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Histoire de la grande guerre des paysans

En 1845, dans une conversation que j’eus avec un grand écrivain, plus tard grand homme d’Etat, sur les précurseurs de la Révolution française, j’essayai de lui tracer un tableau succinct de la lutte sociale qui en Allemagne suivit la Réforme et précéda la Guerre de Trente ans.

— Cette Guerre des Paysans , comme vous l’appelez, me dit mon indulgent interlocuteur, est complètement inconnue en France. Vous devriez en recueillir et publier l’histoire. Je vous promets un succès réel.

Confiant dans cette parole encourageante, je me mis à l’œuvre.

11 existe en Allemagne plusieurs histoires spé-

ciales de la Guerre des Paysans , grandes et petites, notamment de Weber et de Bauer. Presque tous les auteurs d’histoires universelles, tels que Beker, Rottek et autres, en ont ébauché les figures principales.

Pourtant c’est au professeur Zimmerman que nous devons les documents les plus complets sur cette grande épopée sociale, et pour rendre à César ce qui lui appartient, c’est le roi de Wurtemberg actuel qui, en assurant une pension au jeune professeur, l’a mis à môme de fouiller pendant des années dans toutes les archives de la haute et de la basse Allemagne, afin de combler les lacunes qui existaient dans cette partie aussi intéressante qu’importante de l’histoire du progrès.

Mais M. Zimmerman a publié tous ces matériaux dans leur primitive originalité. Il en résulte que ce sont des documents historiques, des sources comme l’on dit, plutôt qu’une histoire de la Guerre des Paysans. Les quatre volumes du docte professeur contiennent, certes, des blocs d’histoire d’une grande valeur, mais ces blocs sont erratiques, sans aucune liaison entre les différentes parties.

C’est le résultat forcé du morcellement de l’Allemagne et de l’autonomie municipale de chaque

bourgade. Toute province, toute ville, tout petit bourg a sa chronique et tend à la transmettre à la postérité jusque dans les moindres détails.

De temps à autre M. Zimmerman, dominant la matière et s’élevant dans les régions de la raison historique, s’abandonne à la fougue poétique de ses principes, et dans ces moments trop rares il est vraiment admirable 1

J’ai mis plus de deux années de travail à élaguer ces matériaux, à les grouper, à leur insuffler une âme, à leur donner l’unité voulue pour toute œuvre française. Partout où les pensées de Zimmerman cadraient avec mon récit, je les ai traduites, aussi fidèlement que possible et en citant le nom de l’auteur. Ces pensées, parfois un peu obscures et s’étouffant l’une l’autre, ont souvent eu besoin d’être éclaircies et groupées dans leur signification philosophique et chronologique.

Pour tout le reste j’ai suivi mes propres inspirations, et après m’être fait un jugement sur chacun des faits isolés, j’ai tâché de les unir, de les lier ensemble par le même lien spirituel, par les mêmes principes vivifiants, générateurs et conservateurs (1 ) 1

(1) Cela n’a pas empêché un certain M. Quérard de prétendre dans un libelle bibliographique que ma Guerre des

Ces principes générateurs et conservateurs sont ceux de la Révolution de 89; principes d’égalité divine et de dignité humaine; principes de liberté, de vertu et de conscience contenus déjà dans l’idéal de l’Ecriture.

On a cru que j’avais depuis déserté cette sainte cause qui fut, est et sera toujours celle de toutes les raisons, de toutes les consciences, de tous les cœurs droits, de tous les esprits sains, en un mot de tous les hommes de bien. On a cru que

Paysans était une traduction de Zimmerman. Je lui ai prouvé d’abord verbalement son erreur, mais comme il y persistait, je l’ai cité devant la police correctionnelle où, renonçant à tous dommages et intérêts, je lui ai laissé trois mois de temps pour m’indiquer une seule ligne traduite, sauf les passages que j’ai cités moi-même, toujours en nommant l’auteur. Le tribunal a condamné M. Quérard à faire disparaître sa diffamation par un carton. L’a-t-il fait? Je ne m’en soucie guère! Dix ans plus tard, un autre critique (un homme grave, celui-là), M. Vapereau dans son Dictionnaire des Contemporains (<” édition), a gravement dit que j’étais l’auteur de la Guerre des Paysans, roman traduit de Zimmerman.

Ces pages ont d’abord paru dans la Phalange , puis, sur la recommandation de Philarète Chasles, M. Amyot me les édita en volume. Je suis l’obligé de ces deux amis, et c’est pour moi un vrai bonheur de dire le bien que l’on me fait. Je dois surtout constater ici l’action d’un noble cœur. Le lendemain de la signature du traité rédigé par feu le père Amyot, Eugène Sue m’offrit par une lettre mille francs pour publier l’ouvrage à ses frais. Je n’ai point accepté cette offre. Mais plus tard, quand l’ardeur aveuglante de la lutte politique nous jeta aux deux points opposés de la bataille, je n’ai pas oublié un instant que j’étais son ami et son obligé 1

j’avais renié les principes défendus dans ce livre, sinon avec talent du moins avec une certaine chaleur de conviction.

J’avais cru, moi, que la conquête de ces principes était assurée et imprescriptible. Je les avais cru compatibles avec l’ordre prêché par la Gazette de France.

Longtemps avant moi , Luther, malgré son génie, a commis la même faute. Effrayé par les principes extrêmes des chefs des paysans, il fît cause commune avec les Gazettes de son époque, espérant qu’après la victoire on respecterait les conquêtes de la conscience.

11 se trompa ! Il confessa cette erreur en versant des larmes de repentir.

Lamennais, le plus grand écrivain de notre époque, n’a-t-il pas cru un instant que le néo-catholicisme pouvait devenir le drapeau d’affranchissement intellectuel pour tous les peuples 1

Ces erreurs ne sont commises que par des esprits naïfs et idéalistes, prompts à devancer le temps, revêtant dans leur imagination le présent prosaïque de la pourpre poétique de l’avenir.

Sous le mot catholicisme , j’entendais le christianisme le plus pur et le plus évangélique, qui , tout en prêchant certains dogmes surnaturels, admet au festin divin et aux mêmes places d’hon-

neur tous les humains croyant au bien , au beau et au vrai !

Illusion l

Dès qu’un parti se dit exclusivement catholique il devient forcément intolérant, fanatique et persécuteur. 11 ne lui manque que le pouvoir séculier ! Non-seulement il appelle tout penseur, tout homme de raison religieuse , tout adversaire philosophique, un hérétique, un démon de l'enfer, sans entrer avec lui en discussion ; non-seulement il regarde au fond de son cœur les principes de 89 comme autant de victoires iniques remportées par des impies sur les fidèles de Dieu; non-seulement il conserve dans son esprit l’idéal politique de la féodalité nobiliaire avec plus ou moins de franchises municipales et représentatives; non-seulement il considère comme uu intrus, comme un inférieur, tout dissident, et partant le priverait, s’il le pouvait, par avancement d’hoirie, ou plutôt d’exhérédation céleste, de tout droit politique et communal ; mais encore ce parti, pour peu qu’il mette la foi au-dessus de la raison, n’est ni français, ni allemand, ni anglais, attendu que dans les grandes occasions — j’en ai vu des preuves — il est prêt à sacrifier tous les intérêts de sa patrie à ceux de son seul et unique chef résidant à l’étranger.

Quand de temps à autre je lis une de ces feuilles noires, sauvages, prêtes à dévorer des âmes, je frissonne d épouvanté en songeant combien de haine et de ridicule j’ai dû accumuler sur ma tête en leur livrant mes pensées et mes rêves poétiques.

Avec quel bonheur, depuis ce temps, j’ai relu ma Guerre des Paysans.

Si, en 1 847 et 1 848, les excès des Anabaptistes m’ont dégoûté des rêves ultra-socialistes, en 1858 et 1859 les journaux ultramontains m’ont fait comprendre le repentir de Luther et les lar-. mes de sang de Florian Geyer et de Wendel Hipler 1

Abstraction faite de tout esprit de parti, tout être humain qui déclare posséder à lui seul la vérité absolue en dehors de laquelle il n’y a point de salut, non-seulement est un odieux tyran, mais encore est en voie de devenir un malhonnête homme. On n’est juste qu’en cherchant la vérité, car pour ce but on admet tous ses semblables. La raison a été donnée à l’homme pour chercher Dieu en toute liberté. Dans cette recherche, dans cette marche ascensionnelle et libre vers l’avenir, est le bonheur, la vie de l’humanité. Celui-là est un misérable ou plutôt un fou qui, tournant la face vers le passé, s’écrie :

Je le tiens votre Dieu ! Le ciel est là devant moi ; derrière moi il n’y a que l’enfer ! L’humanité elle-même cesserait d’être, si la recherche de la vérité cessait un instant!

Donc tout homme qui cherche Dieu de sa raison, même en le niant, est l’égal en droits

— pourvu qu’il remplisse ses devoirs sociaux — du croyant le plus fervent.

Or, du moment que l’humanité admet la pleine et entière liberté de foi et de conscience, toutes les autres libertés en découleront naturellement, là un peu plus tôt, ici un peu plus tard !

Les questions religieuses, loin d’être de second ordre ont toujours dominé — ce livre en fait foi

— toutes les autres questions politiques.

Du moment qu’un catholique, qu’un protestant, qu’un juif et qu’un musulman, après avoir accompli leurs devoirs de citoyen, sont égaux devant le droit humain — et jamais on ne leur accordera cette égalité sur la terre si on ne les croit pas égaux devant Dieu — le code civil de l’humanité est fondé!

Ce sont là les principes de 89 !

Principes contenus dans plusieurs chapitres de la Bible et de l’Evangile, ordonnant que l’homme soit jugé sur l’œuvre et non sur la foi, d’après l’esprit et non selon la lettre.

Cette égalité à peine établie, tout droit divin disparaît! La noblesse héréditaire devient un mot, car elle ne sert à rien. Dès qu’une seule loi régit tous les citoyens, il n’y a plus de privilège. Le pouvoir lui-même, à la longue, n’est possible qu’en accomplissant fidèlement ses lourds devoirs!

Si donc 89 est une ère d’accomplissement évangélique; une ère qui a mis en œuvre et transforme eu faits sociaux la parole sacrée de tant de prophètes poétiques, avec quel bonheur ne doit-on pas lire et relire les récits des combats dans lesquels nos nobles et hardis précurseurs ont lutté, souffert et répandu le sang de leur vie pour le triomphe de ces mêmes principes qui, dans notre patrie plus heureuse, sont devenus la sauvegarde de notre raison, l’étendard de notre libre conscience, le palladium de notre dignité, la seule conquête pour la conservation de laquelle tout homme de bien doit sacrifier sans hésiter sa fortune et sa vie !

Oui, je le répète! On ne lira pas sans un saint frémissement l’histoire de Hutten et de Sikingen, celle de Jacob Wehe, de Thomas Munzer, de Carlstad, de Florian Geyer et de Wendel Mipler. En lisant ces récits pleins de raison et de sang on puisera les forces nécessaires pour les luttes spi-

rituelles du présent. L’étude de l’histoire n’empêche pas toujours de commettre les fautes du passé, mais souvent aussi elle donne du courage pour avancer, le front haut et d’un pied ferme, dans le chemin de la recherche de la vérité , qui, seule, comme l’a dit Hutten, conduit à la liberté.

Paris, le tl octobre 4889.

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