‹ Histoire de la grande guerre des paysansChapitre 2 sur 27 · L'HISTORIEN · texte numérisé non relu

L'HISTORIEN

Nous allons entreprendre une tâche pénible et douce à la fois. Attristé par l’aspect de notre antagonisme politique et social, profondément pénétré du grand principe de la solidarité humaine, nous avons fouillé dan3 les annales du peuple allemand, de ce peuple qui, le premier dans l’occident, a brandi avec succès le flambeau de la raison, et nous avons trouvé dans son histoire de la Guerre des Paysans [ Bauemkneg ) tous les principes, tous les germes, toutes les luttes de la Révolution française. Nous avons frémi d’enthousiasme cl d’attendrissement en parcourant les différentes chroniques de cette ère si riche en péripéties dramatiques, et souvent, hélas, sanglantes. Au milieu du découragement général, nous avons puisé dans cette étude de nouvelles forces pour l’avenir, une foi inébranlable à la liberté de la raison, qui, tôt ou tard, sortira victorieuse de la ljutte contre les privilèges, les préjugés, l’égoïsme et la force brutale.

La vérité ne meurt jamais, a dit un sage de l’anti-

quité. De même que le soleil, elle ne se coucho quo pour se lever plus radieuse, plus fertilisante, plus puissante. Le jour où meurt un grand homme, un autro naît, afin de poursuivre l’œuvre sacrée, d’autant plus féconde en résultats que, durant cet intervalle, elle a sommeillé sous terre pour y prendre de nouvelles racines, pour y puiser de nouvelles forces.

Or, il en est des peuples comme des hommes. Tous ensemble ne forment qu’une grande armée, distinguée seulement par le langage et l'uniforme, mais obéissant à une seule force, soit pour défondre, les armes à la main, le terrain gagné sur le passé, soit pour étendre le vaste domaino de l'humanité par les sciences, les arts et l’industrie. Tous se remplacent et se suppléent; tous enfin sont solidaires les uns des autres.

L’histoire universelle des peuples, c’est la charte une et indivisible de l’humanité ; c’est le traité synallagmatique entre Dieu et l’homme ; c’est l’odyssée du ciel et de la terre l

Etre historien, ce n’est donc pas tomber sur dos faits historiques plus ou moins curieui et les transcrire ; ce n’est pas apprendre au monde quelque chose que d’autres, longtemps avant, ont mieux su, mais c’est plonger dans le passé pour préparer l’avenir. Etre historien, c’est couver l'œuf des grauds hommes et des grands faits accomplis, pour faire percer la coque aux grands hommes et aux grands faits à venir. Pour cela on n’a pas besoin d’être un Tacite, ni un Gibbon, ni même un Cornélius Népos, il suffit d’être un homme; mais dans cet homme il faut qu’il y ait un cœur, et, dans ce cœur, il faut qu’il y ait un principe grand, juste, fécond, large et indépendant 1

Un prophète, c’est un philosophe logique, déduisant le présent du passé, ot les faits de l'avenir, comme conséquences inévitables du présent. La prophétie, c’est l’intuition de la logique.

Il n’y a qu’un seul créateur, il n’y a qu’une seule science une et indivisible, il n’y a enfin qu'une seule raison, et c’est la logique {Logos, Verbum). Au commencement fut le Verbe, il régnera jusqu'à la fin.

Etre historien, c'est donc être prophète!

Pour être historien, prophète et philosophe, on n’en est pas moins patriote; mais rhistorien qui n’est que patriote est dans le faux.

Que dirait-on d'un médecin qui, méprisant la loi générale de la circulation du sang, et prenant isolément un membre humain, s’amuserait à le décharner, à le désosser, à l’anatomiser pour s’écrier : Voilà le corps de l’homme ! — C’est là le rôle de l’historien exclusivement patriote !

Celui, au contraire, qui ne perdant jamais de vue les lois générales de l'organisation humaine, voue toute son activité à une branche spéciale, n’en est pas moins un grand médecin.

Or, dans le domaine do l’histoire, il n’y a aucune prééminence pour un peuple plutôt que pour un autre. Certes, dans le corps humain, le cœur et le cerveau sont deux organes plus précieux que le bras et la jambe. Un homme peut vivre sans jatnbes, il ne vivrait pas sans tôle. Certaines nations n'ont pris aucune initiative dans la marche intellectuelle de l'humanité, mais elles n’en sont pas moins nécessaires pour l’harmonie et la beauté de l’ensemble. Un homme, si spirituel qu’il soit, est souvent gôné dans ses mouvements

parce qu’il a mal au pied. Eh bien, un peuple, quoiqu’à la tête do l’humanité, n’est pas moins souvent arrêté dans sa marche par les maladies morales d’un tout petit autre peuple, qui, pris isolément, n'aurait pas la moindre importance. Nous l’avons déjà dit, mais on ne saurait assez le répéter : tous les peuples de la terre sont autant de membres de l’humanité, solidaires les uns des autres, et dont chacun remplit les fonctions, grandes ou petites, inhérentes à sa virtualité.

C'est là la grande vérité du christianisme. Longtemps avant, il est vrai, l’histoire suit la même voie, tracée par la raison divine de Moïse, et tend vers le même but sacré du progrès. Mais à partir de ce moment seul, la conscience humaine devient universelle, et l’histoire des peuples s'appelle : histoire de l’humanité.

Jésus expliquant Moïse est le nœud symbolique et céleste qui, concentrant tous les rayons de l’intelligence humaine, en forme un faisceau lumineux pour éclairer le passé aussi bien que l’avenir.

Après lui il s'agissait, et il s’agit encore, de déblayer le chemin , de dessécher les marais de barbarie, de percer les montagnes de préjugés, d’extirper les forêts d’ignorance, de jeter des ponts sur les basfonds d’égoïsme, et finalement de défricher les landes incultes de l'intelligence et du cœur.

C’était là, et c’est encore le but de l'histoire.

Pour atteindre ce but, il fallait non-seulement des travailleurs, mais des ingénieurs, des architectes, des sculpteurs de la pensée ; en d’autres termes, il fallait qu’il y eût encore des révélateurs, ces disciples directs de Jésus, pour poursuivre et mener à bonne fin l’œuvre divine. Et co sont les grands penseurs, les grands écri-

vains, les grands rois, au sein desquels Dieu a mis un peu moins de boue terrestre et un peu plus de feu céleste ; ces hommes-principes, ces piliers éternels de l’histoire et de l’humanité, véritables hommes-ligos de la raison. La tête courbée vers la terre, comme l’épi rempli de grains, ils n’ont qu’un plaisir : le travail, et ne connaissent qu’un but : le progrès. Ce sont enfin les grands révolutionnaires creusant dos sillons dans les flancs endurcis de la société pour y jeter dos semonces d’avenir et de bonheur univorsel.

Ces hommes surgissent chez tous les peuples et contribuent tous, chacun pour sa part, au bien général. Comme avant le christianisme, le progrès, personnifié, incarné dans des individualités, passe d’une nation à l’autre, mais avec la différence que toutes ces nations, mémo en se combattant, non-seulement obéissent è la même loi , mais ont la conscience, sinon do leur confraternité, du moins de leur solidarité, marchant pour ainsi dire au pas de course vers le but divin de l’histoire.

Aussi l’histoire d’un peuple, quel qu’il soit, est non-seulement un reflet de l’histoire universelle, mais c’en est une partie intégrale, une nervure indispensable. L'histoire d’Allemagne et d’Angleterre, outre qu’elle est nécessaire pour comprendre et saisir la marche de l’humanité, est une partie essentielle de l’histoire de France ; non-seulement par les faits qui s’y rattachent, mais parla filiation naturelle de3 idées. Telle phase do l’histoire allemande, comme par exemple la Réforme et la Guerre des Paysans, a plus d’importance pour la France moderne que toute son histoire depuis Hugues-Capet jusqu’à Louis XI. L'idée,

c’est le sang de l'humanité, c’est son principe vital; le fait, à la rigueur, n'est qu’accessoire. A l’apparence, le fait nous prouve que l’idée n’a pas triomphé. Qu’importe ! le temps n’entre pour rien dans la lutte d’un principe. Mille ans, comme à Dieu, lui paraissent un jour. En France, eu Angleterre, en Bohême, en Allemagne , les paysans qui se battent au nom de l’Evangile , succombent et cèdent à la force brutale, mais l’idée ne succombe pas et ne saurait succomber. Deux siècles plus tard elle commence sa marche triomphale par la prise de la Bastille... Patience ! Nous ne sommes que les vagues innombrables de l’océan qui s’appelle : Humanité. Qu’importe que des milliers de vagues se brisent les unes contre les récifs, les autres contre les falaises; la mer ne se brise pas. Au contraire! A leur tour, les montagnes et les rocs , quand ils lui font obstacle, courbent la tête devant elle et disparaissent on ne sait où !

L’histoire donc, outre l’enchaînoment logique des effets et des causes, est le tribunal suprême devant lequel l'historien appelle le passé pour juger le présent et préparer l’avenir. Et non- seulement l’histoire est le tribunal pour juger, c’est encore l’unique et seule source de sagesse et do bonheur. C’est en ouvrant l’histoire qu’un hommo de génie peut répéter les paroles remarquables que Moïse a adressées à son peuple : « Vois et juge. Je te présente la vio et la mort, choisis 1 Voici la sagesse et la doctrine. Elle n’ost pas dans le ciel pour que tu dises : Qui montera au ciel pour me l’apporter? elle n’est pas au-delà de la mer, pour que tü dises : Qui franchira la mer pour me la présenter ? elle est devant toi, elle est dans ton cœur ! »

Ainsi, laissant de côté la nomenclature des rois et héros, le philosophe scrutateur verra que tous les peuples ayant joué un rôle actif dans l'histoire, surtout depuis Jésus-Christ, ont eu et ont encore de grands penseurs, de grands littérateurs et de grands artistes. Quand l'Italie avait des Arnold de Brescia, dos Savonarole, des Galilée, des Dante et des Tasse, le peuple italien, luttant pour la liberté, était à la tôte du mouvement historique.

Quand l’Espagne avait une littérature, si minime qu’ello fût, ses rois régnaient dans deux hémisphères.

Bientôt l’Allemagne l’emporta sur l’Espagne et sur l'Italie par des hommes tels que Vessalia, Reucblin, Erasme, Luther, Durer, Ilulten, Munzer. A l’instant, la liberté politique suit la pensée philosophique et l’Allemagne secoue le joug féodal et clérical. L’Angleterre, à son tour, produit de grands poètes et de grands philosophes, et Philippe II, le redouté et puissant tyran, fléchit la tête et devant la reine Elisabeth et devant le peuple des Pays-Bas. Arrive le tour de la France. C’est Montaigne qui ouvre la marche triomphale. La France qui déjà, sous Abeilard et par la Jacquerie, avait pris l’initiative do l’idée et du fait, recommence à penser et à agir. Bientôt arrivent en foule les grands rois, tels que Corneille, Molière, Racine, Fénélon, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, et dès lors la France est à la tête de l’humanité. Qu’on n’aille pas croire que les batailles livrées par Richelieu et Louis XIV aient donné à la France le gouvernement de l’Europe ; cela fût-il, Louis XIV lui-même ne serait que l'envoyé de Corneille. Les grands rois sont les fils aînés des grands poètes et des grands philosophes.

Frédéric-Ie-Grand, ce fils de Molière et de Voltaire, savait très-bien ce qu’il disait, en s’écriant : « Si j’étais roi de France, il ne se tirerait pas en Europe un coup de canon sans mon consentement. »

A son tour, l’Allemagne, sœur jumelle de la France, qui, depuis la Guerre des Paysans et celle de Trente ans avait oublié de penser et d’écrire, ressuscite, et pendant que la France révolutionnaire met ses principes en action, la Germanie produit des Lessing, des Kant, des Schiller, des Goethe, des Jean-Paul et toute la lignée moderne. Dès ce moment, l'Allemagne secoue le joug de l’étranger.

L’Empereur, malgré son immense génie, oubliait qu’un peuple sans principe philosophique ne saurait vivre un jour, pas plus qu’un homme sans âme et sans poésie, fût-il un géant de la force de Goliath. Il oubliait, qu’un grand penseur, qu'un grand poète font autant de conquêtes, et de plus durables, que toutes les armées du globe réunies. Que nous est-il resté des exploits d’Alexandre ? Aristote. Ne voyez-vous pas Rome la puissante, la guerroyante, la victorieuse , la maîtresse du monde, courber la tête devant un juif nazaréen ! Les écrits de l’Empereur pendant son exil ont laissé des traces plus profondes que ses grandes victoires (1).

Ne croyez jamais à la liberté, au progrès d’un peuple qui n’a pas produit, qui ne produit pas toujours des

ri) I.a guerre n’est sacrée que dans le cas do légitime défense ou dans le but de conquérir les droits imprescriptibles de la liberté humaine. Cependant comme il n’y a point de mal absolu, les grandes guerres de conquête ont servi aux peuples à sc faire mieux connaître, à se haïr un peu moins, cl t perdre beaucoup de préjugés.

penseurs et des poètes. L'Espagne moderne a beau faire quarante révolutions, ce sont autant de coups de tonnerre secs, sans éclairs ni pluies, ne soulevant enfin que de la poussière. Si la Pologne s’est laissé partager, c’est qu’elle n’avait pas de racines intellectuelles. Elle n’avait pas de littérature.

L’avenir de l'Italie est encore très-éloigné (I). Elle a beau produire des musiciens et des chanteurs, les musiciens et les artistes sont des génies mineurs. Eux aussi contribuent au progrès et au bonheur de l’humanité, mais ils ne sont pas les initiateurs, les creuseurs, les trouveurs, les penseurs enfin créant ou ressuscitant une nationalité.

La pensée seule règne et gouverne. Les arts n'en sont que les messagers, les anges célestes. Si grand que soit un Mozart, un Raphaël, ils ne viennent qu’en seconde ligne après des génies tels que Spinoza, Shakspeare et Rousseau. La musique, la peinture et la sculpture sont les nobles porte-queues de la philosophie. Elles n’en seront jamais les porteflambeaux I

Il est ridicule de voir de soi-disant hommes d'Etat appeler rêveurs de véritables penseurs, ces instruments humains de la divinité. C’est, comme dit Isaïe, ce sublime poète, « la hache qui se croit supérieure à celui qui la brandit, ou le pot de terre qui s’élève au-dessus de celui qui le pétrit. » Qu’importe à Spinoza qu’on l’appelle rêveur ou qu’on reconnaisse son génie, il faut qu’il pense, travaille et donne tout ce que Dieu a mis dans son âme. Pendant que le vulgaire, roi, gentil-

(t) Ceci a été écrit en 18*6. Depuis, l'Italie s’est réveillée aux voix éloquentes de ses penseurs modernes.

homme ou bourgeois, passe sa vie à penser à quoi il doit penser, pour oublier cette même vie, un éclair céleste rayonne sur le front de l'homme do génie ; des sentiments divins font tressaillir son âme ; par moments, il voit le ciel s’ouvrir au-dessus de lui et verser dans son cœur une pluie de vérités sublimes, de félicités d’avenir. La douleur, si poignante pour les autres, pour lui n’est qu’une fleur moissonnée, qui, par sa décomposition, en produit de plus belles et de plus parfumées. Rien ne l’abat, rien ne l’effraie, rien ne le décourage. Il perd ses parents, sa famille, sa fortune. Qu’importe ! Créateur lui-même, fils élu de Dieu, il donne la vie à tout ce qu’il touche, et ses yeux, pénétrant les ténèbres des siècles à venir, voient d’avance les splendeurs infinies réservées à ses descendants ; car ce sont ses descendants, ses enfants à lui, qu’il forme avec le sang de son cœur, qu’il élève avec la sève de son esprit ; et loin de craindre la mort, il l'attend, calme, joyeux et prêt. Il peut mourir.

Celui-là seul a vécu qui peut mourir !

La philosophie de l’histoire nous démontre encore qu’un peuple, loin de grandir, s’affaiblit par des conquêtes territoriales. Ces conquêtes ont toujours été les tombeaux des vainqueurs. La force d’un peuple n’est pas dans son extension matérielle , mais dans son intensité morale. Tout individu est un microcosme , un peuple en petit. Or, un homme de taille moyenne, mais bien proportionné, a plus de force morale et physique qu’un homme démesurément long, fût-il gros en proportion. La puissance de l’homme, ainsi que celle des nations, est dans sa liberté intérieure, dans l’ordre de ses fonctions, dans la juste distribution des

biens moraux et physiques, enfin dans l’aspiration passionnée vers les choses véritablement nobles et grandes.

La philosophie sait a priori que tous les puissants de la terre sont et resteront impuissants contre l’idée et le principe. On tuerait tous les penseurs, tous les poètes, des peuples entiers môme, l’humanité n’en avancerait pas moins vers son but divin. Qu’on torde le cou à minuit à tous les coqs qui, par leur chant, annoncent le jour, le jour en tardera-t-il à paraître ?

L’histoire, qui est la preuve a posteriori de la pensée philosophique, démontre cette vérité presque dans chacune de ses phases.

Vous , qui vous opposez aux grandes conceptions du cœur et de l’esprit; vous, qui dans votre orgueil, croyez pouvoir arrêter les roues bouillonnantes de la grande locomotive du progrès ; vous, qui niez l’avénement logique et forcé des idées neuves et l’organisation d’un meilleur avenir, ouvrez l’histoire : elle vous donne un démenti presque sur chaque page.

Vous n’avez rien cru quand Moïse, descendant du mont Horeb, sortant du désort, annonçait la délivrance de son peuple et la conquête do la Palestine au nom de Jéhovah.

Dans ce temps vous vous appeliez : Egyptiens.

Vous n’avez rien vu quand Jésus, le fils du charpentier, accomplissant et complétant la loi de Moïse, chassait les vendeurs du Temple et révélait au monde l’unité de l’humanité.

Dans ce temps, on vous nommait : Pharisiens.

Vous n’avez rien su quand Luther, Hutten, Munzer

et Hipler, s’appuyant sur le saint esprit do l’Evangile, prophétisaient la liberté politique de l’Europe.

Dans ce temps vous portioz le nom de Papistes.

Vous n’avez rien lu quand Rousseau et Voltaire, disciples de Spinoza, de Descartes et de Leibnitz, dignes fils do nos grands poètes, proclamaient l’avénement de la société politique de 1789.

Quel fut votre nom, dans ce temps? Aristocrates.

Profiterez-vous de ces terribles leçons, écrites par la main do Dieu en lettres de fou et de sang ? Hélas, vos

ennemis eux-mêmes n’en profitent guère non plus !

Car, par le témoignage de l’histoire, ils sauraient que jamais peuple ne vaut mieux que le gouvernement qu’il subit. D’ordinaire, il vaut moins. Dès qu’une nation est au-dessus do son gouvernement, celui-ci en est écrasé.

Us sauraient que les individus couronnés n'entrent presque pour rien dans la marche ascendante ou descendante de la grandeur d’une nation, à moins qu’ils ne soient eux-mêmes de grands philosophes ou de puissants initiateurs. Un prince n’est pas grand parce qu’il règne, mais parce qu’il a de grands principes, de grandes conceptions, de grandes et de nobles pensées. Mettez un roi, si tyran qu’il soit, en face d’un poète philosophe, si le poète ne fléchit pas, l’avenir est à lui.

Us sauraient en outre, grâce aux leçons de l’histoire, que la négation seule, même triomphante, ne rend pas un peuple plus heureux ; qu’il ne suffit pas de démolir, mais d’organiser ; que réparer le faîte d’un édifice dont la base est vermoulue et bâtie sur le sable, est un véritable travail de Danaïdes. Us sauraient, ou plutôt ils apprendraient, que pour arriver au

bonheur et à la paix générale, ce suprême but de l’humanité, au lieu de comprimer et d’amoindrir, il faudrait non-seulement faire parvenir à tous la parole de Dieu, mais assurer à tous les moyens de travail et une libre expansion vers toutes les grandes passions de l’âme, ces colounes divines du tomple de l’humanité.

Ils sauraient finalement, que pour abattre un arbre, (supposé qu'il soit nécessaire de l’abattre) il no suffit pas d’avoir une hacho, mais qu’il faut encore avoir un manche, livré d’ordinaire par l’arbre môme. Dans toutes les révolutions fécondes et nécessaires , le parti qui a succombé a livré les manches aux haches révolutionnaires du peuple.

Plus donc on étudiera l’histoire sous le point de vue philosophique, et à mesure que les rayons de l’intelligence et de la raison éclaireront le passé, les hommes en profiteront pour le bien de l’avenir. Plus il y aura de penseurs, de grands écrivains et d’initiateurs politiques, plus l’homme deviendra libre et marchera droit vers l’accomplissement de sa mission divine.

Déjà Spinoza et Leibnitz ont indiqué que Yhistoire de la philosophie et la philosophie de l'histoire sont identiques , formant ensemble la charte humaine uno et indivisible.

Il en résulte que souvent le passé de l’histoire n’est compris que grâce à la science philosophique de l’avenir. Ecrire l’histoire, ce n’est donc pas, nous le répétons, relater les faits dans leur simplicité primitive, mais les animer, leur insuffler une âme, les élever à la hauteur d’un principe.

Observez les phénomènes de la nature, étudiez les observations des grands historiens du passé, suivez la

marche de l’humanité dans ses conceptions idéales, fouillez jusqu’au coude dans votre cœur, ne vous faites servir ni par des anges ni par dos diables, jugez par vous-même, apprenez non-seulement le fait de l’histoire, qui en est la lettre, mais pénétrez jusqu’à la cause première, qui en est l’esprit, et vous serez philosophe, et vous serez homme, dans l’acception ïa plus divine du mot.

Dans la nature, cette épopée vivante et éternelle de Dieu, le titre d’homme est le plus beau et le plus sublime.

Hélas ! depuis que l'humanité existe, il y a eu plus de faux dieux que de véritables hommes !

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