LIVRE n.— CHAPITRE II
camps du Rhin, où les passions du dehors arrivaient avec un redoublement de violence, où des griefs militaires venaient s'ajouter aux autres pour les envenimer. Alexandre avait amené avec lui les meilleurs corps de l'armée d'Orient, et, dans le nombre, plusieurs légions composées d'Asiatiques, que flattait le titre de compatriotes de l'empereur, et qui lui poilaient une vive afl'ection. Une surtout semblait l'entourer d'un dévouement sans limite, dévouement enthousiaste et presque religieux, qui a^ait pris naissance dans une circonstance trop remarquable pour que je n'en dise pas ici quelques mots.
C'<''tait la légion dont les quartiers étaient situés près d'Antioche, dans ce bourg de Daphné, si fameux alors par la mollesse de ses mœurs et la licence effrénée de ses fêtes. Chefs et soldats ne s'étaient que trop accoutumés à la vie de désordre qu'on y menait; et lorsque Alexandre, arrivé en Syrie au moment de la guerre de Perse, voulut remonter la discipline trop relâchée dans tout l'Orient, la légion de Daphné lui opposa une résistance qu'il fallut briser à tout prix. Il punit de mort plusieurs soldats coupables d'infraction aux règlements disciplinaires, et ordonna qu'ils subissent leur peine sous les yeux de leurs camarades, lui siégeant sur son tribunal, suivant la coutume des généraux romains. Mais, quand les condamnés parurent chargés de chaînes, des murmures se firent eidendre, et bientôt des cris menaranls : « Taisez-vous, dit Alexandre-, ai'rètez ces cris « qu'on vous a appris à pousser contre l'ennemi et non « contre votj-e empereur, qui tire l'ai'gent des provinces « pour vous nourrir, vous vêtir et vous einichir*. Pre-
1. Certc caiiipiddcton's vpstri liane (vocoin) vos docuoinint contra
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« nez garde (jue je no vous casse; et i)ciil-(''li(' encore « trouverai-je ce châtiment trop doux poui' \ous. » De nouveaux cris accueillirent ces paroles; et lesléj-ioniiaires, agitant leurs armes, semblaient prêts à se porter aux derniers excèsS quand l'inlrépide jeune homme, élevant la voix, prononça avec fermeté la formule sacramenlelh» du licenciement : « Bourgeois, déposez vos armes, et retii-ez- (( vous-. » La tradition du vieil honneur militaire n'avait pas encore péri dans ces armées corrompues pourtant, comme à plaisir, par lant de mauvais princes ; et l'on vit se renouveler le spectacle qu'avait donné, près de trois siècles auparavant, une légion révoltée du premier César, le spectacle d'un de ces repentirs glorieux qui grandissaient le soldat romain par ses propres taules. Surprise et comme liors d'elle-même, la légion de Daplmé obéit; elle vint, dans un morne silence, déposer au milieu du camp son aigle, ses armes, ses insignes; puis elle les ledemanda avec des marques de profond désespoir. Pendant ircnle jours, ces hommes rudes et ^ioleuts épuisèrent auprès de l'empereur fout ce que la prière a de plus soumis, lout ce qu'un repentir sincère a de plus touchant. Alexandre ])ut enlin céder sans faihlesse^; mais la légion reconstiUn'e se dé\oua pour jamais à lui ; elle ne le (piilla point i)endant la guerre de Perse, où elle fit des i)rodiges de valeur; et elle était destinée à lui donner en Gaule un dernier, mais éclatant témoignage de sa tidélilé.
l'crsas cmittere, non contra ouni qui acceptani a proviiicialibus aunonam, ([ui vestem, qui stipendia vobis attribuit. Lamprid., Alex., 133.
1. Quum vebementius frenierent, ferro qunque minarentur. Id., ibid.
i. Quirites, discedite atque arma deponite. Id., ibid.