LIVRE VIII. — CHAPITRE II
honteux qu'il était d'un tel ministre, mais n'osant pas 51 avouer hautement ses infamies. Tout annonçait à Licinius une chute et un châtiment prochain, lorsqu'il eut recours à un puissant moyen de justification. Il conduisit le prince dans le lieu secret où étaient renfermés les fruits de ses rapines : « Seigneur, lui dit-il, voilà ce « que j'ai amassé pour toi et pour le peuple romain, de « peur que les Gaulois, possesseurs de tant d'or, ne s'en « servissent contre vous; je l'ai conservé pour toi et je « te le remets1. » Auguste prit le trésor, et Licinius fut sauvé. Cette impunité accrut l'irritation à tel point, qu'un des plus notables citoyens de la Gaule forma le projet de tuer l'Empereur; il devait, au retour de ce dernier en Italie, l'accoster dans quelque endroit périlleux des Alpes, comme pour lui faire une demande, se jeter sur lui, et le pousser clans un précipice : il confessa depuis que la physionomie calme et sereine du Romain l'avait arrêté au moment même de l'exécution, et lui en avait enlevé le courage2.
Chargé de continuer le dénombrement, Drusus, beau- 12 fils de l'Empereur, jeune homme rempli de courage et de vertus brillantes, conduisit avec sagesse et douceur cette difficile opération ; il sut mériter l'affection de tous, et il en profita pour ramener vers son père les sentiments de la province. Afin d'imprimer à cette sorte de réconciliation 3 un caractère solennel, ineffaçable, sacré, il imagina de la faire concourir avec l'établissement du
1. 'EiUîuxviûsç toutoc, w ôsffTioTa, xat (msp <70Ù xaï Orcèp twv àX>,a>v Pujj.atwv r,8poiffa. Dio, liv, 21.
2. Vultu erat adeo tranquillo serenoque, ut quidam e primoribus Galliarum confessus sit inter suos eo se inhibitum ac remollitam quominus... Suet., Augast., 79.
3. Dio, uv, 32. — Tamaltas... compositus. Liv. epit., cxxxvn.
12 culte de Rome et d'Auguste, comme divinités tutélaires de la Gaule. L'assemblée générale des États, convoquée dans Lugdunum, vota à l'unanimité un autel et un sacerdoce aux nouveaux dieux1. Un temple magnifique leur fut construit à la pointe de la presqu'île, au confluent de la Saône et du Rhône ; et le nom des soixante principales cités chevelues fut gravé sur l'autel; ces cités furent en outre représentées alentour par soixante statues, au-dessus desquelles s'élevait la statue colossale de la Gaule2. L'Éduen C. Julius Vercundaridubius, pontife du nouveau sacerdoce des flamines augustales, célébra l'inauguration de ce temple3, au milieu d'un immense concours de peuple, et une fête annuelle y fut instituée à perpétuité4. Par une flatterie de plus, la Narbonnaise joignit au culte de l'Empereur celui de sa femme Livia- Julia-Augusta5. Il n'y eut guère de ville qui ne se signalât par son zèle religieux en l'honneur de Rome et des Augustes6. Dans les temples publics, dans les oratoires
9 particuliers, dans les bois sacrés 7, l'encens fuma , le sang des victimes et le vin coulèrent au nom du despote qui
1. T6 ts Ispôv ib àvaôîf/Ôsv Ô7cà 7tàvxwv •/.oivri twv ra).<XTwv Kaîcapi tu lîêaarw, 7tpô xaÛTY)? ÏSpuxat Trç; ttôXsw; (AovySovvou) èîù tt} c>v\j.êolri xwv 7-.ora[j.wv. Strab., 1. iv, p. 192.
2. "EtfTi os pw[j.6: à^i6),oyo; ÈTUYpacprjv e^cov xwv ë6vtov %' xôv àpi9u.ôv, xai Êixoveç xoOxwv iv.y.<Jio\) (iîa, xai à/Xoç a-s'ya;. Id. ibid.
3. Ara D. Caesari ad confiuentem Araris et Rhodani dedicata , sacerdote C. J. Vercundaridubio ;£duo. Liv. epit., cxxxvn. — Suet. Claud., 2.
— SACEHDOS. ROM. ET AUG. AD. ARAM. AD. CONFLUENTES. Grut., IllSCript.,
p. 13, num. i5, et passim.
4. Dio, liv, 32. — Suet., Claud. et Calig. — Juven., Sat., i, v. 44.
5. Dea Augusta Vocontiorum... Livia? Aug. Deae municipium. — Inscript, ap. B. Bouq., t. I, p. 137. — Cf. Hist. gén. du Languedoc, t. I, p. 108.