LIVRE V. — CHAPITRE I
même à l'improviste, ont son armée taillée en pièces sur w les bords du Léman1 ; il resta sur le champ de bataille avec un de ses lieutenants, L. Pison, et les plus braves légionnaires2. En vain les débris des légions se retranchèrent dans leur camp, et cherchèrent à s'y défendre; Divicon les y força et ne leur laissa la vie qu'à des conditions si dures, que Rome, au temps de ses plus grands revers, ne les aAait subies qu'une fois ; il les obligea à livrer la moitié de leur équipement, à fournir des otages, enfin à passer sous le joug3. Les Romains se résignèrent atout ce qu'on voulut d'eux, et, le lieutenant C. Popilius à leur tête, ils se courbèrent sous les lances gauloises à la vue des remparts de Genève, non moins humiliés des regards de leurs sujets que des railleries de leurs ennemis.
Les hordes n'étaient pas moins heureuses au midi qu'au nord, et, tandis que Gassius succombait, Aurélius Scaurus, après avoir été témoin de la fuite de son armée, tombait prisonnier entre les mains des Kimris. Tant de succès enhardirent ces peuples-, ils résolurent de passer les Alpes à tout hasard, et d'aller saisir corps à corps cette république si fameuse et qu'ils avaient toujours trouvée si faible; leurs chefs, réunis en conseil, discutèrent le plan d'invasion et le sort qui devrait être fait à l'Italie. Ils agitèrent si l'Italie serait saccagée seulement ou partagée; si les Romains seraient réduits en esclavage ou exterminés jusqu'au dernier, afin que la race des Kimris et des Teutons peuplât seule la ville à
1. In finibus Allobrogum. Liv. epit., lxv. — Ad oceanum (lacum Lemanum). Oros., v, 15. — Cses., Bell. Gall., i, passim.
2. Cses., Bell. Gall., i, 12. — Liv. epit., lxv. — Oros., v, 15.
3. Obsidibus datis, etdimidia rerum omnium parte... Liv. epit., lxv. — Sul) jusum missi. Cses., Bell. Gall., i, 7, 12. — Oros., v, 15.
qui tant de contrées obéissaient1. Scaurus, chargé de chaînes, assistait, sous la tente du conseil, à cette délibération. Interrogé, par interprète sans doute, sur les forces de son pays, il s'exprima avec courage et dignité: il exalta la puissance de Rome, ses légions, son inébranlable constance, et sa fortune qui, pour s'être retirée d'elle un instant, ne l'avait point abandonnée. « Je vous « le conseille, osa-t-il leur dire, ne passez pas les Alpes, « ne mettez pas le pied en Italie, car ma patrie est in- « vincible 2 ! » Les paroles et le ton hardi du prisonnier offensèrent ce sénat sauvage; Boïorix, bouillant de colère, s'élança, l'épéeà la main, et perça Scaurus sur la place3. Les chefs se séparèrent cependant sans avoir rien décidé, soit que la fermeté du Romain eût réveillé leurs anciennes terreurs, soit qu'ils hésitassent à s'aventurer de l'autre côté des Alpes avant d'avoir soumis ou du moins gagné à leurs intérêts la province romaine de la Gaule. Ils s'arrêtèrent définitivement à ce dernier parti. Ce n'était pas sans une joie secrète que les Gaulois provinciaux avaient vu les défaites réitérées de leurs maîtres, et si les vainqueurs ne s'étaient pas montrés d'abord si cruels, nul doute que les sujets de Rome, s'associant à leurs succès, n'eussent secoué le joug et peutêtre tenté davantage. Mais les scènes déplorables dont la Gaule avait offert le spectacle épouvantaient ces peuples; quelque ardent que fût leur désir d'indépendance, la plupart ne pouvaient envisager de sang-froid une alliance
1. An cimbrice Romae loquendum? Quint., Declam. pro mil. Marii. — "Eywirav [j//;oajAOÙ y^ç éauxoùç ISpveiv, 7tpiv àvaorpÉ<{/ov<7i ty)V Pwpjv... Plut., in Mario, H.
2. Ne Alpes transirent, ïtaliam petituri... Romanos vinci non possc. Liv. epit., Lxvu.