LIVRE VI. —CHAPITRE III
A deux milles du camp, sur la route qu'il fallait suivre 54 pour se rendre au quartier de Q. Cicéron, se trouvait une vaste forêt : avertis de la résolution des généraux romains par le tumulte et le mouvement des préparatifs, les Éburons s'y étaient portés pendant la nuit, et, partagés en deux troupes, ils occupaient à droite et à gauche les hauteurs d'une vallée étroite et profonde. Ils attendirent, pour se montrer, que la presque totalité de la colonne ennemie fût engagée dans le vallon ;. ils poussèrent alors un grand cri, et l'une de leurs troupes arrêta l'avantgarde, tandis que l'autre chargea le corps de bataille. A cette attaque qu'il n'avait pas prévue, Titurius se trouble, il court çà et là pour ranger ses troupes. Cotta, avec plus de sang-froid, adopte le seul parti qui lui reste, il ordonne d'abandonner les bagages et de se former en ordre circulaire. Toute sage qu'elle était, cette mesure lui tourna à mal. Elle releva la confiance des Gaulois, en diminuant celle des Romains; elle eut encore cela de funeste, que les légionnaires, quittant leurs enseignes, coururent de toutes parts aux équipages pour sauver ce qu'ils possédaient de plus précieux. D'un bout à l'autre de la ligne romaine, on ne voyait que trouble et désordre, on n'entendait que cris et gémissements. Bien différente était l'armée gauloise : Ambiorix avait fait publier parmi les siens, sous les menaces les plus terribles, « que chacun eût à « garder son rang; tout ce bagage des Romains, disait- « il, appartenait déjà aux Gaulois, mais nul ne devait y « toucher qu'après la bataille1. »
Les Romains se rallièrent bientôt : égaux en nombre aux Gaulois, et n'ayant de salut que dans leur épée, ils
1. Illorum esse prœdam, atque illis reservari quaecumque Romani reliquisseut. Cœs., Bell. Gall., v, 34.
M se battirent comme on pouvait l'attendre d'hommes désespérés; chaque lois qu'une cohorte se portait en avant, elle faisait un carnage affreux. Ambiorix alors recommanda aux siens de ne plus attaquer que de loin, à coups de flèches et de dards, el de céder toutes les fois qu'ils se verraient chargés. Celte tactique mit l'avantage du côté des Éburons, qui étaient armés à la légère et habiles à ce genre de combat. Dès qu'une cohorte ennemie sortait de la ligne, ils se retiraient devant elle; mais alors cette cohorte, ayant nécessairement les flancs découverts, recevait de tous côtés une grêle de traits; et quand elle voulait reprendre sa place sous les enseignes, pressée et par ceux qui ayantsemblé fuir revenaient aussitôt et par ceux qui l'assaillaient à droite et à gauche, elle se trouvait enveloppée, dans une complète impossibilité d'agir1. Le combat avait duré depuis le lever du soleil jusqu'à la huitième heure2 et les Romains, s'affaiblissant de moments en moments, perdaient enfin toute espérance. Sabinus, ayant aperçu de loin Ambiorix qui exhortait les siens sur le front de bataille, lui envoya son interprète, le priant de laisser la vie sauve à lui et à ses soldats3. « Si Sabinus veut traiter avec moi, répondit Ambiorix, « qu'il vienne; quanta ses soldats, c'est l'armée gauloise « qui doit prononcer sur leur sort; mais je ne désespère « pas de la fléchir. » Sabinus alors propose à Cotta de sortir de la mêlée et d'aller ensemble trouver Ambiorix; Cotta s'y refuse : Jamais, dit-il, je ne me livrerai à un «ennemi armé4! » Sabinus prend donc avec lui quelques tribuns et quelques centurions, et s'avance à travers les