chassés d'Égypte, étaient venus, sous la conduite d'un certain Marcus , y fonder une

petite église qui compta de prime abord dans ses rangs des personnages , hommes et femmes , de haute distinction, et qui prit pour chef Priscillianus, noble espagnol , riche , instruit , éloquent , entouré en outre des dehors dune vertu rigide ".Tout ce qu'on avait dit des gnostiques dans les deux premiers siècles de l'Église, tout ce qu'on disait actuellement des manichéens , se résumait dans les accusations qui s'élevèrent contre l'église de Priscillien : on reprocha à ces sectaires le même mélange d'ascétisme et de débauche ; les abstinences et les pratiques austères , jointes à la licence morale la plus effrénée. L'inviolable secret, dont ils s'enveloppaient, donnait carrière à toutes les imputations et à toutes les craintes3. Priscillien, non moins généreux que riche , mettait sa fortune au service de sa doctrine, mais ce n'était là que la moindre de ses séductions , et l'histoire le représente comme un chef de secte irrésistible ; les femmes d'ailleurs accouraient en foule à une église qui leur reconnaissait les pouvoirs du sacerdoce. Deux évêques s'y affilièrent; Priscillien fut ordonné par eux au siège d'Avila.

Un concile , tenu à Saragosse , où assistèrent douze évêques gaulois, anathématisa les priscillia-

1 Sulp. Sev., But, tacr.y u, 6a.

* Sulp. Sev,, Hitt, tacr.% «. — Cf., t. ude cette histoire, c. 5.

nistes, qui se tinrent alors dans l'ombre ou se dispersèrent Les plus importants, leur chef en tête, vinrent en Gaule , s'établir à Eause 1 , puis à Bordeaux, malgré tous les efforts de l'évéque. Ils y séduisirent la veuve et la fille du célèbre avocat Delphidius , dont nous avons parlé sous le règne de Julien : la veuve se nommait Eukhrocia et la fille Procula. Celle-ci était belle , celle-là riche; elles reçurent les sectaires dans leur maison de campagne , qui devint un rendez -vous de débauches mystiques. Le bruit se répandit même que Procula, devenue la maîtresse de Priscillien , avait eu recours à un avortement pour cacher sa honte a. La police des Gaules était en émoi, et Ton s'attendait à des mesures vigoureuses de la part de Gratien; mais tout se vendait à la cour du jeune empereur : au heu d'un arrêt de bannissement , on vit paraître un rescrit impérial qui renvoyait les sectaires triomphants en Espagne, et les restaurait dans leurs églises3. En attendant, ils avaient semé en Aquitaine une moisson qui fructifiait à merveille , et de la vallée de la Garonne gagnait de proche en

1 In agro Euchroci» aliquantisper morati.... turpi saae pudibundoque comiUtu cum uxoribus atque alicnis eliam fœminis. Sulp. Sev., Hht. sacr., n, 63.

* Dcqua Procula fuit tu sermotie hominum, PrisciUiani stupro gravidam partuw sibi graminibus abaisse. Sulp. Sev., Hùt. sacr., n, 63.

* On peut consulter la-dessus le deuxième volume de cette histoire , chap. wf pag. aao et suivantes.

proche celle du Rhône, où le terrain était préparé, car cette hérésie ressemblait beaucoup à celle d'un autre Marcus, introduite à Lyon vers 180, et vigoureusement combattue alors par Irénée. Chose remarquable, le levain des doctrines gnostiques ne fut jamais étouffé complètement dans .cette partie de la Gaule; on l'y voit reparaître par intervalles : il fermente au fond de toutes les hérésies qui infestèrent , au moyen âge , les vallées du Languedoc et de l'Albigeois.

Gratien étant mort sur ces entrefaites , Maxime , désireux de donner des gages de son zèle pour l'orthodoxie, fit saisir en Espagne Priscillien et ses fauteurs , et les fit amener à Bordeaux 1 devant un concile qui allait les condamner , quand l'évêque d'Aquila récusa ses juges et en appela au prince. Les juges pouvaient passer outre ou renvoyer l'affaire à un autre concile , puisqu'on les suspectait : ils ne firent ni l'un ni l'autre , et le prétoire des Gaules se trouva saisi d'une question toute ecclésiastique. Deux évéques espagnols, Idacius et Ithacius, se portant .personnellement accusateurs, vinrent poursuivre la mort des prévenus au tribunal du prétoire de Trêves , avec une animosité que réprouvaient tous les sentiments chrétiens. Idacius ,

1 Quibus permotus imperator, datis ad pnefectum Galliarum atque vicarium Mispaniarum lilteris, omncs otnuino quos labes alla, involverat , deduci ad synodum Burdegalcosem jubet. Sulp. Sev„ Bist. sacr.p u, 63.

homme érudit, auteur d'une chronique que nous avons encore, était, à ce qu'il parait, un fanatique dur et obstiné ; mais l'orthodoxie avait rencontré dans Ithacius un patron d'une tout autre nature ; un prêtre joyeux, effronté, gourmand, ami des plaisirs et du luxe *. Bien manger et vivre gaiement paraissait à ce champion d'ailleurs intraitable des bonnes doctrines, une condition essentielle de l'orthodoxie , et tout homme grave , sobre , mesuré , était aussitôt à ses yeux suspect de priscilhanisme. C'était lui surtout qui voulait du sang; et comme les opinions extrêmes pèsent toujours d'un grand poids sur les esprits vulgaires ou faux , Ithacius trouva beaucoup de partisans parmi les évêques des Gaules. Il y trouva aussi de généreux contradicteurs, à la tête desquels se plaça Martin. Désapprouvant l'immixtion de la justice temporelle au jugement d'une hérésie , et regardant comme un crime de frapper de mort des gens égarés à qui suffisaient les censures ecclésiastiques9, Martin vint à Trêves, pendant l'instruction , pour modérer la rigueur de la sentence, et, en même temps, pour demander la grâce de quelques prisonniers politiques, anciens

1 Fuit eoim audax , loquax, impudens, iwnptiiMiu, ventri et gui* phirimum impartiens. Sulp. Sev., But, iacr.% u, 64.

2 Maximum orare, ut sanguine iufelicium abstineret : salis supeique sutficere, ut cpiscopali sentenlia judicati, ecclcsiis pellerentur. Sulp. Se»., Hist. sacr.t 11, 64.

serviteurs ou amis de Gratien. L'arrivée de cet homme respecté fut un événement dans le procès ; mais Itbacius , avec une audace incroyable » le prit lui-même à partie ; et comme la simplicité, le jeûne, l'abstinence, comptaient parmi les vertus de l'évêque de Tours, l'Espagnol l'accusa de n'être lui-même qu'un priscillianiste déguisé *. Maxime eut égard aux remontrances de Martin, tant que celui-ci resta à Trêves; mais il avait à peine mis le pied hors des portes que le préfet du prétoire reprenait l'instruction suspendue. Priscillien , Eukhrocia, plusieurs prêtres et diacres furent condamnés au dernier supplice et exécutés; d'autres furent bannis dans différentes contrées. L'arrêt émané de la justice impériale parut au peuple un signal de persécution et de meurtre. 11 y avait à Bordeaux une femme nommée Urbica , affiliée à cette secte , qui dogmatisait et cherchait à faire des prosélytes : elle fut lapidée dans line émeute \ Sur plusieurs points de l'Aquitaine les priscillianistes eurent leurs martyrs; mais le sang versé, loin d'éteindre l'incendie de leur doctrine, ne fit que l'animer davantage.

A cette nouvelle, Martin se remit en route pour Trêves. Déjà plusieurs évêques du nord des Gaules, devançant T effet de son indignation , avaient dé-

• Su!p. Se*., Hist. sacr.t n, 6i.

• Burdigalic qtuedam Pmcilliani ditcipul». nominelTrbica... per scditiontm \ulpi lapidibus cxstinrta est. Proap. Aquil., Citron.

478 CHAPTTRÉ IX.

claré qu'ils se séparaient de la communion d'Ithacius et des autres évêques qui avaient trempé leurs mains dans le sang. Ceux-ci ne manquèrent pas de défenseurs, car les condamner, c'était condamner Maxime; et bientôt le clergé gaulois se divisa en deux camps, où les partisans d'Ithacius, leslthaciens comme on disait, formèrent la majorité *. Le siège épiscopal de Trêves se trouvant alors vacant, beaucoup d' évêques étaient venus assister à l'élection du titulaire de cette grande métropole et participer à son ordination. Maxime, saisissant l'occasion, forma en synode ces prélats qu'il avait sous la main , et leur déféra l'examen de la conduite d'tthacius, qui fut, comme on devait s'y attendre, proclamé innocent. Ceci se passait au moment où Martin annonça sa prochaine arrivée. L'autorité de cet évèque était assez forte pour balancer dans l'opinion de toute la Gaule la décision d'un synode, aussi le parti dlthacius conçut de vives alarmes : les évêques supplièrent l'empereur d'interdire à leur collègue l'entrée de la ville ; et des officiers partirent à sa rencontre pour lui signifier qu'il n'irait pas plus avant , s'il ne s'engageait à conserver la paix avec le concile. « Je promets, dit Martin, de garder toujours la paix « de Jésus-Christ 1 ; » et l'on n'osa pas le retenir.

1 Plus adversum paucos benc consulentes. Sulp. Sev., H ut. it, 66.

2 Quos ille cûllide frustra lus, profitetur&e cum pace Christîesseventurum. Sulp. SeT., Dial. m, i5.

Entré le soir, il passa la nuit en prières dans l'église, et le lendemain il se rendit au palais.

Son précédent voyage à Trêves n'avait été qu'un long triomphe de Tépiscopat sur la pourpre impériale. Martin avait vu la cour à ses pieds, et tous ces grands officiers , qui pesaient dans leurs mains les destinées de la Gaule , trop heureux d'obtenir une parole ou un regard de l'évêque. Maxime lui-même était descendu jusqu'à se justifier près de lui de son usurpation , en rejetant la faute sur les soldats et jurant que Gratien avait été tué malgré ses ordres; car Martin lui avait dit, avec la sainte liberté d'un apôtre, qu'il ne communiquerait pas avec l'homicide *. Ce ne fut qu'après ces explications que Martin consentit à manger à la table impériale. L'empereur l'avait fait placer à sa droite ; et lorsqu'au milieu du repas l'échanson était venu, selon la coutume , lui présenter la coupe pour qu'il y bût le premier, le prince avait fait signe qu'on la donnât d'abord à Martin pour la prendre ensuite de ses mains *. L'évêque, après y avoir bu, avait passé la coupe à son prêtre : trait d'orgueil sacerdotal , d'autant plus éclatant3 que celui de qui il venait avait

1 De mcnsa ejas participera esse non posse qui duos imperatores unum regno, alterum vita expolisset. Sulp. Sev., Fit. S. Mari. a3.

* Il le sanclo admodum episcopo potiùs dari jubet, cxspectans atque ambiena ut ab illins dextera poculmn sumeret. Sulp. Ser., VU. S. Mort. a3.

3 Quod factura Imperator, omnesque qui tune aderant, ita admirai, sutit, ut hoc ipsum «s, b quo contempti fueraut, placer*. Solp. Se?., Fit. S. M art. a3.

été surnommé X humble et le pauvre. L'impératrice, attentive à ses moindres paroles , sollicitait l'honneur de Favoir près d'elle , et recevait ses exhortations en répandant des larmes de joie. Elle voulut aussi qu'il mangeât chez elle , apprêta elle-même les mets, lui donna à laver, et se tint debout près de lui comme sa servante1, recueillant tous les mots qui sortaient de sa bouche, et remplissant à la fois le rôle de Marthe et celui de Marie au festin de l'Évangile ».

Cette fois, Martin ne trouva pas le même accueil ; l'empereur lui fit attendre longtemps son audience , puis, s' enveloppant dans de vagues excuses, s'efforça d'échapper à une nouvelle demande de l'évêque de Tours. Martin était indigné au fond du cœur, mais la charité étouffait en lui la colère. En effet, l'exécution de Priscillien et de ses compagnons n'avait été qu'un premier acte de ce drame sanglant que d'autres actes allaient compléter; un nouveau procès s'instruisait en Espagne ; les prisons se remplissaient de prévenus à qui sans doute on réservait le sort des condamnés de Trêves. Martin était venu surtout plaider pour eux ; et il ne voulait pas quitter Maxime qu'ils n'eussent été élargis, ou du moins renvoyés devant la justice ecclésiastique. Maxime ne

» Rtgina servitit et minislravit... edenti asti Ut, nou cum epulante d»ctibtrit. Su I p. Se?., VU. S. Mari., xi, 7.

» Ministwit ni Martha, ei oudivit ut Maria. 8ulp. Ser., itid.

promettait rien, et de son coté, il insistait pour que l'évéquede Tours communiquât avec les évêques du synode. Les choses traînaient ainsi en longueur, quand les Ithaciens vinrent au palais dénoncer Martin comme un fauteur de F hérésie 1 et un tyran qui voulait s'établir juge au-dessus des évêques, au-dessus de l'empereur lui-même. Fortifié par cette démarche, celui-ci ne crut plus avoir de ménagements à garder; il menaça Martin, et fit partir sur-le-champ pour l'Espagne des tribuns chargés de juger et de faire exécuter les priscillianistes. Au milieu de la nuit, l'évèque de Tours fut informé de ce départ : il se lève aussitôt , court au palais , et promet à l'empereur de communiquer dès le lendemain avec le concile, s'il envoyait contre-ordre*. Le lendemain, devait se célébrer l'ordination du nouveau titulaire du siège de Trêves; Martin s'y rendit, prit place parmi les évêques; puis quitta la ville pour n'y plus rentrer. A trois lieues de là, comme il traversait avec ses compagnons de voyage les grandes forêts qui bordent encore aujourd'hui la rivière de Sour, son cœur défaillit : se retirant à l'écart, il donna carrière à ses larmes. Il emportait avec lui, de cette journée funeste, comme

1 Illum jam non defensorem hœreticorum ess«, sed vindicem. Sulp. Ser. f Dial. m, i5.

* Quod ubi Martino compcrtum jam noclis lempore est, palatium irrumpit, *pond«t, ti parreretur, ne commumcaturum. Sulp. Sev.f Dial. m, i5.

Page 1