LIVRE IL — CHAPITRE IL
siècle, une longue tirade sur les morts glorieuses du champ de bataille \ ce souvenir était resté gravé en traits sombres dans beaucoup d'esprits. Au reste, celte disposition à l'inquiétude ne trouva que trop d'aliments dans le spectacle que présentait alors la province transalpine.
11 y avait dix-neuf ans à peu près que la Gaule n'avait été visitée par le chef de l'Empire : Caracalla avait passé les deux dernières années de son règne en Orient; Macrin n'avait pas quitté la Syrie; Élagabal, depuis son arrivée en Europe, s'était tenu constamment au midi des Alpes; Alexandre lui-même avait assez oublié cette province importante pour n'y point mettre le pied pendant les treize années qu'il avait déjà régné. La Gaule, que son malheur actael aigrissait, avait fini par se croire disgraciée aux yeux des princes de la maison de Sévère, et elle ne dissimulait plus une haine qu'elle ne jugeait que tiop légitime.
L'empressement, bien giand sans doute, qu'avait montré Alexandre à quitter l'Asie, à ramener son armée de l'extrémité opposée du monde romain, n'elTaçait point les pré\ entions invétérées, ne contre-balançait point les vieux sentiments de rancune : c'était toujours, pour la masse de la population gauloise, un Syrien et un petit-neveu de Sévère. On épiait ses gestes et sa contenance ; ses moindres actions, ses moindres paroles devenaient aussitôt l'objet d'interprétations perfides. Les Germains s'étaient déjà retirés dans leurs villages, où l'empei'eur se disposait à les attaquer ; mais le prince préparait-il la campagne avec une sage lenteur, on disait
1. Primo lœtatus est quod sibi inortem bellicam et iniperatoriam r.rederet immincre : deiiide disputavit ostenditqiic optimos quosque violenta morte consumptos. Lamprid., Alex., l.'fU.
154 HlSrOIHE DE LA GAULE.
qu'il avait peur de la guerre; envoyait-il au delà de la frontière des gens chargés d'observer l'ennemi, on criait l)ien haut qu'il voulail acheter la paix S qu'il allait priver les légions rhénanes el la Gaule des justes représailles sur lesquelles elles avaient compté. « Élait-ce un " empereur, disail-on, était-ce un homme que ce prince « en état de minorité perpétuelle-, cet Auguste en puisci sance de mère, qui n'avait appris de la sienne qu'à « thésauriser avec les sueurs des provinciaux ^ et à « craindre l'ennemi? » Un propos inventé à plaisir; ou peut-être échappé à Mammée dans un moment de dépit, porta l'irritation au comhle. On fit courir le bruit que, mécontente des Gaulois, elle projetait d'abandonner le pays à ses propres forces et de retourner avec son fils en Orient''; que plusieurs fois la menace en était sortie de sa bouche. A ces imputations, les esprits s'exaltaient ; on s'irritait, on opposait la menace à la menace; et plus d'une voix répétait sans doute ces paroles qui avaient jadis suscité un compétiteur à Sévère : « ÎN'est-il pas Inen u temps que la Gaule ait aussi son empereur^? »
L'effervescence n'était pas moindre à Tinlérieur des
1. Hciodien, si défavorable prosquo. toujours à l'empereur Alexandre, semblerait s'être complu à recueillir ces bruits : Alexander pacem fœderaque potius ab illis emercari, qoam periclitari belle tendobat. vr,
i. Vulgo obtrectabant Alexandre, quod sub rnatris auctoritate adlutc esset; niliilque non ex arbitrio mulieris administraret, bellumqi e timide ac non viriliter gereret. Herodian., vi, 140.