LIVRE V. — CHAPITRE III
déjoua, pendant plusieurs mois, toutes les tentatives des 100 coalisés pour l'amener à une affaire décisive, attendant * que leur patience se lassât et que leur ardeur s'amortît. Lorsqu'il vit, qu'en effet cette multitude ennuyée et découragée se dispersait déjà pour reprendre les travaux de la campagne, il sortit brusquement de ses marécages et vint présenter la bataille1. Des torrents de sang gaulois coulèrent dans cette journée mortelle à la Gaule ; elle eut pour théâtre le village d'Amagétobria2, situé, à ce qu'on croit, au confluent de la Saône et de l'Ognon.
Depuis sa victoire, Arioviste, devenu fier, cruel, impérieux, exerça sur tout l'est de la Gaule un despotisme sauvage 11 s'opposa à ce que les Séquanes restituassent aux Édues les otages qu'ils en avaient reçus autrefois et qui se trouvaient encore entre leurs mains; lui-même se fit livrer d'autres otages éduens, ainsi que les enfants des plus nobles familles séquanaises : au moindre accès de son humeur ombrageuse, il torturait ces infortunés, et quelquefois les faisait périr dans les supplices 3. Non content d'avoir enlevé aux Séquanes le tiers et la plus fertile portion de leur pays, il exigeait un nouveau tiers pour y transplanter de la Germanie vingt-cinq mille Harudes. Quoique un grand nombre de villes séquanaises fussent en son pouvoir, cet homme farouche n'avait rien changea la vie de ses forêts; il campait en plein air, promenant son armée de bois en bois, et ne connaissant
1. Desperantes jam de pugnaet dispersos subito adortum... vicisse. Cœs., Bell. Gall., i, 40.
2. Amagetobriga ou Amagetobria. J'ai suivi sur la détermination de ce lieu la conjecture de d'Anville (Notice de la Gaule, p. 60).
3. In eos omnia exempla cruciatus edere, si qua res non ad nutum aut ad voluntatem ejus facta sit. Cses., Bell. Gall., i, 31. — Gravissimum supplicium sumat. Id., ibid.
100 d'abri que la voûte du ciel et la tente de peaux du guerà rier germain. Au reste, il ne s'immisçait jamais dans les affaires domestiques des Gaulois, et les laissait librement se gouverner à leur guise, nommer ou déposer leurs magistrats, débattre entre eux leurs querelles politiques; il les traitait en tributaires plutôt qu'en sujets et en esclaves.
C3 Cependant Divitiac était arrivé à Rome. Admis à la faveur de parler devant le sénat, il exposa, par interprète, les malheurs de la nation éduenne, et déployant la pompe poétique et les brillantes figures de l'éloquence gauloise, il invoqua ce nom de frère, dont Rome daignait honorer son pays. Vainement les sénateurs lui permirent de s'asseoir, il voulut se tenir debout, à demi courbé sur son bouclier dans l'attitude du respect et de la prière1. Le sénat l' écouta avec hienveillance; mais, trop préoccupé des troubles civiis de l'Italie et des complots de Gatilina, il ne décida rien pour le moment. Le vergobret éduen resta à Rome, fréquentant la plus illustre société, et il sut y faire apprécier la finesse de son esprit, l'honnêteté de son âme et la douceur de son commerce. Là, il fit connaissance avec Cicéron, qui s'occupait déjà de son traité de la Divination. Le prêtre gaulois et le philosophe romain eurent sur cette haute matière de savantes conférences, qui laissèrent dans l'esprit du dernier une impression très-favorable aux druides et personnellement à Divitiac2. Transporté tout à coup dans ce centre de la civilisation et des arts, qu'il était fait
1. Princeps œduus in senatum venit, rem docuit : guum quittera oblato consessu, minus sibi vindicasset quum dabatur, scuto innixus peroravit. Eumen., Paneg. ad Constantin., 3.
'2. Cic, de Divinat., i, il.